[1] Le texte dit, comme deux frères mineurs.
[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se débattaient, ils furent tous deux mangés par un milan: le poëte rapproche cette fable du désastre arrivé à ces deux démons.
[3] Frédéric II faisait couvrir les criminels de lèse-majesté d'une chape de plomb: on les plaçait ensuite auprès d'un grand feu où la chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire une pareille pour l'archidiacre de Norwich, qui succomba bientôt sous le poids de cet étrange vêtement. Il semble, en lisant l'histoire de ces temps malheureux, que le poëte ait plutôt exercé ses yeux que son imagination.
Ces chapes dorées à l'extérieur, et de plomb au dedans, sont un emblème de l'hypocrisie, comme lessépulcres blanchisde l'Evangile.
[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modène et de Reggio, qui pour se dérober aux impôts et aux discordes publiques, demandèrent au pape Urbain IV d'ériger en leur faveur un ordre religieux et militaire qui pût, comme celui des Templiers, combattre contre les infidèles, et maintenir la foi et la justice. Le pape érigea l'ordre, et les chevaliers furent nommésFrères de Sainte-Marie. Au lieu de combattre, ils se mirent à vivre ensemble, et à se traiter l'un l'autre splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la vie monacale que le goût pour la bonne chère, si bien que le peuple les appelaFrères Joyeux. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en Italie, eut perdu dans la Pouille son trône et sa vie, les Guelfes prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses chefs qui étaient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chassé de la ville. Dans cette crise, la république se choisit deux magistrats suprêmes parmi lesFrères Joyeux: l'un nommé Catalan Malavolti, et l'autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais; l'un Guelfe, et l'autre Gibelin. Mais bien qu'ils fussent de faction diverse, ils se laissèrent corrompre par l'or des Guelfes, et s'unirent pour chasser les Gibelins de Florence, qui n'y sont plus rentrés. On brûla et on démolit par leur ordre les maisons de la famille des Uberti, dont étaient Farinat et Mosca, comme nous avons déjà dit aux notes du dixième chant, et ainsi qu'on le verra au trente-huitième.
[5] C'est Caïphe qui dit en parlant de Jésus-Christ: «Il vaut mieux qu'un périsse pour tous que tous pour un.»
[6] Celui-ci est Anne, beau-père de Caïphe.
[7] Les hérésies étant le fruit de la subtilité et du loisir, et la synagogue étant une assemblée de docteurs qui ergotisaient du matin au soir, il devait arriver que de cette foule d'opinions qui s'élevaient et se détruisaient tour à tour, il en naîtrait enfin une fatale au judaïsme.
[8] Virgile était honteux de s'être laissé tromper par le Diable. Il avait fait plus de chemin qu'il ne fallait, et avait été obligé, pour avoir manqué le pont, de se précipiter le long des rochers qui bordent la vallée.
Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs et brigands qui ont usé de mensonge et de fourberies.
Vers le retour de l'année, jeune encore, où déjà le soleil plonge son front pâlissant dans l'urne pluvieuse [1]: quand le jour s'accroît des pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gelée imitent au matin la robe éclatante de la neige [2], le pâtre qui n'a plus de fourrages se lève et regarde autour de lui; mais voyant partout blanchir la plaine, il se bat les flancs, et troublé par son malheur, il rentre sous ses toits, court, s'écrie et se désespère.
Il sort enfin, et renaît à l'espérance lorsqu'il voit qu'un temps si court a changé l'aspect des champs: déjà la houlette en main, il chasse devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure.
C'est ainsi que le trouble du poëte passa de son front sur le mien, et que par un aussi prompt retour, j'eus le remède après le mal; car dès que nous fûmes devant les ruines du pont, le bon génie, me regardant de ce même coup d'oeil dont il m'avait ranimé au pied de la colline [3], ouvrit les bras; et, après avoir considéré ces masses de débris d'une vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein; ensuite, comme un sage qui agit et délibère à la fois, il marcha d'un pas mesuré, et me souleva sur la pointe d'un roc, cherchant de l'oeil un autre appui, et me disant:
—C'est là qu'il faut te prendre; mais vois d'abord s'il peut te soutenir.
Certes, ce n'étaient point ici des sentiers pour des malheureux vêtus de plomb, puisque l'ombre légère du poëte, et moi suspendu dans ses bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans ces décombres; et si ce côté ne m'eût offert des roches moins sourcilleuses, j'aurais succombé sans doute, et mon guide peut-être avec moi.
Mais comme de fossé en fossé un rempart s'élève et l'autre s'abaisse, les vallées maudites se penchent ainsi comme un vaste amphithéâtre et pèsent sur l'abîme creusé dans leur centre [4].
J'étendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui hérissent le sommet de la côte; et là, sans pouls et sans force, j'appuyai mon flanc hors d'haleine sur la pierre tranchante.
—Relève-toi, me cria le maître, et secoue ta mollesse; car ce n'est point sur la plume et sous les courtines que la gloire t'attend, la gloire, sillon de lumière que l'homme doit laisser après lui, s'il n'a point glissé dans la vie, comme la fumée dans l'air, ou l'écume sur l'onde. Viens désormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces mouvements généreux d'une âme qui ne se traîne point sous la grossière enveloppe des sens. Ne crois pas qu'il te suffise d'être échappé de ces gouffres; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles [5]; entends-moi donc, et que ton coeur se réveille à ma voix.
J'étais déjà debout, et, montrant à mon guide des forces que je n'avais point:
—Me voilà, lui dis-je; ne doutez plus de mon courage.
Et aussitôt je mis le pied dans les routes étroites de ces rochers, qui me parurent encore plus âpres et plus escarpées.
J'avançais toutefois, en parlant à voix haute, pour ne point trahir ma défaillance, et j'atteignis enfin le comble du pont qui embrasse la septième vallée.
Là, mon oreille fut frappée de je ne sais quelle voix confuse, semblable aux frémissements inarticulés de la rage.
Je m'arrêtai plus attentif; mais en vain je penchais ma tête, des yeux mortels ne pouvaient sonder ces profondes retraites de la nuit.
—Maître, dis-je aussitôt, descendons sur l'autre bord; car du haut de ces roches aiguës, j'écoute sans entendre, et je regarde sans rien distinguer.
—Descendons, me répondit le sage, il n'est point d'autre réponse à tes justes désirs.
Aussitôt nous descendîmes vers la base du pont; et je dus alors envisager de plus près le fond de l'obscure vallée: mais je la vis partout couverte de serpents qui fourmillaient dans son ample sein.
Leur multitude était de toute race et de toute forme; et ce n'est point sans frissonner que je me rappelle encore leur effroyable confusion.
Que l'Afrique ne vante plus ses familles d'aspics et de basilics, et les phalanges de couleuvres et de dragons qui peuplent ses déserts; car jamais les sables de la mer Rouge ou de la noire Ethiopie n'étalèrent dans leur triste fécondité des monstres de nature si cruelle et si diverse.
Sur cet horrible mélange de reptiles entrelacés, des ombres nues couraient épouvantées, sans trouver un seul abri dans les Enfers: elles couraient les bras raidis et tournés sur le dos, et leurs mains étaient entortillées de couleuvres qui se repliaient en ceinture autour leurs flancs.
Je regardais, et voilà qu'un serpent, lancé près des bords où nous étions, pique un coupable à la gorge; et, dans un clin d'oeil, le coupable enflammé se consume et tombe réduit en cendres; mais cette poussière en tombant se ramassait d'elle-même, et tout à coup, se dressant sous sa première forme, le réprouvé se montra debout. Ainsi la sage antiquité nous peint le phénix mourant et renaissant après cinq siècles; ne vivant, au lieu des fruits et de l'herbe des champs, que du suc de l'amomum et des pleurs de l'encens; expirant enfin sur un lit de myrrhe, de nard aromatique [6].
Cependant tel qu'un homme frappé d'un invisible mal, ou renversé par l'esprit immonde, tombe d'une chute inopinée, et se relève ensuite tout ébranlé de l'affreuse secousse; plein de trouble, il regarde autour de lui, et soupire en regardant: tel était le coupable devant nous. Ô sévère justice du ciel, quels coups échappent de tes mains!
Mon guide alors dit à ce malheureux:
—Quel fut ton nom et ta patrie?
—La Toscane, répondit-il, m'a vomi naguère dans cette gueule de l'abîme; je suis Vannifucci, le féroce; ma vie a été de la brute, non de l'homme, et Pistoie fut ma digne tanière [7].
—Maître, dis-je aussitôt, interrogez-le, avant qu'il s'échappe: qu'il dise pour quel crime il est tombé si avant, car je l'ai vu jadis homme de sang et de carnage [8].
Le réprouvé, qui l'entendit, ne se cacha point: ses yeux se levèrent sur moi, et son visage se couvrit d'une hideuse rougeur.
—Il m'est plus dur, s'écria-t-il, d'être surpris par toi dans la misère où je suis, que d'avoir perdu la clarté du jour: mais je ne puis nier ce que tu vois. Apprends donc que je suis descendu si bas pour avoir dérobé les vases de l'autel, et rejeté le crime sur une tête innocente [9]. De peur cependant que tu n'ailles te réjouir un jour du souvenir de mes maux, entends ce que ma bouche t'annonce. Voilà que Pistoie se délivre des Noirs, et que Florence adopte un autre peuple et d'autres moeurs: des vallons de Magra s'élève une vapeur de guerre; la tempête s'avance; on combat aux champs de Pizène; l'orage tombe sur la tête des Blancs; et je te prédis tout pour te percer le coeur [10].
[1] L'année commence véritablement au solstice d'hiver, quand le soleil quitte le tropique du capricorne pour remonter vers nos climats, ce qui arrive au 22 décembre. Ici, le poëte, en disant que le soleil entre dans l'urne, c'est-à-dire dans le verseau, désigne la fin de janvier, temps où l'année est bien jeune encore.
[2] Les voiles transparents de la gelée sont ici opposés à la robe éclatante de la neige, que Dante appelle soeur de la gelée.
[3] Comme on a vu dans le premier chant.
[4] Chaque vallée étant un cercle enfermé entre deux remparts de rochers empilés par gros quartiers les uns sur les autres; le rempart qui formait l'enceinte extérieure était plus vaste et plus élevé que celui qui formait l'enceinte intérieure; et celui-ci à son tour surpassait en hauteur et en circuit le rempart qui suivait, comme on voit dans des cercles concentriques. Les ponts qui coupaient les vallées étaient des arcades nues et sans chaussée, de sorte qu'il fallait sans cesse monter et descendre sur l'extrados des ponts; et cette route festonnée devait être bien pénible. La peinture qu'en fait Dante est d'une grande beauté.
[5] Il fait allusion ici à la colline du purgatoire.
[6] Cette comparaison du phénix est ingénieuse, et celle qui la suit est terrible; par l'une, le poëte rend ses idées plus sensibles; par l'autre, il ajoute à leur effet. Dante emploie souvent l'artifice des doubles comparaisons avec la même intelligence. Il désigne dans la dernière ceux qui tombent du haut mal et qu'on appelait autrefois despossédés.
On ne peut que regretter ici l'ultime fascie, très-belle expression si elle était appliquée à l'homme, et ridicule en parlant d'un oiseau. Quoi qu'il en soit, les jeunes poëtes, pour qui cet ouvrage doit être une mine d'expressions et d'images, pourront, d'après l'ultime fascie, appeler le dernier drap mortuaireles derniers langes de l'homme.
[7] Ce Vannifucci, ou Jean Fucci, était un bâtard de la famille de Lazarri, de Pistoie, homme d'un caractère violent. Il vola les vases et les ornements d'une église et fut cause que plusieurs innocents furent pendus.
[8] Il aurait donc dû être puni avec les violents. (Voyezchant XII.)
[9] Ici, les serpents et les reptiles monstrueux vont servir au supplice des voleurs qui ont usé de fourberie. Chez les Romains, tout crime commis par dol et subreption s'appelaitstellionat, du nom d'un petit lézard extrêmement fin. Ce crime est encore chez nous celui des fausses hypothèques, etc.
[10] Dante se fait prédire ici la ruine desBlancset son propre exil. Le marquis Malespine, de la vallée de Magra, conduisait la petite armée desNoirset mit en déroute celle desBlancs, près de la plaine du Pizenum.
Suite de la dernière vallée, où sont punis les concussionnaires.
À ces mots, le sacrilége tourna contre le Ciel ses poings fermés, et, les déployant avec furie [1], s'écria:
—Prends, ô Dieu! c'est toi que je brave.
Mais soudain une couleuvre (et leur race depuis ne m'est plus odieuse) lui serra la gorge de noeuds redoublés, comme pour dire:Tu ne parleras plus. Ensuite une autre, s'attachant à ses bras, se raidissait tellement sur sa poitrine, qu'il ne pouvait branler la tête. Ah! Pistoie, Pistoie, que ne t'embrases-tu de tes propres mains, puisqu'il ne peut sortir de toi qu'une race funeste au monde! Je n'ai point vu dans tous les cercles de l'Enfer un esprit si révolté contre Dieu, pas même celui qui tomba des murailles de Thèbes [2]; et je l'ai vu s'enfuir, ayant ainsi perdu la parole.
Après lui vint un Centaure furibond qui courait en criant:
—Où est-il, où est-il, le féroce?
Et je crus voir depuis son immense croupe jusqu'à sa face humaine, plus de couleuvres que n'en pourraient nourrir les marécages de Toscane. Droit sur son dos, paraissait un dragon flamboyant aux ailes déployées, couvrant de feu tout ce qu'il rencontrait.
—Voilà Cacus, dit mon guide, lui qui remplit de tant de meurtres et de sang les roches du mont Aventin. Il ne tient pas la même route que ses frères [3], pour avoir détourné le grand troupeau d'Hercule: mais par ce vol il termina ses crimes et sa vie, rendant le dernier soupir aux premiers coups de l'immortelle massue.
Mon guide parlant ainsi, le Centaure passait outre; et trois esprits, qui s'avançaient vers nous, auraient sans doute échappé à notre vue si l'un d'eux n'eût crié:
—Qui êtes-vous?
Ce qui rompit notre entretien, et fit tomber nos regards sur eux.
Je les considérais sans les reconnaître, lorsqu'il arriva que l'un dit à l'autre:
—Où sera donc resté Cianfa [4]?
Et soudain je portai mon doigt sur ma bouche, comme pour demander au sage un moment de silence.
Maintenant, lecteur, je permets que ta foi se refuse à ce que je vais dire, puisque le témoignage de mes yeux n'a pu me le persuader encore.
Les trois ombres étaient toujours devant moi, lorsqu'un serpent qui rampait sur six pieds s'élance vers l'un des coupables, et s'attache tout entier à lui.
D'un triple effort, il lui serre en avant les bras, les flancs et les genoux; lui ramène en arrière sa queue autour des reins, et, le pressant ici face à face, lui creuse d'une seule morsure et l'une et l'autre joue.
Le lierre chevelu se lie moins étroitement à l'arbre que l'affreux reptile à cet infortuné; ils se fondent ensemble comme la cire amollie, et mêlent si bien leurs couleurs qu'on ne distingue déjà plus l'un de l'autre: c'est ainsi qu'à l'aspect des flammes, le papier se colore d'une sombre rougeur, où le blanc et le noir se confondent.
Les deux ombres, qui les contemplaient ainsi, s'écrièrent avec effroi:
—Angel, comme tu changes! Voilà que tu n'es plus ni homme ni serpent [5].
Et déjà les deux têtes n'en formaient qu'une, où dans un seul visage paraissait le confus mélange de deux figures: les bras, la poitrine et les jambes se perdirent dans un assemblage que l'oeil n'a jamais vu: plus de traits primitifs: être simple et double à la fois, le fantôme pervers marchait et s'éloignait de nous à pas lents.
Cependant, comme on voit sous l'ardente canicule le lézard désertant ses buissons, fuir en éclair à travers les sentiers; tel parut, s'échappant vers les deux autres coupables, un reptile enflammé, noir et luisant comme l'ébène.
Il frappa l'un d'eux au nombril, premier passage des aliments dans nous, et tomba vers ses pieds étendu.
L'homme frappé le vit, et ne cria point; mais, immobile et debout, il bâillait comme aux approches du sommeil ou d'une brûlante fièvre: il bâillait, et regardait le reptile, qui le regardait lui-même: tous deux se contemplaient: la bouche de l'un et la blessure de l'autre fumaient comme deux soupiraux, et les deux fumées s'élevaient ensemble.
Qu'ici, témoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus et de Nasidius [6]; qu'Ovide ne parle plus de Cadmus et d'Aréthuse; car, s'il changea l'un en dragon et l'autre en fontaine, jamais il n'opposa deux natures de front, les forçant d'échanger entre elles leur matière et leur forme. Mais le serpent et l'homme firent cet horrible accord.
Je vis la croupe de l'un se fendre et se diviser, et les jambes de l'autre s'unir sans intervalle; ici la peau s'étendre et s'amollir, et là se durcir en écailles. Ensuite les bras du coupable décroissant à ses côtés, le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et les deux autres réunis plus bas lui donnèrent le sexe que perdait l'ombre malheureuse.
Sous la fumée qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient diversement; et l'un quittait enfin les cheveux dont l'autre ombrageait sa tête, l'homme tomba sur son ventre, et le serpent se dressa sur ses pieds.
Alors, et sans détourner leurs affreux regards, l'un se montra sous une face et des traits moins informes; et l'autre, pareil au limaçon qui replie ses yeux, n'offrait déjà plus qu'une tête effilée, où disparaissaient tour à tour le nez, la bouche et les oreilles.
Mais la fumée s'évanouit; et soudain le nouveau reptile dardant une langue acérée, fuit en sifflant dans la nuit profonde.
L'homme nouveau l'insulte en crachant après lui; et se tournant ensuite vers l'autre compagnon:
—Je veux, lui dit-il, que Bose rampe dans la vallée aussi longtemps que moi [7].
Ainsi j'ai vu le septième habitacle se former et se transformer; et si mes tableaux sont horribles, ils ont du moins la nouveauté [8].
Enfin, quoique mes yeux et mon âme confuse se perdissent dans ces horreurs, toutefois encore je remarquai Puccio Sciancato [9], le seul des trois esprits qui n'eût pas subi d'épreuve: l'autre était, ô Gaville! celui dont le sang t'a coûté tant de larmes [10].
[1] Le texte dit qu'il fit la figue au ciel.
[2] C'est Capanée qu'on a vu au quatorzième chant.
[3] Cacus aurait dû être puni, avec les autres centaures, dans le fleuve de sang (Voyezle chant XII). Il s'occupe ici à poursuivre Vannifucci.
[4] Ce Cianfa Donati était parent de Dante par les femmes. Il vient de disparaître aux yeux des compagnons de ses supplices, pour avoir subi quelque métamorphose pareille à celle qu'on va voir.
[5] Je crois que c'est Cianfa lui-même, changé en serpent, qui vient de s'attacher à cet Angel, qui était de la famille Brunelleschi. Ces deux Florentins s'étaient unis pour piller la république: ils s'unissent ici pour leur mutuel supplice: idée ingénieuse, dont la terrible exécution fournit une note critique. C'est que les comparaisons étant toujours un objet secondaire dans une description, il faut bien prendre garde aux couleurs qu'on y emploie: elles contrarient l'ordonnance générale, si elles ne se fondent pas bien dans la teinte dominante; car il est vrai, en poésie comme en peinture, que les reflets de lumière doivent tenir de la couleur des corps dont ils partent, et qu'il se fait par là dans un tableau un échange harmonieux des jours et des ombres. Ainsi l'épithète decheveluque Dante donne au lierre, reflète un jour effrayant sur le reptile auquel cet arbuste est comparé: par ce mot seul, le serpent se trouve hérissé de poils. Le poëte n'a pas toujours ce grand goût, il faut l'avouer.
[6] Sabellius et Nasidius, deux soldats de l'armée de Caton, furent piqués par des serpents en traversant les sables d'Afrique. Voyez l'affreux tableau de leur mort dans Lucain. Il faut observer que, dans la métamorphose de l'homme et du serpent, la fumée qu'ils exhalent tous deux va de l'un à l'autre, comme pour établir l'échange des deux substances, et qu'ils se contemplent attentivement comme pour prendre modèle de leur nouvelle forme l'un sur l'autre pendant l'action du venin.
[7] Bose, Florentin, de la famille des Donati, qui vient d'être changé en serpent, tandis que le serpent est devenu homme.
[8] Voilà en effet des tableaux où Dante se montre bien dans cette magnifique horreur sur laquelle Tasse s'est tant récrié. Hardiesse de style, fierté de dessin, âpreté d'expression, tout s'y trouve; les trois vers qui terminent la tirade font frémir d'admiration, car ce n'est plus de l'italien,non mortale sonans; c'est lemens divinior; c'est l'Enfer dans toute sa majesté:
Cosi vid'io la settima zavorra Mutar e trasmutare; e qui mi scusi La novità, se fior la lingua abborra.
On croit d'abord que l'imagination du poëte, lassée des supplices de Vannifucci et d'Angel, va se reposer; quand tout à coup elle se relève et s'engage dans la double métamorphose du serpent en homme et de l'homme en serpent, sans reprendre haleine, sans user même d'une simple transition. Aussi paraît-il bientôt que Dante a eu le sentiment de sa force par le défi qu'il adresse à Lucain et à Ovide: et non-seulement il est vrai qu'il les a vaincus tous deux dans cette dernière tirade, mais il me semble qu'il s'est fort rapproché du Laocoon dans le supplice d'Angel.
C'est des trois derniers vers qu'on vient de citer qu'est tirée l'épigraphe de l'ouvrage. Elle présente plus d'un sens:Qu'ici la nouveauté m'excuse si mon langage est barbare; ou bien,si mon langage repousse la parure; ou enfin,si mes tableaux ne respirent qu'horreur: on a suivi cette dernière intention. Il est inutile de faire observer combien Dante s'est élevé dans ces XXIVe et XXVe chants.
[9] Puccio Sciancato, autre Florentin.
[10] Il se nommait Guercio Cavalcante et fut tué par les habitants de Gaville, terre située sur les bords de l'Arno. Les amis de Cavalcante vengèrent sa mort en massacrant les habitants de Gaville. On voit que c'est lui qui vient de passer de l'état de serpent à celui d'homme; aussi fait-il deux actes d'homme en crachant et en parlant, aussitôt après sa métamorphose.
Il y a des esprits chagrins et dénués d'imagination,censeurs de tout, exempts de rien produire, qui sont fâchés qu'on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot à mot dans cette traduction; ils se plaignent qu'on ait toujours cherché à réunir la précision et l'harmonie, et que donnant sans cesse à Dante on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus auDiscours préliminaire, que si le poëte fournit les dessins, il faut aussi lui fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au texte? et, s'ils ne l'entendent pas, que leur importe? Je leur demande si on eut beaucoup fait pour la gloire de Dante et le plaisir des lecteurs en traduisant à la lettre ce passage du XVIIIe chant:Ah! comme ces démons leur faisaient lever les jambes à coups de fouet! aucun de ces malheureux n'attendait le second coup, encore moins le troisième; et une foule d'autres passages aussi heureux?
Croira-t-on, par exemple, qu'il s'est trouvé des gens qui n'ont pu passer trois rimes féminines de suite aux trois premiers vers de l'inscription de l'Enfer? Comme s'ils ne sentaient pas ce que produit cette heureuse monotonie! comme si Racine n'avait pas employé le même artifice dans le monologue du grand-prêtre Joad!
Aux accents de ma voix, Terre, prête l'oreille,Ne dis plus, ô Jacob? que ton Seigneur sommeille:Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.
Comme si enfin, dans quelques circonstances, l'art ne brisait pas lui-même sa règle pour produire un plus grand effet! On affecte encore d'être surpris que le septième vers de l'inscription italienne,avant moi il n'y eut de choses créées que des choses éternelles, soit rendu par celui-ci:J'ai de l'homme et du jour précédé la naissance. C'est pourtant la même pensée retournée, et c'était l'unique manière de la rendre, si on veut y réfléchir. Il n'y avait que l'ange, le chaos et l'éternité quand l'Enfer fut construit; donc il le fut avant le jour, avant l'homme et avant le temps.
Huitième vallée où sont punis les capitaines qui ont usé de la fourbeplus encore que du courage.—Mauvais conseillers.
Réjouis-toi, Florence, puisque ta renommée, franchissant les mers et les empires, a retenti jusque dans les Enfers.
J'ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands [1]; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire: mais si parfois la vérité se mêle aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gré de tes voisins jaloux.
Et, que ton sort n'est-il déjà rempli! je n'aurais pas à porter dans mon coeur cette cruelle attente.
Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpées d'où nous étions d'abord descendus; je le suivais dans une route solitaire, tour à tour porté sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu des roches et des débris.
Le trouble où me jeta, où me rejette encore le spectacle que je vis alors sera toujours présent à ma mémoire; toujours cet effroi salutaire veillera sur mon coeur: je n'irai pas m'envier à moi-même le fruit de tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct m'appellent à la vertu [3].
Comme dans la saison où le flambeau du monde fatigue de sa présence nos climats brûlés; vers l'heure où la mouche légère fait place aux insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers luisants semés comme des étincelles dans la plaine [4]: ainsi je vis du sommet de ces rocs la huitième vallée toute resplendissante: mais ces clartés recelaient des âmes criminelles, et me semblaient se mouvoir dans la profonde enceinte, pareille à cette nue embrasée où disparut Élie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel, l'emportèrent loin d'Élisée, qui le suivait à peine de ses yeux éblouis.
Tout entier à ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la vallée, et j'y serais tombé sans l'appui des rochers où mes mains s'attachèrent.
Alors mon guide rompit le silence.
—Les feux mouvants que tu regardes nous dérobent autant de coupables; chacun d'eux marche enveloppé du feu qui le consume.
—Maître, répondis-je, telle était ma pensée; mais ne pourrais-je savoir quelle est cette flamme qui s'élève et se partage, comme jadis au bûcher d'Étéocle et de son frère [5]?
—C'est, reprit-il, pour Ulysse et Diomède qu'elle fut allumée; c'est là qu'ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise de Troie, l'enlèvement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre Déidamie [6].
—Ah! si leur voix, m'écriai-je, pouvait percer le vêtement de feu qui les entoure, j'oserais les interroger. Mais, ô sage poëte! c'est à vous qu'il appartient de sonder et de remplir les désirs de mon coeur.
—Je me rends, dit le sage, à ta prière; mais garde-toi de les interroger toi-même: ces héros de la Grèce mépriseraient ton langage [7].
Cependant la flamme s'avançait, et quand elle passa devant nous, mon guide prit ainsi la parole:
—Ô vous qu'une même flamme unit et divise, si j'ai pu vous plaire en consacrant vos noms dans mes vers, daignez m'apprendre comment et dans quelle plage lointaine l'un de vous a terminé sa course [8]?
L'antique flamme balança son plus haut sommet, et, s'excitant comme au souffle de l'air, elle sut imiter le rapide jeu d'une langue qui parle, et former ainsi sa réponse:
—Après m'être échappé des fers de Circé, qui m'avait retenu plus d'un an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague instinct qui me poussait à errer dans le monde, pour m'instruire des vices et des vertus des hommes. J'oubliai les charmes et l'enfance de Télémaque, et la vieillesse de mon père, et l'amour de Pénélope, qui dut faire son bonheur et le mien: je m'engageai dans la haute et pleine mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours fidèles. Nous vîmes le double rivage de l'Ibère et du Maure, parcourant et visitant les îles dont ces mers sont peuplées, et nous étions déjà consumés de travaux et d'années quand nous parvînmes au détroit où le grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. «Ô mes amis! m'écriai-je, qui par tant de périls êtes parvenus enfin à ce dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crépuscule d'une vie qui vous échappe la gloire de le suivre encore vers des mondes inhabités. Vous n'êtes pas nés pour ramper sur la terre, mais pour vous élever aux grandes découvertes par les sentiers de la vertu.» Ces courtes paroles remplirent mes compagnons d'une telle ardeur, que, laissant à jamais les contrées du matin, ils inclinèrent le gouvernail au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Déjà l'étoile du nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pôle et d'autres cieux; déjà la lune avait cinq fois rallumé ses clartés, depuis que l'Océan nous reçut dans son sein, lorsqu'une montagne obscure et perdue dans l'éloignement nous apparut: elle me semblait si haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous réjouissions à sa vue mais, hélas! notre joie fut courte. Un tourbillon, sorti de ces terres inconnues, frappa les côtés du navire, et le secouant trois fois de la poupe à la proue, trois fois le fit tourner sur lui-même, et rouler dans les abîmes. Ainsi nous disparûmes, comme il plut au destin, et l'Océan se ferma sur nos têtes.
[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant précédent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.
[2] On a cru longtemps que les rêves du matin étaient les avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poëte emploie cette tournure pour annoncer à Florence les maux dont elle fut affligée en ce temps-là, outre les calamités des guerres civiles. J'ai lu dans les histoires du temps qu'on représenta à Florence une pièce intitulée l'Enfer, où on jouait les damnés et les diables; pièce dans le genre desMystèresqui se jouèrent depuis en France; car en tout nous avons toujours été moins avancés que l'Italie. Le grand concours de peuple que ce spectacle avait attiré sur un des ponts le fit écrouler, et il se noya une infinité de personnes. Il y eut aussi dans ce même temps un incendie qui consuma près de quinze cents maisons à Florence, etc.
[3] Dante emploie, sous différentes formes, le supplice du feu, et par les petits exordes qui précèdent ses descriptions, on voit qu'il était plus frappé de ce tourment que des autres; tandis qu'au gré de certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles.
[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, où on voit souvent la campagne tout enflammée de vers luisants.
[5] Ceci est tiré de laThébaïde: les deux frères ennemis, s'étant tués l'un l'autre, furent mis sur le même bûcher; mais la flamme en s'élevant se partagea, comme si elle eût été l'organe de la haine que s'étaient vouée les deux princes.
[6] Il faut bien que Dante partage la prédilection de Virgile pour les Troyens, puisqu'il damne Ulysse et Diomède pour de tels motifs.
[7] Dans quelle langue Dante eût-il interrogé ces princes? Virgile va-t-il leur parler grec? Ceci est difficile à expliquer, à moins que Virgile n'ait voulu faire entendre que Dante était un mauvais orateur, ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire à des Grecs. Il est certain que le latin avait jadis la prééminence dans l'Europe, et qu'encore aujourd'hui les Italiens traitent leur langue delingua volgare. Chez eux, comme chez nous, l'histoire, la poésie et tout ce qu'il y a d'important, s'écrivaient en latin. Ce préjugé a tenu nos langues modernes dans une longue enfance.
[8] Il veut forcer Ulysse à parler, et ce héros prend en effet la parole pour raconter l'histoire de ses voyages et de sa mort, si différente de ce qu'on lit dans l'Odyssée. On voit ici qu'il s'égare longtemps dans la Méditerranée, en visitant toutes ces îles, dont le voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive déjà vieux à Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours à l'occident, comme s'il allait découvrir l'Amérique. Mais quoique, dès le temps de Dante, il courût déjà quelques bruits qu'il existait un autre monde au delà des mers, ce poëte, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait rencontrer à Ulysse qu'une haute montagne qui s'élève du milieu de la mer Atlantique, et se perd dans le ciel; c'est le Purgatoire. Comme il n'est pas donné à l'homme d'y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons sont submergés à sa vue.
Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d'Ulysse vers Gibraltar soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce prince ne revit jamais Ithaque et Pénélope. Pline prétend que Lisbonne ou Ulisbonne a reçu son nom d'Ulysse. Au reste, si ce héros eût continué son voyage au delà de Gibraltar, il aurait rencontré les Canaries, ou îles Fortunées, comme tant d'autres navigateurs de l'antiquité. (VoyezPlutarque dans laVie de Sertorius.)
Suite de la huitième vallée.—Aventure du comte Guidon, guerrier sans foi et conseiller sinistre.
Cette flamme avait reçu les dernières paroles de mon guide et fendait l'épaisse nuit, en s'éloignant de nous: mais une autre s'avançait auprès d'elle, dont j'admirais les mouvements et le confus murmure: elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en mugissements les cris des victimes renfermées dans son sein; et par ce cruel artifice, que son auteur éprouva le premier, on vit l'airain animé par la douleur.
C'est ainsi que les plaintes du coupable, égarées dans les replis ondoyants de la flamme, s'échappaient en sons inarticulés; mais enfin, elles s'ouvrirent un passage vers la cime étincelante, qui, pour les exprimer, se mouvait en langue de feu; et j'entendis une voix humaine [2]:
—Ô toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j'ai reconnu le langage; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t'arrêter un moment; tu vois que je m'arrête, moi qui brûle, et, s'il est vrai que tu sois tombé naguère des douces contrées de l'Italie, où j'ai mérité mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix; car c'est elle qui m'a vu naître, près des sources du Tibre.
J'avais encore la tête penchée vers le fond de la vallée quand mon guide étendit sa main pour me désigner l'ombre qui parlait, et me dit:
—C'est à toi de répondre; elle est de ta patrie [3].
Aussitôt prenant la parole:
—Âme infortunée que ces feux me dérobent, apprenez, lui dis-je, que votre Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre, dans le coeur de ses tyrans; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L'aigle de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les Français trempèrent de leur sang suit aujourd'hui la fortune du lion vert [5]; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et de son louveteau; et ce sont eux qui ont dévoré le malheureux Montagne [6]. Le lionceau du champ d'argent fait trembler Faenza et Imola, et change de parti comme de saison [7]. Enfin la cité qu'arrose le Savio, se partageant entre le mont et la plaine, respire et gémit à la fois sous la tyrannie et la liberté [8]. Maintenant daignez, à l'exemple des autres, m'apprendre votre nom, et me dire si le monde a gardé quelque bruit de vous et de vos oeuvres.
La flamme, s'inclinant et se dressant tour à tour, gémit et me répond:
—Tu partirais sans entendre ma voix si mes paroles devaient être reportées dans le monde: mais s'il est vrai que jamais créature n'ait remonté de ces bords au séjour des vivants, je parlerai sans crainte d'infamie. J'ai d'abord fait la guerre, et depuis j'ai porté le froc, espérant qu'un coeur ceint du sacré cordon obtiendrait l'oubli de ses erreurs passées; et je l'eusse obtenu sans le prêtre maudit qui me rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l'entendre [9]. Aux belles années de ma vie, et tant qu'il m'est resté quelque chaleur dans les veines, j'ai combattu, je l'avoue, moins en lion qu'en renard; m'enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse renommée avec tant d'artifice, que la terre ne parlait plus que de ma gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arrivé à cette froide saison où l'homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je me retirai du labyrinthe où je m'étais plu d'égarer ma jeunesse, et dans l'amertume de mon coeur je versai les larmes salutaires du repentir. Mais, ô disgrâce! le prince des nouveaux Pharisiens avait alors la guerre, non avec le Juif et l'Arabe, mais aux portes de l'Église, avec des vrais Chrétiens; et pourtant aucun d'eux n'avait commercé en pays infidèle, ou prêté son bras aux ennemis de la foi [10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait sa lèpre au solitaire Sylvestre, et demandait guérison [11]; ainsi Boniface descendit dans mon cloître, et là, sans pudeur pour son habit pontifical et pour ma robe grise, signe de pénitence, il me montra son coeur gangrené d'ambition, sollicitant ma politique de lui donner conseil, et de guérir sa fièvre. Mais je restai muet, tant j'eus pitié de son ivresse! Alors il insista, et me dit: «Ne crains rien; apprends-moi seulement l'art d'emporter Préneste, et je t'absous d'avance: je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer à mon choix; c'est pourquoi j'ai les deux clefs dont sut mal se servir mon devancier [12].» Le poids de sa raison entraîna la mienne, et je ne vis plus de danger que dans le silence. «Dès que vous me lavez, lui dis-je, du mal que je suis prêt à faire,promettre et ne pas tenirvous fera triompher de tous vos ennemis.» Or, quand j'eus rendu l'âme, saint François descendit pour m'enlever; mais l'ange noir accourut et lui dit: «Arrêtez; c'est à moi qu'il est dû: il me fut dévolu pour le conseil frauduleux qu'il donna, et dès lors je n'ai plus lâché prise; car il n'est pas d'absolution sans pénitence, et le coeur ne saurait se repentir et pécher à la fois: il faut ici quelque distinction.» Ah! malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit: «Tu ne t'attendais pas à ma théologie!» Aussitôt il m'emporte, et me jette aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s'écria: «Qu'il tombe au feu de félonie.» Et me voilà depuis gémissant, et perdu dans les feux dont je marche environné [13].
Ainsi parlait cette ombre d'une voix lamentable; et cependant elle glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions au-dessus des profondeurs où sont rangés de nouveaux coupables.
[1] On sait que Phalaris, tyran de Sicile, demanda à Pérille, artiste Athénien, quelque nouvelle invention, quelque moyen inconnu de tourmenter ses sujets. L'artiste imagina un taureau d'airain dans lequel on enfermerait un homme, et qu'ensuite on échaufferait par de grands feux; les cris de ces malheureux devaient, en sortant de la bouche du taureau, en imiter les mugissements. Le tyran, frappé de l'ingénieuse cruauté de Pérille, voulut qu'il essayât lui-même la machine, et, ce qui n'est pas moins satisfaisant dans l'histoire, c'est qu'on trouve que Phalaris y fut brûlé à son tour.
[2] C'est le comte Gui ou Guidon de Montefeltro qui parle et qui va raconter sa vie. C'est de lui qu'on a déjà fait mention en plusieurs notes.
[3] Les deux poëtes semblent s'être partagé les personnages qu'ils rencontrent aux Enfers; ceux de l'antiquité sont pour Virgile, et Dante est chargé des modernes.
[4] Le prince de Polente, chez qui Dante se réfugia et mourut, s'était rendu maître de Ravenne et de Cervia. Il avait pour armes une aigle mi-partie.
[5] C'est la ville de Forli, où Jean de Pas, à la tête d'une armée de Français, fut taillé en pièces par le comte Guidon. Un petit tyran, nommé Ordelaffi, qui portait pour armes un lion vert, gouvernait Forli au moment où parle Dante.
[6] Par le vieux loup et son louveteau, le poëte désigne Malatesta et Malatestino, père et fils tyrans d'Arimino, ou de Rimini. C'est Malatestino qui fut l'époux, et le bourreau de Françoise de Polente, dont on a vu l'aventure au chant V. Ces deux princes avaient assassiné Montagne, chef du parti Gibelin. On voit par tout ceci qu'outre les villes occupées par les papes et les empereurs, et celles qui s'étaient formées en républiques, il y en avait beaucoup d'usurpées par des tyrans particuliers.
[7] C'étaient les armes de Pagan, maître de Faenza et d'Imola. Il passait du parti Gibelin au parti Guelfe, selon ses intérêts.
[8] La ville de Césenne étant située entre le mont et la plaine, on sent bien que ce ne sont pas ceux de la montagne qui étaient les esclaves.
[9] C'est Boniface VIII que le comte Guidon apostrophe ici, et qu'il appelle plus bas,prince des nouveaux Pharisiens. On connaît les longs démêlés de ce pape avec les princes Colonna: on sait avec quelle fureur il les persécuta, faisant raser leur palais, qui était près de Saint-Jean-de-Latran, publiant une croisade contre eux, et les poursuivant à main armée dans toutes les villes de leur domaine. Cette famille infortunée, à qui il ne restait plus que la ville de Préneste, aujourd'hui Palestrine, vint se jeter aux pieds de l'altier pontife, qui voulut bien leur pardonner, moyennant qu'on lui livrât Préneste pour garantie de leur soumission: à peine l'eut-il en sa puissance, qu'il la fit raser. Les Colonna, au désespoir, reprirent les armes, secondés par les Gibelins: mais ils furent malheureux; et, dans la crainte de perdre la liberté, ils se retirèrent en France, chargés d'excommunications. Philippe le Bel, ennemi de Boniface, leur donna des secours. Tout le monde sait que Sciarra Colonna revint avec Nogaret souffleter le pontife, et le faire prisonnier dans Agnanie, ou Alagnie.
[10] Il fait allusion à ces Chrétiens qui ne profitèrent de la folie des croisades que pour faire un bon commerce avec les Turcs, et encore plus à ceux qui leur aidèrent à prendre Saint-Jean-d'Acre sur les Chrétiens mêmes.
[11] Dans le temps où on défigurait l'histoire pour soutenir les prétentions de l'Église, quelques moines écrivirent que Constantin, ayant la lèpre, alla trouver l'évêque des Chrétiens, qui était caché dans une caverne du mont Soracte (aujourd'hui Saint-Sylvestre), à Rome, et l'intercéda pour en obtenir sa guérison. L'évêque profita de l'occasion, et conclut un marché fort avantageux avec l'empereur: il lui rendit la santé, et le prince lui donna la ville de Rome et son territoire.
[12] Boniface se moque ici du pauvre saint Célestin, à qui il avait extorqué la tiare à force de subtilités. Il en a été parlé au chant III. Dante prend tous les styles pour vexer ce pontife, qui lui avait fait tant de mal, en introduisant Charles de Valois et la faction noire à Florence.
[13] Voltaire s'est égayé à traduire cet épisode dans le style de saPucelle. Il n'y a guère que ce morceau et celui des diables qui puissent supporter ce style, si on veut du moins entrer dans la véritable intention de Dante. Il n'a point prétendu faire un Enfer burlesque; et bien qu'on eut pu réussir à lui donner cette tournure, trois réflexions en auraient empêché. La première, c'est que la plupart des imaginations de ce poëte, qui n'ont plus aujourd'hui que le côté plaisant, n'en laissaient pas même le soupçon pour des esprits religieux, pénétrés d'avance de toute la terreur que Dante voulait leur inspirer. La seconde, c'est qu'au treizième siècle la langue toscane était républicaine, et chaque mot y participait de la souveraineté; mais quatre ou cinq cents ans d'intervalle, la familiarité que le temps nous fait contracter avec certaines expressions, et surtout le changement du gouvernement ont fait d'une langue républicaine un langage de populace. Enfin la langue française elle-même gagne plus aux traductions en style soutenu qu'en style mêlé; il fallait que Dante, pour produire tout son effet, se présentât dans notre langue tel qu'il s'offrit autrefois dans la sienne. Quelques personnes demanderont peut-être pourquoi l'Enfern'a pas été traduit en vers. C'est qu'un poëme national, hérissé de notes et tout en dialogues, n'aurait pu se faire lire en vers d'un bout à l'autre, soit qu'on gardât lesdit-ilet lesrépondit-il, soit qu'on les supprimât; d'ailleurs, il fallait que la traduction servit sans cesse de commentaire au texte; ce qu'on ne peut attendre que de la prose. L'Enferpouvait être traduit en vers par fragments; mais il s'agissait ici de le faire connaître tout entier.
Neuvième vallée, où sont punis les sectaires et tous ceux dontl'opinion ou les mauvais conseils ont divisé les hommes.
Qui pourrait jamais raconter d'une voix assurée les spectacles de sang et de blessures qui s'étalèrent devant moi?
Toute langue se refuserait sans doute, et la parole et la pensée seraient également sans force et sans vertu.
En vain on assemblerait les générations qui dorment dans les champs de la Pouille, théâtre de tant de guerres; et les peuples tombés sous le fer de Turnus et d'Annibal, et ceux dont les ossements attestent encore les victoires de Guiscard, les malheurs de Mainfroi et la prudence du vieil Alard [1]; toute cette multitude de cadavres sanglants et mutilés n'égalerait pas les horreurs que m'offrit la neuvième vallée.
Un homme se présenta d'abord, ouvert de la gorge à la ceinture: ses intestins fumants pendaient sur ses genoux; et son coeur palpitait à découvert.
Je m'arrêtai, en le voyant ainsi massacré, et je le considérai; mais à son tour il jeta les yeux sur moi, et prenant à deux mains les deux côtés de sa poitrine, il me cria:
—Vois toutes mes entrailles; vois donc comme est traité Mahomet. Ali pleure et marche devant moi, la tête fendue jusqu'au menton: avec nous marchent et pleurent les sectaires et séminateurs de scandale; comme ils ont divisé le monde, ils vont ainsi tronqués et misérablement découpés: car un Ange est là-bas qui nous attend, et nous passe tour à tour au tranchant de son glaive; et quand nous avons parcouru le cercle de douleur, il rouvre encore nos blessures qui se referment sans cesse [2]. Maintenant, dis-nous qui tu es, toi qui t'arrêtes là-haut, pour temporiser sans doute avec ta dure destinée.
—Celui-ci, répliqua mon guide, ne connaît encore ni trépas ni damnation; et moi qui les connais, je viens le conduire de cercle en cercle à travers l'abîme: tu peux croire à la vérité de mes paroles.
Les morts qui l'entendirent au fond de la vallée suspendirent leur marche, et me contemplèrent, dans leur surprise oubliant leurs tourments.
—Va donc, toi qui verras dans peu le soleil; et dis à ton frère Dolcin [3] qu'il s'arme et s'approvisionne, s'il ne veut bientôt me suivre ici-bas; car les Novarois le forceraient au milieu des neiges, malgré sa retraite escarpée.
Ainsi parla Mahomet; et portant vers la terre son pied déjà suspendu, il poursuivit sa marche douloureuse [4].
Mais un autre, au milieu de cette foule, s'était aussi arrêté de surprise, avec une oreille arrachée, les lèvres et le nez coupés; et tournant vers moi son visage ainsi déshonoré, il me dit:
—Ô toi qui n'es pas descendu pour souffrir, et que j'ai vu jadis en Italie, si trop de ressemblance ne m'abuse, ressouviens-toi de Pierre de Médicina [5]; et quand tu fouleras la douce plaine qui tombe de Verceil à Mercabo, tu pourras dire aux deux premiers citoyens de Fano, à Guido et Anjolello [6], que si la prévision des morts n'est pas un vain songe, ils seront jetés tous deux hors d'une barque, et noyés près de Cattolica, par l'ordre d'un tyran barbare. Du levant au couchant, et dans toute son étendue, la Méditerranée ne fut jamais souillée d'un tel acte de perfidie; non pas même par les pirates, ou la race d'Argos; car le traître [7], qui ne voit que d'un oeil (et sous qui tremblent les terres que voudrait n'avoir pas vues telle ombre [8] qui est à mes côtés), les attirera l'un et l'autre, et les traitera de sorte que, pour conjurer la tempête, ils n'auront plus besoin de voeux ni de prières.
—Si tu veux, lui répondis-je, qu'un jour ma voix te rappelle au souvenir des tiens, fais donc que je sache à qui il en a tant coûté d'avoir vu les terres de Rimini?
Le spectre alors porta sa main sur le menton d'une ombre qui s'était approchée, et lui tenant la bouche ouverte:
—Le voilà, me dit-il, mais il ne parle plus. Cet ennemi du Sénat vint trouver César qui chancelait du Rubicon, et le poussant au delà lui dit cette parole:Quand tout est prêt, tout retard est funeste.
Oh! qu'il me parut consterné, avec sa langue tranchée jusque dans les racines, ce Curion qui osa trop parler! Mais tout à coup un autre qui avait les deux mains coupées, levant dans l'air obscur ses moignons dont le sang ruisselait sur son visage, me cria:
—Qu'il te souvienne encore du Mosca [9] qui dit, hélas!ce qui est fait est fait; d'où sont venus tous les maux de Florence.
—Et la perte de ta race, lui criai-je.
Ce qui fit qu'ajoutant douleur à douleur, il me quitta, poussant des cris, et comme aliéné.
Cependant j'étais encore à regarder la foule qui s'écoulait, et je vis ce que je tremblerais d'affirmer sans témoin, si je n'avais pour moi la conscience, incorruptible et franche interprète d'un coeur sans reproche.
Je vis donc, et je crois voir encore marcher un corps sans tête, et suivre ainsi le triste troupeau: mais ce corps portait d'une main sa tête par les cheveux, comme une lampe suspendue; et cette tête nous fixait et répétait l'antiquehélas! le coupable se précédant et s'éclairant ainsi lui-même, comme un en deux, et deux en un: effroyable mystère d'une justice qui prend de telles formes!
Quand il fut parvenu au pied de notre pont, le fantôme leva son bras vers nous, pour approcher sa tête et les paroles qu'elle prononçait.
—Toi, qui vas respirant au milieu des morts, arrête et considère mes souffrances: vois s'il en est de comparables; et pour qu'un jour tu me nommes là-haut, apprends que je fus Bertrand de Bornio, sinistre conseiller du prince Jean [10]. C'est moi, nouvel Architofel, qui soulevai le fils contre le père: aussi, pour avoir divisé ce qu'unit la nature, je porte ma tête séparée de son tronc, par un supplice image de mon crime.
[1] Le poëte rappelle ici cinq grands combats tous donnés dans la Pouille. Celui de Turnus et d'Énée; la bataille de Cannes; celle que Robert Guiscard, un des fils de Tancrède de Hauteville, remporta en 1070 sur les habitants même de la Pouille; celle où Mainfroi perdit la vie contre Charles d'Anjou, frère de saint Louis; enfin la victoire décisive du même Charles contre Conradin, neveu de Mainfroi et dernier rejeton de la maison de Souabe. Cette victoire fut attribuée aux conseils d'Alard, vieil officier français, qui, au retour de la Terre-Sainte, s'était attaché au service de Charles d'Anjou.
[2] On est un peu scandalisé de voir Mahomet et son gendre Ali traités si misérablement.
[3] Mahomet s'intéresse au sort d'un abbé Dolcin, né à Novare, qui, se voyant persécuté par son évêque, s'enfuit sur les montagnes du Trentin, où il attroupa 3 à 4,000 personnes, en leur prêchant la communauté des biens et celle des femmes. On le poursuivit sur une montagne escarpée, entre Novare et Verceil, et on affama sa petite armée. Il fut pris et condamné au dernier supplice, qu'il souffrit avec grandeur, plutôt que d'abjurer sa doctrine. Quelques-uns de ses disciples, et sa femme, qui était jeune et belle, imitèrent sa constance. Dolcin était fort éloquent pour son siècle; il avait été nourri et élevé par un prêtre savoyard; et, ayant un jour été surpris faisant un vol, il s'était enfui à Turin. Il écrivit contre l'inégalité des conditions et contre l'Église; il voulut ramener les hommes à l'état qu'on nommepure nature; enfin, il chercha la persécution et la gloire. On est frappé des rapports qu'eut ce novateur avec un écrivain de nos jours; la seule différence se trouve dans la catastrophe.
[4] Par cette phrase, Mahomet s'arrête, parle et marche à la fois, il est moitié sur terre et moitié en l'air. C'est une grande finesse de l'art que ce style toujours remuant, qui fait sans cesse travailler l'imagination. Le secret consiste à suspendre l'action au moment où elle se fait, et à ne jamais la peindre achevée. Les grands peintres saisissent toujours ce demi-chemin d'action qui laisse deviner ce qui vient de se passer et ce qui va suivre. En représentant l'action déjà faite, le tableau n'a plus de mouvement; un coup d'oeil suffit au spectateur, dont l'imagination n'espère plus rien.
[5] Pierre de Médicina était un intrigant qui sut gagner la confiance des différents princes d'Italie; mais il ne profita de l'accès qu'il avait auprès d'eux que pour les brouiller ensemble.
[6] Guido Casero et Angiolello Cagnano étaient les deux premiers citoyens de Fano. Malatestino, tyran de Rimini, leur manda un jour de venir dîner avec lui, sous le prétexte de quelque affaire importante. Ils s'embarquèrent sans défiance; mais leurs guides, suivant l'ordre secret qu'ils en avaient reçu, les jetèrent dans la mer, près de Cattolica.
[7] Malatestino était borgne et bossu.
[8] Cette ombre est celle de Curion, chassé du Sénat pour son attachement au parti de César. Il passa dans son camp et c'est dans Lucain qu'on trouve les paroles que lui prête Dante:
Tolle moras; semper nocuit differre paratis
[9]Mosca, de la maison des Uberti: le même dont a été parlé au chant VI.
Un jeune homme nommé Buondelmonte, qui devait épouser une demoiselle de la maison des Amidei, leur fit l'affront d'épouser une Donati. Aussitôt les offensés et tous les amis se rassemblèrent pour délibérer sur la vengeance; mais Mosca, bouillant de colère, dit qu'il fallait agir et non délibérer, et, ayant rencontré le coupable, le perça de plusieurs coups de poignard. De là naquirent ces querelles interminables de famille à famille dont Florence fut si longtemps travaillée.
La maison des Uberti, comme nous l'avons déjà vu, fut rasée et leur race exilée à jamais. Mosca se retire doublement malheureux par les maux qu'il a faits à son pays et par la ruine de sa famille qu'il vient d'apprendre. Tout ceci devait être bien frappant aux yeux des Florentins, qui se rappelaient le crime de Mosca, qui voyaient dans les rues la place où avait été le palais des Uberti, et qui entendaient chaque jour dans leur église les imprécations qu'un prêtre lançait, par ordre de la République, contre cette maison. (Voyezla note 5 du chant X.)
[10]Bertrand de Bornio. Henri II, roi d'Angleterre, le plaça auprès du prince Jean son fils, qui employait des sommes considérables en folles dépenses. Bertrand, au lieu de prêcher la modération au jeune prince, lui inspira l'indépendance et le fit révolter contre son père. On en vint aux mains, et Jean fut blessé à mort dans le combat. On rapporte qu'ayant emprunté cent mille florins aux Bardi, de Florence, il mit dans son testament cette clause où on remarque je ne sais quel mélange d'héroïsme et de superstition: «Je donne mon âme au diable, si le roi mon père ne tient pas mes engagements avec les Bardi.»
Le poëte continue de proportionner et d'approprier la peine au délit. Seulement, dans le supplice de Mahomet, on est fâché de le voir passer du terrible à l'atroce et au dégoûtant. Son coeur palpitant à découvert, n'est déjà que trop fort: mais comment rendreil tristo sacco che merda fà di quel che si trangugia? Il faut laisser digérer cette phrase aux amateurs du mot à mot.
Je ne relèverai plus les choses de cette nature: c'est avec un poëte aussi parfait que Virgile, qu'il faudrait noter les défauts; mais avec Dante, il faut remarquer les beautés.
Passage à la dixième vallée, où sont punis les charlatans et les faussaires.
La foule des morts, le sang et les blessures m'avaient plongé dans une si douloureuse ivresse, que mes yeux, noyés de larmes, ne se lassaient pas d'en verser.
—Que fais-tu donc? me dit le sage. N'es-tu pas rassasié du spectacle de ces ombres mutilées? Ce n'est pas ainsi que je t'ai vu plus haut; et, si tu crois nombrer leur multitude, songe à l'immense contour de la vallée [1]: déjà la lune passe sous nos pieds [2], le temps qui nous fut mesuré s'écoule, et ce qui reste à parcourir est encore autre que tu ne penses.
—Si le sujet de mes larmes vous était mieux connu, lui dis-je, vous m'en laisseriez répandre encore.
Cependant, il s'était avancé; et moi, poursuivant l'entretien:
—J'ai cru, repris-je, au fond de l'enceinte où j'attachais mes regards, reconnaître un homme de mon sang qui pleurait avec la foule malheureuse.
—N'arrête pas, me dit le poëte, n'arrête pas plus longtemps tes regrets sur lui; car je l'ai vu là-bas te désigner en te menaçant de la main, et ses compagnons l'ont nommé Géri du Bello [3]; mais il s'est dérobé pendant tes dernières paroles avec cette ombre d'Angleterre.
—Ô bon génie, m'écriai-je, c'est la mort funeste dont il a péri, et dont les siens n'ont pas vengé l'outrage, qui m'a valu cet affront! mais son fier silence parle avec plus de force à mon âme attendrie.
C'est dans ces entretiens que nous poursuivions notre route, et nous parvînmes ainsi à la dixième et dernière des vallées maudites: mais nous étions à peine vers la base du pont, que, de ses cavités sombres, il s'éleva des cris mêlés de plaintes, des voix perçantes et lamentables, dont les sons aiguisés par la pitié pénétrèrent tous mes sens; si bien que je m'arrêtai par trop d'émotion, levant les mains et fermant mes oreilles.
Tel que serait, au déclin d'un été malfaisant, le spectacle des hôpitaux de Sardaigne, des marais de Toscane et des vallons du Clain, versant à la fois leurs malades dans une même fosse; telle s'offrit la dixième vallée, et tel s'exhalait de ses flancs un air de corruption et de mort.
Aussitôt nous descendîmes de la voûte du pont vers la rive opposée, et c'est alors que je reconnus la place où l'inexorable justice appelle et retient à jamais les faussaires.
Lorsque autrefois, dans sa grande mortalité, l'île d'Égine vit tomber depuis l'homme jusqu'à l'insecte, et que d'une fourmilière il sortit, suivant les poëtes, de nouveaux citoyens pour la repeupler [4], sans doute il ne fut pas plus triste d'y voir chaque jour la foule des mourants, qu'il ne l'était ici de contempler les ombres malades languissamment éparses dans toute la vallée et sous diverses attitudes: celle-ci couchée sur son ventre et immobile, celle-là haletante sur les flancs de sa compagne, et telle autre qui se traînait en rampant.
Nous marchions cependant pas à pas et en silence dans ces gorges obscures, écoutant et remarquant ces spectres moribonds qui ne pouvaient se soutenir; et j'en vis deux assis, adossés l'un à l'autre, tous deux encroûtés d'une lèpre immonde. Jamais l'écuyer que l'oeil du maître ou le sommeil sollicite ne promena d'une main plus agile son étrille légère, que ne faisaient les deux coupables, ramenant sans cesse leurs ongles de la tête aux pieds, et se défigurant de coups et de morsures, pour apaiser l'effroyable prurit qui les dévorait; et comme le poisson se dépouille sous le tranchant du couteau, ainsi leur peau tombait en écailles sous l'effort de leurs infatigables doigts.
Mon guide s'adressant au premier:
—Malheureux, lui dit-il, dont le supplice est de tenailler et de déchirer ton corps sans relâche, apprends-nous s'il est ici quelque âme d'Italie, et puissent, dans ce travail, tes mains désespérées ne pas tomber de lassitude!
—Nous en fûmes tous deux, répondit-il en pleurant, nous que tu vois sous cette lèpre horrible. Mais toi, qui es-tu pour nous interroger ainsi?
—Je passe, reprit mon guide, et je descends de cercle en cercle pour montrer les Enfers à cet homme vivant.
À ce mot, les deux lépreux et tous ceux qui l'entendirent, troublés de surprise, s'écartèrent l'un de l'autre et se tournèrent vers moi pour me considérer.
—C'est à toi maintenant de les entretenir, me dit le sage.
Et moi, prenant la parole:
—S'il est vrai, leur criai-je, que votre mémoire n'ait point échappé au souvenir des hommes, ne refusez pas de nous dire qui vous êtes, et que la honte du supplice n'enchaîne pas vos langues.
—Je fus d'Arezzo, répondit le premier, et c'est Albert de Sienne qui causa ma mort [5]. Je feignis un jour de lui dire que je pourrais m'élever et voler dans les airs: ce jeune insensé désira mon secret; et parce que je ne pus le changer en Dédale, il m'accusa devant celui qui se croyait son père, et je fus conduit au bûcher. Mais ce qui fut le sujet de ma mort ne l'est pas ici de mes peines: c'est pour l'alchimie que l'infaillible juge m'a jeté dans la dixième vallée.
—Fut-il jamais, dis-je à mon guide, nation plus frivole que laSiennoise? Certes, pas même la Française [6].
À quoi le second lépreux ajouta:
—Exceptez-en le Stricca, si modéré dans ses dépenses [7]; et Nicolo, inventeur de la riche mode, qui le premier parfuma ses repas des épices de l'Orient [8]; et toute cette jeunesse folle avec qui d'Abaillat et d'Ascian perdirent l'un sa raison et l'autre sa fortune [9]. Mais pour que tu saches quel est celui qui ajoute ainsi à tes paroles, regarde-moi et tâche de m'envisager; tu me reconnaîtras pour l'ombre de Capochio, qui falsifiait les métaux, et tu te souviendras sans doute que de mon naturel: j'étais assez bon singe [10].