Un grand berger saisit aux naseaux le cheval de l’Enfant :
— L’Homme nu est mort, dit-il. Je l’ai trouvé et enseveli. Il n’y avait que ceci dans sa hutte. Je l’ai pris pour toi qui aimes les papiers et les livres.
L’Enfant glisse à bas de sa monture. Une singulière expression de gravité l’envahit en recevant l’unique héritage de l’être mystérieux. Elle va se réfugier sur le promontoire et dans la touffe des myrtes. Elle pose sur ses genoux les feuillets du solitaire, — qui était peut-être un saint plutôt qu’un fou ou un sorcier. Elle dénoue les lanières.
Écrites récemment, avec un calame de roseau, comme en possèdent les scribes errants qui parcourent toutes les contrées arabes, sur la première page sont ces lignes, en français, et de la même écriture inégale que le reste du manuscrit :
« Toi, l’Enfant, et moi, l’Homme, nous sommes le plus beau livre, car nous sommes l’intelligence de la forêt. »
L’une après l’autre, elle feuillette toutes ces pages qu’elle ne peut pas déchiffrer. Mais en arrivant aux dernières, l’encre fraîche frappe de nouveau ses yeux. Elle lit encore en français, croyant entendre la voix qui psalmodiait. Et voici qu’elle murmure, en imitation fervente, le Cantique du Soleil de ce divin François d’Assise, transcrit là :
« Loué soit Dieu, mon Seigneur, avec toutes les créatures et singulièrement notre frère messire le soleil… »
Elle croit percevoir comme une confidence d’esprit à esprit entre son âme, soudain pénétrée de piété, et l’âme évadée de celui dont on ne savait rien, excepté sa douceur et sa nudité.
« Pour acheter l’amour j’ai donné tout, et le monde, et moi-même…
« Je ne puis plus voir de créature, toute mon âme crie vers le Créateur…
« Que personne ne me reprenne si un tel amour me rend fou… Oh ! si je pouvais trouver une âme qui pût me comprendre, avoir pitié de moi, et savoir toutes les angoisses de mon cœur !… »
Et nul ne devait connaître si c’était dans un dernier sentiment d’exaltation ou de détresse que l’Homme inconnu avait accueilli « notre sœur la mort corporelle… »
L’Enfant plaça les feuillets dans la lourde Bible.
En ce temps, une sorte d’ardeur pieuse la sollicita. Elle sut des psaumes qu’elle répéta comme une prière.
Si quelque maître religieux, autorisé, se fût trouvé près d’elle, peut-être se serait-elle vouée au plus ardent mysticisme. Elle ne saisissait pas, dans la prière familiale, traditionnelle, ce sûr élément d’influence qui émane des grandes manifestations collectives du culte. Sa foi s’engourdissait alors en elle, ou, sous une sollicitation extérieure, se dispersait au-delà des limites de la vérité théologique, ou bien encore ne se rattachait qu’à quelque lien de prédilection.
C’est ainsi que les fragments du Cantique du Soleil devinrent son unique pater. Bientôt elle identifia Dieu dans le vent, et dans l’ombre, et dans la lumière, confondant l’œuvre avec l’Ouvrier. Elle entendit le souffle de l’Éternel dans la forêt. Elle devint panthéiste sans le savoir et d’autant mieux que son besoin de croire et d’adorer s’affirmait plus grand. Dieu lui fut Dieu pouvant être invoqué sous toutes les formes et tous les noms ; mais elle priait rarement.
Elle exila la Bible du buisson de myrtes et la remplaça par Chateaubriand.