[1] Le texte dit que cette neuvième vallée a vingt-deux milles de circuit, ou environ sept lieues: la suivante n'a plus que onze milles; on peut juger, comme elles vont toujours en décroissant par moitié, de la vaste ampleur des premières. Observons pourtant que la terre ayant trois mille lieues de diamètre, il s'en faut que Dante ait donné à son Enfer l'étendue qu'il pouvait lui donner: mais de son temps la vraie mesure de la terre n'était pas connue. Les commentateurs se sont amusés à calculer scrupuleusement la grandeur de chaque cercle.
[2] Nous répéterons encore ici que Dante fit sa descente aux Enfers vers la fin du mois de mars 1300, le soir du vendredi-saint, la lune étant en son plein à l'orient. Au chant XX, il s'était déjà passé une nuit entière, comme nous l'avons vu: maintenant que la lune est sous leurs pieds, il faut que le soleil soit sur leurs têtes, puisque ces deux astres sont en opposition: il est donc midi pour eux, jour du samedi-saint. Ils ont donc employé une nuit et la moitié du jour: ils n'ont par conséquent plus qu'environ treize à quatorze heures à passer encore dans l'Enfer; c'est-à-dire, depuis midi jusqu'au delà de minuit, puisqu'on sait que Jésus-Christ ressuscita la nuit du samedi au dimanche, de fort grand matin; et Dante affecte d'y rester aussi longtemps que Jésus-Christ. Je crois qu'on y peut évaluer leur séjour à trente-six heures tout au plus.
[3] Geri du Bel, parent de Dante du côté des femmes. Un des Sachetti le tua, et sa mort ne fut vengée que trente ans après, par un de ses neveux, qui assassina un Sachetti. Le poëte insiste sur la nécessité de cette vengeance; ce qui est tout à fait dans les moeurs italiennes, et, j'ose dire, conforme à la justice. Dans une république agitée de guerres civiles, où les lois ne sont plus écoutées, ou le souverain déguisé n'a plus de droits, chacun rentre dans les siens: il faut alors qu'un meurtre soit puni par un meurtre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'ordre naisse enfin de l'excès du désordre.
[4] On peut lire, au livre VII desMétamorphoses, la description de cette peste, qui dépeupla l'île d'Égine: Jupiter changea en hommes toutes les fourmis de l'île, pour la repeupler.
[5] Ce charlatan se nommait Grifolin. Il voulut vendre le secret de voler à Albert, bâtard de l'évêque de Sienne. Le jeune homme donna, en effet, beaucoup d'argent à Grifolin, qui se moqua de lui: mais l'évêque, instruit de la supercherie, fit condamner au feu, comme sorcier, celui qui venait de prouver qu'il ne l'était pas, puisqu'il n'avait pu s'envoler. Cet évêque se croyait père d'Albert, pour avoir aimé sa mère; mais il paraît que les infidélités de cette femme avaient rendu la paternité du prélat fort incertaine.
[6] Le poëte frappe d'un seul coup sur les Français et les Siennois. En effet, si le témoignage des historiens et des poëtes étrangers ou nationaux suffit, après sept à huit cents ans, pour établir le caractère d'une nation, il est incontestable qu'on ne peut sans injustice refuser la frivolité aux Français.
[7] Tout ceci est ironique. Plusieurs jeunes gens de Sienne, tous fort riches, vendirent un jour chacun leur patrimoine, et firent une bourse commune, d'où ils tirèrent sans mesure et sans défiance jusqu'à ce qu'il n'y restât plus rien. Ils tombèrent alors dans la plus affreuse misère. Outre les plaisirs ordinaires, ils aimaient beaucoup à monter des chevaux ferrés d'argent, espèce de luxe fort à la mode en ce temps-là. Le Stricca s'était rendu un des plus recommandables par ses prodigalités.
[8] Nicolo passa pour un Lucullus pour avoir employé le premier les épices dans les ragoûts. Il composa un livre où il développa ses principes, et on appela sa cuisine lariche mode; d'où on peut conclure qu'avant lui on mangeait la viande sans épices, et que leboeuf à la mode, aujourd'hui si bourgeois, fut jadis un fort grand luxe.
[9] L'Abaillat et Caccia d'Ascian, deux autres prodigues.
[10] Capochio avait étudié avec Dante. Il commença par des recherches sur la pierre philosophale, et finit par être faux monnayeur.
Quoique Dante ait bien établi la hiérarchie des vices, on doit s'apercevoir qu'il n'a pu graduer leurs punitions dans un ordre aussi évident: car ce sont les lois et la morale qui ont décidé de la gravité des crimes, et c'est l'imagination qui apprécie la rigueur des supplices; aussi quelques personnes seront peut-être plus frappées des premiers tourments que des derniers, contre l'intention du poëte. Il faut donc, pour adopter ses divisions, se prêter à toutes les illusions qu'il nous offre; et puisqu'il rembrunit de plus en plus ses couleurs, se pénétrer aussi de plus en plus de la terreur dont il environne chaque supplice.
Toute illusion disparaîtrait en effet, et il n'y aurait plus de poésie si on jugeait cet ouvrage de sang-froid. L'éternité étant également attachée à tous les tourments, qu'importe à notre raison que ce soit par la glace ou par le feu qu'on souffre? D'ailleurs, pourquoi classer les réprouvés? Un homme n'est point coupable d'un crime à l'exclusion de tous les autres; un avare a pu être encore gangrené de beaucoup d'autres vices: il faudra donc qu'il se montre dans plusieurs cercles de l'Enfer, toujours le même, et toujours différemment tourmenté? Enfin, ces divisions perpétuelles amenaient nécessairement des formes monotones:Qui êtes-vous? Comment avez-vous pu vivant descendre ici-bas? etc. Sans compter qu'en plaçant à l'entrée de l'Enfer les crimes des passions, et en ne réservant que des scélératesses pour la fin, le poëte s'est trouvé d'une grande ressource.
Voilà ce que la raison dirait du plan de ce poëme; parce qu'il ne peut y avoir en effet de sujet heureux qu'une action simple entourée de ses épisodes. Mais combien de défauts sont rachetés par quelques beautés vraiment poétiques! Et que ne doit-on pas à cet homme original, assez grand pour s'élever dans l'interrègne des beaux-arts, et s'y former à lui seul un empire séparé des anciens et des modernes?
Suite de la dixième vallée. Le poëte poursuit trois sortes de faussaires: ceux qui ont falsifié leur propre personne, les faux monnayeurs et les faux témoins.
Lorsque Junon, furieuse contre Sémélé, poursuivait sur tout le sang thébain le cours de ses vengeances, Attamas, frappé de vertige, voyant accourir sa femme, qui portait ses deux fils, s'écria: «Tendons les rêts, voici la lionne et ses lionceaux;» et lui-même allongeant ses bras, et saisissant le plus jeune, l'agite en cercle, et de sa main désespérée le froisse contre les rochers: soudain, la mère et son autre fils s'élancent dans les flots [1]. Et quand la fortune eut renversé les hautes destinées d'Ilion, et frappé sur ses ruines le dernier de ses rois, Hécube supporta ses rudes pertes, et sa misère, et sa captivité, et le spectacle de sa fille égorgée: mais, trouvant un jour son Polydore sans vie, étendu sur un rivage, l'infortunée aboya de douleur, et sa raison ne connut plus de frein [2].
Mais les Furies, qui mirent en deuil la ville de Priam et les remparts de Thèbes, n'étaient pas comparables aux deux ombres pâles et nues qui passèrent tout à coup devant moi, écumant comme le sanglier échappé de sa bauge, et courant sur tout ce qu'elles rencontraient.
Je vis la première ombre qui avait assailli et renversé Capochio, le mordre aux noeuds du cou, et le traîner ainsi contre le fond raboteux de la vallée.
L'homme d'Arezzo, qui restait là tout consterné, me dit:
—C'est Jean Schichi le Florentin, que tu as vu dans cette âme furibonde [3].
—Puisses-tu, lui répondis-je, échapper aux dents cruelles de sa compagne, si tu m'apprends son nom et sa patrie!
—C'est, reprit-il, l'ombre de l'antique Myrrha, que l'amour rendit faussaire, lorsque, sous une forme empruntée, elle entra dans le lit de son père, et lui fit partager ses feux illégitimes [4]. Mais le Florentin, pour l'appât d'une belle jument, contrefit le visage du riche Donati, et dicta les volontés dernières d'un homme déjà mort.
Quand ces deux forcenés, qui promenaient leurs fureurs en tourbillonnant dans toute la vallée, se furent dérobés à ma vue, je voulus remarquer la file des autres réprouvés, et j'en vis un qui, malgré ses deux jambes, que l'ampleur de son ventre ne cachait pas encore, s'était arrondi en forme de luth, tant l'hydropisie dont il était gonflé avait rompu toute proportion entre son buste et sa tête! Il paraissait tenir, comme un étique brûlé de soif et de fièvre, sa bouche entr'ouverte et ses lèvres renversées.
—Ô vous, s'écriait-il, qui, par une faveur que je ne puis comprendre, parcourez sans souffrir la région des douleurs, arrêtez et considérez la profonde misère de maître Adam [5]! Je vivais autrefois dans les douceurs de l'abondance; et maintenant, hélas! c'est une goutte d'eau qui ferait mon bonheur. Les clairs ruisseaux qui tombent des collines du Casentin, pour se mêler aux flots de l'Arno; la molle verdure et la fraîche obscurité de leurs rivages, viennent sans cesse se peindre à mon esprit; et ce n'est pas en vain! Ces riantes images sont toujours là, pour attiser le feu qui me consume; et c'est ainsi que la sévère justice qui me châtie soulève contre moi les souvenirs des lieux où j'ai fait mon malheur. J'y vois cette Romène où je falsifiais les florins, et où mon corps fut réduit en cendres. Ah! si du moins je voyais ici l'ombre maudite d'Alexandre, de Guide ou de leur frère, je n'en donnerais pas la vue pour toutes les eaux de Branda [6]! Il est vrai qu'un des trois a déjà pris place avec nous, si ces esprits errants ne m'ont point abusé: mais que m'importe si je suis immobile! que ne puis-je, me soulevant un peu, avancer d'une ligne en un siècle! j'irais et je les chercherais parmi la foule, dans tous les coins de l'immense vallée; car c'est pour eux que je me suis perdu, en frappant des florins à trois carats d'alliage.
—Maintenant, lui dis-je, fais-moi connaître ces deux malheureux qui gisent à tes côtés, et qui fument comme des mains humides en hiver.
—Ils étaient là sous la même attitude, me dit-il, quand je tombai dans le gouffre; ils n'en ont pas changé et n'en changeront pas. L'une est la perfide accusatrice de Joseph; l'autre, le traître Sinon [7]: c'est une fièvre aiguë qui leur fait jeter cette épaisse fumée.
Alors ce dernier, furieux de s'entendre nommer si obscurément, frappa le ventre de l'hydropique, dont la peau tendue bondit et résonna sous le coup.
Lui ne fut pas moins prompt à le frapper au visage, en disant:
—Si mon corps n'est plus qu'une masse immobile, mes bras auront encore quelque légèreté.
—Comme ils l'ont eue, dit Sinon, pour frapper les florins, et non pour aller au bûcher.
—Tu dis vrai cette fois, reprit l'Italien; et c'est ainsi qu'il fallait dire lorsqu'on t'interrogeait à Troie.
Et le Grec:
—Je faussai ma foi, je l'avoue; mais tu falsifias les coins: chacun est ici pour ses crimes, moi pour un et toi pour cent.
—Parjure, dit le premier, souviens-toi du cheval de bois, et rougis, si tu peux, d'un crime si connu.
—Rougis plutôt, ajouta l'autre, avec la soif qui te sèche la langue, et les eaux de ton ventre, qui s'élève en montagne et te borne la vue.
—Maudite soit ta bouche! cria le monnayeur, si j'ai la soif, j'en porte le remède, et les eaux des fontaines tariraient près de toi.
Tout entier à leurs paroles, je les écoutais l'un et l'autre, quand mon guide, rougissant de colère, me dit:
—Vois à quel point tu viens de m'irriter!
Et moi, qui reconnus tout son courroux à la sévérité de sa voix, je me tournai vers lui plein d'une telle confusion que je ne puis encore en supporter le souvenir. J'étais devant lui, tel qu'un homme qui, se voyant dans un songe menacé de quelque péril, voudrait bien qu'en effet ce ne fût qu'un songe: j'étais, dis-je, sans proférer une parole, et je désirais d'obtenir un pardon qu'à mon insu j'obtenais par mon silence.
—Moins de regrets, me dit le sage, laveraient plus d'erreurs: reviens de ta confusion; mais souviens-toi, si jamais la fortune te réserve à de pareils débats, que mon ombre t'environne toujours; et qu'en les honorant de ta présence, tu forces ta raison à rougir d'elle-même [8].
[1] Ce morceau est pris du livre IV desMétamorphosesd'Ovide.
[2] On peut consulter, au sujet d'Hécube, le livre XIII desMétamorphosesd'Ovide ou lire la tragédie d'Euripide, qui porte ce nom, Polydore était le dernier des enfants de Priam et d'Hécube. Pour le dérober aux malheurs de la guerre, son père et sa mère l'avaient confié, avec un trésor considérable, au roi de Thrace, leur voisin. Mais ce barbare, apprenant le sort funeste de Priam, fit assassiner et jeter dans la mer le jeune Polydore et s'empara de son or. Hécube, menée en captivité par les vainqueurs, trouva et reconnut sur un rivage le cadavre de son fils. La fable dit qu'à cette vue elle fut changée en chienne par les dieux, qui, par pitié, lui ôtèrent la raison afin de lui ôter en même temps le sentiment de ses maux. Il se peut en effet que l'excès de chagrin ait fait tomber cette reine infortunée dans la lycanthropie. Montaigne a fait un beau chapitre pour prouver que nous pouvons résister quelque temps aux malheurs qui se succèdent coup sur coup; mais enfin, le coeur se lasse de son effort; il vient un moment où la digue se rompt, et la douleur se fait jour par les cris et les sanglots, souvent même par le délire, comme dans Hécube.
[3] Il était de la famille des Cavalcante et avait le talent de contrefaire qui il voulait. Bose Donati, dont on a déjà vu le supplice au chant XXV, homme extrêmement riche, étant mort sans testament, Simon, son parent, cacha cette mort et engagea Schicchi à se mettre dans le lit du défunt, et à dicter un testament où il l'instituerait, lui Simon, légataire. La chose réussit, et Simon lui donna en récompense une jument de prix.
C'est le stratagème duLégataire universel.
[4] Myrrha coucha avec son père Cynire et en eut Adonis. (Liv. X desMétam. d'Ovide.)
[5] Maître Adam, monnayeur de Brescia, qui s'attacha aux comtes de Romène et falsifia les florins pour leur profit, et sans doute aussi pour le sien. Sa manoeuvre étant découverte, il fut condamné à être brûlé. Ces florins portaient d'un côté l'image de saint Jean-Baptiste, patron de Florence, et de l'autre une fleur de lis.
[6] Branda, belle fontaine de Sienne. L'ardeur avec laquelle maître Adam soupire après les ruisseaux du Casentin et les eaux de cette fontaine fournit une situation pathétique, que Tasse a empruntée.
[7] Sinon et la femme de Putiphar sont trop connus pour en parler.
[8] Il y a beaucoup à parier qu'il s'était passé quelque chose de pareil au sénat de Florence entre des personnages connus. N'a-t-on pas vu le grave Caton traiter César d'ivrogne en plein sénat et lui jeter au nez le billet de Serville? Et dans l'Iliade, Achille et Agamemnon se ménagent-ils davantage? Le gouvernement populaire et les guerres civiles, en donnant plus de physionomie aux passions, leur donnent aussi des traits plus grossiers.
Neuvième cercle de l'Enfer, partagé en quatre girons où sont punis tous les genres de traîtrise.—Les géants bordent le neuvième cercle.
La même bouche qui d'un mot avait causé mon abattement et ma honte daigna me ranimer encore, et dissiper la rougeur de mon front: c'est ainsi que la lance d'Achille, instrument de vie et de mort, frappait et guérissait tour à tour [1].
Nous laissions enfin la dernière des vallées maudites, et nous traversions pas à pas et en silence le dernier rempart qui l'environne.
Sur ces hauteurs régnait un perpétuel combat de la nuit et du jour, et mes regards me précédaient à peine dans ce douteux mélange de la lumière et des ombres, quand tout à coup j'entendis un cor retentissant, dont le son eût étouffé tout autre son, et qui, s'enflant de plus en plus sous ces voûtes profondes, attirait à lui nos yeux et nos pensées. Ce n'est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journée où Charlemagne perdit ses Paladins [2].
En dirigeant mon oeil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets de plusieurs grandes tours.
—Maître, dis-je aussitôt, quelle est cette contrée?
—Ta vue et ta pensée, me répondit-il, s'égarent dans les ténèbres et dans l'éloignement; avance, et tu verras dans peu combien la distance a trompé tes sens.
Me prenant ensuite par la main avec tendresse:
—Apprends, me disait-il, pour me préparer à la surprise, que ce ne sont pas là des tours, mais des géants enfoncés dans le puits de l'abîme, qu'ils surmontent de la ceinture en haut.
Ainsi que l'air, moins chargé de vapeurs, transmet aux yeux des images plus pures, de même, en approchant de plus près, la nuit m'offrait des tableaux moins confus: l'illusion m'abandonnait et l'effroi me gagnait.
Semblable en effet à Montereggione dont la cime se couronne de tours [3], le puits infernal me présentait debout autour de lui ses énormes géants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de Jupiter: et déjà mon oeil distinguait leurs traits difformes, leurs vastes poitrines et leurs bras qui s'allongent sans mesure à leurs côtés.
Bénie soit la nature qui, bornant sa fécondité, n'engendre plus ces excroissances qui fatiguaient la terre! Et si, de peur qu'on ne l'accuse d'impuissance, elle produit encore les baleines et les éléphants, l'homme du moins voit sans terreur ces masses animées, qui n'ont pas, comme le géant, la force et le génie à la fois.
Le premier de tous portait une tête pareille à la boule qui termine le dôme de Saint-Pierre; et le reste de son corps suivait cette proportion: si bien qu'à moitié plongé dans l'abîme, dont le bord formait sa ceinture, trois hommes montés l'un sur l'autre et les bras étendus, n'auraient encore pu toucher aux voûtes de son dos [4].
En nous voyant, il ouvrit sa bouche démesurée, d'où s'échappèrent des mots entrecoupés; effroyable assemblage dont jamais ne se servit aucune langue, et que n'entendit jamais oreille humaine [5].
—Âme confuse, lui cria le sage, prends ton cor, seul interprète qui te convienne: le voilà qui pend sur ta large poitrine.
Et se tournant vers moi.
—Le monstre vient de se nommer, me dit-il; c'est Nembroth, roi de Babel, par qui nous vint la confusion des langues: mais laissons-le; car nos paroles seraient pour lui ce que les siennes ont été pour nous.
Nous suivîmes alors notre route, et nous avions mesuré la portée d'une flèche quand nous trouvâmes l'autre géant, plus féroce et plus énorme encore: il était cinq fois entouré d'une même chaîne qui le garrottait de son cou à sa ceinture, et lui retenait un bras en avant et l'autre en arrière. Par quelle main fut enchaîné ce robuste colosse!
—Voilà, dit mon guide, l'audacieux qui s'éprouva contre l'Être suprême: Éphialte est son nom, et c'est lui qui signala sa force quand les géants assemblés alarmèrent les dieux. Il ne lèvera plus ces mains qui menacèrent le Ciel [6].
—Ne pourrais-je, lui dis-je alors, mesurer de mes yeux l'immenseBriarée?
—Dans peu, répondit le sage, tu verras Antée: libre comme nous, il pourra nous entendre et nous porter au fond de l'abîme. Mais celui que tu veux connaître est bien loin d'ici: semblable à Éphialte, et garrotté comme lui, son aspect est encore plus farouche.
Comme il parlait, Éphialte secoua sa chaîne, et, tel qu'un tremblement de terre, il ébranla les roches du puits, qui retentirent dans leurs profondeurs: j'eusse expiré d'effroi à ses pieds si la vue de ses fers ne m'eût rassuré; mais le sage poëte ayant doublé le pas, je le suivis, et bientôt nous découvrîmes Antée, dont la stature dominait fièrement le contour du gouffre.
—Ô vous, qui terrassiez les lions d'Afrique dans cette vallée célèbre par la gloire de Scipion et la fuite d'Annibal, et qui seul auriez pu, dans le combat des géants et des dieux, donner la victoire aux enfants de la terre [7], daignez maintenant nous tendre vos bras secourables, et ne refusez pas de nous porter sur les rives glacées du Cocyte. C'est vous que ma bouche implore, et non les Titye et les Typhon; rendez-vous à ma prière, et celui qui me suit vous payera du seul bien dont le désir tourmente encore les ombres; il réveillera votre renommée dans ce monde où lui sont réservés de longs jours, si la mort n'en prévient pas le terme [8].
Ainsi parla mon guide; et, sans tarder, le géant déploya vers lui cette main dont jadis Hercule sentit la rude étreinte.
—Approche, me dit le sage en me tendant les bras.
Et, dès qu'il m'eut saisi, Antée nous enleva d'un seul groupe et comme un seul fardeau.
En le voyant s'étendre et se courber vers nous, je crus, dans ma frayeur, voir la Garisende, qui se penche et menace de sa chute quiconque la regarde [9]. Mais Antée nous déposa légèrement au fond du gouffre de Lucifer, et se redressa comme un mât de vaisseau.
[1] On dit que Télèphe, au siége de Troie, éprouva cette propriété de la lance d'Achille: blessé d'abord par ce héros, il fallut qu'il se fît donner un second coup dans le même endroit pour être guéri.Opusque meae bis sensit Telephus hastae. (OVIDE.)
[2] Les romanciers du dixième siècle disent que Roland, accablé par le nombre au combat de Roncevaux, donna du cor d'une manière si terrible, qu'on l'entendit à huit lieues de distance.
[3] Montereggione était un fort château près de Sienne, flanqué de grandes tours.
[4] Cette boule avait trente-six pieds de circonférence: on peut juger par là des proportions que le poëte va donner au géant qu'il découvre. Il ajoute que trois Flamands de la plus grande taille, en prenant ce géant de la ceinture en haut seulement, n'auraient pu atteindre aux boucles de ses cheveux.
[5] C'est Nembroth, ou Nemrod, qui prononce dans le texte un vers inintelligible, composé de mots qui ont la tournure hébraïque, et ne sont réellement d'aucune langue. Je l'ai omis, parce qu'il donnait un air puéril à ce morceau, par une trop grande exactitude à vouloir tout peindre. Il se peut que le géant ait dit des mots baroques, mais le poëte ne doit pas les avoir retenus. C'est surtout avec Dante que l'extrême fidélité serait une infidélité extrême:Summum jus, summa injuria.
[6] Éphialte, Briarée et tous les autres sont trop connus pour avoir besoin de notes.
[7] On est toujours étonné du peu de convenance qui règne dans la plupart des détails de ce poëme. N'est-il pas singulier, en effet, que le sage Virgile aille flatter Antée, au point de lui dire, qu'il n'a manqué que lui pour que les géants l'aient emporté sur les dieux? On voit que pour mieux rendre une situation particulière, il contrarie l'ordonnance du tableau général. D'ailleurs on a quelque peine à souffrir ce perpétuel mélange des héros de la Fable et de la Bible, et que les géants soient punis dans un Enfer chrétien, pour s'être révoltés contre les dieux des Païens.Non vultus, non color unus.
[8] D'un bout de ce poëme à l'autre, on voit les morts sensibles aux propos qu'on tient d'eux sur la terre: la crainte du blâme et le désir de la bonne renommée se joignent encore à leurs autres tourments, et Dante se sert de ce double ressort pour exciter les ombres à répondre à toutes ses demandes. Ce n'est pas là le moindre artifice de ce poëme.
[9] La Garisende est une tour à Bologne, qui surplombe beaucoup et effraye ceux qui la voient pour la première fois, surtout quand un nuage passe sur elle; car on voit alors combien elle s'écarte de la perpendiculaire.
Le poëte trouve à l'entrée de ce neuvième cercle un mélange de jour et de nuit, ce qui choque fort la vraisemblance; car on ne conçoit pas d'où peut venir ce jour. (Voyez les deux notes 3 des chants IV et X.)
Premier giron dit de Caïn, où sont punis les parricides et traîtres envers les parents. Passage au second giron dit d'Anténor, où se trouvent les traîtres à la patrie.
Si je pouvais, par des sons plus âpres et plus durs, former l'effrayante harmonie que demanderait ce gouffre central, dernier support de tous les gouffres, j'enflerais mes conceptions et ma voix: mais, puisqu'elle m'est refusée, je ne commencerai pas sans frémir; car ce n'est point un frivole dessein, ou l'apprentissage d'une langue au berceau, que de poser la base des Enfers et du monde [1]. Puissent donc ces vierges sacrées, qui donnèrent aux accords d'Amphion la force d'élever les murs de Thèbes, attacher à mes vers toute la terreur du sujet!
Ô race proscrite entre toutes les races, et dévolue au séjour dont il m'est si dur de parler, mieux eût valu pour vous la condition de la bête [2]!
Déjà nous étions loin des pieds du géant, et j'avançais au fond du cercle obscur, les yeux toujours attachés à la haute muraille du puits.
—Regarde, me dit-on alors, où tu poses le pied, et ne viens pas ici fouler les têtes de tes malheureux frères.
Je me tourne à ces mots, et je découvre un lac glacé qui s'étendait devant moi comme une mer de cristal. Jamais le Danube et le Tanaïs, sous leur zone de glace et dans l'hiver le plus rigoureux, ne chargèrent leur lit de voiles si épais: aussi les monts Tabernick et Pietrapana seraient en vain tombés sur la voûte du lac: elle n'eût point croulé sous leur masse [3].
Je vis ensuite des ombres livides, enfoncées jusqu'au cou dans la glace, comme des têtes de grenouilles, qui dans les nuits d'été bordent les marécages; et j'entendis le cliquetis de leurs dents, comme on entend claquer le long bec de la cigogne. Tous ces coupables se tenaient la face baissée; mais la fumée de leur haleine et les pleurs de leurs yeux témoignaient assez quel était pour eux l'excès du froid et de la douleur [4].
En ramenant mes regards de la surface du lac à mes pieds, j'aperçus deux têtes de coupables, opposées front à front, et dont les cheveux s'étaient entremêlés.
—Qui êtes-vous, leur criai-je, malheureux qui vous pressez ainsi face à face?
À ce cri, les deux têtes se renversèrent pour mieux m'envisager: mais les larmes dont leurs paupières étaient gonflées, s'échappant tout à coup avec abondance, coulèrent sur leurs joues, et, saisies par le froid, s'y durcirent en chaînes de glaçons; fixant ainsi visage sur visage, comme le bois sur le bois quand le fer les unit. Désespérés du surcroît de douleur, les réprouvés se heurtèrent comme deux béliers en furie [5].
Alors un autre à qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui baissait la tête, me cria:
—Pourquoi t'obstiner à nous tant regarder? Si tu désires connaître ces deux-ci, apprends qu'Albert fut leur père, et que la vallée qu'arrose le Bizencio était leur héritage; tous deux d'un même lit, et tous deux si dignes de la fosse glacée, que tu fatiguerais de tes recherches le cercle de Caïn sans trouver leurs pareils. Non pas même l'ombre dénaturée qu'Artus perça de sa main paternelle [6]; pas même Focacia [7]; pas même encore celui dont la tête me borne la vue, ce Mascaron, que tout Toscan doit connaître [8]. Et pour trancher tout discours avec toi, apprends enfin que je suis Carmicion de Pazzi [9], et que j'attends Carlin qui doit me faire oublier [10].
En marchant ensuite vers le point où tendent tous les corps [11], je voyais d'autres têtes rangées en grand nombre sur la glace, toutes grinçant des dents et la lèvre retirée; et je passais moi-même tremblant et transi sous ces voûtes d'éternelle froidure.
Mais je ne sais quel hasard ou quel destin voulut que mon pied heurtât le visage d'un coupable, qui me cria douloureusement.
—Pourquoi donc me fouler? Si tu ne viens pas réveiller les vengeances de Monte-Aperto [12], pourquoi me frappes-tu?
—Maître, dis-je alors, souffrez qu'en peu de mots je sorte du doute où je suis.
Et mon guide s'étant arrêté:
—Quel es-tu donc, toi qui maudis les autres? criai-je à l'ombre qui blasphémait encore.
—Dis plutôt qui tu es, reprit-elle, toi qui vas dans l'Antenor, frappant ainsi les visages? C'en serait trop, quand tu serais encore vivant [13].
—Je le suis, m'écriai-je; je vis encore, et tu peux te satisfaire avec moi, si tu désires quelque renommée.
—C'est plutôt de l'oubli que je désire: va, suis ta route, et ne m'importune plus; tu viens ici flatter mal à propos.
Aussitôt, la saisissant par sa chevelure:
—Il faudra bien que tu te nommes, lui dis-je, ou cette main t'en punira.
—Je ne me nommerais pas, criait-elle, quand tu frapperais mille fois sur ma tête échevelée.
Et j'avais déjà dans la main des tresses de cheveux entortillées, que je secouais avec force: mais le coupable résistait et baissait la tête en criant, lorsqu'à ses côtés un autre prit la parole:
—Qu'as-tu donc, Bocca? Ne te suffit-il pas de claquer des dents, si tu n'y joins tes cris? Quel démon te possède encore?
—Ah! maudit traître! m'écriai-je, te voilà nommé; tu peux désormais te taire, je n'en porterai pas moins des nouvelles de toi.
—Va donc, reprit-il, en parler à ton gré; mais une fois sorti d'ici, n'oublie pas cette langue si prompte à me nommer: j'ai vu, pourras-tu dire, ce Bose de Duera qui pleure, dans l'étang glacé, l'argent de la France [14]; et si on t'interroge sur d'autres, tu nommeras Beccaria, dont Florence a vu tomber la tête [15]; et Soldanier et Ganellon, qui gisent près de lui [16]; et ce Tribaldel, enfin, qui ouvrit au milieu de la nuit les portes de sa ville [17].
J'avais déjà quitté cette ombre, lorsque je vis plus loin deux malheureux fixés dans une même fosse; tellement que la tête du premier surmontait et couvrait la tête du second: mais celui qui dominait s'était acharné sur l'autre, et lui dévorait le crâne et le visage, comme un homme affamé dévore son pain; ou comme on vit jadis les tempes et les joues de Ménalippe sous la dent du forcené Tydée [18].
—Ombre inhumaine, lui criai-je, apprends-nous donc les causes de tant de haine et de férocité; car si tu peux les justifier, je veux un jour, sachant la condition de l'un et l'offense de l'autre, en appeler au jugement des hommes, si toutefois celle par qui je parle ne se glace d'horreur!
[1] Le poëte suit toujours le système de Ptolomée. Si notre planète occupait le milieu de l'univers, ce dernier cercle, qui se trouve au centre de la terre, serait en effet la base et le centre de tout.
Dante avertit qu'il faut autre chose qu'une langue qui dit papa, maman, pour décrire ce dernier cercle de l'Enfer; ce qui signifie simplement que ce n'est pas à un enfant, mais à un écrivain véritablement homme, qu'il convient d'en parler. On croirait d'abord qu'il se plaint de l'état d'enfance où était de son temps la langue italienne: mais ce n'est pas cela. A quelque époque qu'un homme écrive, il ne croit pas que sa langue soit au berceau; on aurait inutilement dit à nos auteurs gaulois qu'ils vieilliraient dans peu. D'ailleurs, quand Dante parut, l'italien s'était déjà mis à la distance où il devait être à jamais du latin; et trente ans après lui, Pétrarque et Bocace l'y fixèrent, l'un par sa prose et l'autre par ses vers. Le toscan n'avait point suivi les révolutions qu'a éprouvées la langue française; c'était un langage tout formé, hérissé de proverbes, comme nos patois de Provence et de Gascogne, indiquant la maturité des peuples qui le parlaient, et n'ayant besoin, pour s'épurer et s'anoblir, que d'être écrit et parlé dans une capitale. Dante est donc plutôt obscur et bizarre que suranné. Quand on a dit auDiscours préliminairequ'il employa une langue qui avait bégayé jusqu'alors, on a voulu dire que l'Italie n'avait point d'ouvrage classique au treizième siècle, et que par conséquent Dante n'avait point de modèle quand il entreprit d'illustrer la langue toscane en l'élevant à des sujets épiques.
[2] Ce terrible exorde rappelle les paroles de Jésus-Christ sur Judas, et prépare l'esprit au mélange d'horreur et de pitié que va bientôt causer le spectacle des traîtres et de leur supplice.
[3] Tabernick et Pietrapana sont deux montagnes la première en Esclavonie et l'autre en Toscane.
[4] Dante, après avoir peint l'effet du froid sur ces têtes par le grelottement des dents et la fumée de l'haleine, dit qu'elles se tenaient la face baissée sur le lac; c'était pour laisser écouler les larmes que leur arrachait la douleur qu'elles gardaient cette attitude. Toutes les fois qu'elles se relèvent, leurs pleurs se gèlent autour de leurs paupières et sur leurs joues; ce qui augmente encore leurs douleurs.
[5] Ce sont ici deux frères, tous deux fils d'Albert, seigneur de la vallée de Falteron, où coule le Bizencio, à trois lieues environ de Florence. Après la mort de leur père, ils se mirent à piller leurs vassaux et leurs voisins et commirent les plus grandes violences. Mais la cupidité qui les avait unis les divisa bientôt; ils en vinrent aux armes et s'entretuèrent. Leur supplice est d'être à jamais collés l'un contre l'autre dans le cercle de Caïn et d'y nourrir leur inimitié fraternelle dans une lutte sans repos et sans terme.
[6] L'ombre qui vient de nommer les deux frères désigne ici Mauduit, fils d'Artus, ce roi d'Angleterre si fameux dans nos romanciers. Il s'était mis en embuscade pour tuer son père; mais Artus le prévint et le perça d'un coup de lance.
[7] Focacia Cancellieri avait tué son oncle, et ce meurtre fut cause que les Cancellieri, la plus puissante famille de Pistoie, se divisèrent entre eux, ce qui forma les deux partis desNoirset desBlancs. Nous avons dit comment ces dissensions pénétrèrent dans Florence.
[8] Mascaron avait aussi tué son oncle.
[9] L'ombre se nomme elle-même. C'était un homme de la famille des Pazzi qui en avait tué un autre de celle des Uberti.
[10] Carlin, aussi de la famille des Pazzi, avait trahi la confiance des Gibelins en livrant un château aux Guelfes de Florence.
[11] Le poëte passe avec son guide vers le giron dit d'Anténor, prince troyen, qui fut soupçonné d'avoir livré la ville de Troie aux Grecs. Horace dit qu'il avait seulement conseillé de leur rendre Hélène, afin de couper la guerre dans sa racine; et il se peut bien que Pâris ait trouvé que c'était là le conseil d'un traître; mais Dante n'aurait pas dû le damner si légèrement. On est tenté de dire, en voyant sa prédilection pour tout ce qui concerne Troie, que ce poëte, persuadé d'ailleurs qu'il descendait des anciens Romains, n'était pas éloigné de se croire un peu de sang troyen dans les veines. C'est ainsi qu'à la renaissance des lettres, Ronsard et quelques autres crurent ne pouvoir chanter les rois de France qu'en leur donnant un peu du sang d'Hector, afin, pour ainsi dire, de les rendre épiques: tant Homère et Virgile avaient ouvert et fermé pour eux les sources de l'intérêt et du merveilleux! Il y a seulement cette différence, que Dante était un poëte républicain, et que, s'étant fait le héros de son poëme, il s'en est appliqué tout le merveilleux et l'intérêt.
[12] Celui qui crie et qui est nommé plus bas était un Florentin de la famille des Abatti, appelé Bocca. Dans la bataille de Montaperti, où 4,000 Guelfes furent massacrés sur les bords de l'Arbia (comme on a vu aux notes du chant X, sur Farinat), ce Bocca, gagné par l'argent des Gibelins, s'approcha de celui qui portait l'étendard, et lui coupa la main; les Guelfes, ne voyant plus leur étendard, se mirent en fuite et furent massacrés. Il a raison de craindre que tout Florentin ne veuille se venger de cette horrible trahison.
[13] Parce qu'en effet, quoique tout homme eût le droit de punir un traître, il semble qu'étant sous la main de la justice divine, il en devienne comme sacré; et c'est ce respect pour les morts que Bocca invoque ici.
[14] Bose Duera était de Crémone et fut chargé par les Gibelins de s'opposer au passage d'une armée française que Charles d'Anjou faisait venir en Italie contre Mainfroi; mais il se laissa corrompre par l'argent des Français et leur abandonna le passage.
[15] L'abbé Beccaria, de Pavie, fut l'envoyé du pape à Florence et s'ingéra de vouloir ôter le gouvernement aux Guelfes pour le donner aux Gibelins. On découvrit ses manoeuvres, et il eut la tête tranchée.
[16] Soldanier était Gibelin, et avait trahi cette faction pour s'attacher aux Guelfes.
Gano ou Ganellon, envoyé par Charlemagne auprès des Sarrasins d'Espagne, leur conseilla d'attaquer l'armée de ce prince, qui s'était engagée dans les défilés. Son avis fut exécuté, et l'arrière-garde de l'armée française fut mise en pièces. Le fameux Roland y périt avec les autres paladins: c'est la grande journée de Roncevaux.
[17] Tribaldel tenait la ville de Faënza pour le comte de Montefeltro, et il en ouvrit les portes aux Français qui remplissaient alors la Romagne, où le pape Martin IV les avait attirés.
[18] Tydée, père de Diomède, fut blessé mortellement au siége de Thèbes, par Ménalippe. Furieux de se voir mourir, il voulut qu'on lui apportât la tête de son ennemi, et la déchira à belles dents. Minerve, offensée de cette action barbare, abandonna ce héros, qu'elle avait toujours protégé, et le laissa périr.
C'est ici que commence la terrible aventure d'Ugolin, morceau connu de tout le monde. Comme la plupart des lecteurs courront d'abord à cet épisode, je vais le faire précéder d'une note, afin qu'on puisse le lire sans distraction.
Ugolin, comte de la Gherardesca, était un noble Pisan, de la faction Guelfe: il s'accorda avec Roger, archevêque de Pise, lequel était Gibelin, pour ôter à Nino Visconti le gouvernement de la ville. Ils y réussirent et gouvernèrent ensemble; mais bientôt l'archevêque, jaloux de l'ascendant que son collègue prenait sur lui, voulut le perdre. Pour y parvenir, il fit courir des bruits qu'Ugolin avait trahi la patrie, en livrant quelques châteaux aux Florentins et aux Lucquois, sous couleur de restitution; et quand il vit les esprits bien préparés, il vint un jour, suivi de tout le peuple, et précédé de la croix, à la maison du comte, et, l'ayant saisi avec ses quatre enfants, il les fit jeter ensemble dans une tour. Quelques jours après, soit pour empêcher qu'on n'apportât de la nourriture à ces malheureux, ou qu'il craignît quelque retour du peuple, il vint fermer lui-même la porte de la tour, et en jeta les clefs dans la rivière. Cette prison fut depuis appeléela Tour de la faim.
Le poëte, supposant avec art que ce qu'on vient de lire est connu de tout le monde, ne fait raconter à Ugolin que ce qui se passa dans la tour, entre lui et ses enfants, depuis qu'on leur eut fermé la porte et refusé toute nourriture: détail qu'en effet le public ne peut connaître.
Nous observerons que le comte Ugolin se trouve dans ce cercle, parce qu'il était vrai sans doute qu'il avait trahi les intérêts de sa patrie, et que, malgré toute la pitié qu'inspirent ses malheurs, il faut que justice se fasse. Mais c'est par une justice plus grande encore que la tête de Roger est abandonnée à la fureur d'Ugolin, qui doit assouvir à jamais sur elle sa faim et sa vengeance. Cet archevêque avait aussi trop outragé la nature en condamnant un père et ses quatre enfants à finir leurs jours d'une manière si cruelle, les uns en présence des autres.
Aventure d'Ugolin. Passage au troisième giron ditde Ptolomée, oùsont punis les traîtres envers leurs bienfaiteurs.
Le fantôme suspendit son atroce repas, et, s'essuyant la bouche à la chevelure du crâne qu'il rongeait, prit ainsi la parole:
—Tu veux donc que je renouvelle l'immodérée douleur dont le souvenir seul me fait tressaillir avant que je commence: eh bien, s'il est vrai que mes paroles puissent tomber comme l'opprobre sur la tête du traître que je tiens, tu vas m'entendre sangloter et parler. Je ne sais qui tu es, ni comment te voilà: mais tu parais Florentin, si ta voix ne m'abuse. Or, quand tu sauras que je fus le comte Ugolin, et celui-ci l'archevêque Roger, tu sauras aussi pourquoi sa tête m'est livrée; car tu n'ignores pas sans doute comment le perfide, m'ayant déjà trahi dans son coeur, me fit ensuite prendre et mettre à mort. Mais ce que tu ne peux avoir appris, c'est combien cette mort fut horrible: entends-moi donc, et tu pourras alors juger le crime et la vengeance. J'avais déjà compté plus d'un jour, à travers les soupiraux de la tour qui a mérité par moi et qui doit encore mériter par d'autres d'être appelée laTour de la faim, lorsque je fis un songe, fatal présage de mes malheurs. Je songeai que celui-ci, tel qu'un maître fort et puissant, chassait un loup et ses louveteaux vers la montagne qui s'élève entre Lucques et Pise, et que les Guaslandi, les Sismondi et les Lanfranchi [1], avec une meute de chiennes maigres et légères, couraient en avant: au bout d'une courte poursuite, le loup et ses petits me paraissaient épuisés, et je voyais les chiennes affamées se jeter sur eux et leur ouvrir les flancs. Je m'éveillai vers le matin et m'approchai de mes enfants. Ils dormaient encore, mais en dormant ils gémissaient et demandaient du pain [2]. Ah! que tu es cruel si ton coeur ne frémit d'avance de tout ce qu'on prépare au mien! Et pour qui donc pleureras-tu si tu ne pleures pour moi? Déjà, mes fils étaient debout, car l'heure du manger approchait, et chacun attendait son pain avec crainte, à cause du songe; lorsque j'ouïs tout à coup l'horrible tour se murer par en bas. Immobile, je regardai mes quatre enfants, sans parler, sans pleurer; l'oeil fixe, et le coeur durci comme la pierre, ils pleuraient, eux; et mon Anselmin me dit: «Comme tu nous regardes, mon père! Qu'as-tu donc?» Et cependant je ne pleurai point, je ne parlai point de tout ce jour et la nuit d'ensuite, jusqu'au retour d'un autre soleil. Mais, dès qu'une faible lueur eut pénétré dans le cachot, je me mis à considérer leurs visages l'un après l'autre; et c'est alors que je vis où j'en étais moi-même. Transporté, forcené de douleur, je me mordis les bras; et mes fils croyant que la faim me poussait, m'entourèrent en criant: «Mon père, il nous sera moins dur d'être mangés par toi: reprends de nous ces corps, ces chairs que tu nous as données.» Je m'apaisai donc pour ne pas les contrister encore; et ce jour et le jour suivant nous restâmes tous muets. Ah! terre, terre, que n'ouvris-tu tes entrailles!…. Comme le quatrième jour commençait, le plus jeune de mes fils tomba vers mes pieds étendu, en disant: «Mon père, secours-moi.» C'est à mes pieds qu'il expira; et tout ainsi que tu me vois, ainsi les vis-je tous trois tomber un à un, entre la cinquième et la sixième journée: si bien que, n'y voyant déjà plus, je me jetai moi-même, hurlant et rampant, sur ces corps inanimés; les appelant deux jours après leur mort, et les rappelant encore, jusqu'à ce que la faim éteignît en moi ce qu'avait laissé la douleur.
Ainsi parlait cette ombre, tordant les yeux, et reprenant avec voracité le malheureux crâne qui se rompait sous l'effort de ses dents.
Ah! Pise, opprobre de la belle Italie, puisque tes voisins sont lents à te punir, puissent les îles de Gorgone et de Caprée, s'arrachant de leurs fondements, venir s'asseoir aux bouches de ton fleuve, afin que, regorgeant jusqu'à toi, il noie tes enfants dans tes places publiques! Car fût-il vrai que le comte Ugolin eût livré tes forteresses, tu ne devais pas du moins attacher à la même croix le père et les enfants: c'est leur enfance, nouvelle Thèbes, qui fait leur innocence [3]!
Cependant nous étions déjà passés vers des lieux où les ombres sont encore plus étroitement enchaînées dans les glaçons: elles s'y trouvent, non la face baissée, mais le visage renversé; si bien que leurs pleurs sans cesse amoncelés dans les cavités de l'oeil, s'y durcissent en voûtes de cristal, et les larmes fermant ainsi le passage aux larmes, la douleur, qui ne peut s'exhaler, se retire toujours, et retombe avec plus d'amertume au fond du coeur [4].
J'avançais, et, bien qu'engourdi par la rigueur du froid, je crus sentir je ne sais quel vent effleurer mon visage.
—Quel est, dis-je à mon guide, le souffle que je sens? Tout mouvement n'est-il pas éteint dans cette morte atmosphère?
—Bientôt, reprit-il, tu connaîtras par tes yeux la nature et les causes de ce que tu cherches.
Il achevait à peine, qu'une des têtes fixées sur la dure surface nous cria:
—Ombres impies, et si impies, que la dernière place des Enfers vous est donnée, arrachez-moi des yeux ces voiles cruels, afin que mon coeur trop plein puisse verser un peu de sa douleur, avant que mes larmes ne se gèlent encore.
—Si tu désires mon assistance, lui dis-je, apprends-moi qui tu es; et puissé-je aller m'asseoir à côté de toi, si je te la refuse!
L'ombre reprit:
—Je suis frère Albéric, et c'est moi qui donnai les fruits de trahison: ils me sont bien payés avec usure [5].
—Eh quoi! lui dis-je, est-il donc vrai que tu sois déjà mort?
—J'ignore, ajouta-t-il, le destin du corps que j'ai laissé là-haut: car tel est le privilége de cette Ptolomée, qu'un homme puisse y tomber de son vivant; et pour que tu délivres plus tôt mes yeux de leurs glaçons, je t'apprendrai que, lorsqu'une âme porte aussi loin que moi la perfidie, elle descend aussitôt dans ces froides citernes; et cependant un démon s'empare de son corps et lui fait achever le bail de la vie. Il y a telle ombre qui transit derrière moi, et qui semble peut-être respirer encore parmi vous; je veux dire Branca d'Oria, que nous avons depuis longues années; tu peux en parler, toi qui viens de quitter le monde [6].
—Je crois, lui dis-je, que tu m'abuses; d'Oria n'est point mort; il mange, boit et converse avec les hommes.
—Il est pourtant vrai, reprit cette ombre, qu'un démon l'a remplacé, lui et le complice de sa trahison, et qu'ils sont descendus ici avant que Michel Zanche tombât dans la poix bouillante. Maintenant, je t'en conjure, étends vers moi ta main secourable, et ne me refuse pas.
Mais je le refusai; et c'est au nom de l'humanité que je lui fusImpitoyable [7].
Ah! Génois, Génois, race étrangère à toutes les vertus, et noire de tous les crimes, pourquoi n'êtes-vous pas exterminés du milieu des peuples! car c'est avec l'esprit le plus pervers de la Romagne que j'ai trouvé l'un de vos citoyens [8]: partagé pour ses crimes entre la terre et les Enfers, son âme trempe dans les eaux du Cocyte, et son corps marche et respire au milieu de vous, dans vos maisons et dans vos temples.
[1] C'étaient trois familles nobles de Pise, opposées à la faction et aux intérêts d'Ugolin: elles s'étaient unies à l'archevêque, et avaient servi sa vengeance. (Voyez la grande note sur Ugolin, au chant précédent.)
[2] Le poëte suppose que les enfants ont aussi de leur côté un songe de mauvais augure, et qu'ils s'éveillent tous dans l'attente du malheur qui doit leur arriver.
[3] Dans cette belle imprécation, Dante compare la ville de Pise à celle de Thèbes, à cause du crime de l'archevêque: car on sait que Thèbes était devenue célèbre par les crimes de la famille d'OEdipe. Ensuite il souhaite que la Gorgone et la Caprée, deux petites îles de la mer de Toscane, aillent fermer l'embouchure de l'Arno qui traverse la ville de Pise, afin que ce fleuve, ne pouvant plus se jeter dans la mer, rebrousse contre son cours, et vienne noyer les habitants de Pise. Il finit par un raisonnement simple et pressant sur l'innocence des fils d'Ugolin. J'observerai que lorsqu'un mot réveille vivement le mot qui le suit, les idées semblent aussi germer plus vivement l'une de l'autre. Ainsi l'argument de Dante, outre qu'il est de toute vérité, tire encore beaucoup de force de la collusion des deux mots,enfantsetenfance. Racine a dit:Pour réparer des ans l'irréparable outrage: artifice de style dont il faut user sobrement.
[4] Nous sommes au giron de Ptolomée, c'est-à-dire des traîtres envers leurs bienfaiteurs. Ce Ptolomée les représente tous, soit que le poëte ait voulu désigner le roi d'Égypte qui fit mourir Pompée dont il avait reçu tant de services, ou un autre Ptolomée qu'on trouve dans la Bible, et qui assassina le grand-prêtre, son bienfaiteur. On sait comment Tasse a imité la pensée qui termine cette description. «Armide voulait crier:Barbare, où me laisses-tu seule? Mais la douleur ferma le passage à sa voix, et ce cri lamentable revint avec plus d'amertume retentir sur son coeur.»
[5] Albéric, de la famille Manfredi, à Faënza, fut de l'ordre des Frères joyeux: il était brouillé avec ses confrères depuis longtemps, lorsqu'un jour il feignit de se réconcilier avec eux, et les invita à un grand dîner. Sur la fin du repas, il dit de servir le fruit; et à ce mot, qui était le signal convenu, les convives furent tous égorgés. Les fruits de frère Albéric étaient passés en proverbe.
[6] Branca d'Oria, d'une noble famille de Gênes, invita aussi à un repas, et fit mourir par trahison son beau-père, Michel Zanche, dont il est parlé au vingt-deuxième chant, note 6; il fut aidé dans son crime par un de ses parents. Le poëte dit qu'ils descendirent tous deux en Enfer plus vite que le malheureux qu'ils assassinaient.
[7] Quoique Dante se fût engagé par serment envers cet Albéric, il se fait une vertu d'être parjure envers lui, tant sa trahison l'avait révolté.
[8] Cet esprit de la Romagne était toujours Albéric, et le Génois était d'Oria. Ceci fait allusion à un proverbe italien, peu favorable aux Romagnols: ils passent pour la pire nation de l'Italie, et Albéric est ici représenté comme le plus mauvais d'entre eux. Il est aussi la dernière ombre qui parle dans les Enfers.
Il me semble que, dans un siècle où la religion était si puissante sur les esprits, ce dernier supplice que Dante emploie, dut produire un effet bien effrayant. Albéric et d'Oria, avec son parent, étaient trois citoyens coupables de grands crimes à la vérité, mais illustres par leur naissance, connus de tout le monde, et tous trois pleins de vie. Dante vient affirmer, à la face de l'Italie, que ces trois hommes ne vivent plus, que ce qu'on voit n'est que leur enveloppe animée par un démon, et que leur âme est en Enfer depuis longues années. C'était montrer la main de Dieu au festin de Balthazar. Aussi reste-t-il une tradition du désespoir où il réduisit ces trois coupables. On ne peut sans doute faire un plus bel usage de la poésie et de ses fictions, que d'imprimer de telles terreurs au crime: c'est faire tourner la superstition au profit de la vertu.
Je n'insiste pas sur les beautés de l'épisode d'Ugolin; j'observerai seulement que l'extrême pathétique et la vigueur des situations ont tellement soutenu le style du poëte, qu'on y peut compter cent vers de suite sans aucune tache. C'est là qu'on reconnaît vraiment le père de la poésie italienne. Si Dante n'a pas toujours été aussi pur, c'est à la bizarrerie des sujets qu'il faut s'en prendre. Pétrarque, né avec plus de goût et un génie moins impétueux, s'exerça sur des objets aimables. LaJérusalemest, comme on sait, le sujet le plus heureux que la poésie ait encore embelli. D'ailleurs, au siècle de Tasse, les limites de la prose et des vers étaient mieux marquées; la langue poétique avait repoussé les locutions populaires; elle n'admettait plus que les mots sonores; elle avait écarté ceux qui embarrassent par un faux air de synonymie; elle savait jusqu'à quel point elle pouvait se passer des articles; enfin, comme le langage est le vêtement de la pensée, on avait déjà pris les mesures les plus justes et les formes les plus élégantes. Mais Dante n'a point connu ce mérite continu du style; il tombe quand le choix des idées ou la force des situations ne le soutiennent pas.
Quatrième et dernier giron, dit de Judas, où Lucifer, traître envers Dieu, est entouré de traîtres envers leurs bienfaiteurs. Sortie de l'Enfer.
—Regarde en avant, me dit le sage, et vois si tu peux les distinguer.
Je regardai, et je crus entrevoir je ne sais quel grand édifice; comme lorsqu'un épais brouillard ou la nuit obscure s'affaissent dans les campagnes, on voit de loin un moulin agitant ses bras au souffle des vents.
J'avançais; et pour me dérober à la rigueur de l'air qui frappait mon visage, je marchais derrière mon guide, unique abri qui fût en ces lieux.
Déjà, et ce n'est point sans frissonner que je le dis, déjà nous étions au dernier giron de l'Enfer; à ce giron où les ombres sont ensevelies dans la profonde glace, d'où elles apparaissent comme des fétus dans le verre et sous toutes les attitudes; renversées, debout, étendues ou courbées comme un arc, et touchant de leurs fronts à leurs pieds [2].
Quand nous fûmes assez avancés pour qu'il plût au sage de me montrer la créature qui fut jadis si belle, il me fit arrêter, et s'écartant de moi:
—Voilà Satan, me dit-il, et voici les lieux où tu dois t'armer de toute ta constance.
Je m'arrêtai alors, chancelant et transi, dans un état que la parole ne saurait exprimer: ce n'était point la vie, ce n'était point la mort; eh! qu'étais-je donc hors de l'une et de l'autre!…
Je voyais au centre du glacier le monarque de l'empire des pleurs s'élever de la moitié de sa poitrine en haut; et ma taille égalerait plutôt la stature des géants, qu'ils ne pourraient approcher de la longueur de ses bras.
Quel était donc le tout d'une telle moitié [3]?
S'il fut jadis l'ornement des cieux, comme il est à présent l'effroi des Enfers, c'est bien lui qui doit être le centre des crimes et des tourments, lui qui osa mesurer de l'oeil son créateur!
Mais combien redoubla ma terreur quand je vis son énorme tête composée de trois visages; le premier s'offrant en face, les deux autres s'élevant sur chaque épaule, et tous trois se réunissant pour former la crête effroyable dont il était couronné!
Le premier visage était rouge de feu, l'autre était livide, et les peuples qui boivent aux sources du Nil portent la noire image du troisième.
À chaque face répondaient deux ailes aussi vastes qu'il le fallait au plus grand des archanges, et telles que l'Océan ne vit jamais sur ses flots de voile si démesurée.
Il agitait deux à deux ces ailes sans plumage; et les trois vents qui s'en échappaient allaient glacer les étangs du Cocyte [4].
De tous ses yeux tombaient des larmes qui se mêlaient à l'écume sanglante de ses lèvres, et de chaque bouche sortait un coupable que le monstre broyait sous ses dents; éternel bourreau d'une triple victime!
Mais il tourmentait plus effroyablement encore, du tranchant de ses ongles, l'infortuné qui sortait de la bouche du milieu, et dont il retenait la tête et les épaules englouties.
—Ce premier des trois, et certes le plus malheureux, me dit mon guide, est le traître Judas: des deux autres que tu vois à ses côtés, et qui pendent la tête en bas, l'un est Brutus qui souffre et se tait; l'autre est l'énorme Cassius [5]. Mais il faut partir, car la nuit approche; notre course est finie, ettout est parcouru.
Alors, suivant son désir, j'enlaçai mes bras autour de son cou; et dès que le monstre, en déployant ses ailes, eut découvert l'épaisse toison dont ses flancs étaient hérissés, mon guide s'y attacha, et descendit de flocons en flocons à travers les glaces, m'emportant ainsi suspendu; mais il touchait à peine à la ceinture de l'ange, que je le vis, allongeant ses bras et s'aidant de ses mains, tourner péniblement sa tête où étaient ses pieds, et monter comme s'il fût rentré dans l'abîme.
—Soutiens-toi, me cria-t-il hors d'haleine; c'est par de telles marches qu'il faut sortir de l'Enfer.
Et s'élevant aussitôt vers les rochers entr'ouverts sur nos têtes, il sortit et me déposa sur leurs bords.
Assis à ses côtés, je levai les yeux pour contempler encore Lucifer, et je ne vis plus que ses jambes renversées qui se dressaient devant moi.
Que le stupide vulgaire se figure maintenant le trouble où je fus alors, lui qui ne voit pas quel est le point du monde que j'avais franchi.
Mais bientôt le sage me cria:
—Relève-toi; la route est longue, le sentier difficile, et déjà le soleil est aux portes du matin [6].
Ce n'étaient pas ici des sentiers faits par la main des hommes, mais une suite de cavités et de précipices, route impraticable aux mortels, et toujours haïe de la lumière.
—Maître, dis-je alors, avant de m'arracher de ces entrailles du monde, daignez écarter d'un mot les nuages qui offusquent ma pensée. Apprenez-moi ce qu'est devenu le glacier; pourquoi Lucifer est ainsi renversé, et comment, dans un si court espace, le soleil a remonté du soir vers le matin?
—Tu crois être encore, me répondit-il, à la même place où tu m'as vu me prendre aux flancs du reptile immense qui sert d'axe à la terre; et nous y étions, il est vrai, lorsque je descendais le long de ses côtes velues; mais quand tu m'as vu tourner sur moi-même et remonter, je passais alors avec toi le centre du monde, ce point unique où tendent tous les corps. Tu foules maintenant les voûtes opposées au cercle de Judas; te voilà dans l'hémisphère qui répond au nôtre; voici l'antipode de cette masse aride que forment les trois parties de la terre habitée, et dont le centre fut arrosé du sang de l'Homme-Dieu: le jour luit pour ce monde quand il s'éteint pour l'autre. L'archange, dont tu ne vois plus que les pieds renversés, est toujours debout dans les Enfers. C'est sur cette moitié du globe qu'il tomba du haut des cieux; la terre épouvantée se retira devant lui, et, se couvrant du voile de ses eaux, s'enfuit vers nos climats; mais forcée de donner retraite à ce grand coupable, elle ouvrit un abîme dans son sein, et s'écarta pour s'élever en montagne vers l'un et l'autre hémisphère [7].
Il est, par delà les Enfers, une étroite et obscure issue qui retentit à jamais de la chute d'un ruisseau; et c'est là que mon oreille fut avertie de la distance où j'étais de Lucifer [8]. Le ruisseau tombe lentement à travers les rochers qu'il creuse dans sa course éternelle.
Nous gravîmes aussitôt le dur sentier qu'il ouvrait devant nous, mon guide en avant et moi sur ses traces; et, remontant ainsi sans trêve et sans relâche, nous parvînmes au dernier soupirail, d'où nous sortîmes enfin pour jouir du spectacle des cieux.