Une strophe de la prophétie lyrique de jadis, trouvant son opportunité, revint hanter la mémoire de l’Enfant :

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret,Dans la profonde nuit où tout doit redescendre :Les larmes et le sang arroseront ta cendreEt tu rejailliras de la nôtre, ô forêt !

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret,Dans la profonde nuit où tout doit redescendre :Les larmes et le sang arroseront ta cendreEt tu rejailliras de la nôtre, ô forêt !

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret,

Dans la profonde nuit où tout doit redescendre :

Les larmes et le sang arroseront ta cendre

Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt !

De quelles cendres renaîtrait la forêt brûlée ?

Serait-ce de celles de sa faune et de sa flore ? Et depuis quand une mère morte ressuscite-t-elle des débris de ce qu’elle a enfanté ? Serait-ce des ossements du grand ossuaire, ravagé aussi par le feu, là où l’Enfant réfléchit longuement, un soir, et où les crânes blancs avaient été souillés de cendre neuve et de charbon ? Les très vieux sépulcres n’étaient-ils pas stériles ? Et ce ne serait point non plus du sang des taureaux et des panthères, pas plus que des pleurs cruels de l’Enfant que pourrait ressusciter la forêt…

— … Tu penseras à elle comme à une morte avec laquelle tu n’aurais plus rien à faire en ce monde, … avait dit une fois le Rahmani.

Cependant, de cette morte, une forêt renaîtrait certainement. Des verdures nouvelles referaient l’ombre sur cette étendue livide. La vie recommencerait de plus en plus active après chaque année écoulée, car le feu dévorant n’avait pu tarir les sources dont le murmure divin et le principe vital persisteraient éternellement.

L’instinct des montagnards pressentait si bien tout cela que, déjà, les bergers s’efforçaient de reconstruire des huttes avec le bois noirci glané de place en place. Attachés au sol, patients dans l’épreuve, rescapés du cataclysme, ils attendaient que l’herbe recouvrît encore la terre, fécondée par la cendre même, pour y remettre un humble bétail.

Une forêt renaîtrait, une jeune et ignorante forêt, dont l’Enfant se sentirait alors l’aînée plutôt que la fille et qui ne lui serait plus la grande et la magnifique, la solennelle et la vénérable, celle dont elle crut naître et dont elle vécut, la forêt tutrice et maternelle.

Alors…

La caravane du Rahmani ondule et progresse, cherchant lentement son chemin parmi les débris, entre les fûts charbonneux de ceux qui furent les arbres souverains.

C’est vers le soir. Mais les Achabas ne manifestent nulle hâte pour la halte et le campement de la nuit. La prudence ne s’impose plus aux conducteurs de troupeaux. Les fauves ont fui la dévastation et la nudité de la montagne.

Le profil des sommets, nettement découpés dans leurs arêtes, hausse désespérément sa mélancolie contre un ciel couleur de soufre.

Une infinie tristesse envahit les Nomades, qui cheminent muets, et s’appesantit sur leurs troupeaux. C’est que, pour eux, les Sahariens qui gravissaient la montagne verte au sortir d’un désert incandescent, il y avait eu, dans ces paysages d’été et d’altitude évanouis, une tendresse qui ne se déterminait point, mais dont ils s’étaient sentis enveloppés et vivifiés à chaque retour de la saison d’exode. Le repos des brebis sous les oliviers leur fut moins farouchement précieux, mais peut-être plus sensible et plus doux que l’abreuvoir des caravanes, au point d’eau unique, sur la longue piste sableuse…

Et ceux qui descendaient aujourd’hui vers les oasis pleines de dattes mûrissantes, ne remonteraient jamais vers cette contrée ruinée dont l’ombre et la fraîcheur n’étaient qu’un souvenir.

L’Enfant s’en va avec les Sahariens.

— … Tu seras maîtresse là-bas comme ici…

La caravane du Rahmani franchit le col difficile et s’engage sur l’autre versant de la montagne, celui que l’Enfant affronte pour la première fois.

Voici le vertige des plaines, avec la Route et la Ville, leur haleine épaisse, leur face poussiéreuse…

L’Enfant se raidit parce qu’elle frissonne d’une mystérieuse épouvante. Et, à mesure qu’elle descend et se rapproche des deux choses symboliques et redoutées, elle sent sa tête audacieuse se courber sous la main pesante d’un Passé qui n’est pas encore le sien…


Back to IndexNext