Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant tire vers sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers; mais son guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue du ciel pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les souterrains.
Le jour baissait, et les cieux plus sombres invitaient au repos les fils laborieux de la terre: moi seul, j'étais prêt à fournir ma pénible route, et je marchais au spectacle de douleurs que ma bouche fidèle retrace à la mémoire.
Muses, secourez-moi! Génie, enfant du Ciel, que les chants que tu m'inspires s'ennoblissent de ton auguste origine.
J'avançais, et je disais à mon guide:
Ô poëte! daignez mesurer mes forces, et voyez si mon courage se soutiendra dans ces précipices. Vous m'avez appris que le fils d'Anchise ne craignit pas d'y descendre, et qu'il se montra vivant au royaume des morts: mais la raison me dit qu'il en était digne, puisque le ciel voulut honorer en lui le héros dont il fut père [1]. Le maître du destin l'avait nommé, avant les temps, pour aïeul de cette Rome à qui la puissance et l'empire furent donnés, parce que sur son trône devaient s'asseoir un jour les pontifes du monde; et lorsqu'enfin il termina, au séjour des âmes heureuses, ce voyage que votre voix a célébré, il y entendit les présages de ses victoires et la future destinée de Rome. C'est encore dans ces lieux que pénétra l'apôtre des nations [2], pour y raffermir sa foi chancelante. Mais moi, qui suis-je pour marcher sur les traces de Paul et d'Énée? Qui m'a promis un tel honneur après eux? Je recule d'effroi avant de me jeter dans ces profondeurs. Antique sage, éclairez et soutenez mes pas incertains.
Je m'arrêtai alors sur le penchant du gouffre, et j'envisageai tout pensif les périls du voyage. J'étais dans l'attitude d'un homme assailli de pensées diverses, dont la volonté flottante détruit toujours les nouveaux conseils qu'elle reproduit sans cesse; mais l'ombre romaine me ranima par ces paroles:
—Que dis-tu? Je vois que ton âme s'abandonne elle-même, et tombe irrésolue: semblable au coursier qu'une ombre épouvante, elle éprouve ce trouble qui flétrit l'homme à l'aspect de la gloire périlleuse. Pour dissiper la frayeur qui t'enchaîne, apprends donc ce qui m'amène à toi, et comment le cri de ta misère a pu m'émouvoir. J'étais parmi les ombres qui errent suspendues au bord des Enfers [3], lorsqu'une femme m'apparut et m'appela [4]. Attiré par sa beauté, j'accourus, impatient de connaître ses désirs. Ses yeux brillaient comme les flambeaux du ciel, et sa bouche angélique me fit entendre ces paroles, dont la douce harmonie charma mon oreille: «Ô bon génie, fils de Mantoue, dont la gloire vole encore dans le monde, et y sera la compagne des siècles! j'ai un ami que la fortune ne m'a point donné; mais il est perdu dans le grand désert, où il lutte contre l'épouvante et la nuit: s'il s'égare plus longtemps, j'aurai trop tard quitté les Cieux pour venir à son aide. Allez à lui, je vous en conjure, et que le charme de votre voix le ramène de ce labyrinthe de la mort; sauvez-le, et rendez-moi la paix que j'ai perdue. Je suis Béatrix; c'est ma bouche qui vous implore. Je viens d'un séjour où mes désirs me rappellent, et d'où m'a fait descendre le pur amour: mais bientôt, rendue aux pieds du Roi de la nature, j'élèverai pour vous ma voix reconnaissante.» Elle se tut, et je répondis: «Ô femme, qui brûlez de ce feu divin, par qui seul la race de l'homme a mérité l'empire de son séjour [5]! croyez qu'il m'est doux de remplir vos désirs, et ne me priez pas lorsque j'obéis avec joie. Mais daignez m'apprendre, fille de la lumière, pourquoi vous n'avez pas craint d'aborder ces cachots ténébreux, et comment vous avez pu quitter des lieux où le bonheur vous rappelle.
—Puisque votre esprit, me dit-elle, ose interroger ces mystères, je vous répondrai brièvement que je n'ai pas redouté l'approche des Enfers, parce que mon âme ne craint point des maux qui ne sauraient l'atteindre. Je suis telle aujourd'hui, par la faveur de mon Dieu, que vos extrêmes misères n'arrivent plus jusqu'à moi, et que les flammes de l'abîme ne peuvent altérer ma substance. Il est dans les Cieux une femme qui pleure sur l'infortuné que vous allez sauver, et qui fatigue pour lui l'inflexible justice. Elle s'est tournée vers Lucie, et lui a dit: «Ne refuse point ton assistance à celui qui te fut fidèle, et vois son abandon.» Lucie, pur symbole de la charité, s'est émue et s'est avancée vers moi. J'étais avec l'antique Rachel. «Ô Béatrix, m'a-t-elle dit, miroir des perfections de ton Dieu! pourquoi délaisses-tu celui qui t'a tant aimée, et qui jadis, pour te suivre, quitta les sentiers vulgaires du monde? N'entends-tu pas ses profonds gémissements? Ne vois-tu pas que la mort l'environne de son ombre, sur ce fleuve que l'Océan ne connut jamais?» L'intérêt ou le plaisir n'emportent pas les enfants des hommes avec plus d'ardeur que ces paroles ne m'en ont inspiré. Je suis descendue de ma demeure sainte et j'ai volé vers vous pour implorer le secours de ce langage qui a fait votre gloire et la gloire de votre siècle.»
À ces mots, elle a tourné sur moi ses yeux remplis de larmes, pour redoubler mon zèle; et moi, suivant son désir, je suis accouru vers toi, et je t'ai dérobé aux fureurs du monstre qui garde l'immortelle colline. Pourquoi donc demeures-tu sans force? Pourquoi ne relèves-tu pas ce front abattu, puisque tu as dans les Cieux trois âmes heureuses [6] qui t'aiment, et dont ma voix te promet la faveur?
Tel qu'une fleur dont les froides ombres de la nuit avaient courbé la tête relève au matin sa tige abattue, et se récrée à la chaleur du jour, ainsi mon coeur languissant se ranima, et je répondis avec confiance:
—Bénie soit celle qui a pris pitié de moi, et béni soyez-vous qui n'avez pas rejeté ses larmes! Vos paroles ont rappelé ma vertu première: me voilà! vos volontés seront les miennes; vous êtes mon guide, mon sauveur et mon maître.
Ainsi parlai-je; et l'ombre étant descendue, je la suivis dans un sentier sauvage et ténébreux.
[1] Ce héros est Romulus. Voilà sans doute un étrange raisonnement! Énée fut comblé des faveurs du ciel, parce que de lui devait naître le fondateur de Rome, et que Rome devait un jour appartenir aux papes. Cet argument ressemble beaucoup à ceux que ces mêmes papes faisaient alors pour appuyer leurs prétentions; et cette analogie ferait plus que justifier le poëte.
[2] Saint Paul a été ravi au troisième ciel.
[3] Dans les limbes.
[4] C'est Béatrix.
[5] Le poète semble désigner ici la charité, qui est une humanité d'un ordre plus relevé, et la première des vertus.
[6] Ces trois femmes, que Dante nous peint comme les médiatrices de l'homme envers Dieu, sont tellement voilées sous l'allégorie, qu'il est difficile de rien affirmer sur elles. On a cru que la première était lamiséricorde, qui veut sauver l'homme égaré, et qui tempère par ses larmes les rigueurs de la justice divine. La seconde, que le poëte nomme Lucie, représente lagrâceque la miséricorde nous envoie. La troisième est la vraiereligion, sous le nom de Béatrix, qui se réveille de l'état de contemplation où elle était auprès de Rachel, et devient active pour sauver un malheureux.
On sait que Rachel et Lia sont l'emblème de la vie contemplative et de la vie active dans l'ancienne loi, comme dans la nouvelle Marie et Marthe, soeurs de Lazare… Michel-Ange, dont le génie avait beaucoup de rapports avec celui de Dante, et qui le lisait sans cesse, a sculpté sur le tombeau de Jules II les deux figures de Rachel et de Lia; celle-ci tenant un miroir et tressant une couronne de fleurs, et Rachel appuyée sur ses genoux et levant les yeux au ciel, qu'elle contemple.—Le fleuve inconnu où Dante va périr est encore un sujet allégorique. Au reste, les poëtes, les peintres et les sculpteurs devraient être bien sobres sur les allégories; elles ne produisent ordinairement que des idées froides, à cause de leur obscurité: ce qui exerce trop l'esprit laisse le coeur tranquille.
Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en tous temps.Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première enceintede l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux moitiés.Description du premier supplice.—Discours de Caron.
Je vis ces paroles qu'éclairait un feu sombre, écrites sur une porte, et je dis:
—Maître, ces paroles sont dures.
—C'est ici, me répondit le sage, qu'il faut laisser toute crainte; ici doit expirer toute faiblesse: nous voilà dans ces lieux où je t'ai dit que tu verrais les tribus désolées, pour qui il n'est plus de félicité.
Il dit; et, tournant vers moi son visage assuré, il me prit par la main, et m'introduisit dans ces horreurs secrètes.
Les soupirs, les pleurs et les gémissements qui s'élevaient dans cette nuit sans étoiles formaient un si lugubre murmure, que je ne pus retenir mes larmes. Bientôt la confusion des langues, les horribles imprécations, les accents de la rage et les cris du désespoir, les hurlements perçants et affaiblis, mêlés au choc impétueux des mains, agitèrent tumultueusement cette noire atmosphère, comme les tourbillons de sable emportés par les vents [2].
Éperdu de terreur, je m'écriai:
—Maître, qu'entends-je! et qui sont ceux qui vivent ainsi travaillés de douleurs?
—Ce sont, me dit-il, les âmes qui vécurent sans vertus et sans vices: elles sont ici confondues avec cette légion qui garda jadis la neutralité entre les anges de Dieu et les esprits rebelles [3]. Le ciel rejeta ces lâches enfants qui souillaient sa pureté, et l'abîme leur refusa ses profondes retraites, de peur que les coupables ne se glorifiassent d'avoir de tels compagnons de leurs peines.
—Qui peut donc, repris-je, leur arracher ces cris désespérés?
—Apprends en peu de mots, ajouta mon guide, que ces infortunés n'attendent pas une seconde mort; et qu'oubliés à jamais dans cette ombre de vie, il n'est point de condition qui ne leur semblât plus douce. La clémence et la justice les dédaignent également; le monde n'a pas même conservé leurs noms; taisons-nous sur eux aussi; mais jette un coup d'oeil, et passe.
Je regardai, et je vis un drapeau rapidement emporté dans une course sans repos et sans terme: il était suivi d'une foule si innombrable, que je ne pouvais croire que la mort eût moissonné autant de victimes. Parmi celles que je reconnus, je considérai l'ombre solitaire, qui se refusa lâchement au grand fardeau du Pontificat [4]; et je compris alors que j'étais au séjour des âmes tièdes, également réprouvées de Dieu et de ses ennemis. Ces malheureux, qui n'ont point su goûter la vie, étaient nus, et toujours assaillis d'insectes et de mouches cruelles. Leurs larmes et le sang qui coulait de leurs blessures allaient abreuver les vers qui fourmillaient à leurs pieds [5].
Portant ensuite mes regards plus avant, j'aperçus un concours de peuples sur les bords d'un grand fleuve [6].
—Apprenez-moi, dis-je à mon guide, quels sont ceux qu'un reste de lueur me fait découvrir, et quel est cet attrait puissant qui les appelle au delà du fleuve.
—Tu le sauras, me répondit-il, quand tu seras à ce triste rivage.
Frappé de crainte et de respect, je marchais en silence; et voilà qu'un vieillard [7] blanchi par les années venait à nous dans une barque et criait: «Malheur à vous, âmes perdues! n'espérez plus de voir les cieux: je viens pour vous porter à l'autre rive, dans ces ténèbres, au milieu des glaçons et des brasiers éternels… Et toi qui oses m'aborder, homme vivant, sépare-toi de l'assemblée des morts. Mais, voyant que je ne m'éloignais pas: C'est par une autre voie, me dit-il, c'est sur d'autres bords et dans une autre barque que tu dois passer le fleuve [8].»
Alors mon guide prit la parole:
—Vieillard, cesse de t'effaroucher, et ne résiste pas: ainsi le veut celui qui peut tout ce qu'il veut.
À ces mots, le nocher des eaux livides apaisa son visage ombragé de barbe et ses yeux qui roulaient des flammes.
Mais ces malheureuses âmes, dans l'abattement et la nudité, entendant les cruelles paroles du vieillard, changèrent de couleur et grincèrent des dents. Elles blasphémaient Dieu et maudissaient les auteurs de leurs jours et la génération de l'homme; les temps, les lieux et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants.
Ensuite elles descendirent tumultueusement, en élevant de grands cris, sur ce fatal rivage où descendra quiconque n'a pas craint le Dieu des vengeances. Le pilote infernal les rassemble d'un coup d'oeil, en agitant ses prunelles embrasées, et frappe avec son aviron celles qui se reposent sur les bancs de sa nacelle. Comme on voit le faucon tomber au cri de l'oiseleur, ou les feuilles d'automne se détacher une à une, jusqu'à ce que l'arbre ait rendu sa dépouille à la terre: ainsi les tristes enfants d'Adam tombaient dans la barque, et traversaient l'onde noire; mais ils ne touchaient pas encore l'autre bord qu'une seconde foule pressait déjà le rivage.
—Mon fils, dit le poëte, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu se rassemblent ici de toutes les régions, et s'empressent d'arriver au delà du fleuve; car la rigueur de cette justice qui les poursuit donne à leur effroi l'emportement du désir [9]. Une âme juste ne se montra jamais sur ces rives funestes; aussi tu vois combien le nocher des Enfers s'irrite de t'y voir.
Comme il parlait, ces noires campagnes s'ébranlèrent si fortement, qu'au souvenir seul j'éprouve encore une sueur glacée: des vents s'échappaient de la terre plaintive, et des éclairs sanglants sillonnaient les ombres.
Je tombai alors sans sentiment, comme un homme enchaîné d'un profond sommeil.
[1] On entrevoit, dans cette fameuse inscription, le génie et les défauts de Dante. D'abord le trois foisper me si vàétablit une harmonie monotone et lugubre, très conforme au sujet, et donne un air plus imposant et plus brusque à cette porte personnifiée qui prend tout à coup la parole. Mais on voit bientôt que le poëte, n'ayant pas gradué ses expressions, n'a pas songé à faire passer le lecteur d'une moindre sensation à une plus forte.Eterno doloreprécède mal à proposperduta gente; ensuite il dit plus mal à propos encore que l'Enfer a été construit par leprimo amore, joint à ladivina potestateet à lasomma sapienza. Jamais l'amour n'a pu concourir à la construction de l'Enfer; c'était assez de la puissance et de la justice que le poëte vient de nommer; il paraît qu'il a sacrifié la convenance au plaisir d'exprimer la trinité en deux vers. Enfin, dans le grand trait qui termine l'inscription, peut-être fallait-illaissez l'espérance, et nonlaissez toute espérance. L'espérance personnifiée en aurait eu plus de vie et de force; ce que je n'ose pourtant affirmer.
Quoi qu'il en soit, cette inscription est d'une si grande beauté, qu'on ne peut assez l'admirer, d'abord par la place qu'elle occupe, et ensuite par sa forme.
Qu'on songe en effet combien il était difficile de donner une inscription aux Enfers; et combien, même après avoir eu la sublime idée d'en personnifier la porte et de la faire parler, il était difficile de lui prêter des paroles convenables. Elle dit en peu de mots quand et pourquoi elle fut construite, sa destination actuelle et sa durée future. Par ce vers:La main qui fit les cieux posa mes fondements, elle agrandit encore l'image qu'on se fait du créateur: je le vois d'une main arrondir la voûte des Cieux et creuser les Enfers de l'autre. Il faut admirer ces formes de style:c'est moi qui vis tomber; c'est moi qui vois passer; c'est par moi qu'on arrive. Il faut s'arrêter à la belle attitude de cette porte qui voit par une de ses faces la naissance du temps, et l'éternité par l'autre. Il faut enfin se pénétrer de la dernière pensée qui invite l'homme à laisser l'espérance, elle qui ne nous quitte ni à la vie ni à la mort! On sait comment Milton s'est approprié ce grand trait.
[2] Il règne dans cette tirade une grande beauté d'harmonie initiative; l'aria senza tempo tinatressemble beaucoup auloca senta situde Virgile. À propos de l'aer senza stelle, on peut faire une observation sur ces mystères qu'on appellecaprices de langue, sur ces rapports secrets qui font que les mots s'attirent ou se repoussent entre eux. Le poëte ditun air sans étoilesce qui n'a point de physionomie: parce que, les idées d'airet d'étoilesne formant pas une association dans notre esprit, on ne gagne rien à les séparer: le motaira plus de rapport avec le jour, puisqu'il en réveille d'abord le souvenir.Un ciel sans étoiles, n'aurait point été non plus une expression assez mélancolique, parce que la liaison entre les étoiles et le ciel n'est pas encore assez étroite, et que le seul motcielest trop voisin de la sérénité du jour. Enfinune nuit sans étoilesproduit de l'effet, parce qu'il existe une telle association entre la nuit et les étoiles qu'on ne peut nommer l'une sans réveiller l'idée des autres, ni les séparer sans donner un contrecoup à l'imagination. La nuit annonce une obscurité que ces motssans étoilesrendent terrible. (Voyezla note 2 du chant XXI.)
[3] On ne sait où Dante a pris cette histoire des anges neutres qui attendirent l'événement, et voulurent se déclarer pour les heureux.
[4] C'est saint Célestin, cinquième du nom, qui abdiqua la tiare, après neuf mois de siége, s'étant laissé effrayer par Boniface VIII, alors cardinal, qui lui persuada qu'on ne pouvait être pape et faire son salut. Célestin, homme pieux et faible, se retira dans un ermitage, et fonda l'ordre qui porte son nom.
[5] On voit ici le premier supplice que le poëte ait encore décrit: les âmes égoïstes et paresseuses y sont condamnées à une course sans fin et aux piqûres des insectes; ce qui contraste avec leur goût pour les jouissances personnelles et leur indifférence pour les devoirs de la société. Voltaire peint, d'un seul vers ces esprits:Trop faibles pour servir, trop paresseux pour nuire.
[6] Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des Enfers est l'Achéron. On passe après lui le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte; car le Léthé coule au Purgatoire, où les fautes sont oubliées. C'est ainsi que Dante accommode les idées du paganisme à son Enfer chrétien.
On verra au XIVe Chant une belle allégorie sur ces quatre fleuves. Tout le monde connaît celle que Platon avait imaginée d'après la signification primitive du nom de chacun. Ce philosophe, qui en a tant conté aux Grecs, leur disait que l'âme, ornée des plus belles connaissances, sortait du sein de Dieu, pour venir habiter un corps et commencer son pélerinage. Elle oubliait d'abord, en passant le Léthé, toutes ses idées premières, et le souvenir de sa céleste patrie: bientôt elle trouvait l'Achéron, qui signifieprivation de joie; ensuite le Styx, fleuve detristesse; et le Cocyte,plaintes et pleurs; enfin, le Phlégéton,douleur brûlante et forcenée, dernier degré du désespoir. Ainsi la terre était, selon Platon, le véritable Enfer, où l'âme gémissait dans les angoisses, jusqu'à ce que la mort vînt rompre ses liens, et la rejoindre à la source de son être et de sa félicité.
[7] Le vieillard qui passe les âmes est quelque ange de ténèbres qui trouve ici son Enfer.
[8] On ignore à quel passage le nocher fait allusion; on voit seulement que les deux poëtes sont transportés au delà du fleuve, et qu'ils s'y trouvent sans savoir comment ils y sont arrivés. Les réprouvés seuls étaient reçus dans la barque de Caron.
[9] Sainte Thérèse dit qu'une âme criminelle, au sortir de son corps, ne trouvant point de lieu qui lui soit plus propre et moins pénible que l'Enfer, s'y précipite comme dans son centre, et dans le seul asile qui lui reste contre la colère de Dieu.
Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes qui forment le premier cercle des Enfers.—Il y voit les enfants morts sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.
La voix lugubre de la foudre rompit ce long assoupissement, et je me relevai dans l'agitation d'un homme qu'on éveille en sursaut. Rien n'arrêtait encore ma vue errante; mais, en fixant plus attentivement ces lieux, il se trouva que j'étais penché sur le bord de l'abîme, d'où le bruit sourd et confus des gémissements et des pleurs remontait jusqu'à moi.
La bouche de l'abîme était vaste, profonde et si ténébreuse, que j'enfonçais mon regard dans son centre sans y rien distinguer.
—Or, descendons, il est temps, dans cet empire de la nuit et de la douleur, me dit mon guide pâlissant.
Et moi qui vis son trouble:
—Comment pourrai-je vous suivre si vous, qui souteniez ma vertu, partagez mon effroi?
Il me répondit:
—Les souffrances de tant d'êtres à jamais perdus dans ces gouffres troublent mon visage de cette compassion que tu prends pour l'épouvante. Allons, nos moments s'écoulent, et la longueur du voyage nous presse.
Aussitôt il s'avance, et je descends après lui sur le premier cercle dont le contour embrassait l'abîme.
Là, mon oreille fut troublée, non des cris, mais des soupirs dont l'antique nuit était sans cesse émue: c'est là qu'une foule d'époux, de mères et d'enfants, étaient plongés dans un deuil éternel.
—Tu ne demandes point, me dit le sage, quelles sont ces âmes: apprends qu'elles n'ont point péché, et que le courroux du Ciel les épargna; mais la plupart n'ont pas reçu l'eau salutaire qui lave les enfants de Christ; et celles qui vécurent avant les jours du christianisme n'ont pas honoré le vrai Dieu du culte qu'il demande. Moi-même, je suis avec elles perdu pour avoir ignoré, et malheureux d'avoir sans cesse le désir et jamais l'espérance.
Ces paroles remplirent mon coeur d'une grande amertume; car j'avais reconnu, parmi ces ombres errantes, des personnages vertueux et renommés, et, pour augmenter en moi cette lumière qui dissipe la nuit de nos erreurs:
—Apprenez-moi, dis-je à mon guide, si jamais un seul de vous a pu, par sa propre vertu, ou par une assistance étrangère, remonter de ces bords vers les lieux de la félicité [1].
Il vit mon désir secret, et me répondit:
—J'habitais ce séjour depuis peu lorsque j'y vis descendre une ombre puissante, couronnée des palmes de la victoire, qui appela le premier des hommes; ensuite Abel, Noé, Moïse, le patriarche Abraham et le roi David; Israël avec son père, ses douze fils, et sa Rachel, pour laquelle il n'avait pas regretté quatorze ans d'esclavage. L'ombre victorieuse en désigna bien d'autres encore, et les conduisit à l'heureuse éternité; mais je veux que tu saches qu'avant elles aucun mortel n'avait pu s'ouvrir les portes du salut.
Il parlait sans cesser d'avancer, et la foule des esprits se partageait devant nous.
À peine nous laissions un court espace en arrière, lorsque je fus frappé d'une clarté douce qui repoussait les ombres blanchissantes vers l'hémisphère où j'étais; et j'entrevis, malgré l'éloignement, que nous approchions du dernier asile des grands hommes.
—Ô vous! disais-je, qui avez tant honoré les arts, daignez m'apprendre quelle est cette foule que la gloire distingue des autres enfants de la mort?
Il me répondit:
—Le nom qu'ils ont laissé dans le monde et qui y retentit encore leur a valu cette faveur du ciel.
Cependant une voix se fit entendre:Honneur à l'illustre poëte dont les mânes reviennent parmi nous! et j'aperçus en même temps quatre personnages qui s'avançaient, et dont l'aspect n'avait rien de joyeux ni de triste.
—Regarde, me dit l'ombre romaine, celui qui marche le premier; il porte un glaive d'une main [2], et semble le chef des trois autres: c'est Homère, prince des poëtes; Horace le suit; Ovide vient ensuite, et Lucain marche après lui. Au nom de poëte, que tu as entendu, ils accourent vers moi, pour honorer ce titre, que je partage avec eux.
Je vis alors cette illustre famille se rassembler sous le père de l'Épopée, qui, tel qu'un aigle sublime, déploie son vol sur leurs têtes. Après quelques moments d'entretien, ils courbèrent vers moi leurs fronts vénérables, et me donnèrent leur paisible salut; mon guide l'accompagna d'un sourire, et bientôt, pour m'honorer davantage, ils me reçurent dans leur immortelle société.
Ainsi réunis, nous marchions aux lieux resplendissants, et nos discours roulaient sur des mystères que ma langue ne peut arracher au secret des ombres.
Nous atteignîmes ensemble le pied d'un château majestueux, qu'une haute muraille environnait sept fois, et dont les contours étaient baignés de claires fontaines.
Après les avoir franchies d'une marche légère, mes illustres guides passèrent par sept entrées diverses [3], et je les suivis dans des prairies verdoyantes. Elles étaient peuplées de grands personnages dont le front calme et le regard serein respiraient la dignité; leur démarche était grave, et le silence qui régnait autour d'eux était à peine interrompu de quelques paroles harmonieuses.
Pour les mieux contempler, nous montâmes sur une colline dont le sommet brillait d'une verdure plus vive et d'un éclat plus pur; et c'est de là que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le souvenir me jette encore dans le ravissement.
Je vis Électre [4]; et parmi ses nombreux descendants, je reconnusHector, Énée, et César tout armé, qui roulait des yeux étincelants.Plus loin étaient Camille, Pentésilée, et Lavinie, assise à côté de sonpère. Là, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin; ensuite Lucrèce, Julie,Martia et Cornélie: mais Saladin se promenait seul à l'écart.
Levant mes yeux plus haut, j'aperçus le premier des sages au milieu des nombreux enfants que la philosophie lui a donnés, et recevant sans cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient les premiers degrés après lui: au dessous, je voyais Démocrite, qui livre l'univers au hasard: Diogène, Anaxagore et Thalès; Empédocle, Héraclite et Zénon: je voyais Orphée, Linus et le moraliste Sénèque; ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes; le géomètre Euclide, Ptolémée [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand commentateur Averroès [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire à les nommer [9].
Mais la troupe immortelle s'étant éloignée, mon guide abandonna ces paisibles contrées, et me ramena vers l'atmosphère toujours frémissante et ténébreuse de l'Enfer.
[1] Le poëte se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire à un païen que Jésus-Christ est descendu aux limbes.
[2] Il reste une antique où Homère est ainsi représenté l'épée à la main, comme prince de l'épopée et de la tragédie; car l'Iliaden'est qu'une suite de sujets tragiques, comme l'Odysséen'est que la peinture des moeurs, ou une vraie comédie.
[3] Ce nombre mystérieux est de la plus haute antiquité. Les Orientaux espèrent aussi d'entrer dans leur Élysée par sept portes. On voit, par la description de celui-ci, le peu d'art que le poëte met à composer un tableau: on se trouve tout à coup dans un paysage riant, éclairé d'un beau jour, sur de vastes prairies, entouré de fontaines et de collines, et tout cela dans les entrailles de la terre, à côté du premier cercle des Enfers! Virgile gagne mieux l'imagination dans la peinture de son Élysée; il en fait un monde à part, qui a son soleil, ses étoiles, ses fleuves et ses arbres.Suumque solem, sua sidera norunt.
[4]Électre, fille d'Atlas et mère de Dardanus, tige des Troyens. C'est ainsi qu'Énée le raconte à Évandre dans l'Énéide. Beaucoup de peuples ont prétendu descendre de cet Atlas.
[5] Aristote, qui régnait alors despotiquement dans l'école. Montaigne l'appellemonarque de la doctrine moderne.
[6]Ptolémée, l'astronome.
[7]Avicenne, fils d'un roi d'Espagne, dont il nous reste quelques livres de physique.
[8]Averroèsde Cordoue, Arabe qui contribua beaucoup à répandre la doctrine d'Aristote, par ses commentaires.
[9] Ce chant, qui ne nous apprend rien, était, au temps du poëte, une petite encyclopédie. Il y étale une longue nomenclature des personnages de l'ancien Testament, des héros et des savants, et semble se rendre témoignage à lui-même de cette supériorité d'érudition sur son siècle. On doit pourtant admirer avec quelle noble autorité il place dans son Élysée, et loin des peines de l'Enfer, Saladin qui avait fait tant de mal aux Chrétiens. C'est avec la même hardiesse qu'il place Caton au Purgatoire, Trajan au Paradis, etc., etc. Le poëte ne décrit point de tourments pour les âmes des limbes: leur peine est de désirer sans espoir; elles ne doivent pas posséder ce qu'elles n'ont pas connu, mais elles ne peuvent être punies pour le mal qu'elles n'ont pas fait.
On trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle, où sont punies les âmes que l'amour a perdues.—Description de leur supplice. Aventure de Françoise d'Arimino.
Déjà nous descendions à la seconde enceinte de l'abîme: de son contour plus resserré s'élevèrent des cris plus aigus. C'est là que gronde sans cesse le monstrueux juge des Enfers. Assis à la porte, il pèse les crimes, les juge, et les condamne d'un signal.
Quand une âme marquée du sceau de la colère arrive en sa présence, elle se dévoile tout entière; et ce scrutateur des consciences, jetant autour de ses reins sa queue tortueuse, désigne par le nombre de ses replis quel sera le gouffre où doit tomber le coupable. Son tribunal est sans cesse entouré de criminels qui viennent en foule, s'accusent tour à tour, entendent la sentence, et sont précipités [1].
—Ô toi qui oses violer l'asile des douleurs, s'écria le juge en me voyant, et suspendant son redoutable office, tremble avant de t'engager sur la foi de ton guide, et méfie-toi du facile accès des Enfers.
—A quoi servent tes cris, lui dit mon guide? tu ne peux retarder son fatal voyage: telle est la volonté qui de tout est la loi; et nous descendîmes sans résistance.
Là commencèrent à se faire entendre des voix plaintives; c'est là que mon oreille fut frappée de cris multipliés: me voilà enfin parvenu dans cette nuit que ne récréa jamais un léger crépuscule.
L'air y mugit comme une mer tempêtueuse, irritée du combat des vents.
L'ouragan infernal parcourt sans relâche ces noirs circuits, emportant les âmes dans sa course, et les froissant dans un choc éternel.
Souvent, le tourbillon les pousse vers les côtes escarpées de l'abîme; et c'est alors qu'on entend les cris de la douleur et les hurlements du désespoir qui insulte le ciel.
J'appris que de tels tourments étaient réservés aux âmes charnelles dont l'amour enivra la raison.
Elles passaient rapidement devant nous, en prolongeant des sons lamentables, ainsi que les grues, dont les noires files attristent les cieux d'un chant lugubre; et comme on voit de nombreux bataillons d'oiseaux fuir devant la froidure, ainsi le souffle impétueux chassait la foule des ombres toujours agitées dans le reflux convulsif de la tempête, toujours haletantes après une trêve passagère, qui ne leur fut pas promise [2].
—Maître, dis-je alors, daignez m'apprendre quels sont ces infortunés à jamais battus de la noire tourmente.
—La première des âmes que tu veux connaître, me dit-il, est cette reine fameuse, qui unit au même joug tant de peuples divers; elle se plongea tout entière dans la volupté; et, pour étouffer la voix du blâme, elle osa donner aux fougueux désirs du coeur la sanction des lois: c'est Sémiramis, veuve de Ninus, qui gouverna après lui les États qui tremblent aujourd'hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la trame amoureuse de sa vie, après avoir rompu la foi jurée aux cendres de Sichée [3]. Vois à présent la voluptueuse Cléopâtre; Hélène, par qui s'écoulèrent des temps si cruels; l'invulnérable Achille, à qui l'amour ouvrit enfin les portes du trépas. Vois, ajouta-t-il en les désignant de la main, vois Pâris, Tristan [4] et tant d'autres encore, dont cette passion fatale hâta la dernière heure.
Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des héros antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur se fondre de pitié.
—Ô poëte! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui, dans leur rapide vol, semblent inséparables.
—Quand elles seront plus près de nous, me répondit-il, appelle-les au nom de cet amour qui les enchaîne, et elles viendront à toi.
Sitôt que le tourbillon les porta vers nous:
—Âmes désolées! m'écriai-je, accourez à ma prière, si le ciel ne la rejette pas.
Telles que deux colombes qu'un amour égal ramène aux cris impatients de leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse, volèrent aux sons de ma voix.
—Être pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t'attendrir, si le ciel n'était à jamais sourd à nos voeux, nous élèverions pour toi nos supplications jusqu'à lui, du centre de cette terre où notre sang fume encore; mais parle, ou daigne nous écouter, et nous répondrons à tes désirs, tandis que la tempête ne mugit plus autour de nous [5]… Pour moi, j'ai vu le jour près des bords où le Pô vient reposer son onde au sein des mers [6]. L'amour, qui porte des coups si sûrs aux coeurs sensibles, blessa cet infortuné [7] par des charmes qu'une mort trop cruelle m'a ravis; et cet amour, que ne brave pas longtemps un coeur aimé, m'attacha à mon amant d'un lien si durable, que la mort, comme tu vois, n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin c'est dans les embrassements de l'amour qu'un même trépas nous a surpris tous deux: souvenir amer, dont s'irrite encore ma douleur! mais c'est au fond de l'abîme, à côté de Caïn, qu'ira s'asseoir mon parricide époux.
Ainsi parlait cette ombre, d'une voix douloureuse; et moi je baissai la tête avec tant de consternation, que le poëte me dit:
—A quoi penses-tu?
—Hélas, répondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont passé aux angoisses de la mort!
Levant ensuite mes yeux sur eux:
—Ô Françoise, repris-je, le récit de vos malheurs m'invite à la pitié et aux larmes; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient encore, comment l'amour a-t-il osé vous parler son coupable langage [8]?
—Tu as appris d'un sage, me répondit-elle, que le souvenir de la félicité passée aigrit encore la douleur présente; et cependant, si tu aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon amant, et nous étions sans défiance: plus d'une fois nos visages pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui nous fut révélé le mystère d'amour [9].
Tandis que cette ombre parlait, l'autre pleurait si amèrement que je sentis mon coeur défaillir de compassion; et je tombai comme un corps que la vie abandonne.
[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque démon qui se fait son enfer de la place qu'il occupe. L'idée de lui faire faire autour de ses reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de degrés au fond de l'Enfer est une de ces bizarres imaginations qu'on reproche à Dante.
[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui caractérisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur vie. C'est le moral des passions transporté au physique qui en fait la punition; et chaque supplice est pris dans la nature du crime.
[3] C'est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d'être nommée, je ne sais pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit une loi qui autorisait les débauches amoureuses.
[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte, femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les perça de la lance même du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde.
[5] Celle qui parle est Françoise de Polente, fille du prince de Ravenne, mariée au tyran d'Arimino. L'ombre qui est à ses côtés est celle de son amant, qui était aussi son beau-frère. Le mari les surprit un jour et les poignarda. Cet époux bossu, borgne et jaloux, avait une femme trop belle et un frère trop aimable; et ce qui intéresse en leur faveur, c'est qu'ils s'étaient aimés et promis foi et mariage avant qu'elle eût été contrainte de donner sa main à l'aîné, qui était souverain. Il est bon d'observer que Dante, réfugié chez ces différents Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire désastreuse et délicate qui les touche de si près et qui venait d'affliger toute l'Italie.
[6] C'est-à-dire à Ravenne, qui est à l'embouchure du Pô.
[7] En montrant son amant.
[8] Puisque c'était un amour incestueux.
[9] Le roman de Lancelot du Lac était alors le bréviaire des amants, le livre à la mode. Ce roman est plein de peintures très-vives et très-libres des bonnes fortunes de Lancelot: on n'a qu'à voir le chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-être de texte à nos deux amants. Ce fut un chevalier nommé Gallehaut qui servit d'entremetteur d'amour entre cette princesse et Lancelot: à quoi Françoise d'Arimino fait allusion à la fin de son récit, en disant que ce livre fut un autre Gallehaut pour elle et son amant.
Le style mélancolique et plein d'amertume dont Dante raconte les amours et la mort de la princesse d'Arimino, nous doit bien faire regretter que ce grand poëte ait été si avare de pareils épisodes. Quel poëme serait-ce que le sien si, moins pressé d'inventer et de décrire des supplices, il eût voulu plus fréquemment reposer son lecteur sur des aventures si attachantes. Le langage des passions et l'art de raconter mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style descriptif, comme plus facile, ne doit prétendre qu'à la seconde place. Si Dante eût songé à réparer le malheur de son sujet par la fréquence des épisodes, il lutterait aujourd'hui avec plus de bonheur contre Homère et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en descriptions vers un dénoûment topographique: là où manque le local, finit le poëme. Aussi ne serait-il qu'au second rang, quoiqu'il soit le créateur d'une langue et le restaurateur de l'Épopée en Europe, si quelques épisodes épars dans sonEnferne nous eussent décelé sa supériorité.
Je fus d'abord frappé de la couleur que donne à ce cinquième Chant l'aventure de Françoise d'Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et lui conserver en même temps son goût de vétusté, j'ai employé une grande franchise dans l'expression et dans la coupe des phrases. Je n'ai pas craint de faire remonter le motpitoyableà sa première et véritable acception; car, malgré l'abus qu'on en a fait, cette expression étant harmonieuse, et bien apparentée dans la langue, il ne lui manque, pour reparaître sous son ancienne forme, que de plus heureux auspices.
Je dois prévenir qu'une des causes de l'obscurité de Dante est de faire repasser quelques mots du style figuré au style naturel, contre la marche ordinaire.Brigaexprime ici la foule des tourmentés. On sent bien quebriguesignifie une foule qui s'empresse, mais ce n'est plus qu'au moral.Brigade,brigadieretbrigandsont restés au sens primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression très-hardie et qui se présente sous plusieurs formes: c'estle soleil qui se tait; unlieu muet de lumière, uneclarté enrouée; tout cela revient ausilentia lunae, auclarescunt sonitusde Virgile. Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux échange de mots que nos sens font entre eux: l'oeil juge du son en disantun son brillant: le gosier, de la lumière, en disantune clarté enrouée. Racine a dit aussi:Je verrai les chemins parfumés, et c'est la vue qui empiète sur l'odorat. L'aveugle-né qui, entendant une trompette, disait:c'est du rouge, voyait par l'oreille et parlait en poëte: le son était éclatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous.
On loue la négligence dans un grand poëte, parce que c'est en effet une partie qu'on n'acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas tout voir, tout dire, tout entendre, voilà le précepte. Mais quelles sont les parties qu'il faut négliger, qu'il faut cacher, qu'il faut paraître oublier? comment laisser apercevoir en même temps ce qui est visible et ce qui ne l'est pas? Voilà le grand art. C'est de lui que viennent l'économie, la rapidité, la grâce. Un peintre qui exécute un grand tableau ne peut être accusé d'impuissance s'il néglige exprès quelques détails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a péché quelquefois contre cette heureuse négligence, en poursuivant une idée jusqu'à la forcer de rendre tout ce qu'elle contient: mais dans ce petit épisode, dans celui du comte Guidon et d'Ugolin, on ne peut qu'admirer la manière dont il court à l'événement. Le Camoëns, poëte si rapide qu'il en tombe quelquefois dans la sécheresse de l'histoire, a employé pour l'épisode d'Inez de Castro le ton qui règne dans celui de Françoise de Rimini. On trouve dans laLusiadeet dans laJérusalem délivréequelques imitations de Dante, qu'il est aisé de reconnaître.
Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.—Cerbère, emblème de la gourmandise.—Prédiction sur les affaires du temps.—Entretien sur la vie future.
Je n'éprouvais déjà plus la tendre oppression où m'avaient jeté les pleurs des deux amants; mes esprits suspendus reprenaient leur cours, et je me relevais: mais je ne pus tourner autour de moi, regarder, écouter, sans entendre ou sans voir des tortures nouvelles et de nouveaux tourmentés.
J'étais au troisième contour de l'abîme, au cercle des orages. Une pluie froide et noirâtre y épanche sans fin ses inépuisables torrents: la terre qui les reçoit exhale ses vapeurs empestées; et le choc de la grêle, et les frimas flottants, mêlés au fracas des eaux, fatiguent l'éternelle nuit.
J'entendais à travers l'orageuse obscurité les voix sanglotantes des malheureux submergés: ils se roulent et se débattent sous les coups redoublés de l'humide fléau, et le chien des Enfers les épouvante de son triple aboiement. Reptile énorme, ses yeux sont rouges de sang, sa barbe noire et dégoûtante: il se jette en furie sur les réprouvés, les déchire de ses griffes aiguës et les engloutit dans ses vastes flancs [1].
Dès qu'il nous aperçut, il souleva la masse de son corps et nous présenta ses trois gueules béantes et leurs dents recourbées. Mais le sage de Mantoue, portant ses mains vers la terre limoneuse, se releva pour en jeter dans les avides gosiers du monstre: et tel qu'un dogue famélique s'apaise en saisissant sa proie, tel le chien infernal baissa ses lourdes têtes, dont les rauques abois assourdissent les ombres.
Nous marchions cependant au-dessus des malheureux harcelés de l'orage et nos pieds foulaient les simulacres des peuples entassés. Dans ce bourbier, où les âmes étaient confusément gisantes; une seule se releva à moitié devant nous, et s'écria:
—Ô toi qui as pu descendre en ces lieux, reconnais-moi; car tu m'as vu avant ma mort!
—Tes souffrances, lui répondis-je, t'ont sans doute assez changé, pour que mon oeil te méconnaisse. Mais dis-moi plutôt qui tu es, toi que je vois ici livré à des peines qui, pour n'être pas excessives, n'en inspirent pas moins un si triste dégoût.
—C'est dans ta patrie, me dit-il, que j'ai respiré la douce clarté des cieux; dans cette ville où les crimes de la discorde sont montés à leur comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2]; et, comme tu vois, je suis jeté à la pluie éternelle, parmi les voraces enfants de la gourmandise. Ici, nous expions tous des excès communs par d'égales peines.
—Ô Ciacco! lui dis-je, le spectacle que tu m'offres mérite bien tous mes regrets; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est réservée à nos citoyens divisés; s'il est encore un juste parmi eux, et comment la Discorde est venue s'asseoir dans nos tristes foyers?
Il me répondit [3]:
—Après de longs débats, le sang coulera et la faction du dehors repoussera l'autre avec grande perte. Mais après trois moissons, celle-ci triomphera à son tour, secondée par un prince, naguères accouru d'une terre lointaine. Les vainqueurs lèveront leur tête altière et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasiés de larmes et d'ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de Florence, mais Florence les méconnaît; car la Discorde a secoué son flambeau sur elle, et il en est jailli trois étincelles, l'Orgueil, l'Envie et l'Avarice [4].
L'ombre achevait son récit déplorable, mais pour prolonger l'entretien:
—Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens; Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le coeur soupirait après la renommée, où sont-ils, dis-moi? fais que je les voie, car je brûle de savoir si leur part est dans le Ciel ou si l'abîme s'est fermé sur eux.
—Ils sont tombés, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers, où le poids de leurs crimes les retient: c'est là que tu les rencontreras si tu pénètres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras l'heureux éclat du jour, rappelle-moi, je t'en conjure, au souvenir des miens. Adieu, tu as reçu mes dernières paroles.
Alors ses prunelles s'égarèrent dans leur orbe, et, lançant un dernier regard sur moi, il baissa la tête et se replongea parmi les autres enfants de ténèbres.
—Un jour [6], me dit mon guide, la trompette céleste éclatera sous ces voûtes profondes, et l'abîme, sollicité par une puissance ennemie, vomira tous ses morts. Alors chacun d'eux ira visiter sa froide couche, pour y reprendre sa chair et sa forme première: mais ils ne se réveilleront plus, après ces paroles dont le retentissement les poursuivra dans leur éternité [7].
Ainsi nous traversions l'horrible mélange des flots bourbeux et des ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir.
—Ô mon maître! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou tempérer les maux des réprouvés? ou bien renaîtront-ils aux mêmes supplices?
—Écoute tes propres maximes, répondit le poëte:La perfection d'un être est pour lui la mesure et du mal et du bien. Ces esprits malheureux seront toujours imparfaits, sans doute: mais, réunis au corps, ils s'uniront aussi à des douleurs nouvelles [8].
Tels étaient nos entretiens, dont le silence couvre une partie; et cependant nous avions parcouru le vaste circuit, et la descente d'un nouveau cercle s'ouvrait devant nous. Là, nous trouvâmes Pluton, antique ennemi de l'homme.
[1] L'image de Cerbère, et la description du supplice dégoûtant que subit la gourmandise, conviennent très bien à cette passion grossière. Virgile ne traite pas ici le chien des enfers avec autant de distinction que dans sonÉnéide. Il faut observer que Dante nomme Cerbèregrand ver; et que, pour faire supporter cette expression, je l'ai agrandie en la généralisant.Reptile énormesatisfait l'imagination, et ne s'écarte point du texte.
[2] C'était un homme fameux par son goût pour la bonne chère. Après avoir dissipé sa fortune, il usa de celle des autres, et passa pour un joyeux convive. On lui donna le surnom deCiacco, expression florentine qui revient à celle de pourceau. (Epicuri de grege porcus.)
[3] Florence était alors toute Guelfe, c'est-à-dire dévouée au Pape. Ce parti s'étant lui-même divisé en Noirs et Blancs, la République se trouva en danger, ce qui fit qu'on exila les chefs des deux factions; mais les Blancs, qui prévalaient, abusant de leur triomphe, les Noirs députèrent secrètement à Boniface VIII, pour lui demander quelque prince de la maison royale qui rétablît l'ordre à Florence. Le Pape leur donna Charles de Valois, et ce prince remit d'abord la paix dans l'État: mais bientôt, gagné par les Noirs, il rappela de l'exil les chefs de leur faction. Alors ceux-ci triomphèrent à leur tour, et chassèrent les Blancs, qui se joignirent aux Gibelins dont l'Italie était pleine. Dante fut enveloppé dans leur disgrâce, et suivit comme eux la fortune des Gibelins.
[4] On ne sait quels sont ces deux hommes justes que Ciacco désigne ici.
[5] Il sera parlé en leur lieu de ces cinq personnages remarquables par leur naissance et les grands rôles qu'ils avaient joués dans la République. Ils étaient morts vers le temps à peu près où le poëte entra dans le maniement des affaires.
[6] Ici, Virgile fait considérer à Dante ces immenses souterrains où tant de peuples sont engloutis, et fait allusion au jugement final, ainsi qu'à la dernière sentence qui sera prononcée aux réprouvés.
[7] Ces paroles sont:Allez, maudits, etc. Dante veut dire que les réprouvés sortiront de l'Enfer pour assister au jugement dernier; mais qu'après le jugement ils rentreront dans l'Enfer pour n'en plus sortir.
[8] Jean XXII avait prêché publiquement à Avignon la même doctrine en 1333, ajoutant que non-seulement les peines des damnés étaient imparfaites jusqu'au jour du jugement dernier, mais encore le bonheur des élus. Quoique ce fût l'opinion de saint Augustin, ce Pape fut rabroué par la faculté de théologie de Paris, et Philippe de Valois fit condamner cette double proposition par une assemblée d'évêques et de docteurs. Jean XXII se rétracta.
Tout ceci prouve combien le monde s'occupait alors de l'état des damnés. On croyait que, réunies à leurs corps, les âmes en seraient plus parfaites, c'est-à-dire plus propres à souffrir.
Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des richesses, veille sur les avares et les prodigues.—Description de leurs supplices.—Entretien sur la Fortune.—Passage au cinquième cercle où les vindicatifs sont plongés dans le Styx.
«Satan! Satan!» s'écria Pluton d'une voix enrouée [1]; mais le sage, pour qui la nature fut sans voiles, me dit:
—Rassure-toi; ce monstre, malgré sa puissance, ne peut te fermer ces rocs entr'ouverts; et le voyant écumer de fureur, il lui cria: «Tais-toi, loup infernal; que ta rage s'assouvisse de tes propres entrailles: nous descendons vers l'abîme, et notre voyage est écrit dans ces lieux où Michel foudroya ta rébellion.»
À ces mots, le monstre s'abattit, comme la voile enflée des vents, qui tombe humiliée, si la tempête a brisé son mât.
Nous voilà au quatrième cercle. Nous voyons de plus près les gouffres où s'entassent les crimes du monde.
Ô justice du ciel! quels trésors de vengeance et de douleurs se déployèrent devant moi! Comment nos crimes peuvent-ils les épuiser encore!
Ici, l'affluence des ombres étonna mes regards. Je les voyais se partager et parcourir dans un pénible jeu les deux croissants du cirque infernal; et, comme on entend les hurlements de Scylla, quand le flot qui jaillit heurte le flot qui s'engouffre ainsi, les deux partis, chargés de poids énormes, accouraient, se frappaient et s'écriaient ensemble:
—Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu?
Et, regagnant encore leurs hémisphères opposés, ils répétaient leur choc et leur insultante clameur, s'exténuant sans repos dans cette joûte éternelle [2]. Si bien qu'ému de compassion, je dis à mon guide:
—Quelles sont ces âmes? Sont-ce les ministres des autels que je vois à ma gauche [3]?
—Tous ces esprits, me répondit-il, se sont également fourvoyés dans leur route pour avoir jugé faussement du prix des richesses. Leur cri te les désigne [4], quand tu les vois s'entre-choquer dans le cercle où leurs vices contraires les repoussent. Ceux dont le front tondu blanchit à ta vue sont les enfants de l'Église, papes et cardinaux, esclaves dont l'avarice compte et marque les têtes [5].
—Maître, dis-je aussitôt, ne pourrais-je reconnaître quelqu'une de ces âmes jadis travaillées de la honteuse soif de l'or?
—Ne l'espère pas, me dit-il: elles sont toutes défigurées sous le masque du crime obscur qui déshonora leur vie. Une lutte interminable rapproche et divise à jamais les prodigues et les avares. Ils se présenteront ensemble au grand jour, les premiers avec des cheveux raccourcis, et les derniers tenant encore leurs mains fermées. Les uns ont jeté, les autres ont enfoui le doux présent de la vie; et ils sont tombés à la fois dans cette arène de douleur, qui, pour frapper tes yeux, n'a pas besoin de mes vains discours. Or, vois, mon fils, quels sont ces biens que la fortune verse dans ses courtes apparitions, et que l'homme poursuit de ses brûlants soupirs! Tout l'or qu'a vu l'oeil du jour, et qui brille encore ici-bas, ne saurait payer le repos d'une seule de ces âmes haletantes.
—Antique sage, lui dis-je alors, quelle est cette fortune que vous avez nommée, qui agite ainsi la balance des maux et des biens?
—Mortels aveugles, s'écria mon guide, quels nuages l'erreur vous oppose sans cesse! Écoute-moi, et que ma parole descende dans ton coeur… Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaçant jadis leurs orbes dans les cieux, dit à ses ministres de régler la course des torrents de lumière, et l'harmonie des globes. A sa voix, une divinité puissante vint ici-bas s'asseoir au trône des splendeurs mondaines. C'est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de l'humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l'herbe, elle distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes; et les soupirs de l'ambition n'arrivent pas jusqu'à elle. Collègue de l'empire des mondes, elle prévoit, juge et règle à jamais. L'inflexible nécessité, qui la devance, sème les événements devant elle, et sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. La voix mensongère des peuples a souvent flétri son nom; souvent, après des bienfaits, elle a reçu la plainte outrageuse de l'homme: mais heureuse dans sa sphère et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit au sein des dieux sa paisible éternité [6]. Passons, il est temps, à des scènes plus affligeantes: nos moments sont comptés et déjà l'étoile qui des bords de l'orient éclaira mon départ roule dans les plaines du couchant [7]!
Nous partageâmes alors le cercle vers sa rive opposée, et nous y découvrîmes une source bouillante, dont les flots noirs et brûlants tombent dans un fossé qu'ils ont creusé.
Nous descendions, en suivant la pente obscure et les détours silencieux de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le cinquième cercle, où ses eaux dormantes forment le marais du Styx.
En fixant mes regards attentifs, j'entrevis des ombres nues et forcenées qui agitaient les flots limoneux: elles se heurtaient tête baissée, se frappant des pieds et des mains, et déchirant leurs flancs de morsures cruelles.
—Voilà, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amère des vengeances, et je veux que tu saches qu'il est encore au fond du bourbier une foule qui gémit et qui redit sans cesse: «Les vertiges insensés de la colère ont troublé pour nous la douce sérénité de la vie; ici, nous sommes rassasiés d'amertume.» Mais leur langue, qui lutte contre l'épais limon, articule à peine cet hymne de douleur, et leurs sanglots étouffés sous le poids des eaux en font bouillonner la surface [8].
Ainsi nous parcourions les contours de l'onde croupissante, et nos yeux plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivâmes au pied d'une tour.
[1] Ces démons qu'on trouve dans chaque cercle, et qui sont l'emblème de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est bizarre dans un poëme chrétien. Le cri de Pluton est un cri de surprise en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crimesuperbo stupro; expression fort belle, en supposant que Satan eût commis une sorte de viol en s'élevant contre son Créateur. On a affaibli cette expression à dessein, en lui substituant celle derébellion.
[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer; et le poëte imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perpétuels débats de ces malheureux.
[3] Ici, le poëte fait allusion à cette vieille tradition de l'avarice des gens d'Église.
[4] Ce cri est:Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu?
[5] Le texte porte un sens très-vague:C'est un empire de dessusque l'avarice exerce sur les enfants de l'Église. Dans la traduction,l'avarice compte et marque les têtes de ses esclaves.
On conçoit bien pourquoi les avares ressusciteront les mains fermées; cette attitude convient à l'avarice: mais pour entendre pourquoi les prodigues paraîtront avec des cheveux raccourcis, il faut se rappeler qu'en Italie, et dans tout gouvernement féodal, un homme qui avait dissipé son bien, et qui était obligé, pour vivre, d'entrer au service d'un autre, se coupait les cheveux, en signe de dégradation.Raccorcierolle atitolo di serva. (Gierusalemme liberata.)
[6] Ces dieux sont les génies à chacun desquels le gouvernement d'un monde est confié. L'Église admet ce système, et l'ange qui régit la sphère du soleil se montre à saint Jean dans l'Apocalypse.
Aucun poëte n'a rien dit de comparable sur la fortune, si ce n'est qu'Horace, dans son Ode XXXVe du livre II, emploie la belle image de la nécessité qui devance la fortune.Te semper anteit sæva necessitas.
[7] Il était minuit passé. Ceci explique lecadentia sidera somnosde Virgile: les étoiles tombaient de leur plus haute élévation, ou de leur méridien, vers le couchant.
[8] Ce supplice est bien fait pour l'aveugle passion qui est ici punie: les âmes vindicatives n'ont pas oublié leurs fureurs, et doivent à jamais les exercer sur elles-mêmes.
Les commentateurs, trompés par l'expression d'accidioso fumo, ont cru que les âmes qui sont au fond du bourbier étaient celles des paresseux: mais cette seconde foule, séparée de celle qui agite la surface du Styx, n'est composée que d'âmes plus vindicatives encore.Accidioso fumo, qui revient aulentis ignibusd'Horace, exprime très-bien cette rancune longue ettenacedes vindicatifs, qui éternise les haines et trouble la paix des familles et de la société.