— Des songes, dis-tu ?

— Des songes, peut-être. Et ce sont aussi des visions qui me viennent sans dormir.

L’Enfant et le Rahmani causent au seuil de la lourde tente nomade dans l’ombre de laquelle, derrière les « hanbels » tissés, des femmes et des jeunes filles font tinter leurs bracelets.

— J’ai vu, dit l’Enfant, une fumée immense recouvrir la montagne entière et pénétrer jusqu’aux racines de la forêt.

— C’était un nuage monté de la mer lointaine.

— Le crois-tu ? Mais ai-je jamais eu peur d’un nuage et celui-là m’a fait trembler…

D’autres Achabas s’avancent et s’asseyent avec eux. Il en est un qui connaît la signification des songes.

— Un nuage ? Cela signifie que tu t’en iras.

— Je m’en irai…

Le Rahmani sourit avec une bonne tendresse.

— Louange à Dieu pour le présage ! Nous avons toujours souhaité te voir descendre une fois avec nous dans les plaines, puis au désert.

Les plaines…

C’était le vaste inconnu. La plus large part de ce que l’Enfant ignorait, tenait dans le visage et la vie des plaines.

Là s’érigeait aussi la Ville dont les feux, le soir, salissaient le ciel d’une buée roussâtre, dont la rumeur, faite de bruits disparates sans nombre, alourdissait les heures du jour. La Ville avec son enceinte de remparts à créneaux, la tour massive de sa cathédrale, l’élan svelte de son minaret, les toits rouges inégaux de ses maisons et la flore artificielle de ses jardins. La Ville, gouffre miroitant aux linéaments confus dans l’éloignement et vus du haut de la montagne. La Ville, ce mystère qui n’éveillait aucune curiosité chez l’Enfant ; cette indestructible menace contre les gens des terres libres, contre les solitaires ; cette force collective intransigeante, cet inépuisable sablier d’humiliations et de mesures égalitaires qui s’empare des dominateurs isolés, qui les soumet, les annihile ou les fait mourir ; la Ville immonde et miraculeuse, phalanstère et guet-apens, refuge etin-pace, recours et anéantissement, la Ville était le fruit savoureux et vénéneux des plaines. Et l’Enfant qui ne savait rien d’elle, que son existence, pressentait vaguement cela.

Mais le Rahmani parla du désert.

— Tu viendras, insistait-il, et longtemps tu resteras sous nos tentes.

Dans ses moindres paroles éclatait ce que précisait un écrivain de France, « cette joie haute et nuancée de la vie nomade », s’élevant « jusqu’à une sorte de sensibilité philosophique. » — Et ce qui marquait de tant de séduisante et précieuse hauteur la physionomie de l’Achaba avait été exprimé aussi par le même[2]: — « La sévérité du paysagerend sérieuxet propage en l’âme comme sur l’étendue visible, une impassibilité qui semble descendre du ciel. »

[2]Marius-Ary Leblond.

[2]Marius-Ary Leblond.

— Tu viendras avec nous…

Il lui certifiait qu’elle deviendrait semblable ou supérieure à la poétesse M’barka bent El Khass, de la tribu des Beni Amer qui fut grande, auXVesiècle, dans le Sahara et resta de glorieuse et impérissable mémoire. Pas un pâtre ou un caravanier qui ne connût son nom et la plupart des faits et des bienfaits que la tradition rattachait à sa vie.

Son esprit, voué aux belles choses, ne dédaignait pas les choses utiles ; elle savait diriger le forage d’un puits comme elle savait rythmer un poème. Le folklore saharien et les oasis du Sud oranais lui devaient une large part de leur richesse. Les détails de sa personnalité se perdaient dans une légende abondante et diffuse, mais elle apparaissait surtout comme une sorte de génie savant et poétique dont l’envergure couvrait la moitié du désert.

Soudain, l’Enfant prononça gravement, — et il lui sembla, que la pensée, immédiatement précisée par des mots, avait jailli d’une inspiration divinatrice :

— Certainement, un jour, je serai parmi vous… pour longtemps… pour toujours peut-être…

Elle ne prévoyait pas que cela dût advenir au lendemain d’une irréparable épreuve et dans un temps où, après l’avoir cruellement perdue, elle rentrerait en possession d’une souveraineté reconquise, non point par droit d’héritage, mais par mérite de hardiesse, de conscience et de volonté.


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