Au tournant de la voie ouverte dans la forêt, au passage du col d’où l’on aperçoit la Route et les plaines, avec des villages et des cités, l’Enfant souveraine est à cheval entourée de ses serviteurs.
Sur le seul chemin qui traverse la forêt, impénétrable par ailleurs dans ses maquis en friche et ses hautes futaies, ils attendent les gens du Sud pour dénombrer les troupeaux transhumants et désigner les parties forestières louées aux Nomades comme pâturages d’été.
Les serviteurs ont mis pied à terre. L’Enfant reste sur son grand barbe pommelé.
Elle se remémore quelques précédentes années, peu nombreuses, mais si belles, parce qu’elles suivirent son évasion hors de la sollicitude étroite des femmes et de la maison, son entrée virile dans la liberté active de sa vie et toutes les latitudes qui lui furent peu à peu consenties par le chef de la famille. C’est par trois fois déjà que sont montés et redescendus devant elle, maîtresse de la forêt nourricière et détentrice du droit de pacage, les troupeaux et les bandes du désert en exode.
« A chaque instant des caravanes d’âmes, par milliers, se dirigent vers Elle et passent comme le vent du matin. »
Ainsi les voit-elle s’acheminer lentement. Elle n’est point encore initiée à toute la poésie du mystique Iranien qui grava cette phrase ; mais, l’ayant lue, citée en quelque endroit de ses lectures touffues, elle la conserve dans sa mémoire, devise et symbole à elle destinés. La lyrique image de Feghani, désignant l’ascension humaine vers la Divinité, ne pouvait-elle l’appliquer à l’ascension des Nomades vers la suzeraine des sommets ?
Avec une grave nonchalance, sans retard ni hâte sensibles, tout un peuple en marche, levé des steppes invisibles, progresse sans effort, gravit les pentes des coteaux abrupts et des collines chevelues, vers les cimes où l’on pourrait dresser les autels des Hauts-Lieux : — grande migration humaine et animale dont il semble à l’Enfant qu’elle représente le but unique, caravanes d’âmes, de corps et de richesses, convergeant vers Elle, la toute petite et la toute puissante.
Les serviteurs signalèrent l’avant-garde de chevaux et de dromadaires précédant les longues théories. Et les Achabas apparurent. Troupeau après troupeau, file après file, on les voyait sourdre subitement au tournant de la brèche creusée dans les vertes murailles de la forêt. C’étaient les moutons aux museaux poussiéreux, les chèvres au poil ras, fines comme les antilopes ou les gazelles avec lesquelles elles broutaient le même buisson du désert. C’étaient les ânes, qui activent leur pas menu parallèlement aux longues foulées des dromadaires, et afin de pouvoir bénéficier, contre le soleil des chaudes étapes, de l’ombre opaque des grands corps.
File après file, troupeau après troupeau, les cavaliers cavalcadant et les palanquins, qui recèlent des femmes et des jeunes filles, se balançant à l’allure dolente des chamelles, ils s’avançaient dans le vent du matin ou l’accalmie du soir. Ils contournaient la Grande Clairière, qu’ils ne devaient point traverser, s’allongeaient ou se resserraient sur les lisières, s’engloutissaient dans les fraîches ténèbres de la vivifiante forêt.
Il arrivait que plusieurs tribus et un certain nombre de leurs fractions composassent ces caravanes. Or, le féodal usage voulait, — mais c’était surtout à cause d’une patriarcale tendresse, — qu’en passant devant l’Enfant, et après qu’ils avaient payé aux serviteurs, pour chaque tête de bétail, le droit de pâturer pendant la saison, — l’usage voulait que chaque chef de fraction offrît à la suzeraine le dernier-né des agneaux de son troupeau. Don grave et charmant, inspiré d’une douceur archaïque, se nuançant de déférence avertie et d’une familiarité distante et affectueuse à la fois.
Le défilé pouvait durer toute la journée et se prolonger le lendemain et le surlendemain. Des intervalles de deux ou trois jours existaient parfois entre les caravanes ; car la plupart des Nomades ne quittaient pas les confins septentrionaux du Sahara avant d’avoir fait leurs moissons d’orge et de blé ; et le grain des uns mûrissait plus tôt que le grain des autres, parce que la séguïa d’irrigation était plus abondante, ou les faucilles plus nombreuses pour la récolte, ou les bêtes de somme plus actives au dépiquage.