Dans une robe de laine arabe, blanche et molle, posée comme un pigeon au rebord d’angle des terrasses, l’Enfant regardait passer le bref et modeste exode de la famille de Draïdi. Deux mules, sur le bât desquelles s’enroulaient des tapis formant un nid profond, portaient les deux plus jeunes épouses du père avec un dernier-né vagissant. Sur une autre bête, la première femme, vieille, mais vénérée étant la mère de Draïdi, avait pris soin de s’entourer des plus précieux objets de la famille ; petits coffres peinturlurés où l’on renferme les bijoux barbares et les foulards de soie des coiffures, longs coussins tissés qui servent de sacs et contiennent la garde-robe féminine, les gandourahs roulées et les bernous du seigneur. Deux ânes, poussés par un serviteur, étaient chargés du reste des bagages, les piquets de la hutte, les outres et les nattes, et, sur son maigre cheval dansant, le père avait pris le fils en croupe.
L’Enfant, ne voulant plus tolérer cette présence vindicative, avait demandé l’éloignement de la famille du rebelle ; le garde aurait la surveillance d’une autre partie du domaine.
Sans détourner la tête, ces gens passèrent, les yeux fixes, devant l’offensée, sans un cillement de paupières, sans qu’un muscle bougeât dans leurs faces sérieuses.
Elle ressentit de cette attitude une injure nouvelle. Qu’étaient-ils donc ceux-là, voués à la soumission par la loi de conquête et le besoin de vivre ? Qu’étaient-ils pour subir avec cette hauteur dédaigneuse une juste punition ? Il lui semblait qu’en ce moment la fierté de ces gens dépassait son orgueil ; elle en fut outrée et troublée aussi.
Les pères du père de Draïdi, avant la création du domaine et la vente de leur territoire morceau après morceau, avaient toujours régné sur ce district de l’immense forêt, y imposant à leur guise le droit du seigneur. Une destinée de défaites, d’impuissance et de pauvreté, changea leur domination en servitude. Nul ne sut comment ils en souffrirent ni la nature de cette souffrance. D’ailleurs, un grand fatalisme héréditaire les secourait. Mais l’Enfant songea que la rébellion de Draïdi procédait d’un réflexe de l’indépendance de ses aïeux, s’exprimant tout à coup en lui, et que ce départ, dans une obéissance hautaine, reflétait bien leur ancienne dignité.
Elle en demeura rêveuse, avec d’imprécis regrets qui n’allaient pas sans un sentiment vague d’admiration mêlé de tardive et sauvage amitié. Elle s’apercevait que le gamin révolté avait été supérieur aux autres en toute chose. Elle se repentait d’avoir manqué de sympathie pour lui et, en même temps, de ne pas l’avoir humilié davantage, écrasé, enseveli sous le geste d’une impitoyable souveraineté.
Des questions, les insolubles questions des responsabilités humaines et de l’inégalité des sorts, se présentaient obstinément à son esprit qui ne les accueillait pas avec sa sérénité coutumière.
Cependant, elle ne rappela point ceux qui s’éloignaient dans leur orgueilleux silence, et jamais elle ne permit à Draïdi de se retrouver devant elle.