Un paysage lunaire et infernal.
Des piliers tronqués hérissent les montagnes au faîte découronné. Des troncs abattus s’ensevelissent sous la cendre. Tout est uniformément gris, blanc et noir. Il semble qu’un volcan, brusquement rallumé, ait vomi toutes ses laves sur ce pays et l’ait submergé.
Les bêtes des bois sans abris et celles des cavernes, errent, bramant ou grondant et flairent, en désarroi, les cornes, les défenses, les griffes et les sabots, restes de leurs frères.
La terre n’est pas encore refroidie.
— Nous n’avons plus qu’à nous en aller, ont prononcé les hôtes de la maison blanche.
Et ils s’en iront, emportant avec eux leur mort exhumé d’entre les racines du cèdre immortel. Déjà l’aïeule, et la mère, et la sœur fragile, sont parties vers la Ville.
L’Enfant, elle, demeure près du père et demeurera jusqu’à l’heure du suprême arrachement, de l’adieu définitif à cette ruine sans nom. Elle a même obtenu de la tendre faiblesse paternelle qu’elle serait libre de descendre avec les Achabas plutôt qu’avec le triste cortège du petit cercueil, — ce symbole, qui, désormais, renfermait toutes les espérances non seulement du père, mais encore du créateur du beau domaine détruit.
Le désespoir silencieux de l’Enfant était immense comme le désastre.
A ce tournant de son âge et de sa destinée, s’achevait la merveilleuse légende dont fut fait son plaisir de vivre. Ainsi devait-elle cesser de croître superbement isolée, et mieux qu’en la classique tour, environnée de matières plus précieuses que le plus précieux ivoire.
Elle n’avait vécu qu’en dehors de son temps et de sa race, comme si elle n’eût point été créée pour contribuer humblement à l’œuvre collective de l’humanité et comme si l’innombrable vie n’eût été qu’afin de lui servir. Au sortir de ce rêve prodigieux, brutalement interrompu, dans quelle réalité, quelle inéluctable banalité de la loi commune, lui fallait-il entrer ?
Le destin des hommes interdisait-il à ce point la durée de toute suprématie heureuse et de tout privilège particulier ? Lui serait-il imposé de vivre avec les autres, comme les autres ?
Mais non ! Plutôt elle se détournerait de la mauvaise route. Elle descendrait jusqu’au désert avec les Nomades. Là-bas, elle se referait un royaume digne de sa royauté.
Et c’était l’intention qu’elle caressait secrètement, dans l’amère intensité de son chagrin, lorsqu’elle demandait à son père de se joindre à la caravane du Rahmani.
Après tant de souffrance, elle éviterait de se rendre en vaincue et en captive aux gens de la race et de l’hérédité qu’elle connaissait mal et qui ne la comprendraient pas. Elle échapperait à cette nouvelle épouvante, fût-ce au prix de la mauvaise action de sa fuite, au prix des remords d’une trahison envers ceux qui l’aimaient et qu’elle ne cesserait point de chérir.
Dans la patrie de ses vassaux sahariens, elle prolongerait son rêve à jamais et renouerait le fil à peine rompu de sa pensée hautaine et taciturne.