A l’ombre du promontoire des livres, dans la bauge des sangliers, au creux du ravin, une laie joue avec ses petits.

Étendue sur la terre rouge et penchée sur la verte profondeur, l’Enfant observe leurs jeux.

Ils sont dix également rayés de brun et de fauve, lestes et rebondissants. On discerne entre eux des préférences et des contrastes. Par boutades, ils échangent des frottements de groins fraternels et entreprennent des querelles qui s’achèvent en grognements, à l’abri des flancs de leur mère, ou en chutes joyeuses dans la boue.

La laie renifle et bougonne, sentencieuse et tendre. Elle gratte énergiquement les rudes soies de son échine contre un tronc d’arbre renversé. Elle s’étend dans la bauge, la hure allongée, le groin ruisselant, l’épiderme parcouru de frémissements voluptueux. Son petit œil sauvage clignote plein de vigilance, de plaisir égoïste et de maternelle jubilation.

Ces dix sont les fils parfaits du solitaire aux défenses d’ivoire qui labourent le sol aussi profondément qu’un soc de charrue. Ces dix sont les fils du sanglier brutal, sagace et agile, et les fils de la laie redoutée des chiens !…

Or, un chien surgit, ayant rompu sa corde de laine au gourbi des bergers. C’est un chien affamé, repris par l’instinct primordial de la chasse et de la proie vivante. Il s’élance parmi la troupe joueuse ; la femelle n’a que le temps de proférer un grognement furieux ; il tient déjà l’un des marcassins à pleine gueule. Les cris perçants de la victime déchirent l’atmosphère. La laie va foncer sur le chien. Mais, brusquement, elle s’arrête, flairant le vent, le poil hérissé de terreur plus que de colère. Elle est secouée d’un tremblement d’indécision tragique entre le mal présent et l’invisible danger qu’elle évente.

Soudain, elle prend un parti suprême. Elle rassemble sa bande d’un grognement bref, ébauche encore un mouvement violent contre le chien, qui cherche à entraîner le marcassin faiblissant, puis, dans un renoncement stoïque, chasse rapidement devant elle la troupe affolée de ses petits.

Ils disparaissaient dans les fourrés lorsque le chien, hérissé à son tour prit la fuite, la queue serrée, l’œil torve, laissant sa proie, emportant sa faim.

Alors parut un serval, type charmant et féroce de cette féline espèce qui ne s’apprivoise jamais. Car la grande panthère nord-africaine, à taille de lionne, s’accoutume à quiconque l’élève et la nourrit, tandis que le serval, même pris au gîte dès sa naissance, ne se soumet point. Plus petit, plus mince et plus souple encore que la panthère, avec un pelage aux mouchetures plus rapprochées et plus régulières, il glissait hors de l’abri des hautes fougères.

Sidéré par l’approche de l’ennemi mortel, le marcassin blessé et gisant ne criait plus. Le serval étendit sa patte flexible, ses ongles rétractiles, taillés et luisants comme des silex. D’une griffe lente, voluptueuse, il attira la victime à portée de ses dents cruelles et l’étrangla avec douceur. Il flaira dédaigneusement la plaie faite par le chien, retroussa ses babines et caressa sa joue et son menton contre le corps tiède ; ensuite il le déchiqueta sans hâte. Humectant son mufle de sang frais, il mangea un peu, se détourna bientôt des reliefs de ce festin, et rampa jusqu’au bord de l’eau, là où elle coulait transparente, impolluée.

A ce moment, il leva la tête vers le sommet du promontoire de grès rouge et le visage ardent penché sur lui dont il savait, dès auparavant, la présence attentive. Avec une sécurité quelque peu méprisante, mais pleine de grâce, rasé, les flancs au sol, les yeux mi-clos, guettant malgré la quiétude du lieu, il lapa l’eau pure à petits coups.

Il semblait boire dans cette eau l’image réfléchie de la figure humaine. Et l’Enfant souriait de ce que le fauve redouté ne parviendrait pas à faire disparaître ce reflet dans l’eau perpétuelle.


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