— Il faut passer derrière le « douar », dit la servante drapée de rouge qui précédait l’Enfant.

Aux abords du village de tentes et de huttes, les chiens aboyèrent sans animosité. Des fermes surgirent de l’ombre avec les gestes d’appel de leurs bras cerclés de bracelets lourds comme des torques ou des anneaux d’esclavage. Des gardeurs de chèvres coururent, tentèrent d’arrêter les passantes, de les entraîner dans les logis mobiles, boire le lait fumant des bêtes. Mais elles refusèrent avec un mot de bénédiction.

— C’est après le cimetière.

La servante s’engageait entre quelques tumuli dès longtemps visités par les chacals. Alentour croissaient des ronces, des asphodèles et des agaves bleus, rigides. Elles avaient parcouru un long chemin pour atteindre cette région de la forêt qui produisait surtout des oliviers sauvages, des vignes, des lentisques et des arbousiers.

— Arrête-toi, voicisonjardin.

Elles pénétraient dans une clairière, étroite et blonde sous des herbes serrées et des chardons jaunes. Un bois d’oléastres et de phyllarias l’environnait. Les vignes retombaient à foison, fermant toute issue entre les troncs et pareilles à des tentures brodées. Des faisceaux de rameaux feuillus, liés de souples sarments, formaient une hutte conique et sans proportions régulières. Certainement le constructeur de cet abri n’avait pas appris des montagnard l’art d’assembler les tiges et les branches ni comment on fait, avec le diss et les roseaux, le toit léger d’une cabane.

— Regarde-le, dit la servante.

Un homme était assis contre la hutte, les jambes repliées, les genoux encombrés de rameaux d’arbousier aux baies pourprées qu’il égrenait et mangeait lentement. Son corps entièrement nu, bronzé, poussiéreux et solide, portait soixante ans d’âge. La barbe et les cheveux, gris roussâtre, encadraient une face pensante, des traits minces, des yeux ronds et brillants d’oiseau de nuit…

L’Enfant des civilisés et l’Homme des bois étaient face à face. Elle avait voulu voir l’être bizarre, dont les indigènes parlaient comme d’un mage et d’un sorcier, au mutisme volontaire vis-à-vis des humains tandis qu’il conversait avec les animaux. Il vivait librement dans toutes les vertes thébaïdes du domaine. On ne savait de lui que sa douceur et sa nudité. Il était venu, un jour, jusqu’aux terrasses de la maison, sans vêtements, car il n’acceptait aucun de ceux que lui donnaient les gens, ne se couvrant même pas d’une peau de bête et circulant les bras toujours chargés de branches et de fruits.

Le maître le fit chasser et l’Enfant ne put alors que l’entrevoir traversant la Grande Clairière d’un pas élastique…

— Celle-ci est la maîtresse de la montagne et de la forêt, dit la servante au solitaire.

Elle avait dénoué la ceinture retenant sa draperie rouge sur ses gandourahs et jetait la tiède étoffe à celui qui était nu. Il comprit et s’en enveloppa de façon à ce que sa tête seule fût visible. Le regard de ses yeux ronds passait au-dessus du front de l’Enfant.

Soudain, il parla, en arabe, usant de mots dont ne se servaient jamais les montagnards, de locutions rares et nouvelles pour la visiteuse familiarisée cependant avec la langue de l’Islam. Il parlait comme on psalmodie :

— Je la connais. Elle est celle qui passe et qui demeure. Elle est la forme visible et le geste de ceux qu’on ne voit pas. Son silence interroge et sa présence ordonne. Le destin est un alchimiste ; il jettera ce dur métal au creuset ; l’épreuve du feu changera le métal en argile ; l’argile recevra les empreintes qui ne marquaient pas le métal.Ill’a posée sur ce sol, sachant pourquoi. Toutes choses lui sont destinées, puis elle sera destinée aux choses. Et cependant voici qu’elle est tel un vin frais rempli du suc des vieilles treilles. Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif…

L’Enfant curieuse et la servante atterrée écoutaient les paroles étranges.

Des plis de la draperie rouge, le solitaire libéra une de ses mains, pleine du trésor écarlate des arbouses, et se remit à manger.

L’Enfant s’avançait vers la hutte.

— Elle veut prendre au gîte ce qui n’appartient pas à l’homme, mais à l’esprit, dit doucement le mangeur d’arbouses.

— Je ne veux voir que ta cabane, répliqua-t-elle au hasard.

— C’estle Livreque tu verras.

Intriguée, elle pénétra résolument sous l’amas des branchages. Des tiges de chiendent, d’un blanc verdâtre, rampaient sur le sol. Et, suspendu par des lanières de cuir et de laine, contre l’embroussaillement du toit, elle vitle Livre, une quantité de feuillets disjoints, gravés de signes arabes et de caractères latins, mais dans une langue que l’Enfant ne connaissait pas. L’écriture inégale et l’encre aussi blafarde que les tiges de chiendent croissant à l’ombre, ajoutaient à leur aspect mystérieux.

— « Un sapin isolé se dresse sur une montagne aride… », psalmodiait le solitaire.

— Que dis-tu, que dis-tu ? cria la servante dont la terreur superstitieuse grandissait.

— Je lis ce qui est écrit dans le Livre, répondit l’homme en fermant ses yeux de hibou. — Et il reprit de la même voix : « J’ai rêvé d’une enfant de roi aux joues pâles et humides… Ils ont empoisonné mon pain, versé du poison dans mon verre, les uns avec leur haine, d’autres avec l’amour. »

L’Enfant ignorait que ce fussent là des vers de Heine. Elle écoutait l’homme en regardant les mystérieux feuillets.

— « Par le figuier et l’olivier, par le mont Sinaï et ce pays fidèle, nous avons créé l’homme dans les plus admirables proportions. » Dis au nom du Dieu adorable : « Il apprit à l’homme à se servir de la plume, il mit dans son âme le rayon de la science. »

Cela, c’étaient les sourates écrites en caractères koraniques sur les feuillets…

L’Enfant sortit de la hutte sans toucher au livre de l’anachorète.

— N’apprends-tu pas à celle-ci comment les porcs-épics te connaissent ? suggéra la servante, désireuse de mettre fin à une scène qui lui semblait une dangereuse sorcellerie.

Les yeux ronds clignèrent. Le solitaire se redressa. On eût dit quelque imperator drapé de pourpre. Il fit un signe consentant.

— Tu peux aller avec lui, murmura la servante rassurée. Moi, je vais réciter ici la prière pour nous délivrer des sorts.

Entre des ceps tortueux, une enceinte primitive de pierres sèches et un minuscule dolmen indiquaient la sépulture consacrée d’un saint. De petits vases naïfs, où chaque pétrisseuse d’argile mit un peu de sa foi, de son art et de sa fantaisie, se multipliaient autour de cet autel, noircis et luisants de résine brûlée et de fumée de benjoin. Un long cierge de cire verte, mince comme une vrille de vigne, avait été déposé sous le dolmen par un pèlerin voulant laisser à la main pieuse d’un passant dépourvu d’offrandes le soin de l’allumer pour pouvoir, quand même, témoigner de sa ferveur.

La servante alluma le cierge et se prosterna.

L’Enfant s’éloignait avec l’Homme des bois. Celui-ci marchait à la manière souple des chats en maraude, faisant des pauses entre les affleurements des gneiss, à travers les myrtes et les lentisques. Quelques phyllarias et des arbousiers grêles et hauts jaillissaient du terrain schisteux.

Il s’arrêta tout à coup, s’enroula plus étroitement dans la draperie rouge, prit la main de l’Enfant. Ils se coulèrent derrière un buisson. Un porc-épic débouchait sur la surface plane d’une roche et son allure se modifia instantanément. Il éventait une présence qui, si elle n’était pas ennemie, troublait cependant sa quiétude. En arrêt, il frappait du pied à la manière des lièvres et des lapins inquiets. Il se hérissa, devint extraordinaire, animal inoffensif soudain fantastique et presque redoutable. Sous le frémissement de son épiderme, sa terrible toison de dards blancs et noirs bruissait comme les rideaux de perles et de bambous quand on les agite. L’Enfant savait que c’était là un animal très brave, qui ne se terrait que devant la panthère ou le serval rusé, mais ne craignait pas de foncer sur l’adversaire qu’il trouvait à sa taille et lorsqu’il ne s’agissait que d’un chacal ou d’un chien. Ses yeux brillants fixant le buisson, il hésitait également pour attaquer ou pour fuir.

Alors, tel un serpent qui mue et sort de son enveloppe, l’Homme des bois glissa hors de la draperie enroulée et rampa sur le ventre dans la direction du porc-épic. L’animal le vit, le reconnut sans doute ; les dards s’abaissèrent et s’alignèrent au repos sur son dos redevenu normal. Il parut à l’Enfant que les regards de l’homme et de l’animal échangeaient un amical et mystérieux langage. — N’étaient-ils pas deux solitaires de la forêt ? et leurs prunelles étaient aussi mieux faites pour les heures nocturnes que pour le rayonnement du jour. — L’homme se livrait à des mouvements imperceptibles, grâce auxquels son corps étendu progressait insensiblement. Il avait conservé dans sa main une poignée d’arbouses et recommençait à les manger. Quand il fut face à face avec le porc-épic, il répandit les arbouses sur la roche à portée de sa bouche et du museau de l’animal. Alors, ils mangèrent ensemble.

Brusquement, tous deux disparurent… L’Enfant se souvint de ce que les montagnards affirmaient : l’Homme nu pouvait, suivant son caprice, habiter l’aire d’un vautour ou le terrier d’un porc-épic et, la nuit, les mangoustes et les genettes se rassemblaient pour chasser avec lui dans les nids de perdrix…

Elle prit la draperie rouge, en la laissant traîner derrière elle comme un voile mythologique, et rejoignit sa servante en prières.

Parmi les feuillages, le cierge de cire verte brûlait d’une flamme infiniment pâle, semblable à un rameau délicat qui se consumerait lentement.


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