La chaleur de midi brûlait la forêt jusqu’aux entrailles. Les herbes desséchées et les feuilles racornies sous le sirocco dispersaient des reflets incandescents.
Depuis la veille, le vent soufflait ainsi sur la contrée. Il soufflerait encore le lendemain, ne durant jamais moins de trois jours.
Au point culminant de sa course, le soleil restait invisible dans le ciel opaque ; mais on sentait le poids d’intensité de ses rayons voilés.
Une immense torpeur enveloppait les bois, couchait les bêtes, envahissait les hommes. Et ce n’était pas la torpeur bienfaisante des journées de chaleur quiète, quand tout être et toute chose sont immobiles parce que sur eux s’abattirent le repos, le sommeil ou la méditation. Dans la profonde nature environnante, l’Enfant percevait des germes d’inquiétude qui levaient irrésistiblement. Une sorte d’attente angoissée pétrifiait la montagne.
Elle remontait, à cheval, du large de la Grande Clairière où tous les Achabas étaient enfin rassemblés pour partir à la prochaine aurore. Contre son habitude, sa monture avançait lentement ou réagissait en soubresauts nerveux, à cause d’un groupe de scarabées noirs grouillant sur le chemin, une feuille brûlée qui tourbillonnait, échappait au vent, se posait sur la poussière. Moins calme que de coutume, l’amazone fouaillait durement le fils de Moueddin.
Tout à coup, elle leva les yeux.
La maison claire et ses blanches terrasses étagées apparaissaient avec des reflets chauds comme si, par intervalles, quelque flamme eût couru sur la façade. Dans le parc, incendié par les Kabyles, des graminées avaient repoussé. Plusieurs des vieux arbres aux troncs noircis manifestaient de nouveaux feuillages vivaces et le cèdre sacré, intact, que le feu des révoltés n’osa pas atteindre, élargissait la même ombre épaisse sur la chère sépulture. Et cela baignait dans la même lueur étrange.
— Ah ! fit l’Enfant.
Son visage était devenu livide et ses yeux se rivaient sur le faîte arrondi de l’un des cinq sommets dominant la clairière.
Telle une fumée d’encens ou celle qui commence à monter des feux de brindilles que font les petits bergers, une fumée mince et droite s’élevait. Elle vacilla sous le vent, se dispersa en spirales fondues dans la masse grisâtre et la couleur plombée du ciel.
Instantanément, des fumées identiques ondulèrent sur les quatre autres sommets.
Le fils de Moueddin bondit sous le talon frénétique de l’Enfant. La fille de la forêt avait compris le mal effroyable qui menaçait sa mère et son bien.
C’étaient, ces fumées, le signal de l’incendie volontairement allumé, l’incendie de vengeance qui ne fait pas grâce. C’était le feu forestier dont nul ne sait quand cessera sa rage une fois déchaînée ; celui qui, pendant des jours et des jours, rampe, s’élance, roule en vagues de flammes, dévore, ravageur insatiable ; celui qui ne laisse rien en arrière, contre lequel il n’y a ni défense ni obstacles ; celui pour qui la forêt entière, avec tout ce qu’elle contient, est une proie qui l’alimente et le grandit en force et en horreur.
— Le feu ! hurla l’Enfant, tandis que l’élan de son cheval se brisait au pied des terrasses.
Maîtres et serviteurs surgirent, la face angoissée. Ils virent les fumées-signaux déterminant les foyers préparés par les incendiaires.
Alors, de la maison haute, partirent des battements de cloche sonnant le tocsin pour avertir les campements et les « douaïrs » éloignés. Aux bouches des serviteurs, des appels de trompes retentirent auxquels répondirent d’autres trompes forestières. Une immense rumeur emplit et secoua la torpeur de la forêt. Des hommes à pied, des hommes montant des chevaux ou des mules, qu’ils ne prirent pas le temps de seller, jaillirent des bois, se multiplièrent dans la clairière, entraînant les Achabas avec eux. Ils environnèrent la maison.
Cela s’accomplissait avec une promptitude foudroyante et dans un formidable tumulte.
Bientôt, tous les montagnards furent là. Ils portaient des serpes, des haches, des faucilles, des pics et des pioches aux larges tranchants. Ils composaient une grande armée de volontaires, prête à combattre l’ennemi commun sans merci.
Le maître divisa ces guerriers en cinq colonnes. Chacune s’ébranla dans la direction de l’une des cimes. Il prit le commandement de celle qui se dirigeait sur le point le plus menacé et où la mince fumée initiale rougeoyait.
L’Enfant jeta un baiser rapide à la mère et à l’aïeule penchées, suppliantes, au rebord des terrasses, et, couchée sur l’encolure de son cheval, galopa pour rejoindre la colonne qui, au pas de course, s’en allait vers le sommet où elle avait rencontré Draïdi.
Déjà les spirales de fumée devenaient un nuage dense qui s’élargissait de plus en plus.