C’était un bel étalon pommelé, père de plusieurs générations de poulains et de pouliches.
Il plia brusquement les membres comme si ses jarrets se fussent rompus.
Les serviteurs affirmèrent que les gens avaient trop loué son élégance et sa vigueur, sans ajouter à leur louange la formule d’invocation pour Dieu afin qu’il fût préservé du mal.
Le beau cheval étira son encolure contre le sol desséché. Ses sabots se heurtèrent l’un à l’autre, incohérents et désespérés. Sa tête se souleva pour retomber lourdement, les naseaux remplis de terre. Ses yeux morts restèrent semblables à ses yeux vivants. Et ce fut fini de lui.
On le laissa là où il était tombé, au bord de la rivière.
Une grande impression de force anéantie se dégageait de cette dépouille aux formes parfaitement harmonieuses, aux beaux muscles fins et solides, tendus encore sous le poil brillant et doux.
L’Enfant demeurait près du cheval mort, assise sur l’herbe rase et brûlée. Ses doigts erraient dans la crinière gonflée encore du vent de la dernière course. La petite amazone revoyait le fier animal, campé au tournant de la route des plaines, à l’époque où l’on attendait le passage des Achabas. Elle le revoyait à l’horizon de la Grande Clairière, hennissant pour les cavales visibles ou devinées, toujours cabré, mordant le mors, mais sans vices ni tares à cause de sa noble race. Et il était aussi le seul que l’Enfant montât sellé et bridé.
On conservait sa généalogie avec le soin jaloux qui veille sur celle des chérifs et son nom s’ajoutait glorieusement au nom des plus précieux poulains.
Il portait des colliers d’amulettes qui tintinnabulaient sur son large poitrail. Sa croupe conservait l’empreinte de la main fatidique, teinte d’un henné préparé pour la commémoration de la naissance du Prophète.
Cependant, le bel étalon était mort.
L’était-il vraiment ? N’allait-il pas se relever, maladroitement et puissamment appuyé sur ses pattes arquées, les tendons raidis ?
Irrésistiblement, elle l’appela :
— Moueddin…
Mais il ne tressaillit point en entendant les inflexions de sa voix sur les syllabes familières et déjà les mouches envahissaient ses yeux sans images.
Pourquoi l’Enfant se sentait-elle atteinte par cette mort plus que par celle d’aucun animal favori perdu jusqu’à ce jour ? Depuis quelques mois, les incidents et les événements qui traversaient sa vie revêtaient une gravité singulière, s’imprégnaient d’un caractère d’oracles sibyllins, d’avertissements mystérieux. Des certitudes, qu’elle n’avait jamais eu prétexte d’étudier ni de discuter, se soulevaient et semblaient vouloir s’en aller hors d’elle, en silhouettes éplorées, processionnaires sur un indescriptible et bizarre chemin. Dans sa pensée, nette et claire comme une tente ensoleillée, d’autres ombres anxieuses, imprécises, entraient, faisaient les ténèbres parce que, derrière elles, retombait le pan de la tente ouvert sur l’horizon.
Il en était ainsi depuis la rencontre de l’Enfant avec l’Homme nu.
Elle reprenait souvent l’étrange manuscrit, ce testament sans exemple que gardait un serpent dans un buisson de myrte, et les mots se précipitaient sur son esprit sensible et dans le trouble nouveau de son cœur comme des gouttes d’huile sur un feu flambant.
— « … elle est telle un vin frais rempli du suc des vieilles treilles… Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif… »
La rébellion de Draïdi lui avait démontré la dignité d’autrui opposée à la sienne. La révolte des Kabyles témoigna que sa souveraineté n’était pas inaccessible. Un désarroi profond, invinciblement, l’envahissait.
— Suis-je donc l’amphore à ce point fragile que n’importe lequel des hasards de la vie puisse me briser ? Tomberai-je comme Moueddin, pleine de fierté, d’ardeur et d’élan, en ignorant comment et pourquoi je tombe ?
Une mouche posée sur sa paupière fit qu’elle sursauta de dégoût. Alors, elle eut une réminiscence d’un verset biblique déclarant impurs les animaux morts et impur jusqu’au soir quiconque les touchait.
— Je suis donc impure, impure, ô Moueddin ! Et parce que tes sabots baignent au lit de la rivière, l’eau de la rivière ne me purifiera pas…
Mais elle laissait ses doigts mêlés aux crins du beau cheval.
Cependant le prompt crépuscule passait dans la clairière et sur les forêts ainsi qu’un vol d’oiseau regagnant le nid. Ce serait bientôt la nuit. Et l’Enfant se serrait contre le cadavre lentement saisi par le froid funèbre.
— Maintenant, songeait-elle encore, les chacals vont désirer manger Moueddin. Ils viendront, me trouveront ici, et que prétendront-ils faire ?… Nous n’avons pas voulu t’ensevelir, ô Moueddin ; les chacals savent reprendre les corps enterrés même sous les lourdes pierres et les épines acérées.
Elle connaissait trop bien les bêtes viles, sans cesse affamées, qui ne souhaitent rien sinon manger et manger beaucoup. Les conteurs, les fabulistes et les poètes arabes vouaient cette espèce aux rôles sournois ou infâmes, car elle passait pour fausse avec moins de subtilité que le renard et basse et rusée avec moins de malice. Et, sous la terre, Moueddin eût souillé son poil miroitant qui renvoyait encore un reflet aux eaux glauques et rares de la rivière d’été.
Dans l’ombre foisonnant subitement, un corps fauve, empanaché d’une queue touffue, s’aventura hors des broussailles en lisière. Un museau pointu prit le vent et se replongea dans les taillis.
Les chacals reparurent à deux ou trois et jetèrent le cri aigu, bref, puis prolongé en glapissement stridulant qui invite à la curée. En demi-cercle et sur tous les points à la fois, ils parurent sourdre. Bientôt, on entendit glapir et s’appeler sur les confins de la clairière d’où se détachaient les bêtes qui, toutes, convergeaient vers le cadavre du cheval.
L’Enfant ne les craignait pas. Maintes fois, par jeu, elle avait elle-même donné le signal de leur apparition et de leur rassemblement en imitant leur cri d’avertissement, avec tant de perfection qu’ils s’y trompaient toujours.
Voici qu’elle est environnée des bandes houleuses, glapissantes ; les chacals ont faim. Elle croise son regard avec celui des phosphorescentes prunelles qui jaillissent de toutes parts. Des fourrures audacieuses glissent à portée de ses mains.
— Ma fille, ma fille, la toute petite et la précieuse, réponds, je te prie !
La voix du Rahmani, éclatant dans les lauriers-roses, disperse momentanément les chacals.
— Mon frère, ô mon frère le choisi, je suis triste et je défends mon cheval Moueddin contre les bêtes de la mort.
Il la rejoint.
— Je suis passé par ta maison sans te rencontrer. Les serviteurs m’ont appris cette chose, et je t’ai cherchée, et je te trouve pour avoir une occasion de louer Dieu. Les chacals ne sont pas des adversaires dignes de toi ; peut-être, se sentant aussi nombreux que les cheveux de ta tête, pourraient-ils te faire du mal.
Il la prend en croupe de son vivant cheval, nerveux et fuselé comme un sloughi, mais qui ne saurait se comparer à Moueddin ni pour la force ni pour la beauté. Ils remontent les pentes obscures.
— Demain, viens au campement ; nous te ferons oublier ton chagrin.
— Je n’ai presque plus de chagrin, ô Rahmani ; cependant, j’irai te demander de m’expliquer des songes.
Une lamentation confuse, aux paroles entrecoupées, s’éleva, traîna, retomba et se fondit dans la nuit. C’étaient les servantes qui composaient un chant sur la mort de Moueddin, l’amant des cavales.