D’abord, elle ne vit que l’animal, la présence et l’attitude de Draïdi lui paraissant invraisemblables.
D’où venait la bête ? A quel berger ou à quel campement nomade appartenait-elle ? Elle ne reconnaissait pas ce chien ou reconnaissait en lui toute une race veule. Prétendait-il donc lui aussi à quelque assouvissement de vieilles rancunes contre elle ? Las du servage et du mépris, revendiquait-il tout à coup l’égalité dans les gestes de vivre ? Mais que devenaient en cela l’instinct de supériorité et la loi féodale, — les seuls dont l’Enfant connût l’application, — et le droit de haute et basse justice dans la forêt qui lui avait été dévolu par privilège de race, de fortune et de naissance ?
Était-il, ce chien, de ceux qu’elle fit souvent molester pour leurs aboîments intempestifs, qu’elle blessa d’un jet de pierre ou d’une ruade quand ils hurlaient aux sabots de son cheval ? Était-il là, servi par sa mémoire, pour se rassasier de lâche vengeance ? Pourtant, il ne semblait pas possédé d’une animosité particulière, mais voyait s’accomplir la fatalité avec un patient regard de soumission.
L’Enfant dévisagea celui qui avait amené le chien, Draïdi, l’audacieux, le rebelle et le félon. Alors, elle ne voulut pas mourir devant ces deux-là ! Le corps arqué, dans un effort tragique, à pleines mains elle reprit les ronces pendantes.
Soudain son buste se dégageait de la gangue de pierre, d’argile et d’eau. Miraculeusement, elle s’arrachait à la sinistre emprise, se retrouvait sur le bord.
De ce miracle, le gamin vindicatif eut une si irrésistible peur qu’il s’enfuit entraînant son comparse.
L’Enfant voulut reprendre le chemin du logis. Elle avait subitement froid dans ses membres gourds et douloureux. Elle s’appuya contre un rocher, le contourna difficilement.
A ses pieds, il y eut un grognement féroce et un bondissement forcené. Au large, mais manifestant l’évidente intention de revenir, une hyène cahotante, hargneuse, inquiète et intimidée, se ramassait et retroussait les babines.
L’instinct du chasseur et du forestier secouait déjà l’Enfant grelottante. Elle fixa l’hyène à la dure crinière hérissée parmi le poil beige et grisâtre. Celle-ci ne détalait pas suivant l’habitude de son espèce. L’Enfant sauvée des eaux avait-elle à ce point l’air chancelant et misérable que la bête poltronne osât l’affronter ?
L’hyène se mit à grogner doucement. Ses yeux, éblouis de lumière, clignotaient vers la base du rocher. L’Enfant suivit la direction de ce regard, écarta les ronces et les graminées, et vit trois petits d’hyène dormant dans le tranquille repaire.
Devant son geste, la mère eut un hoquet d’angoisse et de menace, prête à bondir. Mais voici que son courroux s’apaisait et qu’elle se rapprochait, comme rassurée par la fraternité tacite de la forêt et du tête-à-tête avec une créature pitoyable, sans armes ; tout cela, parce que, sans la quitter des yeux, l’Enfant refermait les herbes et les lianes au-dessus du berceau des fils de la méprisée.
Et près du nid de l’hyène domptée, l’orgueilleuse pleura à cause de la haine de Draïdi.