Ce matin-là, l’Enfant ne prend pas l’un des poulains rapides, mais la vieille mule étourneau dont le pied n’a jamais bronché.

Elle gagne le tournant de la montagne et la trouée des bois qui donne accès au chemin des plaines.

Mais elle ne descend point et ne sort pas de la forêt. Au contraire, elle dirige la mule intelligente et sûre le long des flancs chaotiques du sommet le plus élevé, à travers les gneiss qui s’entassent et chevauchent, les troncs d’arbres qui croulèrent sous la rafale et les neiges d’hiver, la végétation profuse enchevêtrée.

La fidèle Étourneau bondit sur les rocs comme une chèvre, chemine comme une chenille sur les troncs renversés, se coule dans le fourré comme un félin, escalade la montagne comme un cerf en fuite.

Voici la cime rasée, étincelante de lumière matinale. Très bas, très loin, pareilles à une étendue océanique scintillante, les plaines s’étalent, ondulant à peine.

Pour la première fois, l’Enfant est venue avec le désir de les voir.

Mais elle voit mal. Ses paupières cillent à cause de ce scintillement de l’espace. L’ombre de la forêt ne l’accoutumait pas à cette vision.

Et elle distingue la Ville, un fragment lumineux, plus compact et nuancé.

Droite, large, pacifique, sans détours, inflexible, la Route, qui n’a pas d’autre aboutissement que la Ville, poudroie sous les talons multiples d’une foule anonyme. Déjà la transparence du matin s’efface sur elle ; des poussières envahissent le ciel.

Un lyrisme silencieux possède la pensée de l’Enfant. Y eut-il jamais sur cette cité le même soleil que sur la montagne ? Le rire éclatant du ciel d’été put-il jamais déchirer et abolir les fumées cendreuses et les poudres blafardes projetées vers lui et qui l’offensent ? Et tous les êtres, qui vivent parmi et au-dessous, connurent-ils jamais le goût de joie et d’éternité de l’air libre ?

Ah ! combien cher et précieux le Rahmani qui détourne les caravanes de la voie facile et encombrée, qui les conduit au-delà, jusqu’aux steppes vides, dans l’indépendance et la totale clarté !

Subitement, elle décida qu’elle obtiendrait de partir cette saison même avec les Achabas et qu’elle ferait cet affront à la Ville de couper la route sans tourner la tête vers elle.

L’immensité du désert était l’unique chose digne de l’altitude de la montagne.

Elle allait redescendre ayant hâte, déjà, de réaliser son projet.

Soudain, elle se trouva face à face avec Draïdi.

Il avait surgi des buissons proches ; peut-être la suivait-il depuis longtemps.

Le cœur des deux enfants battit avec violence et nul n’eût pu déterminer exactement les sentiments véhéments et confus qui les faisaient bondir et trembler. Lèvres entrouvertes, également pâles, ils ne parlaient pas et serraient les poings pour réprimer le frémissement de leurs doigts.

Les forces de la destinée mystérieuse créaient autour d’eux une atmosphère de haine primitive et d’implacable fatalité.

Mais Draïdi recula, s’accroupit contre une roche. Du capuchon de sa « kachabia », la houppelande des bergers montagnards, il tira une boule de la grosseur d’une orange. C’étaient des chiffons enveloppés dans un morceau de mousseline de turban. Un lien ou une queue de mousseline roulée se fixait à la boule.

L’Enfant regarda cela pendant que Draïdi la regardait.

Puis, aussi brusquement qu’il venait d’apparaître, le gamin disparut dans la broussaille, tandis que la mule Étourneau s’engageait sur les pentes.


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