Roulée dans les chaumes et les feuilles craquantes tombées sous le sirocco, l’Enfant caressait la tête de la longue couleuvre, en partie lovée autour de son cou ; — un cou si mince, que le serpent gris semblait se rattacher au plus mince des rameaux d’un figuier blanc.

Son regard et celui du reptile apprivoisé s’échangeaient dans la chaleur et le rayonnant soleil d’alentour. Le silence pesait en masse d’or sur la contrée somnolente et muette, toutes voix éteintes par l’heure du diurne sommeil.

L’Enfant taciturne parlait. Elle parlait pour la grise couleuvre à l’œil doré.

— Je te dirai l’origine du monde, celle que les savants méconnaissent et dont les bons sauvages sont certains. — Toi, tu dois savoir cela. — Le Grand-Lièvre, a rassemblé toutes les bêtes. (Ton aïeule y fut et ne te l’a pas dit.) — Il a pris un grain de sable au fond d’un lac et il en a fait la terre.

Le reptile siffla contre une brindille sautant sous un souffle du vent et qui l’avait heurté au passage.

— Il fallait plutôt siffler contre le vent, remarqua l’Enfant ; mais le vent est inaccessible et celui-ci est peut-être un mécontentement de Dieu. La première étoile va l’apaiser. Écoute : — Michabou, — (c’est le chat-tigre), — après la création de la terre ne voulait pas celle des hommes et le Grand-Lièvre eut à peine le temps d’en créer six avant de discuter avec lui. Vint le Déluge ; — (le même qui punissait les gens de la Bible, oui, Serpent). — Et après cela, tous les autres hommes sont nés du mariage de Messou avec la femelle du rat musqué !…

Ainsi se manifestait éloquemment son plaisir d’avoir suivi Chateaubriand dans sonVoyage en Amérique.

— Et je vais te dire encore, Couleuvre intelligente ; — (ne me serre pas si fort le cou !) — L’araignée apprit à Michabou comment on tisse les filets. Plus tard, il consentit à l’apprendre aux hommes et c’est pourquoi nous avons deschebkaspour transporter les épis sur le dos des mules.

Elle fut hantée par Velléda, « sa taille haute, sa courte tunique noire, la faucille d’or suspendue à sa ceinture d’airain ». Dans son instinct et sa féminité, elle établissait un parallèle entre elle et cette rude et magnifique vierge des Gaules, son aïeule.

— Certes, j’aurais été telle ; mais je ne me serais point humiliée devant le héros grec. Il se serait plutôt courbé sous ma main, sinon je le prenais par le col au croissant de ma faucille !

Elle ne concevait rien, quant à elle-même, des possibilités et des réalisations de l’amour. Elle n’en avait ni prescience ni impatience, pas plus dans sa chair que dans son esprit, et c’est encore en cela qu’elle se différenciait de la plupart des enfants des hommes.

Comme la druidesse, qui « chantait d’une voix mélodieuse des paroles terribles », l’Enfant de la forêt se fit un collier de baies d’églantier, se couronna de feuilles de chêne et chanta dans la montagne aux sombres bois.

— Voici, songeait-elle, « elle avait le regard prompt, la bouche un peu dédaigneuse, des manières hautaines et l’orgueil dominait en elle ». Suis-je autrement ?

Elle apprit à ses gamins comment se balançaient sur leurs chevaux les cavaliers de Numance et de Sagonte, puis elle les arma de « debbous » en bois d’olivier qui imitaient la massue de ces Barbares.

— Couleuvre, je te raconterai l’histoire d’Almilao l’Iroquoise et d’Hondioun qui dansa trois fois de colère ; … mais veux-tu que nous dormions maintenant, comme les autres, … comme les… autres, … et comme… Michabou…

L’Enfant s’est allongée dans les chaumes. Ses grandes paupières se ferment. La couleuvre, engourdie de chaleur, déroule son étreinte apprivoisée et repose familièrement à côté d’elle.


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