Comme les nombreux torrents qui ruissellent de la montagne après l’orage, un matin, les Kabyles sortirent des bois et se répandirent dans la Grande Clairière.

Ils dévalèrent par tous les sentiers et toutes les foulées de la forêt. Ils marchaient d’un pas ferme, mais inégal, pleins de résolution, mais sans certitude. Ils agissaient volontairement, pensaient-ils, mais sans être sûrs d’avoir raison. Ils ne suivaient pas ceux qui les avaient mis en marche, mais c’étaient ceux-là qui les suivaient.

Ils s’égaillèrent, environnant les dépendances et le parc, sans oser gravir la pente ni s’engager dans le chemin large conduisant à la maison du maître. Avec toutes ses fenêtres ouvertes, la blanche maison, sur ses terrasses étagées, dominait et veillait, avertie par les bergers arabes, qui entendent tout et savent tout ce qui se trame dans la brousse, du pacte des lions et des chacals aux complots des hommes.

Il y avait, dans la clairière, de grandes meules, réserves de fourrage pour l’hiver. Les Kabyles échangèrent quelques coups de fusil avec les serviteurs préposés à leur garde, puis les incendièrent. Ils incendièrent de même les dépendances dont le personnel s’était enfui et les écuries d’où les chevaux s’échappèrent. Cela fait, se rassemblant et se détachant par petits groupes, ils s’assirent en rond, tels des sauvages au conseil, attendant ils ne savaient exactement quoi.

Deux ou trois contremaîtres, à l’esprit de Phéniciens retors, avaient préparé ces primitifs pour des actes irréparables. Chargés de remettre à chacun la paye hebdomadaire, ils retenaient depuis longtemps le salaire des travailleurs et, peu à peu, persuadaient les équipes de démasclage que le maître, déloyal et avare, exploiteur des humbles, se refusait à payer le prix de leur exil et de leurs sueurs.

Ainsi mirent-ils les chantiers en état de fermentation intense jusqu’au moment propice au vol général, au meurtre peut-être, au pillage des biens du dominateur et du plus favorisé du destin. Manœuvre facile, révolte éternellement renouvelée de celles de l’ergastule et des rameurs de galère, indignation spontanée des simples dont la cupidité, les besoins et le sentiment inné de justice, se croient lésés à la fois.

L’Enfant glissa doucement sa main dans la main de son père et sortit avec lui de la maison.

Gravement et lentement, ils descendirent les degrés des terrasses et prirent le chemin de la Clairière. A portée de voix des félons, le maître en appela quelques-uns par leurs noms. D’un premier mouvement accoutumé, ils allaient obéir, puis ils se souvinrent de ce qu’ils voulaient faire, de ce qu’ils avaient déjà fait, et se rassirent.

— Que prétendez-vous et que signifie votre action criminelle, demanda le maître d’une voix haute, impérative, en désignant du geste les meules et les bâtiments qui brûlaient encore.

Ils s’entreregardèrent et, dans cet instant, ils escomptaient que leurs meneurs répèteraient les raisons qui les poussèrent à la révolte et renouvelleraient les promesses par lesquelles ils furent tentés. Mais ceux-ci se taisaient ou prononçaient à tue-tête et de façon véhémente des mots sans importance dans le seul but de couvrir la voix nette qui s’élevait.

— Ai-je jamais eu quelque tort envers vous ? Vous ai-je spoliés en quoi que ce soit ? Voici de bien longues années que vous êtes mes collaborateurs annuels et que je rémunère intégralement vos services. De quelle chose avez-vous donc à vous venger et dans quel but vous conduisez-vous comme des scélérats ?

Mais il s’exprimait en arabe et les meneurs se gardaient de traduire. Ils parcoururent les groupes, affirmant que le coupable n’était venu à eux et ne parlait que pour leur demander merci et qu’il convenait de ne pas faiblir. Alors, les Kabyles commencèrent à douter de ces guides parce que l’expression du visage et l’attitude du maître leur révélaient le véritable sens de ses paroles.

— Dans toute la montagne, y a-t-il un seul homme à la requête duquel je n’aie pas fait droit chaque fois qu’elle était justifiée ? Que l’un d’entre vous s’avance donc et m’expose vos griefs !

Il y eut du flottement parmi les groupes. Plusieurs ayant saisi quelques mots et la signification du geste voulurent obéir. Les plus excités se récrièrent avec fureur. Les vieux fusils, volés ou acquis secrètement des contrebandiers de la frontière tunisienne qui rôdaient dans les forêts, se levèrent. Il plut des chevrotines et quelques balles autour du père et de l’Enfant, mais l’indécision des tireurs ou le hasard providentiel firent qu’elles manquèrent le but.

Le maître prit un revolver dans sa poche et tira. Un homme croula, la tête fracassée. Puis, il en tomba deux, trois, d’autres encore ; ce n’était plus le maître qui tirait.

Sur le flanc des bandes kabyles, des chevaux cavalcadants, montés par les Achabas, resserraient un cercle vengeur. Ils visaient bien, les chasseurs de gazelles, et la balle prompte de leurs fusils était douée d’une vue mystérieuse qui la dirigeait infailliblement.

L’Enfant qui, tout à l’heure, frémissait de courroux devant l’audace meurtrière des Barbares, maintenant, criait de joie !

Certes, le combat eût pu durer longtemps entre les Berbères et les Arabes, et jusqu’à l’extermination des uns ou des autres ; mais la lutte s’engageait entre les bandes kabyles elles-mêmes. L’une d’elles, un çof tout entier, courut sous les balles, rejoignit le maître, demanda grâce au nom de l’Enfant. Enfin, ils vinrent tous. Les meneurs étaient morts sous le feu des Nomades ou bien leurs propres partisans les avaient tués. Alors tout fut expliqué selon la justice et la vérité. Il y en eut qui se frappèrent le front contre terre et l’Enfant posait son talon sur la tête de ces vaincus.


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