Pauvre Madeleine, elle avait l'esprit bien en désordre, et le coeur bien gros, allez, quand, durant cette funeste nuit, elle quitta le misérable appentis qu'on appelait leur maison.
Le temps était calme, clair, le froid piquant.
La lune versait sur Toronto les rayons de sa molle lumière.
Au firmament brillaient les étoiles comme des milliers de perles à une coupole de saphir.
La neige criait âprement sous le pied.
C'était une poétique et sereine nuit, toute remplie de beautés solennelles.
Si belle que fût pourtant cette nuit, elle n'avait aucun charme pour Madeleine. Son front était baigné de sueur, ses yeux étaient brouillés et ses oreilles tintaient.
Machinalement, elle s'arrêta une fois encore sur le seuil de la porte, hésita, puis, prenant une sorte de décision, elle examina les environs, comme pour y chercher quelqu'un qu'elle s'attendait à voir.
Mais il n'y avait personne.
Madeleine parut désappointée; elle se retourna vers la porte, passa la main sur son visage brûlant, secoua la tête, tira de son corsage la lettre qu'elle y avait glissée, la parcourut d'un clin d'oeil, la replaça dans son sein, et relevant le bas de sa robe, s'élança en avant.
Mais à peine eut-elle fait quelques pas, que sa course fut arrêtée comme par une main invisible.
Madeleine revint devant la porte de la hutte, tomba à genoux dans la neige et murmura d'un ton saccadé, en se tordant les mains:
—O ma mère, ma pauvre mère, pardonnez-moi, pardonnez-moi! j'essaye de faire de mon mieux. Vous êtes si malheureuse et je puis vous être utile… Vous me pardonnerez tous, n'est-ce pas?
Son élan de douleur monta dans l'air pur; la lune sembla pâlir et les étoiles se voiler de pitié, car rarement leur veille silencieuse avait été troublée par un pareil accent d'angoisses, échappé à des lèvres aussi belles.
Se levant ensuite, insensée, demi-folle, la jeune fille reprit sa course.
Elle vola longtemps sur la blanche neige, passa le long des pauvres cabanes se dressant ça et là comme des spectres de mauvais augure, qui tous parlaient de détresse et de désolation.
Mais les propres pensées de Madeleine étaient trop vives pour qu'elle songeât à la misère d'autrui. Et elle fuyait, fuyait, les yeux baissés devant elle, craignant jusqu'à son ombre.
Arrivée à l'emplacement découvert, connu sous le nom de Cruikshank Lane, elle fit une pause, regarda comme si elle avait peur d'être suivie.
N'apercevant rien, elle se retourna, et frémit à la vue de la légère trace que ses pieds avaient laissée sur la neige.
Ses hésitations la reprirent.
Elle joignit convulsivement les mains, leva vers le ciel des yeux humides, et, pendant quelques moments, ne sut si elle devait ou non continuer.
Une exclamation jaillit de sa bouche; et la pauvre enfant affolée se remit à parcourir aussi rapidement qu'elle pouvait la plaine de neige.
Alors elle se dirigeait vers une petite cabane à demi ruinée, que l'on distinguait à quelque distance du chemin.
C'est ainsi que nous fascine un charme étrange quand nous sommes au bord du gouffre; c'est ainsi qu'aveugles nous nous précipitons à notre perte.
Qu'est-ce alors qui nous pousse? Quel est ce vertige qui nous saisit et nous entraîne?
Vous qui n'avez jamais senti l'influence de son infernal pouvoir, comment pourriez-vous dire ce que c'est? comment pourriez-vous donner un remède à l'infortuné séduit, enivré arraché à l'innocence et à la vertu par le poison subtil de son baleine?
L'édifice vers lequel Madeleine portait ses pas était une vieille masure en bois, toute décrépite, abandonnée depuis longtemps, et dont les grenouilles, les chauves-souris et les oiseaux nocturnes avaient fait leur palais.
Les fenêtres étaient défoncées, le plafond effondré, et une partie de la charpente avait été enlevée pour réchauffer les tristes foyers du voisinage.
La lune et les étoiles pénétraient librement dans le local, dont le sol était perdu sous une épaisse couche de neige et où il n'y avait aucun signe de vie à ce moment, car le froid avait tué les grenouilles et chassé les oiseaux de nuit.
Arrivée près du bâtiment, Madeleine jeta un coup d'oeil inquisiteur autour d'elle, et, satisfaite sans doute de son examen, elle entra, s'assit sur une poutre renversée, enfonça son visage dans ses mains et donna cours à ses cuisants chagrins.
Bientôt de chaudes larmes filtrèrent entre ses doigts et tombèrent glacées sur sa robe.
Au bout de quelques minutes, le son d'un pas frappa l'oreille de la jeune fille.
Elle se leva en sursaut, allongea timidement la tête par une ouverture, et, voyant qui approchait, se réfugia promptement dans le coin le plus obscur de l'édifice.
C'était un jeune homme, grand, mince, et, suivant toute apparence, bien proportionné, quoiqu'il fût enveloppé de fourrures et d'un lourd pardessus qui déguisaient presque complètement ses formes.
Il vint droit à l'entrée de la cahute, plongea ses regards à l'intérieur, et, ne découvrant personne à cette première inspection, laissa échapper un murmure de désappointement.
Il allait même se retirer, quand un second coup d'oeil lui montra la tremblante jeune fille qui se tenait appuyée contre un poteau.
—Eh! est-ce vous, Madeleine, ma belle? fit-il d'une voix doucereuse, efféminée, en s'avançant les bras étendus vers elle. Allons, allons, charmante, approchez: c'est moi! Pourquoi si sauvage?
—Non, non, monsieur; non, je vous en prie! s'écria la jeune fille le repoussant avec effroi.
Il recula de trois ou quatre pas, apparemment surpris par cette réception, et resta quelques secondes sans parier.
—Qu'est-ce donc, Madeleine? dit-il enfin. Et qu'êtes-vous venue chercher ici, si vous avez peur de moi?
—Oh! monsieur; reprit-elle en sanglotant et s'enfonçant plus avant dans l'ombre, je vous ai dit ce qui m'amènerait, lors même que vous devriez me tromper. Ma mère, ma pauvre mère et ma soeur… Voulez-vous les aider, dites, le voulez-vous? Vous me l'avez promis, monsieur.
—Les aider, sans doute; vous pouvez y compter, ma bonne fille, ne vous l'ai-je pas dit? Je leur donnerai tout ce dont elles auront besoin. Dites-moi ce que c'est, enfant, et elles l'obtiendront. Nous les rendrons heureuses, ma Madeleine, parce que nous voulons que vous soyez heureuse. Allons, venez mignonne, vous leur porterez vous-même quelque chose ce soir, ajouta-t-il en se rapprochant.
Mais elle s'éloigna encore tout intimidée et en disant d'une voix émue:
—Oh! vous ne me trompez pas; vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce pas, monsieur Grantham? vous ne voudriez pas vous jouer d'une pauvre fille comme moi?
Son geste et le ton de sa voix eussent touché un démon. Mais les vices d'un libertin n'entendent ni ne voient.
Le démon peut être pris de pitié, mais les passions humaines exigent leur assouvissement!
—Vous tromper, mon ange! d'où vous vient cette idée? Non, Madeleine, par tout ce qui m'est cher, jamais si noire pensée n'est entrée dans mon esprit!
En prononçant ces mots d'un air de tendresse parfaitement simulé, il lui prit les mains, et, la regardant avec cette expression d'intérêt que seuls savent prendre les hypocrites, il ajouta:
—Venez, mon enfant; vous êtes toute glacée. Il ne fait pas bon pour votre santé de rester ici. Venez! voyez, est-ce possible de sortir comme ça, à demi vêtue, par un pareil froid! Ah! Madeleine, c'est là une imprudence que je ne devrais pas vous pardonner. Méchante enfant, elle grelotte. Mais prenez donc ce pardessus. Il vous réchauffera au moins un peu.
Ôtant un de ses vêtements, il le lui jetait en même temps sur les épaules.
Madeleine se laissa faire machinalement, car ce secours lui arrivait à propos.
D'ailleurs, il était accompagné de paroles si tendres qu'elles auraient séduit même une femme plus expérimentée.
Pauvre victime, ta jeunesse, ton innocence et ta crédulité sont autant d'armes contre toi pour ce comédien aussi adroit que débauché; ta conquête sera digne de toi, car tu n'as point d'armes à ton service.
—Je n'ai pas besoin de vous demander une réponse, Madeleine, continua-t-il de sa voix câline. Je prendrai soin de ceux qui vous sont chers, vous le savez bien. Ils seront mes amis… Demain… peut-être bien ce soir, à moins que… car j'ai quelques affaires à terminer. Ça ne prendra pas longtemps. Voyons: comment pourrai-je arranger cela? Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble, mon amour: ce serait tout gâter. Croyez-vous que vous pourriez rester ici, avec ce manteau sur vous, pendant un quart d'heure? Durant cet intervalle, je pourrai régler cette affaire. Je vous enverrai chercher en traîneau et… nous nous retrouverons dans une autre partie de la ville. Est-ce convenu, ma bonne Madeleine?
Elle ne répliqua point, et son extrême agitation indiquait assez clairement que son intelligence était trop embrouillée par les mille pensées qui tourbillonnaient devant elle pour lui permettre de répondre à cette insidieuse question.
—Allons, Madeleine, mon amour, ma toute belle, allons, ne perdons pas de temps, dit-il, commençant à s'impatienter de ses larmes. C'est bien décidé, n'est-ce pas? je vous envoie chercher dans un quart d'heure? Vous avez confiance en moi, Madeleine? Et tenez, fit-il en tirant de son doigt un anneau étincelant et le lui mettant, malgré les efforts qu'elle faisait pour s'en défendre, tenez, voilà le gage de ma foi; cette bague vient de ma mère!
Et puis, Madeleine, ajouta-t-il d'un ton qui semblait altéré, si les diamants pouvaient ajouter à votre valeur, ce joujou vous donnerait cent livres sterling de plus que vous n'aviez auparavant. Mais rien, ô rien, je le jure à la face du ciel, ne peut et ne pourra vous rendre plus chère à moi que vous n'êtes maintenant!
Ce disant, il lui baisait les mains avec une ardeur qui ne pouvait manquer d'être pour la jeune fille un témoignage de sincérité.
—Au revoir donc, fit-il vivement, au revoir! et il ajustait avec une sollicitude maternelle son pardessus autour du cou de la pauvre Madeleine. Au revoir! rien qu'un quart d'heure, un tout petit quart d'heure… qui sera bien long pour moi.
—Non! non! oh! ne partez pas! essaya-t-elle.
—Mais il était déjà sur le seuil de la porte et répétait de sa voix onctueuse:
—Rien qu'un pauvre petit quart d'heure! Vous savez bien que vous n'avez rien à craindre. L'anneau d'une mère n'est-il pas sacré pour un fils… et pour une fille! Madeleine, souvenez-vous…
Il sauta dans la neige et disparut.
Longtemps Madeleine resta immobile où il l'avait laissée. Non, pas immobile: elle tremblait, son corps frissonnait plus sous l'étreinte d'une peur indécise que du froid.
Mais on sait ce que sont ces frayeurs qui prennent parfois, glacent le corps; épouvantent l'esprit et cependant ne se définissent pas.
Elle avait la figure pâle, les bras étendus devant elle, la malheureuse enfant.
On l'eût crue folle.
Eh! oui, elle était folle, folle de la détresse de ses parents, folle des appréhensions dont la récompensait son dessein de les, sauver!
Cependant la lune brillait toujours à la voûte céleste.
Les étoiles jetaient leurs étincelles sur notre terre, et tout faisait silence dans la cahute.
Madeleine tomba à genoux. Ses-lèvres étaient muettes, glacées. Mais de son coeur jaillissait une prière plus éloquente que toutes les paroles des langues connues.
Éclaire-la donc, cette pauvre innocente, ô lune argentée! tes pâles et douces beautés resplendissent de chasteté et de vertu.
Elles sont, pour une âme vierge, des messagères de paix et de bonheur dans le calme de la nuit. Éclaire-la donc! montre-lui le danger, et ramène-la à cette innocence sur laquelle tu aimes à luire.
Les yeux de Madeleine se fixèrent sur l'entrée de la maison abandonnée.
Son frisson cessa; la respiration devint peu à peu saccadée, courte et faible chez elle; puis elle tomba tout à coup la face dans la neige, les mains pressées contre ses tempes, et fondit en larmes.
—O ma mère! s'écriait-elle à travers les sanglots, je ne vous quitterai pas; non, je ne vous quitterai pas! Vous maudiriez votre Madeleine; mais non, vous ne la maudiriez pas, trop bonne mère! Vous ne feriez pas cela! Pourquoi vous ai-je quittée? Que penserez-vous de moi? Et Guillaume, cher, cher Guillaume, je l'aime bien pourtant! Ah! s'il savait comme je l'aime! Puisse-t-il aussi me pardonner! Guillaume, il est si bon pour moi, il m'aime tant, lui! Mon départ le rendra malheureux pour le reste de sa vie. Mais non, c'est assez… Je n'irai pas plus loin! Non! Je reviendrai, ma mère! Cher Guillaume, je reviendrai, je vais revenir…
La lune brillait toujours, calme et sereine, et les étoiles scintillaient toujours comme des perles à leur dais d'azur.
La voix de Madeleine était épuisée.
Elle se leva, fit un effort, se précipita hors de la ruine et se tourna vers le chemin qui conduisait à la demeure de ses parents.
Mais, à ce moment, son regard tomba sur l'anneau que le jeune homme lui avait passé au doigt, et elle tressaillit, s'arrêta.
La raison succombait encore devant sa bonne foi!
—Que faire de cela? dit-elle. C'est la bague de sa mère, pourquoi me l'a-t-il laissée? Je ne puis l'emporter. Mon Dieu! Puis il dit qu'elle est précieuse. Comment, où la lui renverrai-je? Je ne puis la prendre. Ce serait un vol. Seigneur, ayez pitié de moi! Il faut donc le revoir, l'attendre! O ma mère, ma mère, j'ai peur; quelque chose me crie que je fais mal, que je devrais revenir près de vous… Pourquoi m'a-t-il laissé cette bague? pourquoi l'ai-je acceptée?
A cet instant ses yeux, errant de côté et d'autre, aperçurent un homme qui traversait les champs et marchait vers la masure.
—Allons, il le faut, dit-elle en essuyant ses yeux et réparant d'un coup de main le désordre de sa chevelure. Il le faut; peut-être est-ce pour notre bonheur. Je le verrai, puis je reviendrai chez nous. Ma mère, Guillaume, je vous raconterai tout. Peut-être me pardonnerez-vous!
Comme l'individu s'approchait, elle découvrit que ce n'était pasGrantham.
Ses alarmes renaquirent en remarquant que c'était un homme de couleur, misérablement vêtu et qui ne paraissait pas le moins du monde être la personne qu'elle s'attendait à ce que Grantham lui envoyât.
Mais, déjà, l'inconnu était trop près d'elle pour qu'elle pût songer à l'éviter.
—Jeune dame, elle être venue? dit-il en s'approchant.
Instinctivement toutefois, Madeleine s'était placée dans un coin obscurci par l'ombre de la masure.
—Gentilhomme demander jeune dame, poursuivit le nègre. Elle être ici; moi voir elle; pourquoi elle pas répondre?
Sa voix, quoique rude, semblait bonne et sympathique.
Madeleine reprit courage.
—Avez-vous été envoyé par M. Grantham? dit-elle en sortant timidement de sa retraite.
—Gentilhomme m'avoir dit de venir chercher jeune dame et moi être venu. Lui avoir grande envie de voir jeune dame; dire à moi; «Va vite, ramène elle.» Moi courir, courir! traîneau attendre sur route, tout près d'ici.
—Oui, oui, je vous suivrai, répondit Madeleine de plus en plus rassurée par les manières de l'étranger.
—Moi bien content pour gentilhomme.
—Est-ce bien loin?
—Pas loin en tout!
—Connaissez-vous le monsieur qui vous a envoyé? demanda-t-elle.
—Moi jamais avoir vu lui auparavant, dit le nègre.
—Quoique rendue craintive par cette réponse, Madeleine suivit son guide.
En chemin, elle essaya d'obtenir, s'il était possible, des renseignements sur son jeune admirateur; car, dans quelques entrevues clandestines qu'elle avait eues avec lui, elle n'avait guère appris à son endroit, mais bientôt elle reconnut que le noir le connaissait encore moins qu'elle.
Elle monta dans un traîneau.
Le nègre jeta sur elle des peaux de buffle et partit à toutes rênes versQueen street.
De là il tourna dans Bathurst et entra dans King.
Comme ils arrivaient à l'extrémité est de cette rue, Madeleine aperçut Grantham qui se tenait debout sur le trottoir et les attendait probablement.
Il paraissait fort agité, faisait au conducteur des signes de se presser; et, au moment où ils passèrent près de lui, il jeta dans le véhicule un sac de nuit, et monta en criant:
—Vite! vite! plus vite!
—Non! non! non! je vous en prie! exclama la jeune fille épouvantée.Arrêtez! arr…
La main de Grantham lui ferma la bouche.
—Silence, ma chère bonne! silence! vous ne savez ce que vous faites, dit-il avec une émotion fébrile et en regardant derrière lui. Pousse tes chevaux! ajouta-t-il, s'adressant au cocher.
—Non! non, je ne veux pas; laissez-moi descendre, balbutiait Madeleine au comble de l'effroi.
—N'ayez pas peur, enfant; tout est au mieux. C'est moi qui vous le dis.—Vite, charretier! [2] plus vite! c'est une affaire de vie ou de mort!… Taisez-vous! pour l'amour du ciel, taisez-vous, Madeleine!
[Note 2: Les cochers de voitures publiques sont ainsi appelés par lesCanadiens-Français,]
—Non, je n'irai pas plus loin! s'écria-t-elle résolument. Charretier, arrêtez, je le veux, je vous en prie! Au secours! au secours!
—Moi arrêter, dit le cocher.
—Marche; veux-tu marcher! hurla Grantham.
—Non, moi arrêter, reprit l'autre, mettant aussitôt ses paroles à exécution. Moi, pas emmener jeune dame sans elle vouloir; jamais!
Le ravisseur bondit de rage.
Mais le nègre sauta à bas de son siège, sans lâcher les rênes du cheval, et s'approcha pour aider la jeune fille.
A ce moment, Grantham, ayant jeté un coup d'oeil rapide sur la route, souffla quelque chose à l'oreille de Madeleine, et aussitôt elle retomba comme foudroyée dans le traîneau.
En se retournant, elle avait aperçu une voiture qui courait sur eux avec une vélocité terrible.
Profitant du trouble que cette remarque venait de causer à Madeleine, Grantham saisit le nègre au collet, d'un coup de poing l'envoya rouler dans la neige, et, reprenant les guides, lança les chevaux à un tel train qu'on eût dit qu'il y allait de son existence.
—Secours, secours, massa! cria le noir se relevant comme l'autre traîneau arrivait. Secours! lui enlever pauvre fille! Secours! vite, vite, massa!
—Eh! répondit une voix rude, étais-tu dans ce traîneau? Est-ce un jeune homme, hein?
—Et pauvre fille; lui enlever elle, enlever, et elle pas vouloir…
—Allons, monte et dépêche-toi, dit l'autre. Nous les rattraperons. Il y a une fille avec lui, n'est-ce pas?
—Oui, enlever la pauvre créature, et elle pas vouloir, pas en tout, dit le nègre se jetant dans le traîneau.
—Eh! il a bien autre chose! siffla le nouveau venu. Et il cingla son cheval, qui partit avec la rapidité de l'éclair à la poursuite du fugitif, qui devait avoir bien de la peine à y échapper, s'il y parvenait, malgré le désespoir qui semblait l'éperonner.
Le soir du jour qui succéda aux événements que nous venons de narrer, et conséquemment le soir du jour où Mordaunt partait de son misérable foyer, deux hommes passaient dans Queen street.
Ils paraissaient très-excités et poursuivaient un traîneau qui avait une grande avance sur eux et fuyait du côté d'Yonge street.
Des haillons couvraient leurs membres. Ils personnifiaient, la misère.
Quoique tous deux fussent fort exaspérés, l'un d'eux semblait l'être plus encore que son compagnon. Il l'entraînait avec des exclamations et des gestes furieux qui attirèrent sur eux l'attention des passants.
—Allons, allons! disait-il, allonge le pas. Je jurerais que c'est lui. Il ne nous échappera pas, je te le promets. Ah! j'ai envie de le rencontrer. Pardieu, nous aurons une fameuse comédie! Tu m'entends?
—Pas de folie, Mark! cria l'autre accélérant sa marche autant que possible; pas de folie! Il n'a personne avec lui. Il se peut que ce ne soit pas lui. Sois prudent. C'est elle et pas lui qu'il nous faut, tu sais?
—Avance, te dis-je. Je suis certain que c'est lui. Vois. Il vient de tourner dans Yonge street. Vite, ou ce diable nous échappera.
Ils arrivaient au coin de la rue, mais le traîneau était déjà à, une distance considérable, et, à l'instant où les deux hommes débouchèrent, il enfila une rue à droite. Ils redoublèrent d'agilité et atteignirent cette nouvelle rue, au moment où il entrait dans une autre. La course se prolongea ainsi jusqu'à ce que les poursuivants le perdissent tout à fait de vue.
—L'enfer le confonde! s'écria Mark. Il ne s'arrêtera pas! il ne s'arrêtera pas! Ah! nous verrons! Arrêtez! arrêtez!
En même temps, il tirait un pistolet de sa poche.
—Arrêtez! arrêtez! ou je vous loge une balle dans la tête.
—Es-tu fou, Mark? dit son compagnon essayant de lui retenir le bras.
—Arrête! vociférait Mark, arrête, misérable!
Le traîneau venait d'apparaître au coin d'une place.
—Arrête! répéta le fils de Mordaunt.
Et, au même moment, la répercussion d'une arme à feu troubla le silence de la ville.
Mais le traîneau avait de nouveau disparu.
—Bon Dieu! tu n'iras pas plus loin, Mark! intima l'autre, le saisissant au collet et le forçant de rester en place.
—Ohé! ohé! qu'y a-t-il? fit un homme sortant brusquement du corridor d'une maison voisine.
—Oui, qu'y a-t-il? répéta un autre homme. Que signifie ce désordre?Qu'y a-t-il?
En faisant cette apostrophe, il tirait de sa poche un carnet.
—Un meurtre, si vous voulez! exclama Mark. Oui, un meurtre, et je vous conseille de prendre garde à vous si vous tenez à vos jours.
La fenêtre de la maison devant laquelle se passait cette scène venait de s'ouvrir, et un homme à la figure réjouie, à la tête demi-chauve, aux favoris grisonnants, se montrait dans la baie en disant d'un ton un peu alarmé:
—Seigneur! n'ai-je pas entendu un coup de pistolet? Que se passe-t-il?Faut-il du secours?
—Oh! c'est bien, Borrowdale; c'est bien, n'ayez pas peur, dit le premier individu. Ce n'est rien. Une simple tentative pour ruiner la confiance-publique sur le chemin de la reine. Un acte derowdisme[3], rien de plus.
[Note 3: Tapage avec violence. Je ne connais pas de correspondant à ce mot en français.]
—C'est vous, Fleesham? demanda-t-on de la fenêtre, et vous aussi,Squobb? Mais j'ai entendu un coup de pistolet.
—Vous n'avez rien à voir là-dedans, s'écria Mark brandissant son pistolet. Allons, Guillaume, viens! Nous l'avons perdu! Mais le diable ne le sauverait pas. Viens! Laisse-les.
Et la-dessus il entraîna l'autre après lui et ils remontèrent la rue.
—Hé! jeune homme, cria-t-on encore de la fenêtre, je veux vous dire un mot, rien qu'un mot. Ici, Squobb; arrêtez-les. Apprenez-leur que je veux seulement leur dire un mot, un seul mot.
La tête se retira de la fenêtre, et peu après son propriétaire se présenta sur le seuil de la porte.
—Que sont-ils devenus? Jour de Dieu! c'est bien drôle, dit-il en offrant sa large corpulence dont les chairs tremblotaient d'émotion.
—Eh bien, Fleesham, vous êtes arrivé à propos, j'espère? demanda-t-il.
—A propos, oui, monsieur! Parlez maintenant de la sécurité publique! Nos rues sont joliment sûres! La sécurité est perdue, perdue, monsieur, réitéra Fleesham, contemplant avec une risible contrition le globe argenté de la lune; perdue sans retour! C'en est fait de notre pays.
—Eh! Squobb, dit celui qui s'appelait Borrowdale, voyant que l'autre écrivait quelque chose sur son carnet, un article pour demain, n'est-ce pas? Ah! oui, vous avez raison!
—Les hommes publics, dit Squobb s'arrachant soudain à son occupation et levant son livre de notes d'un air magistral comme un homme assuré d'avoir rempli un devoir important,—les hommes publics doivent toujours prendre connaissance de ces sortes de choses. Une chose de cette sorte, dans laquelle la liberté du sujet est menacée par la violence et le vagabondage, en pleine rue, réclame l'attention de tous ceux qui ont à coeur le bien public. Quand on trouve sur nos places les aspirants légitimes à nos prisons, et qu'on les voit à minuit intimider les gens paisibles de notre société, alors il est temps pour ceux qui s'occupent des graves intérêts du peuple de demander le pourquoi et le comment?
—Très-bien, mais entrez donc, dit Borrowdale; entrez, car il fait diantrement froid, ne trouvez-vous pas? Ne restez pas au grand air. Un rhume est bien vite attrapé, et vous savez, les rhumes ne plaisantent pas dans notre pays. D'ailleurs, ils sont partis, les pauvres diables. M'est avis qu'il y a quelque raison au fond de tout ça, quelque raison que ni vous ni moi ne connaissons, vous savez? Entrez, entrez!
Il les introduisait en même temps dans le salon.
Deux dames, sa femme et sa fille sans doute, travaillaient autour d'une table.
—Mesdames, dit-il, M. Fleesham et M. Squobb. Laure, ma chère, veux-tu donner ta place à M. Fleesham. Je pense qu'il a une prédilection pour ce coin.
M. Fleesham protesta que réellement il n'avait jamais eu cette prédilection.
Mais Laure, jeune ange sublunaire d'environ dix-huit printemps, et propriétaire d'un visage assez agréable, avec une paire de petits yeux fort malins, qui semblaient pleins de sollicitude et d'amour pour le genre humain, Laure répondit:
—Oh! monsieur Fleesham, papa le sait bien.
Puis, avec un geste de reconnaissance tout mutin, elle quitta son siège et courut s'asseoir à côté de sa mère, qui rajusta une boucle rebelle sur le front de la charmante fille, et sourit complaisamment aux visiteurs d'un air qui voulait dire: «Est-ce que vous avez jamais vu une aussi délicieuse créature que ma Laure?»
Un simple clin d'oeil glissé dans ce petit salon de famille, propret, gentil, confortable, eût suffi pour convaincre qui que ce fût que, si jamais le bonheur avait élu domicile sur notre terre, c'était bien là au sein de la famille de Borrowdale.
La maîtresse du logis avait, comme son mari, juste l'embonpoint de la quiétude et de la félicité intérieure; elle était évidemment douée de toutes les qualités, et de l'amabilité, et du bon sens qui peuvent créer sous la calotte des cieux ce paradis domestique auquel tous nous aspirons, et dont nous lisons avec amour les nouvelles, mais que si rarement nous trouvons ici-bas.
Quant à Borrowdale lui-même, en le voyant se balancer mollement dans sa berceuse (rocking chair), cettegrandeinstitution yankee, la jambe paresseusement appuyée sur un des bras du siège, les lunettes sur le nez, le visage épanoui, resplendissant à la lueur de cette autre grande institutionanglaise,—le feu de charbon de terre pétillant dans une grille,—personne n'eût douté une seconde qu'il ne fût le plus heureux et le plus bienveillant des mortels; personne non plus n'eût douté qu'il ne jouît voluptueusement des charmes de son foyer.
Pour Laure, ah! pour elle—l'ange aux yeux vifs, aux joues rosées, au sourire perlé, à la taille élégante, elle était…
Mais pourquoi ne laisserions-nous pas à vous, lecteur, le plaisir de deviner ce qu'elle était. Votre imagination vaut bien la nôtre, et votre imagination tracera son portrait mieux, assurément, que nous ne le pourrions faire.
Les deux visiteurs d'alors étaient, ma foi, d'une nature un peu bien différente.
M. Fleesham, négociant en gros et importateur de la bonne cité de Toronto, long, sec, raide, semblait s'être nourri de marchandises sèches (dry goods), avec quelques plats ou deux de ferronneries pour dessert.
Il parlait avec une grande confiance en lui-même, et sa voix avait l'aigreur d'un acide. Elle répondait dignement au reste de sa personne.
M. Fleesham était, d'ailleurs, homme d'affaires.
Il avait gagné beaucoup d'argent dans le pays et se croyait habile,a smart man, comme il disait.
Il avait aussi envoyé beaucoup d'argent hors du pays, et le pays reconnaissant le jugeait de même un homme habile.
Le pays était l'obligé de M. Fleesham; et le pays de dire: «Bravo, monsieur Fleesham! vous nous avez tondu gentiment; nous n'avons plus guère de laine sur le dos, mais continuez, cher monsieur Fleesham,go ahead; vous êtes, ma foi, un gaillard adroit, fort adroit, car ce que vous ne logez pas dans votre poche, vous le logez dans la poche des Américains, ou de quelques autres confrères établis à des milliers de lieues de nous!Go ahead, monsieur Fleesham! Au fait, cet argent ne nous gênera plus, et c'est le principal! Que vous êtes donc fin, monsieur Fleesham!»
De cette façon, tout le monde était content.
M. Squobb posait pour les os, les nerfs et la peau.
Il possédait de petits yeux, des cheveux noirs, des joues creuses, une charpente religieusement accentuée, une bouche qu'eût enviée Gargantua et un nez majestueux, un maître nez qui parlait pour tout son individu, quand les autres organes se taisaient.
M. Squobb était journaliste, champion du peuple, homme de lettres ou plutôt homme de mots; par conséquent, M. Squobb se tenait à des distances incommensurables duvulgaire troupeau, egregium pecus, suivant sa locution favorite.
La critique n'atteignait pas à la semelle de ses bottes… quand il en avait! Fleesham était son patron, son souteneur; aussi Squobb était-il l'ami juré de Fleesham.
Devant cet ami quand même, Squobb faisait la courbette, et devant cet admirateur, Fleesham faisait le grand seigneur.
Ainsi va le monde!
Squobb, néanmoins, se prétendait l'avocat du peuple, le défenseur de la liberté, l'apôtre des réformes. Il était surtout le tuteur de la veuve et de l'orphelin, Squobb; et quand Fleesham lui disait: «Squobb, mon cher, venez ici; écrivez-moi ceci ou cela; parlez de bonheur à la multitude, mais attention, Squobb, que mes poches soient pleines! Rappelez-vous notre chemin de fer, Squobb; n'oubliez pas nosdébentures, Squobb!»
Aussitôt notre homme taillait sa plume, le bonheur et la prospérité circulaient à flots dans les colonnes de son journal; tout abonné était ravi de vivre dans un si délicieux pays, et le coffre-fort de Fleesham ne boudait pas, je vous le promets.
En vérité, M. Fleesham était un habile homme et son ami Squobb un admirable philosophe.
Encore une fois, ainsi va le monde.
—Ah bien! Borrowdale, dit Fleesham, après s'être commodément assis devant le feu; comme ça, je suis à mon aise! Mais que pensez-vous de ce jeune vaurien, Morland? Vous savez, ce Morland que j'avais recueilli par charité!
—Quoi donc? fit Borrowdale.
—Eh! il a détalé, cette nuit, après m'avoir volé tout ce qu'il a pu trouver, ni plus ni moins? Qu'en dites-vous?
—Est-ce possible? s'écria Borrowdale, lançant à sa femme un regard de stupéfaction qu'elle lui rendit avec usure.
—Ce n'est malheureusement que trop vrai. Qui l'aurait cru pourtant? En qui placer sa confiance après ça, je vous le demande? La confiance! ajouta Fleesham jetant avec indignation sa jambe gauche sur la droite, la confiance! mensonge, monsieur; mensonge!
—Mais vous dites ça pour de bon! Le pauvre garçon aura été égaré. Il y a tant de perversion dans la jeunesse d'aujourd'hui.
—Et vous allez le plaindre! Ma foi, je ne m'y attendais pas! Plaindre un coquin de la sorte, vous, monsieur Borrowdale! Ah! si je puis mettre la main dessus, je lui apprendrai à tromper ainsi la confiance d'un ami et d'un bienfaiteur. C'est moi qui vous le dis. Scélérat, va! Mais il n'y avait pas dix minutes qu'il s'était enfui quand j'ai mis la police à ses trousses, et…
—Oh! il n'est pas en prison, monsieur Fleesham, s'écria involontairement Laure.
Une rougeur subite se peignit sur les joues de la jeune fille et ses yeux se mouillèrent de larmes.
Cependant elle maîtrisa tout de suite son émotion, baissa la tête et feignit de travailler activement à sa broderie.
—Non, non, pas encore, dit Fleesham. On a dû le manquer, car je n'en ai pas entendu parler depuis. Pourtant j'aime à croire qu'il est pris à cette heure, et je l'espère bien. Pour la prison, son affaire est sûre, je m'en charge.
Laure tout agitée, mais voulant dissimuler son trouble, se leva et quitta brusquement l'appartement.
Sa mère parut inquiète de ce mouvement, et, après avoir échangé un regard avec son mari, elle-même se retira.
—Qu'est-ce à dire, Fleesham? demanda Squobb dès qu'ils furent seuls; la police a eu connaissance du vol dix minutes après sa perpétration, et votre homme n'est pas encorededans? Un moment. Si vous me le permettez, j'en toucherai deux mots dans le journal. C'est une affaire qui intéresse tout homme public. Nous ne pouvons la laisser passer comme cela. La police fait mal son devoir. Il faut une réforme, et, pardieu! nous l'aurons.
—Quand tel est le cas, reprit son patron, quelle sécurité avons-nous pour notre vie, nos biens, nous citoyens de cette ville?
—Ce jeune homme voulait sans doute de l'emploi et n'en pouvait trouver, dit soucieusement Borrowdale.
—Comment ça? riposta Fleesham.
—Oh! rien, rien, dit Borrowdale. Seulement il me semble que, si la police est nécessaire et que s'il est nécessaire qu'elle fasse bien son devoir, il vaudrait peut-être mieux que ses services fussent moins nécessaires, et qu'il serait préférable de dépenser notre argent et nos moyens à trouver de l'occupation à tous ces pauvres gens qui n'ont rien à faire, et par conséquent pas de pain ici. Je suis sûr que si la plupart avaient de l'ouvrage, il se commettrait moins de crimes; qu'en dites-vous, hein?
—Ha! ha! ha! vous êtes bon là, monsieur Borrowdale! s'écria Squobb. Vieilles gens, vieilles… Excusez-moi, mais c'est vieux comme Hérode ce que vous dites là. Ne savez-vous pas, monsieur Borrowdale, que quand les institutions d'un pays sont pourries il ne peut prospérer?
—Et ne savez-vous pas, reprit celui-ci avec un franc sourire plein de bonhomie, que quand la pourriture et la ruine sont à la base de l'existence commerciale d'un pays il ne peut vivre?
—Ah! vous êtes bon là, vous êtes bon là, vous êtes bon là! ricana encore Squobb clignant de l'oeil à son protecteur. Permettez-moi de vous corriger une fois pour toutes. Le fait est (et en ma qualité d'homme public j'ai eu occasion de m'en assurer) qu'il n'y a pas le moins du monde lieu de vous alarmer, comme vous le faites au sujet des affaires commerciales. Nous ressentons les effets de la dernière crise, il est vrai, mais les spéculations politiques, les corruptions de toute sorte ont bien plus contribué à notre détresse actuelle… Nous souffrons d'une sorte de… de…
—Manque de confiance, suggéra Fleesham.
—Manque de confiance, c'est cela, poursuivit Squobb, et, par conséquent, de la dépression qui l'accompagne toujours. Mais autrement je puis vous assurer, Borrowdale (et vous savez que c'est dans notre ligne, à nous hommes publics, de comprendre ces choses), que la misère et le dénûment ne sont pas aussi effrayants que vous vous l'imaginez.
—Quoi! s'écria Borrowdale tombant stupéfait dans sa berceuse, il n'y a pas de misère, pas de dénûment? C'est vous qui dites cela; et vous voyez l'infortune pleurer soir et matin sous vos yeux, et vous entendez à toute heure le besoin frapper à votre porte! Savez-vous qu'un dixième au moins de notre population, que deux cent cinquante mille âmes sont sans emploi? Est-ce que ce n'est pas assez pour répandre la ruine et la misère dans notre pays? Comment vivent ces gens-là? Il faut qu'ils mendient, empruntent ou volent; car s'ils vivent aux crochets de leurs amis, n'est-ce pas une raffinerie de la mendicité? Il faut que le pays les garde à ne rien faire, rien faire, entendez-vous ça, monsieur! Et puis avez-vous jamais songé aux milliers de malheureux qui abandonnent leur pays?
Étiez-vous à Québec ou à Montréal pendant la saison dernière? Y avez-vous vu les navires assiégés par les meilleurs de nos bras, la plus solide de nos richesses, venant sous la forme humaine solliciter la faveur de retourner en Europe, à n'importe quelle condition? Et ces gens-là, monsieur, n'étaient pas des hommes à se sauver pour des niaiseries! Avez-vous parcouru nos villes, dites? Avez-vous vu ces fabriques fermées, croulantes qui se montrent à chaque pas? Et vous êtes-vous demandé où sont les capitalistes qui ont eu la témérité de construire ces usines, où sont les ouvriers et les familles qui trouvaient là leur subsistance[4]? les employés que ces manufactures avaient rendus des citoyens actifs, industrieux, paisibles, honnêtes? Remontons l'échelle, monsieur; remontons-la et voyez la dépréciation des propriétés foncières dans toute la province, n'importe où, et vous conviendrez, je pense, que vos possesseurs de terres,habitants[5] valent aujourd'hui la moitié moins de ce qu'ils valaient il y a quelques années. Considérez de plus la dépréciation de notre crédit; examinez la baisse de nos récoltes; regardez les colonnes de nos gazettes, voyez ce que font les shérifs [6]! Les voyez-vous les ventes des shérifs annoncées dans votre journal, les voyez-vous partout publiées en grosses lettres? Et les voyez-vous au coin des rues, sur les portes de vos magasins? les voyez-vous sur les portes de vos maisons? Est-ce que vous ne voyez pas le pavillon, monsieur? s'écria véhémentement Borrowdale emporté par la chaleur de son sujet. Et vous dites qu'il n'y a pas de détresse commerciale? Vous osez dire ça? Vous dites que le pays, le Canada n'est pas plein de pauvres, de malheureux, d'ouvriers sans emploi, de misérableshonteux, vous connaissez le mot! et de marchands en faillite ou à la veille de suspendre leurs affaires! Vous vous prétendez homme public, et vous êtes journaliste, monsieur Squobb, et vous nieriez ce fait! Parole d'honneur, ce serait à désespérer de la raison!
[Note 4: Afin d'y écouler plus facilement ses produits, l'Angleterre décourage et a toujours découragé les manufactures dans ses colonies.]
[Note 5: Nom donné aux cultivateurs.]
[Note 6: Ou greffiers. Ce sont eux qui sont chargés des ventes dans les faillites.]
—Pas tout à fait, pas tout à fait, mon cher, dit Squobb un peu embarrassé, car il sentait que son interlocuteur disait vrai, malgré la chaleur de son improvisation; non, pas tout à fait. Mais cet état de choses est-il unique? N'y a-t-il que le Canada qui en souffre? En regardant bien, ne verriez-vous pas qu'il en est un peu partout comme ici? Pourtant vous m'avez suggéré une idée. Permettez, je vais en prendre note! Ça me fera le sujet d'un article de fond. En effet, il y a du bon, beaucoup de bon, dans ce que vous avez dit, n'est-ce pas, Fleesham?
L'autre se contenta de hocher la tête.
—Peut-être, poursuivit Borrowdale d'un ton un peu plus rassis, peut-être pourrions-nous trouver quelque chose de même en Angleterre. En Angleterre, on trouverait sans doute quelque chose qui ressemble à ce qui se passe chez nous, mais ce qui est vrai là-bas doit-il être vrai chez nous? Les circonstances et les faits sont-ils analogues? En Angleterre, est-ce que vous ne trouvez pas agglomérés, sur un diamètre de vingt milles, le même nombre d'habitants qui se trouvent ici, où le territoire anglais embrasse plus de cinq millions de milles carrés? Y a-t-il, peut-il y avoir de la similitude entre les deux pays? Nous avons tout en main pour faire de notre pays un pays riche, peuplé, prospère et florissant, et qu'est-ce que nous faisons pour développer ces admirables ressources, dites-moi? Que direz-vous, que dira-t-on de nous si, avec tous ces immenses trésors naturels, capables de donner l'aisance à cinquante millions d'individus, vous parvenez à en sustenter deux ou trois millions à peine? Pouvons-nous devenir une grande nation, en suivant la même politique qui nous appauvrit dès le début?
Le journaliste grimaça un maigre sourire.
—Oh! je vous vois, Squobb, continua Borrowdale, vous êtes disposé à vous moquer de mes principesannexionnistes. Moquez-vous-en, j'y consens de grand coeur, mais, pour l'amour du ciel, vous, homme public, grand politique, indiquez-nous un remède à cet effroyable état de choses; car je suis sûr que vous n'allez pas nous dire que ce remède n'existe pas.
—La confiance! la confiance! mon cher, s'écria complaisamment Fleesham recroisant ses jambes et regardant le plafond de l'air d'un homme sûr que son opinion prévaut dans toutes les discussions.
—La confiance, Fleesham, reprit Borrowdale; mais que veut dire ce mot? J'ai beaucoup entendu parler de confiance, retour de confiance, manque de confiance, etc. Et c'est là, si je ne me trompe, le grand mot, l'argument capital des loyalistes; mais ne vous semble-t-il pas que la confiance est un effet et non une cause? Ne vous semble-t-il pas que la confiance est simplement le résultat de la sécurité commerciale et de la prospérité, tandis que le manque de confiance provient du manque des choses nécessaires à l'existence de cette confiance? Est-ce clair, ça? Sur ma parole, je suis d'avis que c'est chose nouvelle que de supposer que la confiance naît d'elle-même ou se soutient d'elle-même. Si vous désirez que la confiance mal placée domine, ah! il me semble qu'elle domine déjà trop. Il me semble aussi que vous en savez quelque chose, hein?
L'importateur, comprenant l'allusion, se mordit les lèvres.
—Sans doute, intervint Squobb, sentant qu'il était de son devoir d'accourir à l'aide de son patron; sans doute. Nous devons veiller aux progrès de l'agriculture et les défendre; aussi est-ce ce que nous faisons de toutes nos forces, car en eux reposent le bien-être et le développement de ce grand pays.
—Très-bien, dit Borrowdale, mais par quels moyens?
—Par quels moyens?
—Oui, voyons un peu.
—Par quels moyens? répliqua Squobb de ce ton lent et affectant le dédain qui est ordinairement le signe d'une confusion dans les idées, quand ce n'est pas l'expression directe de l'impossibilité de répondre.
—Oui, encore une fois, par quels moyens?
—Eh! par le moyen dont on se sert pour soutenir toute espèce de choses.
Borrowdale eut un imperceptible haussement d'épaules.
—Comprends pas trop, fit-il ensuite. Mais je sais bien par quels moyens on entraîne un grand nombre de choses à leur ruine. Toutefois je ne suis pas surpris de votre embarras, Squobb, car il n'y a qu'une manière de faire du bien aux fermiers, et c'est d'améliorer la condition des autres classes en général—les consommateurs des fermiers, en un mot,—et, en conséquence, de leur donner un meilleur marché pour leurs produits; de leur procurer un marché chez eux, au lieu de les forcer d'en aller chercher un ailleurs, à l'étranger. Quelle est en effet la raison pour laquelle les marchés des autres pays sont meilleurs que les nôtres? Voulez-vous la savoir? C'est parce qu'ils ont un marché et que nous n'en avons pas. Quand nos grains vont en Amérique et en Angleterre, qui est-ce qui les consomme? Ce sont les fermiers de ces pays, ou les classes manufacturières, c'est-à-dire les artisans et les ouvriers. Telle est la réponse. Les autres pays cultivent leurs manufactures et peuvent non-seulement consommer leurs propres produits, mais trouver un marché pour les nôtres et en contrôler le prix. Nous négligeons nos manufactures, et, en conséquence, non-seulement nous n'avons pas de marché, mais nous devons nous soumettre aux caprices et aux impôts de ces pays. L'agriculture n'a jamais, elle seule, rendu un pays grand. Jamais non plus elle n'en fera un grand. Que seraient les États-Unis sans leurs manufactures? Pourraient-ils venir chez nous et contrôler nos marchés, emporter notre or et s'enrichir à nos dépens comme ils le font maintenant? Croyez-vous que l'Angleterre aurait jamais été connue au delà, de ses places de commerce, si elle n'avait compté que sur son agriculture? Croyez-vous que ses fermiers seraient mieux, s'il leur avait fallu courir par tout le monde pour trouver un marché où ils pussent écouler leurs produits, au lieu de les livrer sur place pour être consommés par les artisans, les ouvriers et les fabricants qu'on trouve partout établis à côté des marchés aux légumes, comme des halles aux grains? C'est pourquoi, Squobb, continua-t-il plus paisiblement, vous voyez que nous convenons tous avec vous qu'il faut améliorer la position de nos agriculteurs, parce que, pour améliorer leur position, il faut, de toute nécessité, améliorer d'abord la position de toutes les autres classes de la communauté. Mais il nous reste cette question: Comment faire?
—Superbe, superbe! fit le journaliste exhibant encore son carnet et se préparant à l'émission d'une grande idée. Nous allons vous combattre sur votre propre terrain. Vous pensez donc que tout cela doit être fait par l'annexion aux États-Unis ou un tarif protecteur. En même temps vous nous avez signalé la prospérité de l'Angleterre. Très-bien encore. Maintenant, pourriez-vous me dire quel est le mot d'ordre de l'Angleterre? Quelle est la bannière sous laquelle elle marche à la conquête de la grandeur commerciale? Est-ce la protection ou le libre échange?
—Bravo, bravo! fit Fleesham.
—Je poursuis, dit Squobb encouragé par les approbations de son chef de file et prenant pour une défaite la réserve polie de son adversaire; je poursuis. N'est-il pas logique alors de conclure que ce qui rend l'Angleterre grande rendra grand le Canada? Qu'en dites-vous, hein? Donc, je dis: Que le commerce soit libre, que tout soit libre; ouvrons nos portes au monde, et par là encourageons la concurrence (il est de notoriété proverbiale que c'est la vie du commerce, soit dit entre parenthèses), et puis, puis…
—Inspirons la confiance, suggéra Fleesham.
—Juste, inspirons la confiance, s'écria Squobb; la confiance dans le monde commercial… et puis, puis encore inspirons la…
—Pardon, intervint Borrowdale, s'apercevant que Squobb était en peine d'une seconde inspiration; pardon, ai-je compris que…
—Excusez-moi une minute! exclama le journaliste levant son crayon en l'air; le temps d'écrire une note… une pensée qui m'arrive… Oui, c'est cela… Allez!
—Ai-je compris que nous devrions adopter la politique commerciale de l'Angleterre?
—Précisément.
—Mais quelle est donc cette politique?
—Politique! la politique de l'Angleterre! s'écria Squobb avec indignation. Il serait à souhaiter que le monde entier fut depuis longtemps rangé sous sa politique. Oui, et je vous le dis, le libre échange est le libre échange, c'est certain…
—En quoi?
Squobb trouva la question souverainement absurde.
—Est-ce que la politique de l'Angleterre sur le libre échange est identique à la nôtre au Canada, ou en est-ce l'antipode? continua Borrowdale.
—Ha! ha! ha! firent ensemble le Mécène et son protégé.
—Eh bien, voyons, poursuivit leur hôte avec un fin sourire; voyons, monsieur. Vous, les soi-disant libre-échangistes du Canada, admettez, en premier lieu, que les articles manufacturés de tous les pays doivent être libres, et voulez laisser vos fabricants, artisans et ouvriers, en un mot toutes les mains employées à votre production intérieure, se protéger contre la concurrence du monde entier; tandis que si vous ne préleviez pas le revenu par taxe directe, il vous faudrait le prélever par une imposition de droits sur les choses nécessaires à la vie et les matières brutes que nous ne produisons pas et ne pouvons produire.
—C'est cela.
—C'est cela, dit Borrowdale. Pouvez-vous me dire maintenant quels sont les articles manufacturés que l'Angleterre admet en franchise, et quelles sont les matières brutes sur lesquelles elle impose un droit?
Squobb resta silencieux.
—Vous ne pouvez trouver, c'est cela. Eh bien, quel est le fait? N'est-ce pas, en toute circonstance, les objets nécessaires à la vie et les matières brutes qu'elle admet en franchise et n'est-ce pas sur les articles manufacturés qu'elle impose des taxes? Elle admet ses chiffons, son coton, sa laine, ses peaux, son chanvre, son lard et ainsi de suitefranco, parce qu'il n'y a pas de main-d'oeuvre à protéger sur eux. Mais dès que ses articles exigent du travail et qu'ils sont convertis en papiers, calicots, draps, cuirs, cordes, huiles, etc., elle se hâte aussitôt de protéger ses artisans, ses fabricants et manufacturiers, et dans tous les cas, elle impose de lourdes taxes. Voilà, monsieur, la politique de l'Angleterre du commencement à la fin, et c'est là la politique qui a favorisé ses manufactures, en les mettant à l'abri de la ruineuse concurrence de l'étranger, et c'est encore cette politique qui a fait de l'Angleterre le marché du monde; De plus, monsieur, en contradiction avec vos principes d'échange soi-disant libre, elle admet son blé en franchise et toutes les choses nécessaires à la vie des pauvres gens, au plus bas tarif possible, mais de façon pourtant à maintenir ses grands revenus, et à permettre aux ouvriers d'acheter ces choses nécessaires à la vie, en leur assurant de l'emploi et en protégeant leur travail. Vous, au contraire, taxeriez leur thé, leur café, leur sucre et, en même temps, les priveriez des moyens d'acheter ces articles en laissant l'étranger venir sans contrainte sur leurs marchés et leur enlever l'occupation qu'autrement ils y auraient trouvée. Où donc alors est votre précédent anglais si vanté? Nous, les prétendus protectionnistes, sommes les véritables représentants de la politique anglaise.
Nous avons le principe, vous n'avez que le mot. Nous sommes les avocats d'une doctrine qui non-seulement a été adoptée par presque tous les autres pays du globe, mais qui les a rendus aussi grands qu'ils sont; à vous, au contraire, il ne reste qu'un mot et un mot rendu populaire par les principes mêmes que vous employez pour le combattre. Je dis plus; j'affirme que s'il y a un principe caché dessous, c'est un principe que tout le monde est convenu de répudier comme désastreux et ruineux.
Squobb était grandement déconcerté, et il feuilletait son cahier de notes d'un air tout à fait mal à l'aise.
Comme beaucoup de journalistes canadiens qui font profession d'instruire le peuple, il avait un talent merveilleux pour écrire un article sur rien. Il aimait à encenser le peuple à l'aduler pour s'en faire un marchepied. Mais si vous lui opposiez une argumentation solide, reposant sur des bases et annonçant une connaissance directe de faits importants et de chiffres, alors Squobb était en défaut, et son ignorance brillait sur toutes les parties de sa chère personneéditoriale.
—Donc, Squobb, continua en souriant Borrowdale, j'ai peur que vos deux premiers arguments ne soient renversés. Quelle est ensuite votre grande proposition, comme libre-échangiste, pour développer la prospérité du pays?
—Oh! c'est facile, répliqua Squobb d'un ton dégagé! Extirpons la corruption du gouvernement et apportons de l'économie dans les dépenses publiques.
—C'est évidemment une raison très-bonne et très-recommandable; car, avec une grande économie dans les départements publics, vous pourriez peut-être économiser assez pour parvenir à procurer, pendant les douze mois de l'année, trois repas par jour à chaque individu inoccupé dans le pays. Mais vous allez voir qu'on ne peut s'arrêter là; car, comme dans ce temps il faudrait pour chacun de vos gens environ mille repas, il vous faudrait encore, afin de remédier à ce mal unique, neuf cent et quatre-vingt-dix-sept repas pour chacun, ce qui ferait un total de quelque chose comme cent cinquante millions à vous procurer. Eh bien! où en êtes-vous, Squobb?
Squobb était silencieux. Il suppliait du regard son ami et patron de l'aider dans le dilemme; mais Fleesham paraissait avoir perdu toute confiance dans son argument.
Il se démenait sur son siège et essayait, quoique vainement, d'appeler à ses lèvres un sourire ironique.
—Enfin, reprit Borrowdale, voilà mon opinion. Quant à vos libre-échangistes, ils demandent à grands cris des réformes, prêchent en faveur des droits du peuple, travaillent pour le bien public, j'y consens; mais malgré cela, et quoique eux et vous voyiez parfaitement la déplorable condition du pays, en ce moment que des milliers de gens physiquement capables et robustes, la force et la richesse du pays, se sauvent de désespoir, que des milliers d'autres manquent d'ouvrage, que la propriété entière est sous le coup d'une grande dépréciation, que notre crédit baisse ici comme à l'étranger, et que dans le fait toutes les calamités commerciales nous assiègent, quoique tout cela soit devant nous et que votre voix s'élève, il est vrai, pour le proclamer, vous paraissez incapable de faire une suggestion convenable pour remédier à ce déplorable état.
—Hé! hé! hé! c'est bon, parfait, s'écrièrent les deux autres riant d'un rire niais.
—J'espère que, dans douze mois d'ici, vous tiendrez le même langage,Fleesham, dit Borrowdale.
—Bien, bien, quel est donc votre tant grand projet, Borrowdale? fit Squobb avec un air d'indifférence marqué pour tous les projets en général. Voyons, quel est ce beau projet?
—Eh! en tout cas, dit Borrowdale, il ne serait pas difficile de proposer quelque chose d'aussi tangible et même d'un peu plus palpable que vous, et sans trop se fatiguer. Voyons. Procédons par ordre: la cause, d'abord. En premier lieu, nous trouvons que nous expédions annuellement aux manufactures étrangères, hors du pays, au-dessus de douze millions de dollars, en bon or, de plus que jamais les exportations entières du pays réalisées n'ont donné en retour. La perte pour le pays est donc patente. C'est une perte contre laquelle il n'y a pas de compensation. Et pour la balancer, cette perte, il faut, monsieur, découvrir nos forêts, vendre nos terres et engager notre crédit. Voilà une cause, et une cause bien féconde aussi. Continuons: Un dixième de notre population est sans ouvrage. Pour ne rien dire de l'inutilité de ces gens-là qui ne font rien, nous avons sur le cou une taxe énorme, disons, à la plus basse évaluation, vingt millions de dollars par an, sans faire attention à la grosse somme qu'ils gagneraient au pays s'ils travaillaient. Je crois que ce sont là les deux plus grandes sources de nos embarras. Car prenez ces deux sources et voyez-les pendant un espace de dix ans, que trouvez-vous? Quelque chose d'effrayant. Un déficit total de plus de trois cents millions de dollars. Ma foi, s'il n'y avait pas là-dedans matière à appauvrissement, où serait-ce? Il peut y avoir d'autres causes incidentes, sans doute, mais la difficulté roule surtout sur ce que je viens de signaler; car ce qui conserverait l'argent ici, dans le pays, donnerait de l'ouvrage à ceux qui ne sont pas employés, et cela serait un revenu direct pour nos canaux, chemins de fer, voies de communications et travaux publics, qui ont tant coûté et rapportent si peu. Pourquoi, par exemple, ces douze millions de dollars dont je parlais s'en vont-ils à l'étranger? Ils s'en vont pour payer les articles de fabrication étrangère. Donc, il est évident que si nous fabriquions ces articles, nous garderions les douze millions dans le pays et serions plus riches d'autant; et ce n'est pas tout. En fabriquant les mêmes articles ou des articles qui répondissent à ceux-là, nous pourrions employer tous ceux qui ne sont pas employés, hommes, femmes et enfants, dont l'oisiveté actuelle crée bien d'autres maux. On obvierait ainsi aux deux calamités premières. Mais nous ne pouvons fabriquer; nous n'avons pas de capital, dites-vous. D'autres pensent que nous avons ce capital, et je suis de ceux-là; mais vous dites: Les capitalistes n'ont pas de confiance. Pourquoi cela? Rien de plus simple. Parce qu'après avoir bâti ses usines et fabriqué des articles, le manufacturier n'a aucune garantie de les écouler, quoiqu'ils puissent être aussi bons et à aussi bas prix que ceux de l'étranger. Pourquoi cela encore? Parce que le jeune fabricant a généralement peu de moyens, qu'il lui faut faire ses affaires, acquérir sa clientèle et sa réputation pour ses marchandises. Quelle est la position de son concurrent étranger? de celui qui se présente sur le marché pour livrer les denrées aux mêmes conditions que lui? N'est-il pas, la plupart du temps, un géant dans le négoce, assis sur un crédit solide, agissant avec sécurité, réputé pour ses marchandises, possédant une pratique considérable, à laquelle il est lié par ces milliers de liens commerciaux qui lient les négociants aux négociants? N'est-ce pas cela? J'ajouterai que, tandis que notre fabricant lutte avec ses faibles moyens, et dépend d'une vente immédiate avec un profit légitime, les affaires de l'étranger, qui est bien établi, n'étant pas soumises aux mêmes incertitudes, permettent à ce dernier de contrôler les marchés, ou, s'il est serré, de sacrifier ses denrées pour ruiner la concurrence, c'est-à-dire chasser du marché le producteur indigène. Telles sont les difficultés contre lesquelles a à lutter notre producteur, et elles sont causes de sa perte; partout elles le seraient. Mais quel est donc le remède? Le remède! c'est de faire simplement et tout uniment ce que font d'autres pays:—de protéger nos manufactures par des impôts judicieux et des droits sur les articles importés de l'étranger, ou de nous annexer à cet étranger, c'est-à-dire aux États-Unis. Bon! j'en conviens pour les grandes puissances, le libre-échange est funeste aux colonies. Elles n'y ont rien à gagner, tout à y perdre. Procédez au moyen de mesures complètes et non par demi-mesures, qui peuvent être en vigueur aujourd'hui, rappelées demain, et il ne se passera pas beaucoup de mois avant que nos milliers de gens inemployés travaillent fortement, augmentent notre fortune et s'enrichissent eux-mêmes au lieu de vagabonder dans nos rues et d'être une disgrâce et un fardeau pour le pays. Alors l'émigration cessera aussi. Et, au bout de l'année, au lieu d'avoir vos douze millions de dollars donnés en pâture au monde étranger (car c'est le monde étranger qui vous les dévore, vos douze millions de dollars), vous les en sûreté dans vos banques, pour les mettre en circulation dans le pays, les faire rapporter, multiplier et revenir à vous, à la fin de l'année, avec trente ou quarante pour cent de bénéfice. Pensez-vous qu'alors la confiance, comme vous dites, n'existera pas?
—Bah! vieille histoire, c'est une vieille histoire que vous nous comptez là, monsieur Borrowdale! dit Squobb adressant à Fleesham un coup d'oeil expressif; vieille histoire, je le répète! Ce serait écraser le peuple de taxes, pour soutenir quelques malheureuses fabriques. Bah! impossible!…
—Impossible! impossible! répéta en écho Fleesham.
—Impossible! Bon Dieu! est-ce là votre seul argument? Impossible!…
En ce moment une domestique entra.
—Qu'est-ce, Jenny? demanda Borrowdale.
—Une lettre pour monsieur.
Et elle lui remit un carré de papier crasseux, plié en quatre, revêtu d'une suscription à peine lisible.
—Qui a apporté cela? demanda le bon M. Borrowdale relevant ses lunettes.
—Une petite négresse, monsieur.
—Est-elle là?
—Elle n'a pas demandé de réponse, monsieur.
Borrowdale tourna et retourna entre ses doigts l'étrange épître, mais il ne répliqua pas à la servante.
Il y eut un moment de silence singulier.
Le journaliste et son patron paraissaient démesurément intrigués.
Cependant Borrowdale avait ouvert la missive et la parcourait rapidement.
—Diable, diable! fit-il. Cependant… oui, c'est cela. Park Lane! je comprends… A droite! à main droite… Singulier… Je verrai… Il faut que je voie.
S'adressant à ses visiteurs, de plus en plus piqués par l'aiguillon de la curiosité:
—Pardon, messieurs, excusez-moi, il faut que je sorte. Je suis forcé de m'absenter pendant quelques minutes. Pourtant, si vous vouliez m'accompagner, je n'y aurais pas objection. Au contraire. Que pensez-vous d'une promenade à Park Lane? Peut-être trouverons-nous matière à un article, monsieur Squobb, et à une transaction, monsieur Fleesham?
Ils acceptèrent, et avec plaisir, on le conçoit, car la position devenait fort embarrassante pour eux. L'un et l'autre se sentaient dans une impasse et étaient bien aises d'en sortir. Inutile d'insister sur ce point, le lecteur l'a compris.
Bientôt tous trois furent prêts et partirent pour Park Lane, situé dans un des faubourgs de la ville.