CHAPITRE VI

Comme Borrowdale et ses amis passaient de Yonge street à travers une de ces ruelles qui courent au nord de Queen street, leur attention fut attirée sur un groupe de personnes qui se trouvaient de l'autre côté du trottoir.

Au milieu de ce groupe, plusieurs individus paraissaient se quereller. Borrowdale franchit rapidement la rue et se fraya un chemin à travers la foule.

Mais à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur les gens qui se disputaient que, remarquant que ses deux amis s'approchaient, il revint à ces derniers et, les prenant par le bras, les emmena en disant d'un ton négligent:

—Bah! ce n'est rien, une rixe!

Un moment! arrêtons-nous! s'écria Squobb tirant son cahier de notes.

—Le temps d'écrire un mot, ajouta-t-il.

—Ce n'est rien, mon cher, répliqua Borrowdale avec une anxiété qu'un observateur n'eût pas manqué de remarquer.

Ses compagnons n'y prirent garde, et il les entraîna en bas de la ruelle.

Mais tout à coup Borrowdale parut se raviser.

—Voulez-vous avoir la bonté de m'attendre une minute? dit-il; j'ai quelque chose à dire à une personne que, par hasard, j'ai aperçus là-bas. Ce sera l'affaire d'une seconde.

Il se dirigea au pas de course vers le théâtre de l'altercation, après avoir laissé ses amis dans l'étonnement de sa brusque disparition.

—Je vous le répète, je ne sais, sur mon âme, ce qu'elle est devenue, disait au milieu du groupe une voix doucereuse. Je jure que je n'en sais rien.

—Tu mens, vilain freluquet, tu mens! hurlait une autre voix rude et exaspérée au dernier point. Et cela te le prouvera…

L'homme qui parlait leva son bras en l'air, comme pour frapper son adversaire avec la crosse d'un pistolet qu'il tenait par le canon.

Borrowdale se jeta sur le dernier.

—Où est-elle? Je veux savoir où elle est? disait l'autre.

A cet instant Borrowdale, prenant l'homme à la voix mielleuse, l'entraînait par le bras en lui soufflant quelques mots à l'oreille.

Le jeune homme tressaillit, puis il trembla, s'appuya contre le mur et se couvrit involontairement le visage avec les mains.

Borrowdale jeta un coup d'oeil rapide sur la foule et s'aperçut de suite que l'individu au pistolet était pris d'un accès de rage qui devait avoir pour cause autre chose qu'une insulte ordinaire.

Cet individu était affublé de haillons.

Près de lui se tenait un personnage vêtu de même. Il était accoudé à la muraille et avait la tête dans la main. Il gémissait et, du pied frappait furieusement le sol.

Le reste des assistants paraissait étranger à la dispute.

Borrowdale allait engager les trois acteurs à le suivre quand, se retournant, il vit ses deux amis qui revenaient a lui.

Un moment il resta indécis; mais reprenant bientôt son sang-froid, il dit vivement quelques mots au jeune homme que son aspect avait terrifié, puis, courant à Squobb et Fleesham, il les prit par le bras en s'écriant:

—C'est fini, fini-ni-ni, tout est fini! Pas besoin de votre cahier de notes, mon cher Squobb. J'ai apaisé ces êtres-là. Rien n'était sérieux, rien! Vous me connaissez, il faut que je me mêle un peu de tout, c'est mon défaut. C'est drôle, n'est-ce pas? Je suis un être singulier, mais c'est mon caractère, je n'y puis rien.

—Oh! sans doute, sans doute, Borrowdale, dit Fleesham d'un ton protecteur et en descendant la rue. Il faut toujours que vous patronniez quelqu'un. Le patronage est évidemment votre mot d'ordre, ha! ha! ha! Ça vous amuse, n'est-ce pas, de patronner les gens?

—Et vous pensez sans doute, cher monsieur Borrowdale, appuya Squobb, que c'est là le moyen de soutenir quelques fabriques croulantes aux dépens de tout le pays, n'est-ce pas?

—Ma foi, c'est là un pauvre moyen, pauvre moyen, très-pauvre, fit Fleesham, à qui le grand air semblait avoir redonné la voix comme à son compagnon.

—Ah! oui, un moyen superlativement pauvre, reprit Squobb, riant immodérément et cherchant à faire tourner en plaisanterie la dernière discussion dans laquelle il avait perdu une grande partie de son prestige éditorial.

En vérité, vous êtes fameux, mon cher monsieur, fameux! ha! ha! ha! vous êtes fameux. Il faut vous connaître pour vous apprécier! En vérité, parlons de vous, l'homme public, le champion du peuple, le père nourricier des pauvres, ha! ha! c'est charmant, délicieux sur ma parole!

—Allons, Borrowdale, poursuivit Fleesham, convenez que vous plaisantiez! Imposer tout le pays pour obliger quelques milliers d'individus à faire fortune, c'est trop fort! ça ne passe pas, ça, mon cher Borrowdale. Décidément, je veux vous croire plus fin.

—Non, je ne badine pas, et ne badine jamais avec des sujets aussi graves, dit Borrowdale.

—Mais enfin vous avouerez qu'il serait ridicule de taxer tout le monde pour quelques milliers…

—Combien dites-vous?

—Combien?

—Oh! fit Squobb d'un ton négligent, six ou sept mille.

—Qu'est-ce à dire? Vous parlez des manufacturiers, n'est-ce pas?

Squobb, devant un personnage qui semblait si bien ferré sur la question, ne pensa pas qu'il fût prudent de se trop exposer. Aussi répondit-il avec légèreté.

—Les manufacturiers proprement dits, ou la classe manufacturière, qu'est-ce que ça fait?

—Soit, alors, nous les appellerons les sept mille manufacturiers, dit Borrowdale, et ça me paraît à peu près le chiffre. Eh bien, quel est le moyen d'élever la condition de ces manufacturiers? Comment leur procurer des bénéfices? N'est-ce pas en les mettant en position d'agrandir et d'augmenter leurs opérations ou, en d'autres termes, d''employer plus de bras? Supposons qu'ainsi on donne assez de confiance et de ressources à ces sept mille manufacturiers pour que, en moyenne, ils puissent employer vingt hommes de plus. Cela procure aussitôt de l'emploi à 140,000 personnes qui, peut-être en ce moment-ci, sont oisives. Allez-vous me dire que ces 140,000 personnes ne reçoivent pas un bénéfice direct? Admettons qu'elles reçoivent une livre sterling de salaire par semaine; me direz-vous que, lorsque ces 140,000 livres seront dépensées chaque semaine chez le boulanger, le boucher, l'épicier, le marchand de marchandises sèches, ceux-ci ne s'en trouveront pas mieux? De plus, quand le boulanger, le boucher, auront porté cet argent au fermier pour acheter ses grains et sa farine, ses moutons, boeufs, légumes, et l'auront délivré de l'inconvénient d'envoyer ce qu'il peut de ses produits à trois mille milles de distance, pour baisser de valeur en voyage, me direz-vous que l'agriculteur et, par conséquent, l'agriculture n'auront pas leur compte dans ce procédé? Puis, quand le manufacturier viendra trouver ce même fermier pour lui acheter ses peaux, ses laines et son chanvre à un bon prix, au lieu d'être forcé, comme maintenant, de les livrer à des spéculateurs américains pour les deux tiers de leur valeur, n'aura-t-il pas du profit? De fait, pouvez-vous me citer une classe individuelle qui ne recevra sa proportion du profit?

—Profit! s'écria Fleesham d'un ton voisin du désespoir, mais le premier effet du profit serait de détruire tout ce qui ressemble à la confiance. Imposez demain de lourds droits de protection, que résultera-t-il? La confiance s'en ira. Où, je vous le demande, ou serait, par exemple, la confiance de mon banquier en moi à ce moment?—Partie!

—Excusez-moi, reprit Borrowdale, mais c'est là, Fleesham, ce que demande le pays. Non pas que nous ayons du mauvais vouloir pour vous, au contraire; mais le plus grand service que l'on puisse rendre au pays serait d'abolir entièrement les deux tiers des affaires de cette nature. Je vais vous montrer comment. Vos banquiers ont, n'est-ce pas? parfaite confiance en vous et ils vous escomptent aisément un montant de 20,000 livres, par exemple. Très-bien. Que faites-vous de cette somme? Elle vous sert à passer quelque grand marché avec un négociant américain ou anglais. Vous envoyez des lettres de change pour payer, ce qui est la même chose que si vous envoyiez des espèces, puisqu'elles doivent suivre immédiatement l'expédition des lettres de change. Très-bien. Vous avez les marchandises, mais les 20,000 livres sont parties. Nous ne voyons plus ces dernières, il n'y a pas de danger. Elles sont parties pour soutenir ces grands établissements qui fleurissent si bien, et ce n'est pas étonnant, en Angleterre et dans les États, et pour alimenter les classes manufacturières de ce pays. Voyons à présent l'autre côté de la médaille et supposons que lesdits banquiers aient perdu confiance en vous et accordé cette confiance à un manufacturier de votre ville. Ce dernier obtient les 20,000 livres au lieu que ce soit vous. Et d'abord vous remarquerez qu'il fait usage de papier et pas d'espèces sonnantes. Il prend une partie pour payer au fermier sa laine, une autre pour payer au marchand de guenilles ses chiffons, ou au boucher ses cuirs. Le reste, il le distribue entre ses hommes. Ceux-ci payent le marchand de nouveautés et le marchand de provisions. Ceux-là reçoivent l'argent et le reportent au banquier; les fermiers, les bouchers et marchands de chiffons font de même, et en très-peu de temps la somme est revenue à la source d'où elle était sortie. On peut de nouveau en disposer dans le même but. De la sorte, cette somme roule par tout le pays, et, après avoir augmenté et multiplié son commerce, elle revient à la même place, mais il n'en sort pas un denier pour l'étranger. Eh bien, monsieur, qui est-ce que le pays et le banquier devraient soutenir? Vous, qui les épuisez en leur enlevant l'or par des dizaines de mille louis, sans leur donner aucune compensation, ou le manufacturier qui, avec le même argent, donne de l'emploi à nos artisans, encourage nos fermiers, soutient nos marchands et aide à la prospérité publique de mille manières, et tout cela sans envoyer un sou hors du pays?

—Ah! ah! ah! fit en riant Fleesham, très-bon encore, très-bon!

—Mon cher Fleesham, reprit Borrowdale avec un sourire un peu moqueur, je suis charmé de voir que vous approuvez cela. Non pas, comme je le disais auparavant, que je vous désire mal à l'aise; je sais très-bien que, quoi qu'il arrive, vous saurez vous tirer d'embarras; car aussitôt que vous verrez que les importations cessent de payer, vous tournerez votre attention ailleurs. Peut-être deviendrez-vous un manufacturier et un ami de votre pays et de vos propres intérêts au lieu de n'être qu'un canal de transport pour expédier nos ressources à l'étranger. J'espère, Fleesham, qu'avant longtemps i! me sera possible de vous féliciter de votre changement.

Ils approchaient de Park Lane.

Borrowdale s'arrêta et regarda autour de lui. Il ne paraissait pas sûr du lieu qu'il cherchait.

Il venait de tirer le billet qu'on lui avait remis et le relisait à la lueur d'un bec de gaz, quand le son d'une voix d'homme se fit entendre derrière lui.

—Vous venir, massa! vous venir! tant mieux! ben content. Suivre moi, massa, suivre moi.

—C'est bien, allez, dit Borrowdale au nègre qui venait de l'apostropher.

Cet homme les conduisit dans une des huttes qui abondent dans la localité, et les pria de descendre avec lui l'escalier d'unbasementsouterrain.

—Pas bel endroit, massa, disait-il; pauvres, tous ben pauvres, massa!

Bien ne paraissait plus vrai que leur pauvreté.

Cinq ou six négrillons à demi nus grouillaient sur le plancher, sans lit ou couverture; car non-seulement l'appartement ne possédait ni lit ni couchette, mais, à l'exception d'une couple de chaises boiteuses et privées de fond, dont les membres absents servaient peut-être à réchauffer le misérable réduit, et des deux derniers côtés d'un coffre et d'une marmite en fer battu, la chambre était aussi dépourvue d'ustensiles de ménage que les rues que nos personnages venaient de quitter. Au bout de la pièce, une femme était, agenouillée à côté d'un objet étendu sur un peu de paille.

Elle se leva au moment où les étrangers entrèrent et, faisant une respectueuse révérence, montra l'objet gisant dans le coin.

—Voici elle, massa; voici, dit le nègre prenant une petite lampe qui brûlait sur le plancher et l'avançant vers l'angle. Elle ben malade, ben, ben! Et pleurer…

—Seigneur mon Dieu! est-ce possible? s'écria Borrowdale, remarquant que c'était une jeune fille blanche d'une grande beauté. Pauvre enfant, pauvre chère enfant! Voyez comme elle a l'air malade! Ma bonne fille, ajouta-t-il en tombant à genoux près d'elle et lui prenant la main dans les siennes, qu'avez-vous? comment vous trouvez-vous?

Madeleine,—car c'était elle,—ouvrit faiblement les-yeux, secoua douloureusement la tête et laissa tomber quelques paroles à demi articulées.

—Ma mère! ma mère!

—Elle pas dire autre chose, fit le nègre d'une voix émue; elle ben malade.

—Bon Dieu, qui est-elle? demanda Borrowdale embrassant d'un regard la misère qui régnait dans le taudis. Qui est-elle? Ce lieu est meurtrier. Dites-moi, brave homme, est-ce que vous restez ici?

—Oui, nous ben obligés, massa, dit le nègre; nous autres gens de couleur on est ben pauvres. Rien savoir de cette fille, massa; mais li…

—N'importe, vous me direz cela une autre fois, interrompit Borrowdale. Nous allons emmener cette enfant. Allez chercher un traîneau, mon garçon, un traîneau couvert, et aussi vite que possible.

—Vous l'avoir de suite, répliqua le noir, qui partit sur-le-champ.

—Fleesham, Squobb, dit Borrowdale se levant et prenant ses amis à l'écart, voyez ça. C'est bien la misère hideuse atroce, n'est-ce pas?

—Oui, mais les gens de cette classe y sont habitués, vous savez.

—Par malheur ça n'est pas vrai, répliqua Borrowdale. Le lieu où nous sommes abonde on scènes de ce genre. Un jour ou l'autre, je vous parlerai au sujet des gens de couleur. Nous les arrachons à l'esclavage par lequel ils sont au moins abrités et nourris, et nous leur donnons la liberté, c'est vrai, mais voici à quel prix! Liberté de mendier, mourir de faim ou devenir criminels. Non, non, ils ne sont pas habitués à ce genre de vie, si on peut appeler ça une vie. On ne s'habitue pas à vivre de rien! Je reviendrai là-dessus. Squobb, ne pensez-vous pas que ça vaille la peine d'une note? ajouta-t-il en remarquant que l'éditeur[7] avait oublié de tirer son carnet.

[Note 7: On n'ignore pas que les journalistes anglais s'appellenteditors.]

—Oh! dit indifféremment Squobb, c'est là une chose commune. Les gens dans ma position n'y suffiraient pas, s'il leur fallait, s'occuper de toutes ces bagatelles. Il y a sans doute une cause pour ça. Voyez, le lieu a l'air assez suspect.

—Oui, reprit Borrowdale, la pauvreté a d'habitude cet air, je le sais; mais…

—Ah! c'est vous! c'est vous! s'écria Fleesham à ce moment.

Borrowdale se retourna et ne fut pas médiocrement surpris en voyant Fleesham agenouillé devant la jeune fille, et lui tenant rudement la main à la hauteur de la lampe:

—Ah! c'est ça! Bon, bon! Juste ce que je soupçonnais. Une caverne de voleurs. Ou est la police? Ah! ah! Borrowdale, voici quelque chose au service de votre philanthropie. Ma foi, voilà qui arrive à propos. Voyez-vous ça, mon cher, c'est du diamant. Votre innocence porte des bagues en diamant, plus que ça de genre! Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, c'est que cette bague ressemble un peu bien fort à un anneau qui a disparu de l'écrin de ma femme depuis une semaine environ.

—Impossible! cria Borrowdale se baissant, en proie à une vive agitation et se mettant à examiner la bague.

—Oh! non, non, non! supplia la jeune fille faisant un effort pour se lever et retirant convulsivement la main pour s'arracher à l'étreinte de Fleesham.

Mais les forces lui manquèrent, elle retomba sur le dos et, regardant pitoyablement son adversaire en face, se prit à sangloter.

—Quoi que ce soit, dit, Borrowdale non moins désolé que la pauvre fille elle-même, il y a sûrement quelque méprise, Fleesham. Voyons encore.

—Méprise! s'écria l'importateur reprenant la main de Madeleine et montrant l'anneau. Croyez-vous qu'on se puisse méprendre à ça? surtout quand on a acheté et payé ça? Je le reconnaîtrais, monsieur, au milieu de cinquante mille.

—Arrêtez! c'est une remarquable coïncidence, cria Squobb, tenant son cahier de notes à la main. Si vous le permettez, je vais coucher quelques lignes. C'est un sujet rare.

—Ma bonne femme, dit Borrowdale se détournant avec dégoût de l'officieux éditeur pour interpeller la maîtresse du logis, pouvez-vous nous renseigner là-dessus? Qui est cette malheureuse fille? D'où lui vient cette bague?

La pauvre négresse, fort alarmée, répliqua que la jeune fille avait été amenée par son mari il y avait une heure environ, et qu'elle ne savait rien à propos de la bague et de ce qui concernait la malade.

—Mon Dieu! c'est singulier, dit Borrowdale arpentant la pièce à grands pas; c'est singulier. Pauvre enfant, elle ne paraît pas… Ah! voilà le traîneau qui arrive.

—Voiture à vous, massa, dit le nègre en sautant dans la chambre.

—Bien, mon brave homme, répliqua Borrowdale. Mais venez ici un moment; et dites-moi votre nom.

—Sam White être mon nom, dit le nègre sans hésiter.

—Ah! je me rappelle. Vous avez scié du bois pour moi, n'est-ce pas?

—Oui, massa.

—Bien! Que savez-vous sur cette pauvre petite? Comment est-elle venue ici?

—Oh! ben étrange histoire, massa, dit White. Mais moé dire à vous tout ce que, moé connaître. Dernière nuit, jeune homme s'arrêter devant station et demander de mener traîneau ou li dire et li ben payer moé. Alors li commander moé aller chercher jeune fille près Cruikshank Lane, moé aller et trouver elle dans maison vide; prendre jeune fille, charrier elle à King street. Jeune homme là sauter dans traîneau à moé et dire aller vite, vite! Et jeune fille vouloir arrêter et pas vouloir rester avec li. Moé vouloir aider pauvre fille. Li donner coup de poing à moé, faire tomber du traîneau et partir avec pauvre fille. Alors autre traîneau arriver avec autre gentilhomme et li dire à moé que li jeune homme pour avoir volé li. Moé monter avec li et chasser, chasser jeune homme loin, loin, et pas pouvoir attraper li. Pis jeune fille sauter du traîneau de li, tomber dans neige, pas sensible, pas parler. Autre gentilhomme pas vouloir arrêter pour ramasser fille, moé descendre et ramener pauvre fille ici, comme moé pouvoir. Elle être bon malade!

—Oh! c'est cela, c'est cela, dit Fleesham quand le nègre eut fini. Fort jolie histoire, en vérité, n'est-ce pas, Squobb? Ce brave jeune homme dont il parle était le coquin de Morland, et voilà sa gentille complice, sans doute. Sans doute! Un vrai roman. Je pensais bien que nous n'étions pas au bout de ses aventures. Voilà donc, mon très-cher Borrowdale, les charmants objets de votre bienveillance. Non contents de se perdre, ils entraînent une foule de fripons à leur suite. Oh! une ravissante main pour les diamants. Bien, nous allons voir!

Après ces mots, Fleesham, transporté de colère et frissonnant d'horreur à la vue de la coupable, s'écria:

—Allons, monsieur White ou Black, ou quel que soit votre nom, venez! Vous ne désirez pas beaucoup, je pense, conserver votre prise ici, quoiqu'elle soit assez précieuse. Elle pourrait aussi être dangereuse. Nous allons la mener à l'hôpital. On s'en chargera là de façon à arranger tout le monde, m'est avis.

—Non, Fleesham, ne vous pressez pas, agissez comme un homme de bien, dit Borrowdale dont les yeux restaient, depuis quelques moments, fixés sur le visage de la jeune fille. Je jurerais qu'il y a là-dedans une méprise. Savez-vous quelque chose au sujet de cette bague, White?

—Moé jamais avoir vu, répondit le nègre après avoir examiné le chaton; moi rien savoir, massa, rien en tout.

Borrowdale s'était d'abord proposé de faire transporter la jeune fille chez lui, chose qu'il avait faite plus d'une fois en de semblables cas; mais, comme les circonstances étaient de nature à soulever des soupçons sérieux, pour ne rien dire de plus, il se vit forcé de céder aux rigoureuses suggestions de son ami, et la malheureuse jeune fille fut en conséquence conduite sur-le-champ à l'hôpital, et là confiée à la double vigilance de la faculté et de la loi.

Pauvre Madeleine! Ainsi le faux pas de la précipitation, l'erreur d'un moment d'égarement, nous entraîne à notre ruine et détruit d'une main sans pitié la paix et le bonheur de bien des jours.

C'est avec l'esprit pénétré de douleur que nous te suivons, Madeleine, à travers ce dédale de malheurs, car au bout nous apercevons le gouffre où peuvent aboutir tes misères.

C'est un exemple pris entre des milliers du même genre, hélas!

Que de femmes n'ont pas succombé ainsi? Où est le talisman qui les peut préserver de l'abîme, la main qui peut les en arracher? La vertu, dira-t-on. Oui, la vertu; mais combien sont sincèrement vertueux; combien ont la force de l'être au milieu de ce monde cruel, impitoyable, toujours prêt à battre des mains au succès et à siffler les défaites!

Cependant, Madeleine, tu n'es pas encore oubliée.

Quoique loin et s'avançant vers la terre étrangère, tes amis pleurent encore pour toi; et puis un amant et un frère, le coeur déchiré, te cherchent partout.

Oui, et nous aussi, Madeleine, pouvons pleurer pour toi, car tu étais aussi innocente que pure, et les lis n'étaient pas plus blancs que toi, avant que tes mains ne fussent forcées à l'indolence, soeur aînée du mal, et avant que la pauvreté n'eût soufflé la folie dans ton oreille.

Dès que Borrowdale eut quitté le théâtre de la rixe et disparu avec ses amis. Mark et Guillaume, les deux principaux auteurs de l'attroupement, s'entretinrent pendant quelques instants à voix basse.

Puis ils passèrent chacun un bras sous les bras du jeune homme à quiBorrowdale avait parlé et l'invitèrent à les suivre hors de la foule.

Il ne leur opposa aucune résistance. Comme ils paraissaient tous les trois paisibles, on les laissa continuer leur route sans les inquiéter.

Bientôt ils se trouvèrent seuls.

Ils se dirigèrent vers le faubourg méridional de la ville, et, après avoir marché en silence pendant un quart d'heure à travers les rues transversales et les routes à demi établies de cette localité, ils débouchèrent sur le marécage où s'élevait la misérable bicoque que leurs amis avaient récemment quittée.

—Par ici, dit Mark; nous ne voulons pas encore vous tuer.

En même temps ils entraînaient leur prisonnier, qui commençait à donner des signes d'alarme et manifestait l'intention de leur échapper.

—Non, continua Mark, nous ne voulons pas vous tuer. Vous allez entrer ici avec nous, et nous nous expliquerons.

Il le poussa dans la hutte et referma la porte sur eux.

Le lieu était sombre et désolé, bien propre à intimider un homme faible de caractère et bourrelé de remords comme l'était le prétendu séducteur de Madeleine, Grantham (on l'a reconnu), ainsi qu'il disait s'appeler.

Nulle lumière, sauf la clarté pâlotte d'un rayon de lune, ne pouvait lui indiquer l'étendue du danger qu'il courait.

Cependant un de ses gardiens lui paraissait plus disposé à l'emportement qu'à la pitié, et tous deux le tenaient en leur pouvoir, loin de toute assistance.

Il fallait qu'il leur obéît, qu'il en passât par où ils voudraient.C'était assez pour effrayer un homme même plus résolu que lui.

Il demeura tremblant au milieu de la pièce, en essayant de démêler dans les mouvements de Mark et de Guillaume les sentiments qui les animaient.

Le premier boucha la fenêtre et intercepta ainsi la seule lueur qui éclairait le bouge.

Grantham sentit une sueur glacée baigner ses tempes.

—Que voulez-vous de moi? s'écria-t-il avec un indicible accent de terreur.

On ne voyait goutte dans la pièce.

—Donne-moi une allumette, Guillaume, demanda Mark, qui avait fini sa besogne.

—Je n'en ai point, répondit celui-ci.

—Moi, j'en ai. En voici! exclama Grantham terrifié par les ténèbres.

—C'est bien, dit Mark, passe. Ça me servira à voir ton visage. J'y tiens particulièrement à voir ton visage. En tout cas, n'aie pas peur. Tu m'as l'air d'être sensible comme une femme. Eh! malédiction, ne pouvais-tu exercer cette sensibilité en faveur d'une pauvre fille innocente? Ah! je m'en doutais. Je t'épiais depuis quelque temps, misérable fat! Seulement, je ne croyais pas…

—Ne parle pas de ça, Mark, dit Guillaume d'un ton sombre. Ce qu'il nous faut avant tout, c'est la trouver.

—Bon, bon! reprit Mark, qui venait d'allumer un bout de chandelle et de déposer son pistolet sur la table en jetant au jeune homme un regard farouche. Nous voulons savoir de toi où est la jeune fille, entends-tu? Pas de mensonges! tu ne pourrais nous tromper. Allons, dépêche; que je sache tout, ou, par le ciel, je te jure que tu ne sortiras pas vivant de cette chambre!

Grantham était si épouvanté que ses dents cliquetaient, ses genoux s'entre-choquaient bruyamment.

Il était incapable d'articuler une parole.

—Allons, monsieur, dit Guillaume avec plus de chagrin que de ressentiment, vous nous avez fait plus de mal peut-être que vous n'en pourriez supporter; et si nous ne souffrions pas tant de la perte de cette jeune fille, vous seriez peut-être dans une position pire que maintenant. Mais vous êtes un jeune homme riche, imprudent comme le sont vos pareils, et quoi que j'endure, je suis prêt à entrer en arrangement. Vous avez commis un coup bien méchant et bien lâche, monsieur! mais je ne veux pas vous faire de mal; ça ne réparerait rien. Dites-nous seulement où elle est et aidez-nous à la ramener. Pour peu que vous soyez honnête, vous voyez maintenant ce que vous avez fait. Vous êtes content de réparer vos torts, n'est-ce pas?

Grantham fut évidemment plus touché par la franche et mâle générosité du malheureux amant de Madeleine que par les féroces menaces de son frère.

Aussi répliqua-t-il d'un ton agité:

—Oui, oui, je vous dirai tout. Vous pourrez me croire. Seigneur, il fallait que je fusse fou! Sans cela, je n'aurais pas fait ce que j'ai fait. Je ne sais ce qui m'a rendu aussi mauvais! Ah! je le regrette, je le regrette bien, je vous le jure, messieurs!

En disant ces mots, il fondit en larmes.

—Ce n'est pas ça qu'il nous faut, dit brutalement Mark.

—Me croirez-vous si je vous dis tout ce que je sais? reprit-il d'une voix entrecoupée par les sanglots, et avec des gestes qui ne pouvaient laisser soupçonner sa sincérité.

—Va, dit Mark.

—Je ne sais où elle est maintenant, mais je vous aiderai à la retrouver. Je ne l'ai pas vue depuis la nuit dernière et l'ai anxieusement cherchée tout le jour. Je vous expliquerai toute l'affaire, du commencement à la fin, si vous voulez me croire.

—Allons, nous croirons la vérité, dit Mark.

—Je suis venu d'Angleterre ici il y a environ six mois, dit Grantham reprenant confiance en voyant qu'ils le traitaient avec plus de douceur. Depuis, j'ai toujours cherché de l'emploi, et, dans ce but, j'ai parcouru toute la province, mais en vain, je n'ai rien trouvé. Je me suis offert pour toute espèce de choses, même pour le travail manuel, et sans rien découvrir. Le désespoir m'a aigri le coeur. Je me suis laissé abattre. A la fin, j'ai imploré la compassion d'un marchand de cette ville, que ma famille avait connu dans des circonstances toutes particulières. Ces circonstances lui défendaient de me refuser ce que je demandais. Il m'admit dans sa maison.

Tandis que j'étais chez lui, je vis votre soeur qui travaillait dans un magasin en face du nôtre.

—Bien, continuez, dit Mark.

—Elle me frappa de suite, et si coupable qu'ait été ma conduite plus tard, je vous assure que j'éprouvai pour elle un sentiment profond, vrai. Quand elle eut quitté son emploi, je la revis en diverses occasions, mais jamais par convention ou de son consentement, jusqu'à la dernière fois, époque où je pense que, comme moi, elle était fort égarée par ses malheurs et ceux de ses amis, car elle en parlait sans cesse. Poussé par l'influence qu'elle avait exercée sur mon esprit et par les indignités dont on m'accablait dans la maison où je restais, dont le maître, quoique plus redevable cent fois à ma famille que je ne l'étais à sa charité me faisait subir toute sorte d'avanies, je pris l'odieux parti de lui voler une grosse somme, de quitter le pays et d'engager la jeune fille à m'accompagner.

—Quoi! doublement coquin? s'écria Mark frappant violemment son poing sur la table. Ce n'était pas assez de perdre la réputation de ma soeur, vous vouliez l'entraîner en prison avec vous! Vous en vouliez faire une voleuse, jour de Dieu!

Il serra son pistolet entre ses doigts crispés et grinça des dents.

—Mark, dit Guillaume posant la main sur l'épaule de son ami, nous la retrouverons. Sois calme, c'est ton devoir. Pense où le manque d'ouvrage t'a poussé toi-même.

Le fils de Mordaunt lâcha le pistolet et, secouant amèrement la tête, se laissa choir sur un des sièges mutilés. Puis il plaça son menton dans la paume de ses mains et regarda les deux autres dans un sombre silence.

—Allez, allez, dit Guillaume au jeune homme qui baissait les yeux avec une navrante confusion.

—Il me reste si peu de chose à vous dire, reprit-il, que vous aurez de la peine à croire que je vous ai tout dit. Mais qu'y faire? Je ne puis dire que ce que je sais. J'en suis bien fâché, mais il est trop tard. Je l'ai vue hier soir, et, en lui promettant d'aider ses parents, j'ai réussi à la persuader de m'accompagner. Je la quittai un instant, pour faire mes préparatifs, et lui envoyai un traîneau; mais quand je la revis ensuite, elle avait apparemment changé d'idée. Elle me pria d'arrêter le traîneau et de lui permettre de revenir chez ses parents; peut-être l'eusse-je fait; mais j'avais découvert que l'alarme avait déjà été donnée et que j'étais poursuivi. Effrayé, je ne songeai plus qu'à mon évasion et lançai mon traîneau en avant, sans savoir où j'allais. D'abord elle aussi fut épouvantée et se cramponna au traîneau; mais après que nous eûmes fait dix ou douze milles et fûmes à quelque distance de ceux qui nous poursuivaient, elle se calma et me pria de la mettre à terre. Ma frayeur était telle que, bien que je l'entendisse me parler, je ne comprenais pas ce qu'elle disait. Tout à coup elle sauta sur le bord de la route. Je me retournai, et mes craintes redoublèrent en apercevant le traîneau qui me donnait ta chasse. Ma seule pensée fut de fuir, d'échapper à la prison. Fouettant donc les chevaux de toute ma force, je repartis plus vite que jamais. Ce fut une lâcheté, une infamie, de la laisser dans cet état, oh! je ne le sais que trop! Ma conscience me le reproche cruellement, mais la peur… Tenez, je ne sais pas ce que je faisais.

—C'est bon; après? dit Mark.

—Après? Je ne l'ai pas revue depuis. Pour moi, je réussis à dépister les officiers de police et résolus de revenir avec ce que j'avais dérobé et de me mettre entre les mains du propriétaire. Mais, en arrivant à Toronto, je me souvins tout à coup que j'avais placé au doigt de la jeune fille un anneau d'une valeur considérable et que, dans ma frayeur, j'avais oublié de le lui reprendre. Il m'était impossible de rentrer chez mon patron sans cet anneau. Et aujourd'hui, j'ai couru de tous côtés pour la découvrir, mais sans succès. Ma punition est méritée, je suis perdu pour la vie. Mon acte a été celui d'un homme bas, vil, indigne de la lumière, il est retombé justement sur son auteur. Mais, quoique vous ne soyez guère disposés à me croire, je vous déclare que cette réflexion me contente plus maintenant, que ne l'aurait fait la plus complète réussite de mes détestables projets. Elle, c'est une bonne et noble fille, ajouta-t-il avec des larmes dans la voix; vous la pourrez aimer aussi tendrement qu'auparavant quand vous la retrouverez, car elle est aussi pure que la dernière fois que vous l'avez vue. Elle a en tout agi contre sa volonté; moi seul suis à blâmer.

—Et c'est là tout ce que vous savez? demanda Guillaume, un peu remis par cette nouvelle, à laquelle il se sentait tout prêt à donner sa confiance.

—C'est tout, répondit Grantham. Je me suis mis entièrement entre vos mains; vous pouvez précipiter ma ruine ou vous montrer encore plus généreux que vous n'avez été jusqu'ici et m'aider à défaire ce que j'ai fait. Si vous connaissiez le chagrin auquel je suis maintenant en proie! Mais c'en est fait. Il n'est pas en mon pouvoir de réparer le mal que j'ai causé. Pourtant je suis disposé à tout tenter. Voulez-vous me laisser partir?

—Vous laisser partir! s'écria Mark bondissant sur ses pieds. Est-ce que vous ne pensez pas que vous méritez d'être tué comme un chien enragé?

—Paix, paix. Mark! dit Guillaume. Les emportements ne remédieront à rien.

Puis, se tournant vers Grantham, il lui dit on se promenant en long et en large dans la pièce:

—Vous voyez, monsieur, ce qu'ont produit vos folles passions. Je fais la part de votre imprudence de jeune homme, de la mauvaise éducation que vous avez reçue et qui vous fait regarder comme un jouet une pauvre fille qui n'a que sa vertu pour être respectable et respectée. Je sais cela. Peut-être n'est-ce pas votre faute; mais votre conduite n'en est pas moins criminelle pour cela, et j'espère que cette leçon vous apprendra que, quoique pauvres, nous avons du coeur et des sentiments. Nous nous respectons aussi bien que vous, monsieur; et nos amis nous sont aussi chers que vous le sont les vôtres. Il se peut que nous soyons misérables, sans éducation, mais nous ne sommes pas des barbares. Ce n'est pas votre faute si la pauvre enfant n'est pas complètement perdue. Et même à ce moment nous ne savons ce qu'elle est devenue. Pensez-vous que personne ne l'aime? Pensez-vous qu'elle n'a pas un père, une mère, des frères, des soeurs qui la chérissent tendrement? Et n'était-ce pas la plus innocente et la meilleure fille qui fût au monde? Où en sont vos sentiments maintenant? Qu'en pensez-vous, vous qui si légèrement compromettez une fille parce qu'elle n'est protégée ni par la fortune ni par la richesse? Voyez-vous l'étendue de votre crime? Je ne pense pas que ce soit parce que vous manquez tout à fait de droiture; peut-être n'est-ce pas cela? Mais vous auriez dû songer à ce que vous faisiez, et vous devriez savoir que la vertu doit être respectée et tenue pour sacrée aussi bien à l'égard d'une fille pauvre que d'une fille riche. La seconde n'est pas plus recommandable que la première, quelquefois elle l'est moins. Si c'eût été votre soeur, peut-être auriez-vous tué l'homme qui aurait fait ce que vous avez fait. Mais peut-être aussi devons-nous en cela vous enseigner une leçon que vous ne connaissez pas. Quoique dans la misère, nous ne nous conduisons pas en sauvages. A présent, monsieur, voulez-vous nous aider à la retrouver? Si nous la retrouvons et si tout ce que vous avez dit est vrai, nous vous apprendrons quelque chose que vous vous rappellerez sans doute.

—Oui! s'écria Grantham, vaincu par la noblesse des remarques de cet homme qui était si fort son inférieur au point de vue de l'instruction et des avantages naturels; oui, monsieur, j'irai partout avec vous. Je ferai tout ce que vous voudrez. Que dois-je faire? Il est possible qu'elle se trouve dans quelqu'une des fermes aux environs du lieu ou elle a quitté le traîneau? Je ne crois pas qu'elle soit revenue à Toronto.

Non, elle n'est pas en ville, dit Mark, sans ça elle viendrait ici.

—Allons alors, je vais vous conduire, dit Grantham.

—Oui, dit Guillaume, allons vite.

—Ça va, fit Marc; ça va! mais je crois qu'elle doit être quelque part sur la route. Elle n'est pas en ville. Il faut battre le pays. C'est bien, jeune homme, dit-il à Grantham en replaçant le pistolet dans la poche de coté de son maigre capot; c'est bien, j'en ai le coeur net, maintenant. J'ai la tête chaude, mais ne suis pas déraisonnable. Nous sommes tous des misérables, chacun dans son genre, ça c'est vrai. Peut-être aussi n'est-ce pas notre faute. Mais il y a deux objets que j'aime par-dessus tout au monde: ma mère et ma soeur! C est un ange que ma soeur, voyez-vous, et s'il le fallait, je mourrais pour elle. Rappelez-vous ça. Je ne dis pas ce que je ne pense pas, moi! Je l'aime et je mourrais pour elle. Ah! celui qui lui ferait du mal!… Mais partons; il est temps.

En disant cela il éteignit la chandelle, et ils sortirent tous trois de la hutte.

Afin de ne pas être découverts, ce que craignait vivement Grantham, ils traversèrent les champs et se tinrent aussi loin que possible des voies ordinaires de communication, jusqu'à ce qu'ils fussent à une bonne distance de la ville.

Quand les accidents du terrain les forçaient à prendre la grand'route, le jeune fugitif se plaçait entre ses compagnons, de manière à éviter le regard des gens qui passaient de temps en temps près d'eux.

Obligés de prendre des informations à une foule de fermes, ils avancèrent peu dans leur excursion.

Aussi était-il près de minuit quand ils arrivèrent au lieu où, suivant le rapport de Grantham, Madeleine avait quitté le traîneau.

La place était isolée, sauvage.

Cependant, sur la plaine de neige qui se déployait à perte de vue, on pouvait, au clair de lune, distinguer une maison solitaire.

Une faible lueur s'en échappait; et comme il semblait fort probable que la jeune fille se fût réfugiée là, puisque c'était la seule habitation voisine, ils s'approchèrent et frappèrent doucement à la porte.

—Qui est là? cria de l'intérieur une voix de femme aigre et rauque.

—Des amis… amis! répondit Guillaume.

Ce ne fut qu'après de longues explications que la femme, qui paraissait seule, se décida à ouvrir la porte. Mais, à la fin, elle l'ouvrit toute grande, dit aux visiteurs de la fermer, puis elle se retira devant l'âtre, s'assit par terre, plaça ses coudes sur ses genoux, ses joues dans les paumes de ses mains et regarda les trois hommes d'un air insoucieux en apparence.

C'était une petite vieille, osseuse, ridée comme un champ nouvellement labouré; mais elle avait l'oeil vif, le nez pointu, les lèvres minces, l'air rien moins qu'avenant, et la singulière position qu'elle avait prise n'ajoutait pas à ses attraits.

—Eh bien! que voulez-vous? dit-elle rudement quand ils eurent fermé la porte derrière eux.

—Nous venons vous demander, dit Guillaume, si vous ne savez rien d'une jeune fille qui s'est égarée, par ici, croyons-nous, la nuit dernière.

—Oui, je le pense, répondit la femme.

—Oh! vraiment! pouvez-vous nous dire où elle est?

—Eh! où sont tous les autres, dit brusquement la vieille;—dans les États, quoi donc! Elle avait un noir, un nègre avec elle. C'est elle, je suppose, hein?

Les deux amis jetèrent aussitôt les yeux sur Grantham, qui leur expliqua sur-le-champ que tel pouvait bien être le cas et leur raconta les circonstances qui avaient pu le déterminer.

—Mais dites-nous, la bonne femme, pourquoi supposez-vous qu'ils soient allés aux États-Unis? dit-il en l'examinant.

—Eh! parce que vous la cherchez, quoi donc! dit la femme en levant les épaules. Je ne sais rien de plus là-dessus. Ils sont venus ici et ont demandé à coucher pour la nuit. La jeune fille semblait très-mal. J'ai compris que le nègre voulait la conduire à ses amis, aux États, et qu'ils étaient en route pour s'y rendre. Il parla des États durant la plus grande partie de la nuit. C'est là tout ce que je sais. Je n'étais pas levée quand ils partirent le matin. C'est tout ce que je sais. Il la connaissait sans doute ainsi que ses parents et l'a suivie aux États. C'est tout comme ça.

—Sa conduite avec elle me fait vraiment croire qu'il la connaissait, dit Grantham.

—Bon, c'est là une excellente nouvelle, si elle est vraie, dit Guillaume. Elle est peut-être rendue près d'eux maintenant. Dites-vous qu'elle était malade, bonne femme?

—Elle avait l'air de l'être, pas beaucoup peut-être; je ne suis pas curieuse, vous savez. Le nègre était très-obligeant pour elle.

—Et vous ne savez rien de plus sur son compte, pas de quel côté ils se proposaient d'aller?

—Non.

—Vous paraissez bien seule ici, ma bonne femme?

—Seule! hélas oui, seule; trop seule, dit-elle en tressaillant. C'est pas étonnant d'ailleurs, rien à faire ici. Où est mon mari? ou sont mes fils? Tous aux États, chercher de l'ouvrage. Ici je périrai de faim à moins d'un changement en mieux. Mais c'est pas leur faute. Ils travaillaient dur, et nous fûmes bien tant qu'ils purent travailler. Mais le pays semble ruiné. Pas moyen d'y trouver de l'emploi. Allez à la ville, vous y verrez la manufacture où ils travaillaient et une foule d'autres tombant en ruines, et des masses de familles qui avaient là leur pain, réduites à mendier. Et c'est de même partout. Nos gens ont parcouru la moitié du pays, sans rien gratter. C'est partout la même chose.

—J'en suis peiné pour vous, dit Guillaume. Mais ce que vous dites est vrai. Nous souffrons du même mal. Ah! c'est sûr, trop sûr!

Se tournant vers Mark:

—Que ferons-nous? Mon avis est qu'il faut les suivre.

—C'est le mien aussi.

S'adressant alors à Grantham, Guillaume lui dit:

—Vous ne pouvez partir, monsieur, avant que nous ne les ayons rejoints. Vous allez nous suivre. Je sais quelque chose de la route que nos amis ont prise et je pense qu'il est assez probable que la pauvre fille aura été de ce côté. La Providence l'aura conduite à eux!

—J'irai, dit chaleureusement Grantham.

Ne pouvant obtenir d'autres renseignements de la pauvre femme, et supposant, d'après ce qu'ils avaient appris, que Madeleine était tombée entre les mains d'un protecteur qui connaissait les mouvements de ses amis, ils se mirent tout de suite en marche avec un redoublement d'espoir et de vigueur.

Ils croyaient que chaque pas les rapprochait de l'objet de leur vive sollicitude.

Mais, hélas! pour la pauvre Madeleine, chaque pas était un nouvel anneau qu'ils ajoutaient a la chaîne de ses infortunes.

Deux jours après l'entrée de Madeleine à l'hôpital, M. Fleesham, le front rayonnant d'un triomphe moral et le maintien resplendissant de l'éclat de la vertu victorieuse, se présenta chez Borrowdale et dit:

Eh bien, Borrowdale, enfoncé, mon cher; encore enfoncé!

—Eh! qu'y a-t-il? Qui est enfoncé?

—Qui? Il le demande! Mais vous, brave philanthrope, vous, pardieu! Votre charmante protégée, cette incarnation de l'innocence, ce type de la simplicité, ce parangon de l'honnêteté, eh! eh!

—Où voulez-vous en venir?

—Vous êtes pressé? je vous satisfais. Donc, sans plus de paroles, votre ange incompris n'est que la receleuse d'une bande de voleurs et de fripons… Moins que rien, vous comprenez! La bande a levé le pied et laissé votre pudibonde… Vous l'appelez?

Borrowdale resta silencieux, quoiqu'une expression de dédain glissât sur son visage.

—Sans doute, poursuivit Fleesham se croyant très-spirituel; sans doute, elle était trop simple pour ces espèces-là! ah! ah! ah! Vous-même jouissez d'une merveilleuse naïveté, mon cher ami.

—Soit, soit! Mais qui vous a si bien informé? D'où tenez-vous cela?

—Oh! de Dieu lui-même, reprit Fleesham ravi. La confession est chose bonne à l'âme, vous savez; et surtout à une âme de son calibre!

Il s'assit avec la dignité d'un homme sur le point de révéler un secret d'où dépend le sort d'une nation.

—Écoutez-moi, dit-il gravement. Hier soir, la malheureuse créature fut soumise à un interrogatoire par les autorités. On lui demanda où elle avait eu l'anneau trouvé en sa possession. Il lui fallut naturellement rendre compte d'elle-même. Et alors—à travers un long embarlificotage que personne ne put comprendre, croire encore moins,—elle donna une soi-disant adresse en ajoutant qu'à cette place on trouverait sa mère et son père. Les officiers de police se rendirent aussitôt à la maison indiquée. Que trouvèrent-ils? Maison vide; je dis maison, j'aurais du dire repaire, car c'est un des bouges les plus mal famés et les plus hideux de toute la ville. Enfin la bande avait décampé. Sa présence avait depuis longtemps alarmé le quartier, et plusieurs habitants devaient faire une déposition en règle contre ces bandits lorsqu'ils se déterminèrent à vider les lieux. Mais ils ne le firent pas sans saccager l'horrible cahute qu'ils habitaient. Plancher, plafond, lambris, tout fut mis en pièces, sans doute pour cacher la trace de quelque crime sanglant. Qui sait? On a trouvé dans les cendres du foyer des os, qui, dit-on, ressemblent à des ossements humains. Je n'en crois rien, mais…. Enfin, les misérables se sont sauvés au milieu de la nuit, après avoir dévalisé une bonne partie de la ville, et depuis l'on n'en a plus entendu parler.

Une troupe de pillards! rien que ça. Et pour ménagère ils avaient qui? L'objet de vos soins, de votre tendresse…. Ah! ah! ah! pas de chance, mon cher Borrowdale! Enfin, la belle est arrêtée, elle pâtira pour les autres. Votre charité nous a valu une bonne prise. Hé! hé! à quelque chose malheur est bon. Soyez plus circonspect une autre fois, Borrowdale. La confiance en ces sortes de vilains est une sottise. Est-ce que la vertu se réfugie jamais sous leur laide figure? allons donc! La confiance, je l'admets; je l'aime, la confiance; mais elle doit avoir une base, une base solide, monsieur!

Oui, en vérité, Fleesham, vous avez triomphé. Votre âme magnanime doit être dans la jubilation. C'est si beau ce que vous avez fait là! C'est si noble! Vous êtes jaloux, ô immaculé Fleesham, de faire prédominer les droits éternels de la justice et de la morale publique, sans oublier l'affaire du diamant de votre femme!

Oh! soyons vertueux à votre exemple. Envers le ciel et la terre soyons vertueux! Que ce qui est souillé n'approche pas de nous! Brisons, anéantissons tout ce qui n'est pas vierge!

Nous sommes sans taches, purs comme l'enfant qui vient de naître, levons donc fièrement les yeux vers la voûte céleste en plantant notre talon de fer sur la tête des méchants!

Puisse le monde rivaliser d'ardeur avec vous, virginal débitant de préceptes et de calculs!

Pourquoi les humains, à votre exemple, ne s'engraissent-ils pas de moralité et de rosbif, et ne sont-ils pas souverainement vertueux? Oui, en vérité, soyons vertueux, vertueux et moraux aussi, ou que la terre s'entr'ouvre pour nous engloutir!

Cette nouvelle inattendue ne manqua pas de peiner grandement Borrowdale.

Il demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Depuis quarante-huit heures il prenait un intérêt singulier à la jeune fille, et plus d'une fois il avait juré à Fleesham qu'il la croyait innocente.

Le visage de Madeleine était si doux, si sympathique que tout honnête homme, sans prévention, aurait éprouvé les mêmes sentiments que le bon monsieur Borrowdale.

Vous, lecteur, n'eussiez pas manqué de jurer comme lui qu'elle n'était point coupable.

Il plongea les mains dans les poches de son pantalon, par crainte peut-être qu'involontairement ses doigts ne rencontrassent ceux de son impeccable informateur, et s'écria:

—Quoi! vraiment, Fleesham, vous me dites que vous pouvez croire à tout ça, après avoir vu le visage de cette enfant?

—Ta! ta! ta! fit dédaigneusement l'autre; son visage! Quelle confiance peut inspirer un visage? Qui est-ce qui juge des gens sur la mine aujourd'hui?

—Miséricorde divine, c'est impossible! exclama Borrowdale bondissant sur son siège; c'est impossible! Cette jeune fille compagne de voleurs, d'escrocs, de… Non, non, ce n'est pas, j'y mettrais ma tête à couper! Est-ce que je ne l'ai pas vu hier? Est-ce que je n'ai pas causé avec elle? N'ai-je pas été complètement convaincu de son innocence? Non, vous dis-je; c'est faux! Ma fille elle-même n'est pas plus innocente du mal qu'elle.

—Mais l'avez-vous questionnée?

—Questionnée! dit Borrowdale avec mépris. Est-ce qu'on questionne une enfant dans sa position? La questionner! Mais que voulez-vous demander à un ange qui a à peine la force nécessaire pour articuler un nom? La questionner! le ciel m'en préserve!

—C'est bon, dit Fleesham un peu gêné; mais elle est mieux maintenant.Demain, vous pourrez lui faire en prison les questions que vous voudrez.

—Jamais! exclama Borrowdale se levant et donnant un coup de poing formidable à la table. Je me suis engagé; je suis sûr de son innocence, et je la prouverai, monsieur.

Le bon philanthrope était épuisé.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux, et, détournant la tête pour cacher sa faiblesse, il se promena avec agitation dans l'appartement.

Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'il fût assez maître de lui-même pour reprendre la conversation.

Quand il se crut calmé, il s'assit de nouveau, et regardant son interlocuteur en face:

—Fleesham, lui dit-il d'un ton lent et posé, j'espère que vous n'allez pas faire mettre en prison cette jeune fille avant que nous ayons pris toutes les informations nécessaires à son endroit. Je réponds d'elle. Donnez-moi une semaine, ou plutôt dix jours. Je prendrai soin de la jeune fille; et, si dans cet intervalle je ne réussis pas à prouver son innocence, les autorités s'en arrangeront. Vous pouvez vous fier à moi, Fleesham. Dans dix jours d'ici elle viendra répondre à l'accusation. Je suis tellement sûr de son innocence, que je la garderai chez moi. Madame Borrowdale a besoin d'une domestique. J'ai la certitude que sur ma recommandation elle se fera un plaisir de l'essayer.

—Ma foi, Borrowdale, je suis désolé de voir que vous vous engagiez dans une entreprise infructueuse. Mais, vous le voulez, je cède à votre demande. Seulement, dans votre intérêt, je n'accorderai que dix jours. Faites à votre guise. Vous vous en repentirez. Elle abusera de votre confiance!

Après une légère discussion pour terminer leurs arrangements, le compromis fut accepté de part et d'autre, et Fleesham se leva pour partir.

Il avait sur le visage une expression de compassion pour la simplicité de Borrowdale, merveilleuse à voir.

Fleesham le plaignait. Du fond de sa vertueuse âme il le plaignait.

Aussi éleva-t-il ses regards au ciel et remercia l'étoile tutélaire de sa destinée de ne pas l'avoir créé mou, de ne pas l'avoir affligé d'un caractère crédule, enfin de ce que lui, Fleesham, n'était pas de la même pâte que Borrowdale.

Dieu veille sur cette maison! dit-il après s'être approché de la fenêtre et en apercevant une famille entière de mendiants dépenaillés, colportant la misère à travers la neige et le froid, par bravade sans doute et pour blesser les gens délicats;—Dieu veille sur cette maison, voilà encore une scène de vagabonds paresseux! Comment s'étonner que la confiance manque quand, jour et nuit, nos portes sont assiégées par des gueux de cette sorte?

Que ne les renvoie-t-on quêter dans leur pays, s'ils veulent quêter?

—Pauvres gens! fit Borrowdale d'un ton distrait, ils doivent avoir bien froid. Ils sont à demi nus! Que de misères, grand Dieu! ici-bas!

—C'est vrai, dit Fleesham comme pris d'un mouvement de pitié, car il crut avoir trouvé une occasion favorable pour entretenir son ami de sa politique commerciale. C'est vrai; et pourtant, si difficile qu'il leur soit évidemment de se procurer des vêtements, ça leur serait bien plus difficile sous l'empire de votre système de protection, puisque vous frapperiez d'une nouvelle taxe tous leurs effets, hé! Borrowdale?

—Quoi? que dites-vous? s'écria Borrowdale arraché à sa rêverie par cette accusation extraordinaire.

—Je dis que la protection leur enlèverait plus que jamais la possibilité de se procurer des vêtements, puisque vous chargeriez toute chose de nouveaux droits.

—De nouveaux droits! Que voulez-vous dire, monsieur? Ah! un moment, permettez-moi de vous corriger sur ce point. Que voulons-nous donc faire? Écoutez. Nous voulons placer à leur porte le fabricant des articles dont ils ont besoin, au lieu de l'avoir à trois mille milles d'ici. Qu'en résulte-t-il? C'est qu'au lieu d'avoir à payer, comme maintenant, pour chaque verge d'étoffe qu'ils portent:—d'abord, l'agent commissionnaire, qui réduit la pièce de quelques pouces, puis le transport qui la réduit d'un quart, puis l'importateur qui rogne encore un bon bout, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle arrive aux pauvres gens qui n'obtiennent qu'une demi-verge pour l'argent d'une verge; au lieu de cette taxe en gros, notre politique est de donner un article qui vienne directement de chez le fabricant, et de fournir une verge d'étoffe pour l'argent d'une verge, sans déduction aucune. C'est notre manière de taxer, à nous. C'est ainsi que fonctionne partout notre politique. Prenez quoi que ce soit, d'un usage commun même, si vous voulez, et vous verrez que cequoi que ce soit, ne vînt-il que des États-Unis, vous coûte le double de ce qu'il coûterait fabriqué ici. Prenons d'autre part les caoutchoucs que vous portez à ce moment même à vos pieds, si vous voulez: quel est le résultat de la taxe à laquelle ils sont soumis? Si vous voulez vous donner la peine de remonter au temps où le commerce en était libre, vous verrez que le prix était de 6s. 3d. par paire, tandis que maintenant l'imposition de la taxe a élevé nos fabricants de Montréal et nous permet de confectionner les caoutchoucs nous-mêmes et de coter le même article 4s. C'est de cette façon que nous prétendons taxer les manufactures. On a obtenu le même résultat dans la cordonnerie, pour les bottes et les souliers. Ils sont maintenant à dix ou quinze pour cent meilleur marché au moyen de la taxe, parce que nous les fabriquons chez nous et ne sommes plus forcés d'aller les chercher à Boston. De plus, en adoptant les principes du libre échange comme en Angleterre, nous donnerions à ces pauvres gens les choses nécessaires à leur vie, le thé, le sucre, le café et la mélasse exempts de droits, tandis qu'avec votre politique actuelle vous imposeriez sur ces articles une taxe de 15 ou 20 pour cent. Voyez-vous cela, Fleesham?

Fleesham voyait peut-être, mais Fleesham ne disait mot.

—Mais, continua Borrowdale, si désirable que soit cela, ce n'est rien, simplement rien. De quelle utilité, je vous le demande, seraient les marchandises à bon marché pour ces misérables? C'est qu'ils pourraient acheter aussi facilement le drap fin que le droguet commun. Qu'est-ce que notre politique de protection? C'est non-seulement de donner les marchandises à bon marché, de fournir du travail à ceux qui n'en ont point, de retenir les pauvres dans des habitudes d'ordre et d'économie, de les couvrir d'habillements commodes et même élégants, mais c'est encore d'enlever aux rues cette nuée de malheureux qui les encombrent, d'en faire des citoyens respectables et des hommes honnêtes.

Fleesham branla la tête d'un air douteux; au fond pourtant il se sentait vaincu, et, quand il partit, peu d'instants après, sa physionomie était loin de porter l'expression radieuse qui la caractérisait à son arrivée chez Borrowdale.

Ce dernier se leva et se promena anxieusement dans la chambre.

—Il est extraordinaire, bien extraordinaire, que ce Morland ne soit pas venu, murmura-t-il avec agitation. J'avais promis d'intercéder pour lui… Bon Dieu! c'est à n'y rien comprendre. Il doit connaître cette fille! Je le trouverai. Il faut que je le trouve…

A ce moment quelqu'un entra.

—Ma chère femme, dit Borrowdale s'approchant de la personne qui entrait et lui prenant les mains; ma chère femme, vous prendrez soin de cette jeune fille. Elle est innocente, j'en suis sûr. Vous pourrez l'utiliser à la maison pendant quelques jours, tandis que je m'occuperai de l'affaire, n'est-ce pas, ma bonne?

—Oh! sans doute, dit madame Borrowdale. Pauvre petite! va-t-elle mieux?

—Oui, on me l'a dit.

—J'en suis contente. Et, si elle est telle que vous me l'avez dépeinte, elle n'est pas coupable. La prison n'est pas faite pour une enfant comme elle. La laisser là une minute serait la perdre à jamais. Pauvre chère petite!

Le lendemain, Madeleine était installée chez M. Borrowdale.

Nous renonçons à décrire sa reconnaissance pour la bienfaisante et vertueuse famille qui l'avait ainsi prise sous sa protection.


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