La fête des vivants est éclatante au soleil, parmi les pierres.
Les détonations des vieux fusils claquent moins haut que les cris de joie lancés comme des flèches pour déchirer la soie flottante du ciel. Sur les rocs surplombant la vallée étroite, les aires de vautours, les nids peuplés de gyps fauves, rivaux des puissants gypaëtes, se tiennent silencieux. Un des grands rapaces, inquiet, apparaît sur les cimes, prend encore de l’altitude pour planer au-dessus de la cohue ; il descend d’un vol circulaire ; l’ombre de son envergure passe sur le front des hommes tumultueux, puis, rassuré, il regagne les hautes zones de l’atmosphère. Le nombre des femmes répand tant de parfums dans l’air respiré qu’on ne discerne plus l’odeur des sylves environnantes. Tant d’encens et de benjoin brûlent autour du tombeau du saint champêtre, dont c’est la fête et le pèlerinage, que la suave fumée domine celle des foyers allumés entre trois pierres pour rôtir les viandes du festin.
Une demi-coupole, badigeonnée de chaux bleutée, indique le lieu de la sépulture sacrée, dans une enceinte d’éclats de roche entassés. L’arbre-tabou qui ombrage ce lieu, un vieil azerolier, a moins de feuilles que de lambeaux de voiles et de tuniques, ex-votos de la piété féminine.
Les vignes sauvages pendent et traînent sur les abris de laine et de toile, de roseaux ou de branches et sur ceux qui ne sont qu’une éblouissante draperie jetée d’un buisson à l’autre ou un tapis d’Orient accroché entre deux figuiers au tronc lisse, blafard et convulsé. Un peuple entier, peuple croyant, peuple fidèle, archaïque et joyeux, est rassemblé dans la vallée étroite et l’habitera pendant les trois journées que dure la fête annuelle de ce district montagnard. Chacun prie plus ou moins isolément ; les repas et les divertissements se prennent en commun.
Au long d’un cours d’eau, des lauriers-roses s’étendent, se déroulent et foisonnent dans un total épanouissement. Sous des menthes et des renoncules, filtrent des sources où piétinent les moutons et les chèvres voués au sacrifice pour honorer le saint et pour nourrir son peuple. Dans la terre rougeâtre et mouillée, des pétrisseuses d’argile sont accroupies, lentement actives. Leurs mains naïves et savantes recréent des vases cornus, des coupes, de larges plats qui sèchent au soleil ou cuisent dans un four primitif, édifié de galets, de débris de poteries anciennes et de boue fraîche.
Une fantasia, dont les escadrons se renouvellent, court et se cabre dans l’espace libre. Avant peu, la galopante monture d’un cavalier désarçonné, fuyant à travers le campement, ou une bête échappée et poursuivie par les sacrificateurs, ou quelque querelle des enfants belliqueux, brisera l’œuvre des pétrisseuses d’argile qui referont inlassablement les fragiles ustensiles du ménage arabe.
Excitées par les cris des jouteurs, les hululements des femmes applaudissant les hardis et les préférés, elles chantent ou se querellent à tue-tête, d’une voix aiguë, persistante.
Proche de ce vacarme, il est une région d’implacable silence.
Au bord de la vallée du soleil et de la vie exubérante, il y a le jardin de l’ombre de la mort. Une barrière de brousse arborescente l’environne et le défend, si épaisse qu’elle ne laisse filtrer ni les paroles ni les autres bruits. Les hautes frondaisons des chênes-zéens et des oliviers séculaires y retiennent des ténèbres vertes, attiédies par les rayons extérieurs, qui les effleurent, mais ne les pénètrent jamais. Les mousses naissent et meurent, contre le tronc des arbres et sur le sol, sans avoir connu la réelle lumière du jour.
Point de sentiers dans cette solitude, point de traces du va-et-vient perpétuel des vivants ; ceux qui entrèrent une fois dans cette ombre ne sont pas ressortis. Et ils n’entrèrent pas glorieux, avec des chevaux de fête, ou humblement, avec des pieds poudreux chaussés de sandales de peau de chèvre ; mais, lavés par les plus solennelles ablutions, ils y furent portés sur le bât d’une mule ou sur les pieuses épaules de leurs frères et de leurs amis.
On les a couchés au hasard, dispersés ou voisins les uns des autres, leurs pieds rigides dans la direction du Levant et très peu de terre recouvrant leur corps insensible. Ils ont cru dormir, dans le repos absolu de leur chair et de leurs os. Ils avaient été laissés au silence : ceux-ci dès le lever du soleil, ceux-là avant la tombée du jour. Or, dès le crépuscule, les chacals glapirent. Les ravageurs nocturnes s’appelèrent d’un bord à l’autre bord des forêts. Rampant comme des reptiles, se coulant comme des panthères en chasse, ils franchirent les défenses de la broussaille, ils rôdèrent sur le sommeil des morts jusqu’au moment où l’odeur de la corruption désigna à chacun la place et la proie.
Tant d’ongles fouisseurs ont attaqué tant de sépulcres que les cadavres ont rejailli hors de la terre enveloppante. Ils ont été rongés, rongés, rongés…
Maintenant, tout ce que les mâchoires voraces ne purent broyer est entassé dans l’ombre verte ; monceaux de fémurs et de tibias, de vertèbres et de clavicules vides, monceaux de crânes dont les dents luisantes sont l’unique clarté du lieu.
Ici les femmes n’aiment point à errer ni à échanger les bavardages coutumiers des cimetières islamiques et les hommes hésitent à prier. L’habituelle sérénité de la mort musulmane y prend un profil macabre et s’y drape de réalisme, cruellement. Absente la douceur blanche et bleue des nécropoles méditerranéennes, toutes faïences et badigeon clair. Absente la chaude sécurité des terres désertiques où les tombes restent égales dans l’argile conservatrice et le sable gypseux. Absents le parfum prodigieux des roses et des marjolaines et l’odeur ensoleillée de la terre sèche. Seules stagne la senteur fade des moisissures anciennes et s’accuse la dureté de lignes des têtes anonymes qui, n’ayant plus de regards ni de pensées, conservent la suprême ironie d’un rire infini.
Dans la vallée où régnaient les vivants, une pouliche bondit tout à coup, une pouliche couleur de henné au chanfrein busqué, au petit œil fauve, la crinière et la queue rasées selon l’usage montagnard. Autour d’elle cavalcadaient des poulains noirs ou gris tourterelle que suivait, d’une marche pesante, mais infatigable, une très vieille jument blanche recouverte d’une housse balayant les traces de ses sabots sans fers. Des gamins à demi nus fouaillaient les poulains endiablés pour conserver l’allure et les distances que leur imposait l’Enfant, montée sur la pouliche rousse.
Cette cavalerie juvénile avait aisément franchi la croupe de la montagne difficile et galopé en file indienne dans les sentiers abrupts des corniches et des ravins.
Au milieu de la vallée, l’Enfant agrippa sa monture par les oreilles et l’arrêta net. Alors, les grands cavaliers, les hommes, ses féaux, poussèrent le cri guttural de l’enthousiasme. L’un d’eux mit pied à terre, l’enleva brusquement dans ses bras et la posa sur le dos de son étalon harnaché d’une selle de velours cramoisi brodé d’or pâle. L’amazone n’atteignait pas aux larges étriers damasquinés, mais ses genoux serraient le corps de la selle avec une violence heureuse. Elle saisit la longue lanière de la bride aux œillères faites de deux morceaux de peau de panthère. D’un à-coup brusque du mors barbare, elle enleva le royal étalon, et, dans le tintement des étriers libres, parmi la poudre, le vacarme et le soleil, l’Enfant mena la fantasia de la folie des hommes et des bêtes.
Les feux flambaient devant chaque abri. L’obscurité chassait déjà le crépuscule bref des replis de la vallée. L’Enfant avait décidé de passer la nuit parmi les pèlerins et un messager s’en alla prévenir les parents de cette fantaisie.
Lasse de son jeu équestre, guettant avec l’apaisement du tumulte des humains le recommencement du tapage nocturne de la forêt, un moment, elle circula suivant la lisière des bois, puis vint s’asseoir dans le silence et le jardin de l’ombre de la mort. Le contour des arbres s’amollissait. Ils éprouvaient comme une détente de n’avoir plus à étirer leurs rameaux serrés pour les opposer aux rayons du soleil. Les entassements sinistres, qu’on distinguait encore, paraissaient plus blafards et plus immobiles. Peu à peu, ils revêtirent des aspects de larves et de chrysalides. Il fallait des yeux de félin pour ne perdre aucun de leurs détails.
L’enfant imagina de nouvelles créatures spectrales, mais vivantes et animées, sortant de ces amas horribles sur lesquels la dissolution n’avait plus de prise et qui s’éterniseraient dans l’ossuaire.
Malgré l’ombre toujours plus dense, elle voulait scruter l’inscrutable, les orbites sans prunelles dont le nombre regardait partout à la fois. Pensive dans son infrangible orgueil, elle confrontait sa personnalité, marquée de féodalité physique et intellectuelle, avec ces éléments d’humilité et la secrète leçon d’effroi qui s’en dégageait.
Au temps de leur rôle dans la charpente humaine, ces ossements assemblés avaient été les grands-pères de ses serviteurs et de ses vassaux d’aujourd’hui. Puisqu’elle dominait sur les fils et les petits-fils, elle pouvait à son gré fouler ces débris sans que nul osât le lui défendre. Mais elle n’abusait point de son pouvoir pour des choses basses ou iniques.
Si les débris de quelqu’un de ses ancêtres avaient fait partie de ces débris, elle se fût laissé envahir peut-être par la mélancolie. Elle eût considéré la fragilité de sa forme et la valeur éphémère de son règne dans l’inéluctable acheminement vers la fin naturelle, à travers les hasards que suscite la destinée. Sachant la qualité de ces morts, dans la nuit dont elle n’éprouvait aucune crainte, tandis que se précisait sous bois le mouvement multiple des bêtes du soir, elle mesurait seulement le bondissement de son sang plein d’allégresse, la pérennité de son plaisir de vivre et la richesse et l’étendue des manifestations de sa vie. Cela d’autant mieux qu’elle percevait obscurément, sans rien en déterminer, les forces mystérieuses, latentes, de sa féminité.
Elle savait à peine qu’elle deviendrait une femme, et qu’elle posséderait alors une puissance sans limites, et qu’elle s’enivrerait de cette puissance pour jouir et pour souffrir, pour faire œuvre créatrice ou dissolvante, porteuse du genre humain et subtile esclave de l’homme afin de dominer sûrement dans tous les siècles ! Mais elle sentait prendre source en elle le fleuve profond de l’avenir.
Entre les draperies et les tapis tendus, l’Enfant s’était saoulée à respirer les parfums des femmes, à ouïr les fabuleux récits et les sensuelles musiques. Maintenant, les paroles des mélopées aux traînantes plaintes d’amour, les mouvements des danseuses, qui s’exaltaient jusqu’à l’hypnose en l’honneur du saint, viraient et bourdonnaient dans sa tête pleine de sommeil. A travers le flottement des voiles et le rythme serré de la danse, elle ne dénombrait plus les bras secouant des foulards de soie et heurtant de pesants anneaux d’argent ciselés d’antiques dessins. Ils s’élevaient et s’abaissaient sans répit, marqués de tatouages berbères si anciens, que plusieurs finissaient par être peu à peu défigurés et se stylisaient ayant perdu les contours exacts des formes originaires.
L’Enfant gagna l’abri où elle devait dormir seule, car les femmes ne se lassaient point de leurs divertissements, pas plus que les hommes qui, non loin, jouaient, dansaient et chantaient aussi.
Elle se trouva dans une cabane obscure, dérangea quelques poules perchées sur des nattes repliées ou couchées à même le sol, et atteignit aisément le lit qu’on lui avait fait en superposant les plus épais tapis et les plus souples couvertures. Un voile de femme, embaumant la rose et les épices, servait de drap.
Elle allait s’anéantir dans le sommeil. Déjà, elle n’entendait qu’en rumeur diffuse le heurt des tympanons, les voix humaines, le roucoulement ou la stridulation des flûtes pastorales ou guerrières. Quelque chose d’infiniment doux, insaisissable et véloce, passa contre sa joue, à travers ses cheveux. Ses yeux, qui se fermaient invinciblement, reprirent toute l’acuité de leur regard accoutumé aux ombres comme à la lumière. Une lueur, sensible à peine, auréolait l’ouverture unique de la cabane.
La dormeuse à demi-éveillée discerna chacun des petits tas de plumes qui étaient les poules endormies. Une d’elles caqueta subitement, puis eut un gloussement brusque achevé dans un gargouillement bizarre. L’Enfant pensa que cette humble volaille rêvait un rêve de peur ou de colère.
Peu après, une autre poule cria, d’un cri semblable, et dont ses congénères ne s’émurent pas davantage. Et ce fut une autre, et une autre encore, celle-ci à portée des petites mains, celle-là qui ébaucha des battements d’ailes.
Son instinct forestier en alerte, l’hôtesse de la cabane se mit à ramper et à tâtonner dans l’obscurité, entre les poules qui ne firent pas un mouvement. Bientôt elle flaira ure odeur étrange, désagréablement musquée.
— La genette…
Et elle s’immobilisa, guettant à la manière d’un chat sauvage.
— La genette…, celle avec qui conversait l’Homme nu…
Elle percevait des glissements, des frôlements et comme une imperceptible, minuscule et implacable fatalité rôdant dans l’espace étroit et choisissant son instant et sa victime. Une œuvre irrémédiable s’accomplissait silencieusement. L’Enfant se sentait vue et surveillée par la bête qu’elle épiait et ne parvenait pas à voir.
Enfin lasse du guet, elle finit par s’endormir tout à fait, parmi les petits tas de plumes des poules inertes…
L’aube : une éclosion rapide du jour ; l’Enfant s’éveille à même le sol, après le sommeil profond qui lui fit si doux le repos sur la terre plutôt que sur les tapis laineux.
Une dizaine de poules, les ailes étendues, les pattes roides, gisent autour d’elle, mortes. Toutes ont, près de l’oreille, une blessure identique, une morsure ; leur crête pâle témoigne qu’il n’est pas resté de sang dans leur corps. Et, parmi ces cadavres, mince dans sa fourrure zébrée et gracieuse dans son abandon, une genette de Barbarie dort encore, ivre de sang, ivre à en avoir perdu la vigilance de l’instinct.
L’Enfant saisit le voile féminin embaumé, le replia en triple et s’en servit comme d’un filet pour s’emparer de la bête calamiteuse. Celle-ci se débattit peu, en dépit de la vigueur et de la férocité de ses défenses naturelles. Alors, l’Enfant sortit de la cabane et de l’espace clos par les draperies. D’un seul appel, elle rassembla les gamins de son clan.
En voyant la genette, ils acclamèrent l’héroïne de la chasse imprévue, lièrent d’une cordelette le fin museau du petit fauve jusqu’à faire pénétrer le lien dans la chair fragile. Les quatre pattes furent immobilisées de la même façon.
— Nous allons lui trancher la tête, dit le grand cavalier qui, la veille, avait juché l’Enfant sur son étalon sellé de velours cramoisi.
Le regard de celle-ci le couvrit d’un mépris immense.
Repoussant sa horde d’un geste impérieux, elle s’éloigna gravement et marcha vers le jardin de l’ombre de la mort. Dans l’ossuaire, elle parla pour la bête captive et douloureuse :
— Ta scélératesse et ton courage sont également profonds. Tu as tué… des poules destinées au couteau ; mais tu as affronté, pour ta soif et pour ton ivresse, le nombre et le bruit des hommes. Tu es ma prisonnière après m’avoir défiée toute la nuit. Cela suffit. Ouvrière de mort, sois libre avec les morts.
Elle délia vivement la genette et s’en alla sans plus s’en soucier.