CHAPITRE IX

Neuf jours s'étaient écoulés depuis l'admission de Madeleine chezBorrowdale, le dixième commençait.

Laure et elle causaient dans le salon! Par la tristesse de leur visage on pouvait juger de la tristesse de leur entretien.

Madeleine, la tête baissée, les yeux rougis par les larmes, tortillait machinalement le coin de son tablier et frappait convulsivement du pied sur le parquet.

Les paupières de Laure aussi étaient humides.

Accoudée à son fauteuil, la tête renversée dans sa main droite, elle regardait mélancoliquement la pauvre accusée.

—Ça doit être lui, Madeleine, ça doit être lui, dit Laure, poursuivant une remarque. Pourtant, il semblait si bon! Se peut-il qu'il ait été dégradé à ce point? Personne ne pouvait s'empêcher de l'aimer, Madeleine, personne! Cependant c'est bien mal; ah! bien mal ce qu'il a fait là. Et je suis sûre que c'est lui. D'après ce que vous m'avez dit, ça ne peut être que lui.

Les pleurs, longtemps contenus sous ses longs cils, coulèrent silencieusement comme des perles liquides le long de son visage, et, son sein battit avec force.

Ce fut une accusation muette, mais éloquente: le cri de l'amour trompé!

—J'en suis désolée, oh! si vous saviez, mademoiselle! dit Madeleine en sanglotant. Je donnerais tout au monde, ma vie, pour que cela ne fût point arrivé! Je n'ai jamais voulu faire le mal et pourtant les choses ont tourné… Mon Dieu! mon Dieu!… Mes parents étaient si bons pour moi! aussi se peut-il que j'aie été assez ingrate pour les quitter? J'aurais dû patienter, attendre! Pourquoi donc ai-je fait cela?

—Je ne crois pas qu'il y ait de votre faute, Madeleine, dit Laure regardant distraitement le feu à travers ses larmes. Non, vous n'eussiez jamais pu songer à si mal faire.

—Oh! non, non, mademoiselle; non! si j'avais su!

—Eh! je ne le pense pas, dit Laure. Je ne sais rien de tout cela, vous savez, Madeleine; rien du tout. Ça me semble pourtant si étrange!

Je ne puis m'en faire une idée, parce que je ne puis comprendre. Mais je suis convaincue que vous ne feriez pas le mal, et je suis sûre aussi que je ne pensais pas que lui le fît jamais. Je sais pourtant qu'il a fait quelque chose de très-mal, parce qu'on me l'a dit.

—Oh! si vous le voyez, répliqua Madeleine se tordant les mains, si vous le voyez, il vous dira que je ne suis pas blâmable, c'est certain. Il s'empressera de le faire. Mais je n'ai personne pour parler en ma faveur. Tout le monde est parti. Ma mère que j'aime tant, ma mère elle-même me croit méchante, et il n'y a personne près d'elle pour lui parler… personne, mademoiselle! Pourquoi ne suis-je pas morte? pourquoi, mon Dieu?

—Oh! c'est un grand, grand malheur, Madeleine. Pourtant papa les cherche; il réussira, j'espère. Mais lui, c'est fini; on ne le retrouvera plus… jamais… Ah! Seigneur, quelle cruelle idée! ne jamais le revoir! Oh! j'irai plutôt moi-même, oui, j'irai moi… Chut! on sonne; c'est papa.

Une minute après, Borrowdale entrait dans le salon. Rarement le chagrin avait marqué de son sceau la bonne, joviale et souriante physionomie de notre ami.

Aussi les deux jeunes filles frissonnèrent-elles en le voyant pâle, défait et portant tous les signes d'une profonde émotion.

Non-seulement ses traits étaient altérés, mais sa démarche était brusque, saccadée; un tremblement sensible agitait ses membres.

En entrant, ses yeux tombèrent sur Madeleine, qui, frappée de l'étrangeté du regard de son protecteur, devina instinctivement qu'un nouveau malheur allait fondre sur elle.

Borrowdale essaya de se remettre un peu.

—Tiens! te voilà, ma chère petite Laure, dit-il en s'adressant à sa fille, qui se leva pour partir; non, non, reste ici, mon enfant.

Il la rassit doucement dans le fauteuil, et elle essaya de lui adresser un sourire de remerciement; mais c'était au-dessus des forces de la charmante fille, car un torrent de larmes s'échappa à ce moment de ses yeux.

—Qu'y-a-t-il, Laure? Qu'as-tu, ma bonne petite fille? demandaBorrowdale la baisant tendrement au front.

—Bien, papa, rien… Laissez-moi sortir, je vous prie.

—Va, méchante! Mais avant, séchez-moi ces larmes, si ce n'est rien, et plus tard vous me raconterez tout.

—Oui, dit-elle d'une voix inintelligible.

Laure couvrit de ses mains son joli visage et se sauva toute confuse à sa chambre.

Là sa douleur fit explosion et elle éclata en sanglots.

Borrowdale se tourna lentement vers Madeleine, dès que sa fille se fut éloignée.

—Ah! dit-il, je suis désolé par rapport à vous, mon enfant. Je dois le confesser, notre affaire ne va pas comme je voudrais. Que faire? Sur ma parole, je ne sais. Où sont vos amis? Autre problème. On ne peut mettre le pied sur leur trace. Nous en avons besoin, très-besoin, pourtant! Sans eux, comment prouver!… Moi c'est bon, mais les autres! les juges!

—Ce que je vous ai dit est vrai, la vérité pure, monsieur!

—Je le crois, mon enfant, reprit-il en la regardant avec la même bonté, mais avec la même affliction. Vos dépositions et celles du pauvre White s'accordent parfaitement et me satisfont entièrement, mais par malheur elles ne sont pas suffisantes pour satisfaire la loi et les parties intéressées. Bon Dieu! comment faire? comment nous en tirer? répéta-t-il en tisonnant machinalement le feu. Voilà le temps qui expire. J'ai donné ma parole de ne plus m'opposer après ce jour… Et rien à dire ou à faire pour les convaincre. Je les ai bien vus, mais un mur de pierre entendrait plutôt raison.

Madeleine pleurait à chaudes larmes.

—Je les attends de minute en minute, poursuivit Borrowdale. Soyez calme, mon enfant. Ils recevront encore vos dépositions. Mais que leur diriez-vous de plus que ce que vous leur avez déjà dit? Je les ai priés de venir ici, car je suis déterminé à ne pas vous laisser quitter mon toit si je le puis. Mais que leur dire?

—Oh! ne me laissez pas emmener, monsieur, ne me laissez pas emmener, je vous en conjure! s'écria Madeleine, joignant désespérément les mains. En prison! Seigneur, que deviendrai-je! Mes parents… ma mère… je n'oserais plus les revoir. Ma pauvre mère! elle en mourrait de chagrin! Et je suis innocente! le ciel sait que je suis innocente!

Borrowdale la contemplait avec une expression de sombre douleur indicible.

Il frémissait à la vue de cette figure si belle, si angélique, condamnée peut-être par sa seule imprudence, par un excès de sensibilité, à tomber dans ce gouffre qu'on appelle une prison.

Il voyait le vice coudoyer cette vertu; il sentait le souffle empoisonné de la débauche passer sur ce front si pur pour le ternir, et il comprenait, il embrassait tout ce que la malheureuse Madeleine pressentait intuitivement.

Une âme peu sensible, lourde, défie souvent la main du mal; les hideuses passions la heurteront sans la blesser; mais l'âme délicate, douce, sans tache, celle qu'anime le feu du sentiment que chérissent les anges, oh! celle-là est bien fragile, le plus léger choc, le moindre attouchement peut la flétrir à jamais.

Puis, adieu à sa pureté, à tous ses charmes de sensitive!

C'en est fait d'elle!

Plus Borrowdale contemplait Madeleine, plus il devenait mélancolique.

Ses yeux s'humectaient.

Il essaya de parler pour dissiper cette émotion; mais sa voix entrecoupée était le témoignage le plus évident de l'intérêt qu'il prenait au salut de la pauvre malheureuse, sans autre ami que lui pour la défendre contre les coups de la destinée.

—Ils auront un compte terrible à rendre à Dieu ceux qui vous feront du mal, dit-il. Oui, terrible! Les hommes sont aveugles. Condamner cette frêle créature. L'enfermer! où? avec qui? A quoi peut ne pas conduire un faux pas, trop rigoureusement châtié? Du courage, cependant; tout n'est pas encore perdu. Causons un peu et écoutez-moi bien, Madeleine.

La pauvre fille releva la tête pour lui obéir; mais à cet instant on frappa rudement à la porte.

Madeleine s'élança tout effarée dans le salon, en s'écriant:

—Ils viennent! Oh! monsieur, ne me laissez pas prendre, je vous en supplie, ne me laissez pas prendre!

—Du calme, du calme! fît Borrowdale la prenant doucement par le bras et la faisant asseoir dans un fauteuil. Il ne vous sera pas fait d'injustice, si je le puis….

On venait d'ouvrir la porte de la rue et une voix connue se fit entendre dans le vestibule.

—Où massa Borrowdale tenir li? où être li? moé vouloir voir li.

Borrowdale ouvrit la porte du salon et aperçut White le noir, suivi deM. Fleesham.

Derrière eux apparaissait un troisième personnage, maigrement vêtu, qui faisait au nègre des yeux irrités.

—Oh! voici, li! li voici! s'écria White étendant ses bras d'une façon suppliante vers Borrowdale. Eux vouloir mettre moé en peine au sujet de jeune fille et mettre jeune fille en peine aussi. Être vilaine chose, n'est-ce pas, massa, de mettre pauvre monde en peine? Moé rien faire mal, rien du tout. Moé pauvre et moé honnête. Moé pas vouloir, moé être mis en peine parce que moé rien faire de mal à personne, jamais!

—Ah! cela n'a rien de nouveau pour nous, monsieur Borrowdale, dit le monsieur au chétif costume; nous sommes habitués à ces sortes de choses. Pour un homme de profession, c'est un cas connu, et comme je suis de la profession, vous comprenez.

—Vous entrez, n'est-ce pas, Fleesham? dit Borrowdale ennuyé de la familiarité professionnelle du personnage.

—Je suis fâché! ah! ah! vraiment fâché pour vous, mon cher Borrowdale, dit Fleesham en entrant. Par ici, par ici, Shaver!

Les mots s'adressaient à l'individu qui l'accompagnait et voulaient l'inviter à pénétrer dans le salon. Mais l'invitation était inutile.

Mons. Shaver agissait avec le sans-gêne d'un homme qui se croit chez lui.

—Oui, je suis fâché, désolé, Borrowdale, qu'il en soit ainsi, poursuivit Fleesham. Mais vraiment, il faut en finir. Et, tout bien considéré, mieux vaut pour vous que ce soit de cette manière. D'ailleurs, je ne vous ai point, encore dit combien je perds par ce vol; c'est une somme considérable, je vous l'assure. Et je suis persuadé que cette fille… Mais, tiens! la voici, je suis persuadé, dis-je, qu'elle connaît toute l'affaire, du commencement à la fin.

—Ah! dit Shaver favorisant Borrowdale d'une nouvelle marque de confiance de son regard officiel; pour un oeil professionnel, le cas est aussi clair, clair, oui aussi clair!

Là-dessus, maître Shaver se mit à déboutonner son habit avec cet air froid, compassé, particulier aux gens officiels en général, et, ayant sans façon secoué contre le cendrier la neige de ses mocassins et suspendu artistiquement sa coiffure officielle au dossier d'un fauteuil, il s'assit dans ce fauteuil et exhiba un énorme portefeuille. Puis il donna une petite tape amicale audit portefeuille, envoya à Fleesham une inclinaison de tête comme pour lui dire: «Je suis habitué à ça, pas vrai? La honte et moi ne nous connaissons guère, hein? Trouvez-vous quelque chose pour déconcerter Shaver? Shaver, voilà votre homme; Shaver va vous arranger cette petite affaire;—voyez-le à l'oeuvre.»

Pendant ce temps, Madeleine restait étendue dans le fauteuil, tremblante et terrifiée.

Ses yeux allaient, avec égarement, de l'un à l'autre.

Néanmoins cette terreur et ce regard incertain étaient bien l'expression d'une âme paisible et semblaient crier au coeur de bronze de la justice: «Prends garde à ce que tu vas faire! prends garde à la blessure que tu vas porter! Tu n'as point de remède contre le poison. L'ignominie de la prison rejaillit éternellement sur l'innocence elle-même, quand une fois elle y a mis le pied.»

—Allons, je pense qu'il faut procéder sur-le-champ, dit Shaver, faisant l'inspection professionnelle de ses prisonniers en perspective. Nous allons, m'est avis, commencer par prendre la déposition de la fille. Ce pris…, pardon, accusé, voulais-je dire, voudra bien se retirer.

—Pourquoi moé être accusé? s'écria le nègre avec indignation. Pas retirer moé; pas besoin. Moé dire vérité, toute vérité. Vous pas pouvoir en dire autant. Vous coupable, avoir volé moé du travail de journée à moé. Lui gueusard, massa Borrowdale!

—Paix, paix! dit Borrowdale avec un geste de la main.

Ensuite il le poussa doucement dans la pièce adjacente, en ajoutant:

—Tenez-vous tranquille une minute. Je verrai à ce qu'il ne vous soit pas fait d'injustice.

—Bien; à vous, mademoiselle, s'il vous plaît, dit Shaver, parlant à Madeleine, quand les préliminaires furent terminés, avec toute la solennité magistrale qu'il put parodier:—Voulez-vous avoir la bonté de nous dire ce que vous savez au sujet de l'anneau que voici et autres propriétés dérobées avec ledit anneau, dans la résidence privée de l'honorable gentilhomme que j'ai l'honneur de représenter, comme procureur dans ce cas? Je vous avertis en même temps que je prendrai note de tout ce que vous direz, et que votre déposition actuelle sera invoquée comme l'évidence contre vous quand vous comparaîtrez, pour votre procès, aux assises ou ailleurs. Ce que nous voulons maintenant, c'est la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Je vous rappellerai encore que vous parlez à un homme professionnel. Ces sortes de choses ne sont pas nouvelles pour un homme comme moi, vous le savez; de fait, pour un homme professionnel, un mensonge dans un cas comme celui-ci équivaut à rien. Ainsi faites attention et songez à l'oreille qui vous écoute.

Jamais maintien de juge en chef, appelé à condamner à mort un criminel, ne fut plus grave que celui de Shaver en achevant ce résumé.

Il paraissait énormément satisfait de son éloquence judiciaire..

Aussi pouvons-nous ajouter que jamais solitaire hochement de tête n'exprima la dixième partie du langage profond et sublime qu'était chargé de traduire le mouvement de crâne dont Shaver favorisa Fleesham, en arrivant à cet heureux couronnement de sa période.

O pygmées et petits marchands d'autorité, que vous aimez à singer la main de fer toujours suspendue même sur votre cou! que vous êtes petits, que vous êtes vains! Que le ridicule sied bien à votre échine rachitique, et que le plaisir que vous cause votre bêtise fait plaisir à l'honnête homme!

Si la crainte et le mépris peuvent se réunir dans une expression pour l'animer, Madeleine l'eut sur son visage, en écoutant les remarques de ce personnage.

Ce fut avec la plus grande difficulté qu'on parvint à obtenir d'elle le récit de toutes les circonstances qui avaient présidé à ses malheurs.

Ce récit est connu du lecteur.

Nous nous abstiendrons de le répéter.

Mais la jeune fille le fit avec une répugnance visible et pour obéir seulement aux tendres sollicitations de Borrowdale, dont les émotions étaient au moins égales aux siennes.

Fleesham l'écouta, en poussant de temps à autre des exclamations d'incrédulité, et Shaver, en écrivant, avec le nec-plus-ultra de dignité que comportait son ministère.

Quand elle eut fini, Borrowdale, surmontant son trouble, dit d'un ton sévère:

—Il me semble, messieurs, qu'il n'y a rien la-dedans qui ne soit simple et franc. Pas d'hésitation, pas de contradiction d'un bout à l'autre. La vérité pure sur tous les points. Il est impossible de ne pas croire après avoir entendu. La narration du pauvre nègre corrobore entièrement les particularités essentielles. Pour moi, je suis convaincu que tout est vrai, exactement vrai. Il ne vous reste qu'à trouver les autres parties. Quant à accuser la jeune fille, vous ne le pouvez avec le plus léger semblant de justice.

—Hum! ha! trop clair pour un oeil professionnel, je vous assure, dit Shaver paraissant éprouver une profonde compassion pour l'ignorance professionnelle du généreux philanthrope. Oh! cela n'est pas nouveau pour la profession,—qui est aussi vieille que les montagnes,—de fait, un cas de cette espèce-ci est moins que rien pour un oeil professionnel. Histoire préparée du commencement à la fin, fausse sur toutes les faces. On voit à travers ça comme à travers un carreau. Ça ne prend pas, pas du tout. De fait, professionnellement parlant, c'est moins que rien. Bref, ma pauvre petite, un homme de la profession comme moi lit dans votre coeur comme dans le creux de sa main. Joli conte, vrai; mais c'est vieux, si vieux! j'en ai tant entendu comme ça. Il ne m'aurait pas pris, même quand j'étais à l'école.

S'adressant à Borrowdale avec un clignement d'yeux à Fleesham:

—C'est fâcheux, cher monsieur, bien fâcheux qu'il n'y ait pas un mot de croyable dans cette histoire, que ce soit une fable du commencement à la fin; de fait, monsieur, pour un oeil professionnel, l'histoire est moins que rien…

—Mais, Fleesham, dit Borrowdale fort dégoûté de la pompeuse impertinence de l'officiel, vous ne permettrez jamais cela, jamais…

—Je suis déterminé, Borrowdale, répliqua brusquement Fleesham. Il faut maintenant que la justice suive son cours. Je ne me laisserai pas voler et piller impunément sous le nez. Il vous convient peut-être de vous constituer le défenseur de cette gredine, car vous n'êtes pas le perdant. Mais moi je suis enfoncé et pas pour un petit montant, s'il vous plaît. D'ailleurs, cette histoire est la plus improbable que j'aie jamais entendue. Où sont les complices de cette fille? Où est la bande qui a décampé pendant la nuit où fut commis le vol? Ah! vous en entendrez bien d'autres, avant longtemps.

—Dites-moi, fit Shaver à Madeleine, vous refusez positivement d'en dire davantage? Ne vous inculpez pas vous-même, c'est inutile; la loi ne l'exige pas.

—Je vous ai tout dit; je ne puis rien vous dire de plus, que vous dirais-je? répliqua-t-elle en pleurant.

—Bien, bien, ne vous inculpez pas vous-même, fit Shaver avec un clignement d'yeux qui semblait dire: «Parfait, nous nous comprenons; tous deux professionnels, chacun dans son genre; très-bien, je suis content.»

—Passons au nègre, s'il vous plaît, dit-il ensuite. White n'est-il pas son nom? Noir et blanc [8], ah! ah! Pardon, messieurs, je n'ai pas l'habitude de plaisanter dans de pareils cas; mais réellement c'est significatif, sinon professionnel.

[Note 8: Jeu de falots sur le nom du nègreWhitequi signifieblancet son origineBlackqui signifienoir.]

Le nègre arriva, amené par Borrowdale.

—Nous allons, dit Shaver, vous demander encore le récit de cette petite histoire, s'il vous plaît; puis…

—Non, moé pas dire un autre mot à vous, pas un seul, jamais en ce gueux de monde, cria le noir signant cette déclaration d'un violent coup de poing sur la table. Moé avoir tout dit, moé plus rien dire.

—Oh! vous voulez simplement dire que vous n'avez rien à déposer? ditShaver se préparant à fermer son livre.

—Moé avoir dit vérité d'abord, tout vérité, et plus rien à dire. Ça être assez!

—Oh! précisément, et ça met fin à l'affaire, dit Shaver se levant d'un air roide et se disposant à endosser son manteau.

—Fini, répéta en écho Fleesham.

—Puisque, reprit l'homme professionnel, les deux inculpés refusent de faire d'autres aveux, c'est terminé. Maintenant, je dois agir, n'est-ce pas, monsieur Fleesham? Vous confiez formellement la jeune fille…

—Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! s'écria la pauvre Madeleine se jetant au côté de Borrowdale, le saisissant par le bras et tombant à genoux. Sauvez-moi! je suis innocente! Je ne puis pas, je ne veux pas aller en prison.

—Quoi, quoi! que veut dire ça? fit le nègre reculant vers la jeune fille et se mettant sur la défensive. Elle innocente comme enfant nouvellement né. Elle ne pas aller en prison, non pas!

—Chers messieurs, dit Borrowdale ému jusqu'aux larmes, regardez-la! regardez-la! et vous ne pourrez la soupçonner plus longtemps. C'est impossible! L'innocence, la vertu parlent par sa bouche. Fleesham, mais voyez-la donc!

—Oh! ne vous alarmez pas, monsieur, dit Shaver, dont le flegme augmentait à mesure que la scène devenait plus dramatique. Ça ne nous fait rien à nous; ne vous alarmez pas. Un homme professionnel est parfaitement à l'aise dans ces sortes de petites transactions. De fait, c'est le genre d'affaires qui nous sourit le plus. Au milieu d'elles nous sommes tout comme chez nous.

Certes, si quelqu'un en ce monde était bien alors dans son milieu, c'était le philosophe Shaver.

Borrowdale était stupéfait.

—Allons, monsieur, dit en souriant Shaver, soyez assez bon pour me laisser cette misère. N'ayez pas peur. La jeune fille est sous ma garde, ajouta-t-il en avançant.

—Jamais! Moé pas vouloir, s'écria le nègre.

Il se jeta entre l'officier et Madeleine, et assenant un nouveau coup de poing sur la table.

—Jeune fille pas quitter cette chambre avant que moé mourir. Jamais; non, jamais! Venez prendre elle, si vous osez, cria-t-il à Shaver, en le regardant en face.

Une rixe allait sans doute être la conséquence de ce défi; mais, à ce moment, la porte s'ouvrit, un domestique entra et remit une carte à son maître, en lui communiquant quelque chose à voix basse.

—Comment! comment! Bon Dieu, est-ce possible! s'écria Borrowdale pris d'un grand accès d'agitation.

—Oui, monsieur? répliqua respectueusement le domestique.

—Excusez-moi, messieurs! dit Borrowdale aux autres personnes. Un moment, ne faites rien avant mon retour. Quelle coïncidence extraordinaire!

Après ces mots il s'élança hors du salon.

Le nègre se posta devant Madeleine avec la ferme détermination de la protéger s'il était besoin.

Shaver se mit à fournir à Fleesham certaines informations professionnelles au moyen de ces hochements de tête silencieux et éloquents qui semblaient constituer la principale occupation de son crâne officiel.

—Rien de nouveau pour la profession là-dedans, marmotta-t-il en remarquant que l'importateur était indifférent; ces sortes de choses et nous, nous nous connaissons de longue date; de fait, professionnellement parlant, ces tours-là sont usés, trop vieux; ça ne prend plus; de fait, on voit clair à travers, ah!

Quand Borrowdale entra dans le passage, après avoir soigneusement fermé la porte du salon derrière lui, il se trouva devant trois individus à l'aspect étrange.

Il leur ordonna de le suivre dans un appartement voisin.

Deux de ces individus étaient misérablement vêtus, et portaient sur leur physionomie comme sur leurs vêlements l'empreinte du dénûment. Privations, fatigues, chagrins, souffrances physiques et morales, leur extérieur annonçait tout cela.

Quoique pâle et les vêtements en désordre, le troisième paraissait être d'une autre trempe.

Ce fut lui qui le premier attira l'attention de Borrowdale quand ils passèrent dans la chambre.

—Vous, Morland! s'écria-t-il en se frottant les yeux comme s'il craignait d'être le jouet d'une illusion, vous! mais c'est miraculeux, providentiellement miraculeux! Ah! c'est du bonheur, un grand bonheur! Vous arrivez à temps pour réparer le mal que vous avez commis, jeune homme! J'aurais pu vous pardonner, vous pardonner tout, Morland, mais la…

—Pardon, mes amis, ajouta-t-il en s'arrêtant pour s'adresser aux deux autres; vous avez l'air fatigué, voulez-vous vous asseoir? Morland, j'ai besoin de vous parler seul, un moment.

—Il n'est rien, monsieur, que vous ne puissiez dire ici; ils savent tout, répliqua le jeune homme, les yeux baissés sur le plancher.

Borrowdale hésita quelques secondes et regarda tour à tour les compagnons de Morland.

—Oui, Morland, reprit-il après cet examen, j'aurais pu vous pardonner tout; mais votre cruauté à l'égard de cette jeune fille… Cela, monsieur… Mais qu'est-ce?

Le jeune homme, était devenu mortellement pâle, et les deux autres s'étaient levés d'une seule pièce en fixant sur Borrowdale des regards avides.

—Savez-vous, savez-vous quelque chose, monsieur? balbutia l'un.

—Si je sais quelque chose… sur quoi?

—Elle, c'est d'elle que je veux parler!

—Elle? eh! Madeleine? mais elle est chez moi à ce moment!

—Merci! ô merci! que Dieu vous bénisse, monsieur! cria l'homme de plus en plus agité. Pauvre fille! pauvre chère fille! continua-t-il en se laissant tomber à genoux auprès d'un siège sur le bras duquel il appuya son front, comme si sa tête eût été trop lourde pour porter le poids des émotions auxquelles il était en proie.

Ah! il l'aime, et il l'aime sincèrement, ardemment, le bon Guillaume! il est rude, calleux à la surface, mais il y a un coeur et une âme sous sa rugueuse enveloppe; il y a de la noblesse en lui, quoique jamais il ne fut nourri à la mamelle du luxe et de la délicatesse; quoique la flétrissure humaine, la pénurie dont la vertu des anges eux-mêmes ne pourrait supporter la malédiction l'ait poursuivi impitoyablement depuis le berceau.

Guillaume, la pression de ta bonne et forte main nous ferait du bien.Elle nous donnerait la confiance d'un homme!

—Bon Dieu! c'est extraordinaire, dit Borrowdale. Mais qu'est-ce que ça signifie? Voyons, Morland, expliquez-moi ça.

—Le fait est, monsieur, dit Mark remarquant que le jeune homme était trop confus pour répondre, le fait est que Madeleine est ma soeur, et que mon ami l'a connue dès son enfance. Depuis près de deux semaines, nous battons le pays pour la retrouver et nous craignions presque qu'il ne lui fût arrivé un malheur, quand quelqu'un nous a dit, il y a environ une heure, que vous, monsieur, deviez savoir où elle était. C'est la raison pour laquelle nous avons pris la liberté de venir vous trouver. Nous vous remercions, monsieur, au nom de sa pauvre mère et de son père!

—Où sont-ils? où sont-ils, bonnes gens?

—Nous ne savons pas, monsieur. Ils sont partis d'ici, il y a environ douze jours, pour se rendre aux États-Unis et y chercher de l'ouvrage. Depuis, il nous a été impossible de les trouver, quoique nous les ayons cherchés partout, en pensant que Madeleine était avec eux.

Il se passa quelque temps avant que Borrowdale parvînt à se maîtriser assez pour être à même de leur montrer le point où en étaient les choses et ce qui se passait dans une chambre voisine; cependant il réussit à la fin, mais en supprimant les incidents les plus sombres de cette tragédie intime.

Le jeune homme, le Grantham de nos premiers chapitres, à qui nous continuerons à donner maintenant son vrai nom de Morland, écouta le récit de Borrowdale avec une agitation fiévreuse.

Son visage était blanc comme l'albâtre, ses membres frémissaient; plus d'une fois il parut près de s'évanouir.

Il était facile de voir que le remords s'était emparé de lui et qu'il déplorait amèrement les malheurs que sa mauvaise conduite avait causés.

—Je le verrai, s'écria-t-il quand Borrowdale cessa de parler, je verraiM. Fleesham et je lui dirai tout moi-même.

—Très-bien, répliqua Borrowdale; mais, mon cher monsieur, il est furieux, emporté. Bon Dieu! que faire à présent? Impossible de lui faire entendre raison? Oh! Morland, Morland, que ce soit une leçon pour vous? Qu'est-ce que penseraient de vous vos amis, en Angleterre, s'ils apprenaient cela?

—Je ne sais; je ne sais comment j'ai pu faire ça, s'écria le jeune homme; j'étais fou, aveugle; je…

—Bien, assez, dit Borrowdale. J'espère que… Chut! Qu'y a-t-il encore!

Il se précipita vers la porte de la chambre et essaya de la verrouiller.

Il était trop tard!

Avant qu'il eût pu le faire, la porte s'ouvrait violemment, et Fleesham entrait comme un furieux dans l'appartement.

—Quelle voix ai-je entendue? s'écria-t-il en repoussant le philanthrope, qui tentait de l'arrêter.

—Ah! vous voilà, gredin! hurla l'importateur. Enfin, je vous ai donc; je vous tiens, monsieur le voleur!

Il saisit au collet Morland, qui ne fit aucune résistance, et appela:

—Ici, Shaver! ici, Shaver!

L'éclair n'est pas plus rapide que ne le fut le professionnel Shaver.

Il accourut; non, il vola!

Et l'auréole qui resplendit sur son front professionnel, quand son oeil professionnel tomba sur le spectacle, était vraiment belle à contempler.

—Ah! fit Fleesham exhalant un soupir de satisfaction, vous voilà! Vite, prenez-moi sous votre garde ce scélérat-là.

—Pardon, dit Borrowdale intervenant, vous ne me forcerez pas à vous rappeler que vous êtes chez moi, Fleesham. Quant à vous, monsieur, veuillez, s'il vous plaît, rester où vous étiez et ne pas nous déranger jusqu'à ce que nous daignions vous appeler. Nous avons à faire. Allez!

Shaver voulut prendre la parole.

—Nous n'avons pas de temps à perdre. Allez, monsieur! lui commandaBorrowdale d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

Il poussait en même temps dans le salon

Shaver, qui pensait que, décidément, c'était chose nouvelle pour son expérience professionnelle, et s'efforçait de le faire comprendre à Borrowdale, tout en battant prudemment en retraite devant lui.

Ce dernier l'enferma à la clef dans le salon et revint à l'autre chambre.

—Je ne vous comprends pas, Borrowdale, dit Fleesham. Se peut-il que vous cherchiez encore à protéger, à enlever à la justice un voleur reconnu? car…

—Mon bon monsieur, repartit sévèrement l'autre, la compassion vaut quelquefois autant que la justice, et, à mon avis, les sentiments d'un homme comme chrétien valent bien la justice.

—Cela se peut pour vous, monsieur, répondit Fleesham prêtant peu attention à cette remontrance.

Il se tourna brusquement vers le coupable.

—Ce sont vos complices, n'est-ce pas? lui dit-il en lançant un regard méprisant à ses deux compagnons. Vous n'échapperez pas facilement, maintenant. On est-ce que vous m'avez volé, misérable!

Morland le regarda avec calme et dit:

—Je ne veux pas, monsieur, chercher à atténuer mes torts à votre égard. Ils sont grands, je le sais; j'irai plus loin: ils sont indignes d'un honnête homme. Mais vous devez vous rappeler, monsieur, comment je suis arrivé chez vous, pourquoi vous m'y avez reçu et comment vous m'y avez traité. Vous ne direz pas que vous me traitiez comme votre hôte ou même comme votre obligé. Motifs, raisons, causes, vous savez tout, monsieur, vous savez aussi ce que vous m'avez fait endurer. Je sais cependant que j'ai commis un acte qu'aucune circonstance ne peut excuser, aussi n'ai-je point d'excuse à offrir. Mais je croyais qu'en me repentant assez tôt pour vous rendre tout ce que je vous avais pris, je pourrais, bien que la rigidité de vos principes de probité s'opposât à un acte de clémence de votre part, je pourrais, en vous rappelant…

—Qu'est-ce? s'écria l'intègre Fleesham, devenant mortellement pâle et se mordant les lèvres de fureur; qu'est-ce? Pensez-vous que des mensonges ou de basses calomnies vous protégeront? Vous voudriez essayer de m'influencer par…

—Pardon, monsieur, repartit Morland. Je n'ai pas le désir de vous influencer plus que vos intérêts ne le voudront. Mais je dis que si la justice doit être appliquée dans un cas, elle doit l'être dans l'autre. Vous me comprenez. J'ai commis un délit grave; je ne désire nullement le pallier; je veux seulement faire une réparation, s'il est possible, afin de ne pas souffrir toute la pénalité.

—Allons, malheureux, que veut dire ce verbiage inutile? fit Fleesham débordant de vertueuse indignation; est-ce que vous pensez par hasard que vos insinuations m'intimident?

—Vous intimider, je n'y songe pas.

—Eh bien?

—Eh bien, puisque vous paraissez ne pas vouloir me comprendre, je vais vous parler plus clairement.

Il tira de sa poche un portefeuille, tandis que Fleesham se confondait en imprécations et donnait tous les signes du trouble le plus violent.

—Puis-je attirer votre attention là-dessus? continua Morland exhibant un papier qui ressemblait à un vieux billet de banque, et indiquant du doigt la signature qui était au bas.

—Qu'est-ce? qu'est-ce? exclama l'importateur.

Et il fondit sur Morland pour lui arracher le papier des mains.

Mais le jeune homme avait deviné ce mouvement.

Fermant les doigts, il tendit le billet à Borrowdale, fort surpris et fort intrigué par cette scène.

—Voulez-vous, monsieur Borrowdale, me faire le plaisir de prendre cela? dit Morland, je ne désirerais pas exposer…

—Arrêtez! arrêtez! s'écria Fleesham. Morland, accordez-moi une minute de tête-à-tête, rien qu'une minute!

—Volontiers.

—Par ici, Morland, par ici. Excusez, Borrowdale. C'est une affaire qui vous est étrangère. D'un mot je puis la régler. Excusez!

Fleesham était vaincu.

Oui, le vertueux détaillant de moralité et de justice, l'immaculéFleesham était vaincu, complètement battu.

Du trône où se carrait complaisamment son rigorisme, il tombait dans le ruisseau de l'infamie.

En traversant avec Morland le passage où il n'était que trop heureux de cacher sa honte, la dégradation de sa physionomie, le tremblement qui l'agitait de la racine des cheveux à la plante des pieds faisaient mal à voir.

C'était un bouleversement de toute cette âme aussi osseuse que l'enveloppe où elle grouillait.

Il se passa quelque temps avant que Morland et Fleesham rentrassent.

A la fin le premier revint seul, au grand étonnement des témoins de la scène précédente. Le jeune homme était tranquille, mais un triste sourire plissait le coin de ses lèvres.

—Il est parti, monsieur, dit-il à Borrowdale; parti emmenant son acolyte avec lui. Je suis heureux de vous apprendre cette nouvelle. Écoutez, la porte se referme sur eux. Je n'ai pas besoin de vous raconter comment j'ai pu obtenir cela de lui. Mais je suis content de vous dire que l'affaire sera arrangée sans qu'on ait recours à la prison, quoique pour mon compte je la mérite bien. Je ne saurais m'excuser. Je suis méprisable au delà de toute expression et le dernier des êtres, dit-il en donnant une énergie puissante à l'expression de ses sentiments.

Raconter les paroles ou les actes ou les joyeuses folies du bon vieux philanthrope en recevant cette excellente nouvelle, et surtout quand le retentissement de la porte, en retombant sur Fleesham et Shaver, lui annonça positivement leur départ, serait accomplir un miracle littéraire, peindre sur le papier quelque chose que l'imagination n'a jamais conçu, que les yeux n'ont jamais vu, le comble des «impossibles impossibilités.»

Il courait comme un insensé, de haut en bas, de long en large à travers la chambre, se croisant les bras, les étendant, faisant claquer ses doigts, se frottant les mains, les jetant sur sa tête, s'arrêtant pour rire à gorge déployée, puis se remettant en marche, en gesticulant et faisant des folies.

Pendant quelques minutes, il fut vraiment comme un maniaque.

Saisissant ensuite Morland par le bras, il l'entraîna précipitamment dans les appartements supérieurs.

Puis il redescendit, prit la jeune fille par les mains et la conduisit dans la pièce où se trouvaient son frère et son amant.

Quelques paroles prononcées à la hâte avaient à demi préparé Madeleine à cette soudaine réunion.

Après avoir contemplé un instant les trois personnages pétrifiés par la succession des émotions qu'ils éprouvaient depuis le matin, Borrowdale sortit, retourna au salon, serra cordialement et nerveusement la main du nègre dans la sienne, tomba dans un fauteuil et fondit en larmes.

Resterons-nous dans la chambre où ils se retrouvent enfin?

Dévoilerons-nous le tableau de cette noble simplicité, de cet amour inculte qui s'exhalent de ces coeurs ingénus en déversant l'un sur l'autre la surabondance de leurs sensations, et sanctifient l'atmosphère par leur sainte douleur et leur naïve joie?

Contemplerons-nous Madeleine dans ces bras tremblants? surprendrons-nous les honnêtes émotions qui apparaissent sur sa douce et angélique physionomie en recevant les caresses de son frère et de son ami?

Pas de vains scrupules, pas de doute, pas d'accusation; la confiance est entre eux un rite consacré.

C'est une soeur, c'est une amante, le frère et l'amant songent au bonheur de la retrouver vivante, souriante.

Ils ne vont pas au delà. Leur visage parle de la joie de leur coeur. Rien ne les trouble maintenant. Nulle arrière-pensée n'obscurcit leur félicité.

La questionner? Est-ce qu'ils y pensent? Voudraient-ils la blesser, la froisser?

La nature, mieux que l'instruction leur a appris que l'humanité est fragile, que tous nous sommes sujets à l'erreur. Ils s'en tiennent là!

Braves gens! nobles esprits autant que nobles coeurs!

Toujours elle a été bonne, obligeante, douce, vertueuse, c'est pour cela qu'ils l'ont aimée. Aussi la pressent-ils avec une tendresse inaltérée sur leur large poitrine.

Ils l'aiment autant, plus peut-être encore qu'auparavant.

Elle a souffert! Mieux que le riche, le pauvre sait ce qu'il y a d'amour dans ce mot:—souffrir!

Laissons-les à leurs récits, à leurs larmes, à leur bonheur; ce bonheur, ces larmes, cet entretien sont sacrés. Oh! non, nous ne les troublerons pas!

Squobb était dans son cabinet éditorial et les traits de Squobb étaient empreints de l'ombre d'une profonde idée.

Un nuage de mystère impénétrable voilait le visage de Squobb, et Squobb paraissait plongé dans les abîmes incommensurables de sa pensée.

Enfin il passa la main sur son front, promena lentement les yeux autour du cabinet et les arrêta sur son sous-rédacteur.

Ledit sous-rédacteur écrivait unPremier Toronto.

La préoccupation gravée sur le visage du précité sous-rédacteur indiquait que l'inspiration ne coulait pas à flots au bout de sa plume.

Il fallait faire cePremier, dût le monde en trembler, dût la chrétienté être révolutionnée et dussent les empires être renversés de fond en comble!

Avant toute considération, le sous-rédacteur était tenu de remplir sa tâche:—Réformer l'univers et immortaliser le champion du peuple!

—Scratch! dit mystérieusement Squobb.

Scratch laissa tomber la plume rebelle, s'arracha aux réflexions et releva sa tête.

—Eh bien! fit Scratch.

—Scratch, dit Squobb, le pays court à sa ruine. Protection—Industrie indigène—ce sujet gagne du terrain. Que faire?

—Libre échange—magnifique expression; la perdre ce serait un irréparable malheur! répliqua Scratch avec un geste dramatique.

—C'est vrai; libre échange, voilà une magnifique expression, qui fait un effet merveilleux sur les masses, dit Squobb. Mais c'est le mot, le mot seul! Si ces imbéciles avaient, appelé leur protection libre échange, nous aurions pu travailler de concert avec eux. Il est déplorable que ces deux expressions soient si différentes, car, en définitive, leur protection implique tous les principes de libre échange des VIEUX PAYS, et, de fait, du monde entier. Mais, quant à notre libre échange, il est sans précédent. Il n'est pas douteux, Scratch, entre nous soit dit, qu'il ne réussit qu'à appauvrir le pays et à priver nos manufacturiers et nos artisans du travail qu'autrement on pourrait leur procurer ici.

—Mais l'expression, l'expression! s'écria Scratch.

—C'est vrai, l'expression ou le terme, c'est une armée. Libre échange est un terme populaire. Les gens l'aiment, Scratch, comme ils aiment leur vie. Quant aux principes, bah! qu'est-ce qu'ils en connaissent? La bonne plaisanterie, ah! ah! ah! Les principes! Pourtant, il faut appuyer Fleesham et nos amis sur ce point. Nous ne pourrions tenir une heure sans eux. Et ça me rappelle justement une petite note…

Tirant son éternel carnet, il continua:

—Voyons, c'est cela, c'est cela. Fleesham dit… Voyons… Ah! j'y suis: «Prendre les fermiers; ne pas parler des marchands et des importateurs. Frapper dur sur les accapareurs!» Ça va. Mais comment procéderons-nous, Scratch? Dites-moi ça un peu.

—Oh! mon Dieu, nous ferons comme d'habitude, c'est mon opinion. Ce mauditProtectionistnous fait une rude guerre, vous savez? C'est le pire. Pourtant, il ne serait pas mauvais de le ménager. Supposez que nous tâchions d'enrayer les fermiers par rapport au traité de réciprocité avec les Américains! Menaçons de le faire rappeler, bien que ça ne puisse se faire d'ici à huit années. Mais qu'est-ce qu'ils savent de ça? Qu'est-ce que quelques traîneurs de charrues connaissent aux traités commerciaux! Dites-leur que leur blé va baisser de valeur, et ça suffira pour mettre, pendant six mois, en déroute tous les arguments des protectionnistes.

—Bien, c'est très-bien, mon cher Scratch, vous avez parfaitement compris l'affaire, dit Squobb réjoui. Soulever les fermiers, les prendre par leur faible, puis les épouvanter. Bravo! Fleesham sera satisfait.

—Puis, continua Scratch enchanté, nous exciterons le reste du peuple par quelques variantes du vieux cri sur la taxation du plus grand nombre au profit du plus petit.

—Admirable, dit Squobb se frottant les mains. Un avocat de Philadelphie y perdrait son talent. C'est superbe. Fleesham sera aux anges. Justement, nous avons un petit billet échéable ces jours-ci… Très-bon!—Logez quelques chiffres dans votre tartine, mon cher ami. Il n'y a rien de meilleur que les chiffres pour prendre les niais. Allez! nous marcherons comme sur des roulettes.

—Puis, continua Scratch ravi des éloges de son rédacteur en chef, j'assaisonnerai le tout d'un peu de loyauté, quelque chose sur la mère patrie, par exemple. Ça donnera une sorte de vernis patriotique, et le peuple aime ça, vous savez.

—Splendide, splendide! idée magnifique!

Les deux patriotes échangèrent un coup d'oeil suivi d'un rire patriotique, signe évident de la patriotique entente qu'ils avaient dans leurs patriotiques intentions.

Ils riaient encore, quand la porte du cabinet s'ouvrit pour laisser passer le bon M. Borrowdale gras et fleuri comme à son ordinaire.

—Ah! mon cher Squobb, je suis enchanté de vous trouver, dit-il; si vous n'êtes pas occupé, venez vite, j'ai quelque chose à vous montrer.

—Volontiers.

—Bon, bon! Vous pouvez disposer d'un quart d'heure, n'est-ce pas?

—Eh! sans doute.

—Allons alors; ces pauvres gens, ils sont en bas! Ils ne peuvent trouver d'emploi. Personne ne veut les écouter. C'est déplorable. Aussi je suis en chasse pour eux. Venez, vous aurez un magnifique sujet d'article, Squobb, magnifique! je vous le promets.

C'était un puissant argument pour le patriote Squobb, et il céda sur-le-champ.

Tous deux sortirent.

—Tenez, les voici, dit Borrowdale quand ils furent arrivés au bas de l'escalier.

—Où ça?

—Là; approchez, mes amis, dit le philanthrope à un groupe de quatre individus qui se tenaient sur le trottoir.

Ces quatre personnes étaient Mark, Guillaume et Madeleine doucement appuyée à son bras, et le nègre White.

Leur extérieur avait reçu de grands et heureux changements.

Mark et Guillaume, dépouillés de leurs haillons et proprement vêtus, n'étaient plus ces vagabonds que nous avons vus dernièrement.

Mais ils avaient l'air de deux bons ouvriers sobres, industrieux et prêts à remplir leurs devoirs d'honnêtes citoyens dans la société.

White, l'excellent Africain, avait eu part à la métamorphose.

Il portait un habillement décent provenant de la défroque de Borrowdale et il avait, ma foi, bonne façon sous ce nouveau costume.

Ses yeux disaient sa joie et sa reconnaissance pour son bienfaiteur.

Quant à Madeleine, elle avait tous les attraits que peuvent donner à une aimable fille la beauté, la simplicité et la propreté.

Quoiqu'il y eût sur ses joues une teinte légère de mélancolie, et que ses yeux restassent la plupart du temps baissés vers la terre, elle était charmante au possible! On ne pouvait s'empêcher de la remarquer, de l'admirer et de l'aimer.

—Et d'une, dit Borrowdale d'un ton de bienveillance qui n'excluait pas un brin de malice.

—Qu'est-ce? murmura Squobb.

—Venez, venez, mon cher. Par ici, Madeleine! Et vous, jeunes gens, promenez-vous, en nous attendant, car il ne fait pas chaud.

Ils s'arrêtèrent bientôt devant un magasin de Yonge street.

Plusieurs jeunes personnes travaillaient dans ce magasin et faisaient marcher des couseuses mécaniques.

Ils entrèrent.

Toutes les ouvrières levèrent les yeux sur Madeleine, et échangèrent un regard significatif, puis sourirent d'une manière plus significative encore, comme si elles comprenaient ce que voulait dire cette arrivée.

—Ah! ah! Stitch, dit Borrowdale après avoir trouvé le propriétaire de l'établissement, je vous cherchais pour vous demander une faveur.

—Si ça se peut…

—Ne pourriez-vous donner de l'emploi à cette pauvre fille? Elle, a travaillé à ces machines en Angleterre et les connaît parfaitement.

—Stitch fit un signe de tête qui équivalait à une négation.

—Je crains bien que cela me soit impossible, dit-il ensuite. J'aurais grand plaisir à vous obliger, monsieur Borrowdale, et j'aimerais bien employer cette jeune personne; mais les lois du pays sont contre nous, monsieur. J'avais l'intention d'employer trois ou quatre cents jeunes filles, ici, cet hiver, au lieu d'une ou deux que j'ai maintenant, mais votre tarif m'en a empêché. Je ne puis entrer en concurrence sur vos marchés avec les géants des États-Unis, quoique mes marchandises soient en réalité aussi bonnes et à aussi bas prix que les leurs; car ils arrivent ici avec les mêmes avantages que moi au moyen d'une interprétation particulière du nouveau tarif. Ainsi l'ouvrage se fait aux États, et l'argent s'en va aux États, tandis que des centaines de familles qui pourraient trouver de l'aisance ici par ce seul travail vivent de charité ou manquent peut-être de pain.

—Ah! ah! Squobb, à l'oeuvre, mon cher! voilà le sujet d'un article. Prenez note de ça, un article là-dessus vaudrait mieux que des centaines de soupes de charité, hein! Stitch?

—Les soupes de charité, dit le fabricant, sont le résultat de la négligence publique. Je veux bien que maintenant on nourrisse les pauvres par charité, mais ne serait-il pas aussi facile et mieux d'en faire des citoyens honnêtes, indépendants, industrieux, payant leurs taxes et se subvenant à eux-mêmes?

—C'est bien, dit Squobb, dont le cahier de notes ne se produisait pas encore; mais ces sortes de gens…

—LeGlobe, monsieur! trois sous seulement! glapit un gamin en guenilles passant sa tête à travers la porte entre-bâillée.

—Non, pas aujourd'hui, mon garçon, dit Stitch.

—Ah! je t'ai vu! je t'y prends, polisson! s'écria Squobb s'élançant sur le gamin, l'empoignant par le bras et le ramenant dans le magasin.

—Voyez, c'est là un nouveau tour! fit-il d'un ton victorieux en arrachant à l'enfant une clef en cuivre que le petit malheureux était parvenu à enlever de la serrure et qu'il avait cachée dans son journal.

—Oui, c'est un nouveau tour, poursuivit l'éditeur furieux. Où est la police, je vous le demande? Ah! j'en dirai quelque chose, pas plus tard que demain.

Sortant de sa poche son carnet, il se luit à écrire dessus avec une ardeur patriotique.

Madeleine, qui avait tressailli au premier son de la voix de l'enfant, jeta Un coup d'oeil sur son visage et poussa un cri en tombant à genoux devant lui.

—Jean! Jean! s'écria-t-elle. Comment c'est toi? Toi ici? Mais qu'as-tu fait, petit méchant?

Et s'adressant à Borrowdale tout étonné:

—Monsieur, dit-elle, c'est mon petit frère.

—Bon Dieu, c'est bien extraordinaire. Comment est-il venu ici?

—Je ne sais, monsieur, répliqua Madeleine.

—Comment es-tu venu ici, Jean? Ou sont maman et papa? où sont-ils,Jean?

—Je ne sais pas, dit l'enfant, qui semblait un peu déconcerté de ce qui se passait.

—Mais enfin?

—Eh! je me suis sauvé. Je les ai laissés à un bon bout de chemin, je suis revenu ici par le chemin de fer, et personne ne l'a su. Il n'y avait pas à manger avec eux, c'est pour ça que je me suis sauvé. Je n'aurais pas pris la clef si j'avais eu quelque chose à manger. Personne ne veut me donner de pain, et je n'ai rien mangé depuis hier.

Triste nouvelle, bien triste pour la pauvre Madeleine!

Cependant elle réprima, autant que possible son émotion, et tourna ses yeux sur le maître de la maison pour implorer la grâce du petit coupable.

Borrowdale la comprit.

Il tira à l'écart Stitch, et, après avoir échangé avec lui quelques paroles à mi-voix, il s'approcha tranquillement de la jeune fille et l'invita à emmener son frère à sa maison et à l'y garder jusqu'à ce qu'il revînt.

Inutile de dire que Madeleine se hâta d'obéir à cette obligeante invitation.

—Comment ça? comment ça? s'écria Squobb sortant de la préoccupation où il était plongé depuis une minute ou deux; est-ce que vous le laissez échapper?

—Ne faites pas attention, Squobb, ne faites pas attention, lui répliqua doucement Borrowdale. C'est arrangé. Stitch est satisfait. Ce garçon avait faim, rien à manger et aucune notion au sujet de la propriété, ajouta-t-il en souriant. Venez; nous irons ailleurs. Stitch m'a promis de trouver quelque chose à faire pour la jeune fille. De cette façon, tout s'arrangera, de ce côté au moins. Vous trouverez, je crois, en elle, bon vouloir et intelligence, Stitch, ajouta-t-il en se retournant. Nous l'aurions bien gardée à notre service, mais elle n'a pas été accoutumée à cela, et madame Borrowdale dit que, quoiqu'elle soit pleine de bonne volonté, elle n'entend rien à servir.

—Oh! c'est assez juste, répliqua Stitch. Quelques-unes des meilleures ouvrières que j'ai eues ne pouvaient faire des domestiques… Et les meilleures domestiques sont souvent incapables d'exécuter cette sorte d'ouvrage. C'est un fait. J'en ai plus d'une fois fait l'expérience. C'est ce qui nous montre la nécessité, puisque nous avons différentes aptitudes et dispositions dans le pays, d'avoir aussi diverses espèces d'occupations pour pouvoir tirer parti de tous les individus. Et l'on ne peut arriver à celaqu'en encourageant les branches de l'industrie qui exigent la diversité des talents et des goûts.

—Allons, monsieur White, dit Borrowdale quand ils eurent regagné la rue, nous allons essayer de vous placer maintenant. De ce côté, Squobb, je veux voir Sherute, le fabricant de cigares, ajouta-t-il en entraînant l'éditeur vers King street.

Ayant trouvé Sherute dans son magasin, Borrowdale lui parla ainsi:

—Eh bien, Sherute, comment vont les affaires?

—Pas brillantes, pas brillantes; pourtant elles sont un peu mieux qu'elles n'ont été. Les derniers changements apportés au tarif les ont merveilleusement améliorées.

—Alors peut-être pourrez-vous me rendre le service de prendre un homme de plus. Il a été élevé au milieu des manufactures de tabac.

—Pour vous obliger, j'essayerai; mais…

—C'est assez, dit Borrowdale; je vous remercie, quand pourra-t-il venir?

—Oh! n'importe! demain.

—Bon, voilà pour vous, White. Maintenant, allez chez vous porter cette bonne nouvelle. Demain, vous comprenez!

—Merci vous, merci lui, massa; ben obligé, bon! répondit le nègre en battant des mains.

Il salua vivement et partit comme une flèche.

—Comment se fait-il, Sherute, dit Borrowdale, que tant de gens de couleur n'aient pas d'occupation? Il y a quelque chose comme six cents nègres en ville, et bien peu sont employés.

—Oh! c'est tout simple, répondit Sherute. Leur genre de vie avant de venir ici, le climat qui les a vus naître, leur tempérament et leur constitution, les rendent totalement impropres au travail manuel. La chose qu'ils entendent le mieux et, qui leur est le plus profitable, c'est la manufacture du tabac. Mais jusqu'ici nous les avons privés de cette ressource par une politique commerciale ruineuse; et, tout en les encourageant à fuir les États-Unis, nous avons aidé à renforcer le préjugé qui pèse sur eux, en admettant en franchises sur nos marchés les produits des ex-propriétaires d'esclaves et en leur volant leur pain, et en les réduisant à se faire mendiants, vagabonds et criminels, comme chaque jour des exemples se produisent sous nos yeux. Cependant les dernières modifications apportées au tarif ont fait beaucoup de bien. Quoique la protection ne soit pas suffisante et pas assez assurée contre le rappel, pour nous garantir un grand développement d'affaires, nous pouvons cependant signaler déjà une amélioration sensible sur les années dernières. Ce nouveau tarif a déterminé la construction à Montréal d'une nouvelle fabrique qui emploiera plusieurs centaines de mains. C'est encourageant. Mais cela n'est pas suffisant. Notre salut repose dans l'annexion aux États-Unis; car, tant que nous serons sujets de la Grande-Bretagne, son gouvernement et sa politique feront si bien que les manufactures s'élèveront difficilement dans notre pays. Fondamentalement, l'Angleterre n'admet pas que l'on doive fabriquer ailleurs que chez elle. Hostile à toute concurrence, elle vise à accaparer le monopole des fournitures dans le monde entier…

—Allons! Squobb, mon cher Squobb, encore une note pour vous, interrompit Borrowdale.

—Oh! je ne sais pas trop si nous avons besoin de nègres ici, et je crois que nous nous passerions fort bien d'eux, dit Squobb.

—Je commence à désespérer de faire jamais rien de vous, Squobb, ditBorrowdale. Vous êtes incorrigible. Il faut compter avec vous, je vois.Mais poursuivons. Au revoir, Sherute; je vous suis obligé.

Borrowdale se rendit ensuite chez un fondeur, dans le voisinage d'Yonge street, pour parler en faveur de Mark, qui était forgeron de son état.

—J'ai remarqué, Squobb, dit Borrowdale en entrant dans le magasin, qui était bien approvisionné de poêles et ustensiles en fer, que vous parlez beaucoup de l'augmentation des droits sur les articles manufacturés. Voyons quel est le résultat du dernier droit de quinze pour cent.

—Soit, dit l'éditeur avec plus d'ennui que de curiosité.

—Hé! Castham, dit Borrowdale s'adressant au propriétaire de l'établissement, qui arrivait à leur rencontre, de combien l'impôt de quinze pour cent a-t-il fait hausser le prix des poêles ici?

—Hausser! fit Castham surpris et étendant la main droite vers une grande collection d'articles de ferronneries; hausser! Au contraire. Si vous vous rappelez les prix de l'année dernière, vous verrez que chaque article protégé par le droit est de dix à quinze pour cent meilleur marché.

—Ah! ah! vous l'entendez, Squobb? Mais comment cela se peut-il,Castham?

—C'est tout simple! nous sommes plus sûrs de notre vente: nous vendons le double; et l'argent restant dans le pays, au lieu d'être envoyé aux États-Unis, nous vendons au comptant au lieu de vendre à crédit comme par le passé. Les Yankees vendaient au comptant, tandis que nous, pour vendre, étions obligés d'accorder de longs crédits et de retirer notre argent comme nous pouvions. Vous voyez la différence. C'est tout simple.

Après quelques autres paroles de ce genre, M. Borrowdale, aussi réjoui que Squobb était confondu, fit part à Castham de l'objet de sa visite, et quoique ce dernier se trouvât dans la même position que le fabricant de cigares, l'affaire finit par s'arranger d'une manière satisfaisante pour Mark.

Squobb en avait assez.

Il tenta de se retirer.

Mais, bon gré mal gré, Borrowdale réussit encore à le mener ailleurs, pour placer Guillaume.

Tout était terminé, chacun était content, l'éditeur excepté, et nos deux personnages revenaient dans l'intention de prendre un verre de madère, quand tout à coup Borrowdale se retourna au milieu du trottoir et s'arrêta comme cloué au sol.

—Qu'est-ce encore? demanda Squobb avec humeur.

L'autre ne répondit pas.

Il considérait une créature humaine accroupie sur la première marche d'une maison.

Cette créature semblait descendue aux derniers degrés de la misère.

A peine quelques lambeaux d'étoffe couvraient-ils ses membres, dont les chairs bleuies par le froid se montraient en vingt places.

—Bon Dieu! qu'en voilà un qui paraît misérable! exclama le philanthrope en fouillant dans ses poches. Voyons, Squobb, tâchons d'achever une matinée bien commencée, en faisant quelque chose pour cet infortuné.

Squobb haussa imperceptiblement les épaules.

—Mon brave homme, dit Borrowdale abordant le malheureux, vous êtes dans la détresse; que pouvons-nous faire pour vous?

Il leva des yeux hagards, et secoua la tête d'un air incrédule.

Borrowdale renouvela sa question.

—De l'ouvrage, monsieur, de l'ouvrage, c'est tout ce que je demande.

—Eh! je le pense bien, reprit Borrowdale, mais quel est votre métier, mon brave homme?

—Je suis imprimeur, monsieur.

—Imprimeur; voyons. Eh! M. Type lui donnera sûrement quelque chose à faire, n'est-ce pas, Squobb? J'en suis certain, je le connais.

L'homme hocha encore la tête.

—Vous vous êtes déjà présenté là, hein? interrogea Borrowdale.

—Fréquemment, monsieur.

—N'importe, levez-vous. Je lui demanderai ce service.

Le malheureux obéit, et ils se dirigèrent tous trois vers les ateliers de M. Type.

—Bonjour, monsieur Type; je désirerais que vous donnassiez un peu d'ouvrage à ce pauvre homme. Ne dites pas non; je vous le demande comme une faveur particulière.

—Vraiment, dit Type, si votre prière n'était pas si sérieuse, je croirais que vous voulez plaisanter. Il n'y a comparativement pas d'impressions dans ce pays, mon cher monsieur; les Américains font tout. Donnez-nous la protection la plus petite… [9].

[Note 9: Ces faits et ceux de la même nature mentionnés dans cette Nouvelle ont été communiqués à l'auteur en personne, à Toronto ou ailleurs, au Canada.]

—Quoi! s'écria Squobb reculant d'une patriotique horreur et plongeant la main dans les poches de son habit pour en exhumer le grand réceptacle de ses grandes idées,—mettre une taxe sur la pensée! Quoi! voulez-vous révolutionner le pays?

—Oui, répliqua tranquillement M. Type, nous voulons révolutionner l'état actuel des choses et rendre le pays prospère, car vous conviendrez avec moi que, maintenant, tout va mal. Donnez-nous une légère protection; nous ne demandons rien d'extravagant; et notre façon de taxer la pensée, comme vous dites, sera celle-ci:—en premier lieu, j'emploierai, tout de suite, pour mes ateliers, trois cents mains extra; et, en moins de six mois, vous n'aurez pas moins de quinze cents imprimeurs et relieurs, profitablement et continuellement occupés dans le pays; et ces mêmes ouvriers sont peut-être, en ce moment, sans travail, mendiants et pressés par le besoin comme le pauvre homme que vous m'amenez là. En second lieu, il n'existe dans ce pays aucun livre utile ou populaire dont nous ne puissions entreprendre l'impression à aussi bon marché, et, en beaucoup de cas, à meilleur marché qu'aux États-Unis. De plus, la différence faite sur la reliure des livres scientifiques et autres dans notre pays nous permettra, dans tous les cas, de les vendre aux mêmes prix que les exemplaires des éditions américaines. Et les milliers de louis qui sont envoyés pour soutenir les imprimeries des États resteront dans notre pays et favoriseront nos ateliers de typographie, notre littérature, nos papetiers, nos fondeurs de caractères, en donnant du travail à nos gens.

—Eh bien, eh bien! Squobb, qu'en dites-vous? s'écria Borrowdale. Que vous semble de la taxe sur la pensée? pas si terrible, hein?

Il fallut beaucoup d'insistances pour décider M. Type à prendre un nouvel ouvrier; mais à la fin la charité l'emporta en lui peut-être sur ses propres intérêts, et il consentit à recevoir le protégé du philanthrope.

Le résultat était le même pour le bon M. Borrowdale, qui, ravi d'un avant-midi aussi noblement dépensé, rentra à son domicile le coeur gonflé de douces émotions.

Il avait amené avec lui l'ouvrier imprimeur pour le faire manger et l'habiller un peu plus convenablement.

Bientôt il l'eut installé devant un bon feu flamboyant, dans la petite bibliothèque que Borrowdale avait derrière sa maison.

Ensuite il courut à la cuisine et pria Madeleine d'apprêter à la hâte quelques mets pour le pauvre homme.


Back to IndexNext