Dans l’orgueil ou la détresse de la solitude, dans la tendresse ou l’indifférence, la quiétude ou l’incertitude du foyer, nous tous, qui fûmes les adolescents d’un autre âge, nous avons connu le moment où nous entendîmes la voix d’un monde lointain.
Combien nous en avaient parlé avant cet appel ! Les uns pour en médire, — car il est de ces esprits qui témoignent de leurs regrets par l’habitude de dénigrer les joies passées. Les autres pour se repentir ou déplorer l’envol d’un temps trop rapide. Et d’autres encore pour nous mettre en garde, jaloux peut-être de ce que nous allions saisir ce qu’ils ne pouvaient plus posséder.
Nous répondîmes à l’appel. Toi parce que la voix lointaine t’enivrait. Toi parce que, en dépit de l’expérience que tu respectais chez tes éducateurs, tu voulais surtout courir les risques du hasard et la meilleure leçon de l’expérience personnelle. Toi, à cause de toutes ces raisons à la fois ou parce que ta vanité te fit croire être prédestiné pour un vol souverain hors du nid. Moi…
Le beau mirage et le plus beau voyage !
Tout était accepté d’avance par la confiante illusion. N’étions-nous pas porteurs de ce trésor que rien ne vaut ni ne rachète : la sainte et bonne crédulité ? Chaque expression comme chaque parole avait son sens absolu. Nous allions, affirmatifs et vainqueurs avant la bataille, avec le rire trop clair, les yeux trop purs de ceux qui ne savent pas croyant avoir tout deviné.
Les chères heures que celles qui frémirent de notre impatience de tout vivre ! Et nos rapides battements d’ailes dans la liberté !
Alors Tarafa el Bakri, le poète, ne nous avait pas encore appris que « la vie est un trésor qui diminue chaque jour. » Prodigues, nous y puisions, pour le dilapider à pleines mains…
Mais nul appel n’était encore parvenu jusqu’à l’Enfant taciturne, qui songeait et régnait au fond des forêts ; car le monde lointain ne pouvait lui donner ni l’illusion ni la réalité de la liberté ; il pouvait seulement la lui prendre, à elle qui la possédait toute entière. Privilège étrange et redoutable, dont la vie, jalouse comme Jehovah, se vengerait infailliblement.
En attendant ce jour secret de la vengeance, l’Enfant considérait le lent rassemblement des caravanes en partance.
Les préparatifs des Nomades s’accomplissaient sans hâte et se trouvaient achevés comme par miracle. Avec adresse, les hommes drapaient les souples tentures, les étoffes aux couleurs audacieuses, sur la légère armature de bois des palanquins. Le matin du départ, ils les fixeraient au bât des paisibles chamelles. Les femmes et les jeunes filles s’y blottiraient tels des oiseaux dans un nid clos. En deux temps mesurés, la bête porteuse se relèverait et commencerait sa patiente route.
Larges et beaux, brillants et légers, tanguant sous un panache de plumes d’autruche ou de poils de chèvre, ils s’éloigneraient, les « bassours », pourpres comme un sang répandu ou noirs comme une nuit favorable aux trahisons de l’amour saharien. Suivant des pistes séculaires, ils s’en iraient, pour revenir.
Avant d’atteindre l’horizon des sables, ils traverseraient la plaine et couperaient la Route conduisant vers la Ville.
L’Enfant les considérait sans envie.