Les équipes des Kabyles du Djurdjura arrivaient à la saison du démasclage. C’était quand les arbres à liège doivent être dépouillés de l’écorce, choisie et mûre, ayant assez d’années d’épaisseur pour pouvoir être enlevée au chêne sans dommage et servir à l’industrie.

Ils arrivaient telle une invasion ou tel un exode de la préhistoire, issus des cavernes. Ils portaient des sandales de peau de chèvre comme les montagnards, mais l’ensemble de leur costume synthétisait l’hétéroclite rebut des souks, dépouilles européennes et indigènes, vêtements civils et militaires, réserves indéfinissables des revendeurs. Ils remplissaient la forêt de leurs gestes disparates, des échos discordants de leurs onomatopées, des glapissements et des coassements de leurs intraduisibles paroles.

Chaque bande possédait son contremaître, désigné par avance dans la personne de celui qui avait été l’instigateur du départ en campagne et le guide pendant le voyage. Ils s’entendaient avec le propriétaire forestier, choisissaient une sorte d’intermédiaire général entre eux et lui, et prenaient leurs chantiers dans les parties marquées pour la récolte des lièges de l’année.

Ils construisaient des abris moins primitifs que ceux des Italiens, avec des toitures de diss et de basses murailles en pierres sèches. Cependant ils préféraient les tentes de toile, du modèle des tentes de soldats en campagne, lorsqu’on pouvait leur en fournir un nombre suffisant. Ils transportaient des provisions d’huile épaisse et fruitée, de piments et de figues sèches pour leur nourriture. Une gamelle leur était l’indispensable ustensile et nul mieux qu’eux ne savait faire un feu de cuisine dans un trou de terre où brûlaient, fumeuses, des brindilles vertes.

Sous leurs mains, bientôt, les arbres saignaient, le tronc mis à nu, le tannin rouge intact sur ces grands corps végétaux qui restaient debout avec un aspect de chair musclée dépouillée de l’épiderme. Les mêmes arbres, sept années auparavant, avaient déjà subi l’épreuve ; de jeunes chênes en étaient atteints pour la première fois. Ils ne mouraient point, mais ils exprimaient une sorte de souffrance permanente, muette, amère d’être sans grandeur tragique. Quand, après des mois, les troncs sanglants brunissaient ; quand, après des années, une écorce se reformait, solide, ils n’étaient point consolés pour cela ; cette enveloppe reconquise n’avait aucune ressemblance avec le manteau gris, somptueux, fourré de lichens et de mousses, qu’ils revêtaient en naissant. Ce second vêtement, désormais voué à l’exploitation mathématique par les hommes, figurait sur eux comme une livrée humiliante, quelque misérable sayon d’esclave. Et de nouveau la livrée serait arrachée, et de nouveau les troncs saigneraient entre les arbres fiers de futaies inviolées.

Sous l’effort de la hachette et de la scie des Kabyles, l’écorce gémissait en se détachant. Mais ces chantiers-ci ne présentaient pas la physionomie fatale et mortelle des chantiers d’abattage. Les uns pouvaient faire songer à un sinistre dépeçage de corps morts ; les autres ressemblaient à une chambre de torture des arbres vivants. Et si l’Enfant ne bannissait pas encore les tortionnaires de son domaine, c’est qu’elle aimait l’odeur des écorces fraîchement rompues, le va-et-vient des muletiers affairés au débardage, et ces contingents mercenaires qui s’ajoutaient au nombre de son peuple.

Dans ses livres, à travers l’histoire des races, elle cherchait, curieuse, tout ce qui concernait ces éléments montagnards dont les coutumes et le langage, bien que puisés aux mêmes sources, différaient si profondément d’une montagne à l’autre montagne.

Sur son territoire, les indigènes sémites ou sémitisés suivaient une stricte loi koranique et se servaient, en locutions sommaires et dans un vocabulaire simplifié, de la langue commune à tout l’Islam. Mais les démascleurs, islamisés pourtant depuis des siècles, préféraient relever de leurs « kanouns » locaux plutôt que de la législation intégrale du Prophète et s’entretenaient dans une langue spéciale, dont les origines se retrouvaient, à travers une poussière de dialectes, parmi les alphabets indéchiffrables qui ne figuraient plus que sur les stèles funéraires datant de plusieurs millénaires.

L’Enfant lisait que des blancs d’Asie et des blancs d’Europe, peuplades celtiques ou celtibériques, vinrent sur le littoral de l’Afrique Mineure, y dressèrent des menhirs et des dolmens et de ces sortes d’enceintes mégalithiques comme il en subsistait d’innombrables dans toutes les régions montagneuses. Les anciens Égyptiens, apprenait-elle encore, faisaient savoir qu’il y eut, en Afrique Septentrionale, des Nomades blonds aux yeux bleus, qu’ils nommaient Tdmahout et dont ils eurent à repousser une invasion sous la XIXedynastie, seize cents ans avant Jésus-Christ. Les Kabyles du Djurdjura sont des Berbères, affirmait-on par ailleurs, et, déjà un mélange de vieilles races en exode.

De quels autochtones et de quelles peuplades errantes ces démascleurs descendaient-ils donc ? Ils étaient blonds, avec des yeux verdâtres où l’Enfant croyait parfois retrouver la nuance des siens. Ils étaient roux, avec des visages criblés de taches de bistre, ou bruns, avec des faces de pierre mal taillée ne rappelant en rien les figures brunes des Arabes du Sud, coulées dans le bronze.

Leurs femmes et leurs filles passaient pour fort belles, mais aucune jamais ne venait avec eux. Ils ne fraternisaient pas avec les pâtres de la forêt.

L’Enfant en fit aisément des transfuges des armées de Carthage et leur découvrit une filiation avec les clans mercenaires, qui servirent, puis trahirent la fortune fabuleuse de la prodigieuse cité. Ce fut en eux qu’elle méprisa l’asservissement.

Ils vivaient aveuglément soumis à ceux des leurs qui les menaient. Chaque chantier constituait unçofavide de bénéficier des choses au préjudice ou en dehors du çof voisin. Ils avaient le masque cupide, âpre et servile à la fois, des salariés volontaires. Pendant les heures de repos, leur face s’imprégnait d’hébétude, de déception vague et de lassitude extrême. Beaucoup portaient un front plissé de rancune et de réflexion désenchantée.

Sans doute n’étaient-ils que nostalgiques, en évoquant dans leur mémoire la contrée des olives, non les fruits de l’oléastre, ce « zebboudj » amer, croissant dans le maquis et les zones basses de la montagne des lièges, mais du grand « azemmourt » assez fécond pour être partagé entre plusieurs propriétaires. Sans doute revoyaient-ils les femmes et les enfants ramassant, dans l’ombre bleuâtre et légère des rameaux, les fruits piqués par la mouche parasite. Peut-être souhaitaient-ils respirer encore l’odeur sensuelle de ces oliviers en fleurs, pleins de guêpes, ou bien entendaient-ils toujours, mélancolique et familier, le grincement de l’humble pressoir aux meules antiques.


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