A la fin de chaque été, l’Enfant demeurait enchantée, ensoleillée pour toute la durée de la saison hivernale, par le souvenir des récits et les innombrables et nouvelles choses que lui rapportaient les Achabas.

Près de la tradition fruste et du cerveau somnolent des montagnards, leur imagination et la poésie de leurs coutumes pétillaient et illuminaient tel un beau feu. Ils connaissaient une faune et une flore différentes de celles de la brousse, depuis l’alligator des sables et le lézard des palmiers jusqu’au minuscule et féroce « netinn » et à la jaune « lefâa », qui sont le zorille et la vipère cornue, depuis le « chîh » amer et odorant jusqu’au « keddad » qui n’est qu’épines.

Elle chérissait la sérénité de ce peuple avec lequel se complaisait sa propre sérénité. Amoureux du panache et toujours subjugué par le geste fier, qui brave, récompense ou châtie, susceptible, prompt à la colère, mais désinvolte, ses sentiments les plus chaleureux, spontanés, ou paraissant définitifs, se modifiaient instantanément sous l’influence d’une parole éloquente et fleurie et devant un acte de chevalerie ou de bravoure.

Les fils du désert resplendissant devenaient la grâce et la chanson des monts taciturnes où les pâtres forestiers n’apportaient qu’une rude présence, une voix rare et gutturale. Eux, les pasteurs des steppes sablonneuses, ils étaient tous des rapsodes et des conteurs de merveilles !

L’Enfant les observe avec ses facultés de jugement et de déduction. Elle établit des parallèles, souligne la lointaine et occidentale mélancolie d’une page de Bersot, traitantDu Bonheur, et qui fait sur son esprit l’impression d’un soupir, résigné, mais douloureux :

« L’homme n’est pas né pour être heureux, il est né pour être un homme à ses risques et périls.

« … il faut donc aller à la vie comme on va au feu, bravement, sans se demander comment on reviendra, et si on est mortellement blessé, je crois, pour moi, qu’il y a quelqu’un qui voit nos blessures. »

Ces gens-ci se trouvaient-ils jamais en posture d’épiloguer de la sorte et d’avoir à se consoler de risques et de périls qui, semblait-il, en suivant la quiète et belle allure de leur vie traditionnaliste, ne rencontraient pas d’occasion de les atteindre ? Dans la perpétuité de la plus ancienne et de la plus facile manière de vivre, en naissant pour devenir des hommes, ils couraient le minimum de risques et ne redoutaient aucun péril inévitable, si ce n’est le seul qui ne s’évite pas, la commune mort. Qu’avaient-ils besoin de philosophie stoïque ou mystique ? Ils croyaient en un Dieu, juste excellemment, et rémunérateur.

Depuis toujours et à jamais nomades, pour eux, toutes les contrées se transformaient en patries. Ils ne s’exilaient en aucun lieu puisque, partout, ils recréaient instantanément le même campement, étant ceux-là qui emmènent non seulement tous les membres de la famille et leurs proches, mais les mobiles demeures et les troupeaux errants.

Rassemblés à chaque printemps pour faire route vers les hautes terres, à chaque automne, le même rassemblement les remettait en marche vers le Sud. Ils redescendaient ainsi, emportant parfois jusqu’à leurs morts ; car si l’un d’eux expirait au moment du départ, on ne l’ensevelissait pas dans la montagne. Étroitement plié dans de triples linceuls, maintenu par des branches, on le fixait au bât d’un dromadaire qui réglait l’allure du mort suivant l’allure des vivants. Il reprenait la piste éternelle, avec les autres, et le Sahara n’était pas frustré de sa poussière.

Les femmes et les filles des Achabas se différenciaient également des montagnardes, qui sont volontiers bruyantes, s’agitent inutilement et beaucoup pendant un instant, puis redeviennent muettes et passives, dépourvues de charme. Fières et ombrageuses sans sauvagerie, les Sahariennes avaient la réputation de créatures de plaisir et de fête, au sang alerte et aventureux ; tous leurs mouvements et leurs attitudes s’imprégnaient de nonchalance élégante et langoureuse, de maligne séduction, aussi naturellement que se balancent les palmes et fleurissent les grenadiers. Elles ne s’empaquetaient point de haillons comme les femmes des huttes, mais elles se drapaient de larges et souples étoffes dont les couleurs étaient un ravissement. Elles ne menaient pas l’existence sédentaire et laborieuse de leurs sœurs musulmanes de la forêt, qui naissaient et mouraient près de la même touffe de diss sans rien connaître ni pressentir au-delà. Elles vivaient l’errance facile, portées dans leurs palanquins de légende, au pas égal et doux des dromadaires, d’un horizon à l’autre horizon.

Les Achabas savaient d’adorables choses et des choses prodigieuses, comme cela est naturel quand on a pour pays d’élection la contrée où tout est prodige, l’eau, le sol et l’oasis. Ils les répétaient pour l’Enfant qui hantait leurs tentes et s’en faisait une demeure choisie.

Ils savaient toutes les légendes de Salomon, maître des esprits et des puissances mystérieuses. Ils vénéraient ce roi, ce sage et ce savant, qui « proposa trois mille paraboles, composa cinq mille odes, parla sur les arbres depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope poussant sur les vieilles murailles, parla sur les bestiaux, sur les oiseaux, sur les reptiles, sur les poissons, tandis que tous les peuples accouraient pour entendre la sagesse de Salomon. »

L’Enfant redisait d’eux ce que Théophraste avait dit des Juifs :

« Pendant la nuit, ils observent les astres, et à force de les étudier, ils entendent des voix divines. »

Cependant, ils se défendaient de connaître ou d’ouïr quoi que ce fût de surhumain. Aux questions brèves de la maîtresse des bois, ils répliquaient :

— Tu te trompes, ô notre sœur, la petite et la précieuse, tu te trompes. Si tu nous vois passant la nuit les yeux ouverts, c’est à cause de la vigilance et parce que nous craignons les fauves pour nos chamelons.

— Ici, reprenaient-ils, nous ne voyons ni n’entendons rien, excepté nous-mêmes, n’étant pas sur la terre de nos morts. Descends une fois avec nous au désert, alors tu verras et tu entendras des choses inouïes que nous t’apprendrons. Tu deviendras l’amie des génies des eaux qui galopent sur les dunes, mêlés aux bandes de gazelles rim. Tu rencontreras le ghoul El-Anka et tu comprendras ce que racontent les palmiers solitaires, qui sont les vieux meddahs dont on aima jadis les vers et les histoires. Poètes errants, transformés en arbres sédentaires, ils ont cessé d’errer après leur mort humaine ; mais ils n’ont pu cesser ni de parler ni de chanter, car Dieu leur a laissé la miséricorde du vent pour les animer et les inspirer encore. Ceux qui savent écouter reconnaissent toutes les paroles de leurs chants et de leurs récits de jadis. Tu te nourriras des dattes de lumière et l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire.

L’Enfant songeait, à demi-crédule, et des mots la hantaient en obsession :

— … l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire…

Sacrilèges inconscients, ceux qui proféraient cela !

— Ils ne peuvent pas comprendre ; moi seule je sais toutes les voix de la forêt. Et c’est ici la terre de mes morts, celle qui ne peut être oubliée !…

Sous le cèdre funéraire, elle évitait de se rappeler que, dans d’innombrables tombeaux, renversés ou debout encore, l’innombrable suite des mânes de ses pères et des ancêtres de sa race veillaient sur l’autre rivage de la mer latine, lui gardant le sol gaulois, véritable fief de son hérédité.


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