A l’heure de la troisième prière musulmane, longtemps avant le couchant, les sommets flamboyèrent et le Grande Clairière s’emplit de lueurs reflétées.

Le vent servait la flamme contre tous les efforts humains. On eût dit que les deux éléments combinés, féroces, implacables, voulaient se venger en un instant de la verte et vigoureuse puissance qui, pendant des temps si longs, avait opposé à leurs assauts les réserves innombrables et la richesse de sa fécondité, le dédain tranquille émanant du rythme indiscontinu de sa vie profuse et de l’harmonie de sa splendeur végétale.

Quand les hommes atteignirent la zone gagnée par le feu, un enfer illimité béait déjà devant eux.

Ils affrontèrent la fournaise avec des gestes frénétiques et des faces de damnés. Dans leurs mains crispées, les serpes et les haches sifflaient, abattant tout. Les pics attaquaient les racines émergeantes. Les pioches raclaient les plaques d’herbe et de chiendent, élargissaient la tranchée, recours unique contre le fléau.

Il y avait des blessures que nul ne songeait à panser. Le sang se noircissait d’étincelles éteintes, de fragments de végétaux calcinés et de cendres qui pleuvaient sur les travailleurs forcenés. Des cavaliers et leurs montures croulèrent dans des trous, sous les ronces et les lianes, et le feu passa par dessus. Quelques-uns resurgirent par miracle ; d’autres disparurent à jamais.

Les fauves et les bêtes inoffensives des bois bondissaient entre les hommes, se ruaient vers les clairières dans un élan de folie tel que le serval fraternisait avec le marcassin sans défense. Des reptiles se tordaient, atteints par des brandons. De grands oiseaux, envolés très haut, plongeaient tout à coup dans l’abîme en flammes, asphyxiés par la fumée, et des quadrupèdes, qui avaient fui d’abord, revenaient, sidérés par le rayonnement et les crépitements de l’incendie, se précipiter dans l’infernal brasier.

Des huttes et des troupeaux ayant été surpris par la promptitude et l’étendue du feu, les bergers couraient, absurdes dans leurs vêtements brûlés ; ils semblaient frappés de démence. Des mules et des chevaux galopaient dans les espaces vides ou erraient, se traînant lamentables, le corps charbonneux pesant sur quatre membres sanglants qui les soutenaient à peine ou bien, follement, aveuglés d’éclairs et d’épouvante, ils se rejetaient dans le feu.

Les pioches et les pics s’acharnaient dans la tranchée, large comme une rivière. Le ahan des hommes, épuisés et exaltés à la fois dans le labeur rapide et le danger pressant, s’ajoutait aux rugissements formidables de l’incendie.

On espérait qu’en touchant à la bande de terre pelée ne lui offrant plus aucun aliment, l’incendie se détournerait et finirait par mourir sur le lieu même de ses excès.

Or, devant l’œuvre intelligente et l’effort désespéré des hommes, le feu hésita, en effet.

Ce ne fut qu’un moment. Le vent redoublait. Il exaspéra l’élan du fléau. Une vague de flamme sauta la tranchée ; les autres suivirent.

Sur son cheval, qui saignait des quatre pieds, l’Enfant proféra un cri de désespoir et de folie. La bête fit volte-face l’emportant. Des hommes s’agrippèrent à lui et à elle. Elle balbutiait des mots sans signification et elle avait des sanglots terribles. Le cheval, emballé, traînait une grappe humaine.

Ce fut la ruée générale de tout ce qui vivait encore vers le large espace de la Grande Clairière.

En masses confondues où les espèces oubliaient les différences de leurs instincts, dans une déroute inouïe, le sursaut de toute chair contre l’épouvantement de la mort horrible, les bêtes et les hommes fuyaient. Quand ils ne sentaient plus le feu immédiatement à leur poursuite, ils s’arrêtaient, pivotaient sur eux-mêmes, s’abattaient à bout d’haleine et d’effroi, ou bien, ils tournoyaient et circulaient, incohérents, hébétés et comme devenus subitement aveugles.

Lorsque le feu dévora les confins de la clairière, les bêtes sauvages, humbles et atterrées, cherchèrent un refuge parmi les troupeaux des Achabas.

Le feu les enveloppa d’un cercle mortel, infranchissable. Il vint lécher jusqu’aux balustres des terrasses, là où elles touchaient à la forêt. Cendres et braises pleuvaient sur la maison pleine de larmes, car le père, l’incendie ayant sans doute coupé son chemin de retraite, n’avait pas reparu.

Sous les tentes des Nomades, les femmes et les enfants hurlaient de terreur, tandis que les montagnardes, rassemblées dans le même lieu de refuge, ne gémissaient que sur la perte des humbles choses qu’elles ne purent arracher de leurs huttes flambantes.


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