La mule couleur étourneau a le chanfrein moucheté de touffes de poils blancs. La trace des cordes de son dressage à l’amble marque ses jarrets, cicatrisés de cercles noirs indélébiles. Ses pattes sont rayées comme celles d’un chat-tigre. Son propriétaire, Ali le courrier, n’est pas beaucoup plus sûr de l’âge de sa monture que du sien.

Une fois par semaine, dès la première prière de l’aube, il jette sur le bât de la mule un double « tellis », enfouit la correspondance du maître dans les plis du sac de laine, se hisse au-dessus et, d’une allure allègre et soutenue, la mule s’enfonce dans la forêt.

On n’est jamais bien certain de voir revenir Ali ; il s’égare et s’attarde volontiers dans des régions où l’amour volage le mène et le retient ; mais la mule couleur étourneau revient toujours dans des délais qui ne varient point.

On la dirait sensible et réfléchissant à la valeur des circonstances et des responsabilités, à cause du fardeau spécial renfermé dans le tellis qu’elle porte.

Quelle que soit l’aventure advenue, au hasard de la traversée des bois et des embûches de la montagne, la mule ponctuelle est toujours présente à l’arrivée de la diligence qui charrie la poste jusqu’au lointain petit village de colonisation perdu dans les plaines. Le lendemain, elle est toujours de retour à la même heure devant la maison du maître. Son sabot, dur et lisse, adroit comme celui des chèvres, parcourt d’une allure égale et sans arrêt des étapes qui crèveraient le meilleur cheval.

Mieux que les chasseurs et les bergers, elle connaît tout de la forêt. Au temps où les bêtes parlaient le langage des hommes, elle aurait pu conter les plus vraies et les plus belles histoires de lions.

L’Enfant considérait la mule comme fort privilégiée ; car elle-même n’avait pu voir qu’une seule fois le royal nomade de l’Atlas, sans trop de crainte ni trop grande admiration d’ailleurs, surtout satisfaite et fière de se sentir exempte de la peur générale. C’était un soir, avant les mois d’hiver où les gorges s’emplissaient de neige et les taillis de bourrasques. La Grande Clairière retentit brusquement de hululements et de vociférations où dominaient les voix féminines. Des enfants entrechoquaient tous les ustensiles de fer-blanc découverts dans les tentes et dans les huttes. Les hommes heurtaient les tambours et les tympanons de fête et de fantasia. Nul coup de feu ne devait être tiré. D’invraisemblables injures éclataient dans l’air et retombaient sur une personnalité visée, annoncée avec fracas, mais qui ne se montrait pas encore à cette foule furieuse et pleine d’une audace procédant de l’effroi.

Soudain parut le fauve admirable, seigneur chevelu de l’antique forêt. Il descendait lentement le long des berges de la rivière. Aux derniers reflets du soleil couché, il ressemblait à un soleil errant. Sa démarche balancée exprimait l’indécision. Il fut tout près des gens menant le tintamarre et ceux-ci reculaient devant lui en redoublant les injures vociférées. Il s’arrêta et bâilla avec un suprême ennui : ce bâillement grondait si formidable qu’il fit vaciller les plus braves et les plus acharnés défenseurs des troupeaux. Cependant, le lion n’insista point. Obsédé, il se détourna, rebroussa chemin avec la même lenteur et rentra dans les bois. Pour cette fois il renonçait à prélever sa dîme sur les bergers, dîme de voyage, car les derniers lions nord-africains ne séjournaient nulle part et habitaient rarement la même caverne pendant deux journées. Suivant les crêtes et les ravins boisés, ne s’écartant à droite ou à gauche de leur route régulière que pour prendre un poulain ou une génisse dans un campement, ils venaient des profondes forêts kroumires et s’en allaient vers les monts marocains pour en revenir quelquefois.

Il y avait, sur le territoire de l’Enfant, un défilé obscur, au plus haut col de la montagne, où les neiges d’hiver, fréquentes à cette altitude, persistaient jusqu’au printemps. C’était là le passage traditionnel des lions et leur caravansérail. Les os des bêtes dévorées hérissaient les alentours.

L’Enfant savait donc que le prince des fauves haïssait le bruit et que les montagnards, qui ne veulent point se risquer à combattre contre lui, pouvaient souvent s’en défendre rien qu’en menant un grand tapage. La mule aussi connaissait le lion comme un animal sérieux, dont la majesté est à ce point ennemie du vacarme et de l’agitation que même la turbulence des lionceaux l’importune. Au cours de sa longue carrière, de temps à autre, elle l’avait éventé, tapi derrière un rocher ou la suivant ou la précédant en lisière de la piste. Alors, dominant le premier réflexe désagréable, elle se mettait bravement à braire, lançant sous bois une fanfare éperdue. Et le lion laissait passer au galop cette espèce crâne et retentissante.

Elle savait encore que le seigneur ne voyageait guère isolément, mais plutôt accouplé et, en général, très islamiquement pourvu de deux épouses. La mule préférait ne point avoir à faire avec celles-ci, qui sont de caractère moins franc et moins généreux que leur mâle, et vaniteuses, et fantasques en tant que chasse et appétit.

Un matin d’entre les matins où la mule prenait la piste familière, elle aperçut un lion couché qui barrait le passage, simplement. Sur le bât, Ali somnolait et ne vit rien. Un instant, la mule arrêtée, vaillante, mais inquiète, et le lion, paresseux et repu de son butin de la nuit, se dévisagèrent. Puis, tacitement, ils convinrent qu’il n’y avait pas lieu d’en venir aux extrémités. Le lion se leva, s’éloigna, abandonnant la sente à la postière, qui, d’un saut, franchit la place qu’il avait occupée, plutôt que de marcher dessus. Cela réveilla Ali, qui faillit choir et la fouailla sans comprendre. La mule en conçut un profond ressentiment.

Quand des feux-signaux s’allumaient de campement à campement dans tous les « douaïrs » de la montagne, quand les panthères cessaient de miauler et les chacals de glapir, c’est que le lion circulait dans la brousse.

Une nuit, tandis que la mule logeait par faveur dans les écuries des chevaux dressés, un seigneur fauve s’aventura jusqu’aux terrasses de la maison, rendant les chiens muets de terreur. Il marqua sa large empreinte sur le sable des allées et flaira l’écurie. Mais le gardien avait barricadé la porte. Le lion comprit qu’il ne gagnerait rien de ce côté. Il se contenta de s’étirer en appuyant ses pattes contre la porte close ; ses dix griffes creusèrent dans le bois dix sillons également profonds, et il s’en fut prendre une vache dans le troupeau des serviteurs. Au milieu des chevaux grelottants, le poil mouillé, suants d’épouvante, la mule étourneau, placide, continuait à broyer sa provende. Elle appréciait la valeur d’une porte bien fermée et solide contre un lion qui n’insiste pas, puisque un nombreux bétail dort à la belle étoile dans les clairières et que des hardes de cerfs et de sangliers parcourent la forêt dans tous les sens.

Or, les lions disparaissaient ; les lions étaient morts. On en avait beaucoup détruit, certes, mais, sans doute, comme pour nombre d’autres espèces et sans réelles causes apparentes, leur race se trouvait-elle vouée à la disparition. Parmi ces bêtes viriles, il naissait aussi trop de mâles, pas assez de femelles, et, pour une lionne dont ils devenaient amoureux, deux lions s’écharpaient réciproquement…

En ce temps, Ali le courrier se rendit coupable d’une action vile vis-à-vis de sa mule.

L’une portant l’autre, ils s’en revenaient, lui, de plus en plus nerveux, elle, de plus en plus rapide, parce que, depuis une petite heure, un fauve invisible, — quelque hypocrite panthère, — dont ils saisissaient les foulées coupées d’arrêts et de bondissements, se frayait dans la broussaille une voie parallèle à leur sentier.

Tout à coup, la mule buta, son sabot pris dans la lanière nouée de la bride qu’Ali, troublé, laissait maladroitement traîner. Alors, il profita de ce qu’elle était à terre sous sa charge, enleva rapidement les sacoches contenant les lettres et gagna au large, persuadé que la bête opiniâtre qui les filait festoierait plutôt de la mule que de lui-même.

Ainsi la vaillante se trouva abandonnée et dépouillée du dépôt précieux, commis à sa garde bien plus qu’à celle de son maître.

Des jours passèrent pendant lesquels on voulut espérer une miraculeuse réapparition de la mule couleur étourneau. Puis on dut conclure qu’elle avait été mangée et par le fait d’une grande fatalité, car son courage connu valait mieux que cette fin.

Mais comme c’était le temps où les Achabas[1], les grands pasteurs nomades, remontent des steppes sahariennes pour faire pâturer leurs troupeaux dans la montagne, l’Enfant, parcourant leurs campements, reconnut la mule étourneau parmi des bandes de dromadaires.

[1]On nommeachabal’exode estival des Sahariens possesseurs de bétail, et l’on dit aussi, unAchaba, desAchabas, des individus qui le composent.

[1]On nommeachabal’exode estival des Sahariens possesseurs de bétail, et l’on dit aussi, unAchaba, desAchabas, des individus qui le composent.

— Et pourquoi n’être pas revenue à la maison, je te prie ? O la sauvée des lions et de la panthère !

Les babines de la mule effleuraient les petites mains et elle secouait ses longues oreilles.

Elle consentit à regagner l’écurie, mais ne voulut jamais reprendre le chemin tant de fois parcouru ni le fardeau tant de fois porté.

Et l’Enfant caressant la bête rétive lui disait :

— Je comprends, ô l’Étourneau, la chère et la courageuse ; c’est à cause de l’ingratitude et de la lâcheté ; tu as raison.


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