La Ville.

Elle n’avait point à s’en préoccuper ; cependant le mot et la chose la hantaient un peu à la manière d’un accident prévu qu’il serait à peu près impossible d’éviter. Mais lorsqu’elle prévoyait la possibilité de franchir les limites de la forêt, c’était avec l’unique but de descendre et de régner au désert.

Elle fit une trouvaille dans la bibliothèque familiale et un nouveau livre encore fut remis à la garde de la couleuvre. L’auteur, M. de La Bruyère, — dont le nom sylvestre la séduisait, — y consacrait un chapitre à la Ville. Elle s’y perdit, ne comprenant et ne retenant que quelques paragraphes qui achevèrent de préciser ses répulsions instinctives.

« La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon et leurs mots pour rire ; tant que cet assemblage est dans sa force et que l’entêtement subsiste, l’on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens, et l’on est incapable de goûter ce qui vient d’ailleurs ; cela va jusqu’au mépris pour les gens qui ne sont pas initiés dans leurs mystères. L’homme du monde d’un meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d’eux, leur est étranger. Il se trouve là comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la langue, ni les mœurs, ni la coutume ; il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle à l’oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite dans un morne silence ; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer un seul mot et n’a pas même de quoi écouter. »

— Je n’étais pas autrement le soir où le Rahmani me conduisit aux maisons forestières, songeait l’Enfant.

« Il ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine et qui est comme le héros de la société ; celui-ci s’est chargé de la joie des autres et fait toujours rire avant que d’avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n’est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre qu’elle ne sache point rire des choses qu’elle n’entend point et paraisse insensible à des fadaises qu’ils n’entendent eux-mêmes que parce qu’ils les ont faites ; ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni son silence, ni sa taille, ni son visage, ni son habillement, ni son entrée, ni la manière dont elle est sortie. »

L’Enfant eut une sorte de douloureuse prescience qu’elle pourrait peut-être, dans une période de son existence, ressembler à cette femme. Et ce fut elle qui faillit étrangler la couleuvre roulée autour de son cou en lui serrant nerveusement la tête dans sa petite main. Mais cette sensation pénible suscita, dans le plus obscur de sa pensée, le premier désir d’affronter un jour l’ennemie.

Elle lut un autre paragraphe qui la lui fit mépriser :

« On s’élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres ; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre d’avec celle qui produit le lin, et le blé froment d’avec les seigles, et l’un ou l’autre d’avec le méteil : on se contente de se nourrir et de s’habiller. Ne parlez pas à un grand nombre de bourgeois, ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu ; ces termes pour eux ne sont pas françois ; parlez aux uns d’aunage, de tarif, ou de sou pour livre, et aux autres de voie d’appel, de requête civile, d’appointement, d’évocation. Ils connoissent le monde, et encore par ce qu’il a de moins beau et de moins spécieux ; ils ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses… »

Or, l’Enfant avait appris la vie des plantes en même temps que la vie des bêtes.

Elle savait la divinité végétale du cèdre, la royauté du chêne-liège, quand les hommes n’ont pas encore attenté à sa personnalité puissante. Elle savait comment le chêne-zéen, sorte de roi dépossédé de la couronne que le vol circulaire des aigles pose au front des montagnes, lutte contre son rival. Il lutte, ne désespérant point de reconquérir la suprématie forestière. Il lutte, en s’élançant d’un jet vers le ciel, en élargissant la circonférence de son tronc à l’écorce unie et qui reste droit. Il domine les têtes frisées des autres de sa tête aux frondaisons plus légères, avec des feuilles plus larges et souples. Là où il réussit à lutter, non seulement par l’élégance et la forme, mais avec un nombre égal, le chêne-liège abdique et, peu à peu, disparaît.

Mais, ils avaient beau faire, les grands arbres demeurés victorieux, dans les fourrés, autour des sources, les fauves dédaignaient leur écorce et n’y aiguisaient point leurs griffes. Le chasseur ou le passant traversait leurs groupes sans lever la tête et sans que son visage marquât l’étonnement ou l’extase, sans que sa bouche proférât les paroles d’admiration et de louange qui saluaient les chênes tors, moussus et vénérés.

L’Enfant ne méconnaissait rien des vies inférieures, actives, des sous-bois.

Là, point de majestueuses querelles. Les fougères croissaient indépendantes, jamais mélangées d’aucune végétation, tandis que les myrtes fraternisaient avec les palmiers nains et les buissons rampants des cistes. Les phyllarias supportaient amoureusement les vignes vierges. Les arbousiers et les lentisques étaient sans amitié pour leur voisinage, mais sans querelles. Les lauriers-tins s’environnaient du rempart des rochers au creux des ravines. Les lauriers-roses vivaient en tribus. Les touffes de diss, simples et silencieuses, sans insectes et sans oiseaux, ne s’émouvaient qu’au passage du vent. La luzerne arborescente et le genêt épineux confondaient leurs floraisons jaunes. Les hautes bruyères blanches, trop parfumées, avec des racines impitoyables, faisaient lentement et doucement mourir toute herbe ou plante prétendant croître auprès d’elles.

Et il y avait encore, le long des petits torrents, des cyclamens et des violettes, simples et persévérants, et, contre les parois au ruissellement continu, les délicats et frémissants capillaires.

L’Enfant aimait le chèvrefeuille blanc et rose, sans parfum, celui qui est appelé par les Arabes, le Sultan de la forêt.

Il jaillissait soudain du sol entre les racines d’un arbre, dans la verte ténèbre des grandes futaies. Il s’appuyait au tronc énorme ; caressant et volontaire, progressant sans répit, il atteignait la première fourche. De branche en branche, inlassablement, sa force accrue à chaque soleil, il prolongeait l’ascension. Tout à coup, il touchait au faîte ; ses fleurs terminales dominaient l’arbre qui l’aida et la forêt tout entière.

Orgueilleux, fragile et sublime entêté ! Maintenant le soleil tombait sur lui d’abord, pour ruisseler ensuite sur les autres. Sultan de la forêt !


Back to IndexNext