Chapitre IV.

Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa captivité, Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux, demande la liberté des Captifs François, refus du Bacha par la trahison d'un Capitaine Provençal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes Chrestiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire, l'Autheur est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de l'Autheur.

Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du peché qui a causé la captivité du genre humain. Il faut pourtant avoüer que les chaînes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, & que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames éprouvent quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des Barbares. Le long séjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier méne une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission respecteuse à la volonté de Dieu, les reçoit comme une matiere de satisfaction & de penitence & espere toûjours en la misericorde Divine. Le second s'abandonne à la débauche & au déreglement, souffre sans amour comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphémes & desespere de sa liberté. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se sanctifie dans le cachot, & tâche de gagner le Ciel par sa penitence, & l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte à l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant cét oracle de Jesus-Christ, qui commet le peché est esclave du peché. Ainsi l'on peut dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reçoivent l'EucharistieMors est malis vita bonis. Il faut encore avoüer que la plus cruelle peine des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abusé de leur liberté, & d'avoir eux-mesmes forgé leurs fers par un pur caprice & une folle curiosité, & que la servitude est plus fâcheuse à une personne de naissance qu'à une de condition accoûtumée dés sa jeunesse à la fatigue; Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continuë ses blasphémes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en temps les mauvais Chrétiens dans la Barbarie.

Aprés ces reflexions il est à propos que je commence la Relation de ce qui m'est arrivé & de ce que j'ay veû pendant prés de huit années de captivité dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exerçoit la charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des chefs de famille. Il faisoit bastir une maison à la campagne & une Mosquée afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner un travail aussi penible que si j'eusse esté en parfaite santé; mon Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois employé à ce travail parmy des infections & des ordures capables de me faire mourir. On m'employa en suite à servir des Massons qui estoient Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je n'entendois point. Je m'imaginay servir à la construction d'une seconde Tour de Babel à cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient, ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter. Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit demeuré longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an à servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une livre qu'on distribuë le soir à l'entrée de la prison, on luy donne à midy pour potage du bled cuit appellé dans le Pays Bourgoul, ou bien de la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonnée d'un peu d'huile, ou de boüillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce Mets est extrémement grossier & l'on est obligé de le manger avec les doigts.

A la fin de l'Automne il arriva de Candie à Tripoly une Barque de Marseille, le Capitaine qui estoit Provençal ne vint que pour avertir le Bacha qu'il avoit laissé au Port de cette Ville quinze Navires de France chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en France passer à Tripoly pour demander les Captifs François; Mais qu'il n'avoit aucun ordre de Sa Majesté, & que ce n'estoit que pour donner de la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit à la voile crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit point de temps à perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de la Marine, fit fortifier l'entrée du Port où deux Navires furent coulez à fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, démaster les Navires, en mettre la proüe contre terre à l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne fussent brûlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de relâche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance la bravoure que les François venoient montrer à Tripoly! Dés que l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fûmes enchaînez dans les Prisons, où la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu'à l'extrémité. Monsieur Gabaret à son arrivée fit moüiller l'Ancre à la grande Rade, où le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe avec quantité de Noblesse Françoise. Ayant mis pied à Terre ils trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes. Osman donna Audience à Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du Roy tous les François qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il sçavoit le Mystere, dit qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans échange les Captifs qui luy estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le service de la Mer; & le Chevalier s'estant contenté de luy demander les Marchands, il répondit qu'ils étoient dans la puissance de payer une bonne Rançon. Sur ce refus les François se retirerent & en avertirent Monsieur Gabaret qui donnoit déja ses Ordres pour canoner la Ville, lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil à Osman. Le lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats assûrerent les Gentils-Hommes François que plus ils demeureroient devant Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le Capitaine d'une Barque Françoise avoit averty le Bacha de leur arrivée & qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous eûmes permission de donner avis à Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son arrivée, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General toûché de compassion nous fit écrire une lettre par laquelle il nous exortoit à la patience, & nous assûroit d'un second voyage plus avantageux que le premier. Avant que de se mettre à la Voile il fit saluer à bales, ce qui donna une telle épouvante aux Barbares que plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de boulets de Canon, les Captifs François en payerent les funerailles à coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient embarqué des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur fit present de Bœufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de Barbarie.

Monsieur Gabaret estant arrivé en Provence fit chercher le Capitaine de cette Barque nouvellement arrivée du Levant, il avoit débarqué à Marseille où il fût arresté & tiré dans le Port à quatre Galeres. Ainsi fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lâche motif d'interest avoit empêché la liberté des Esclaves de sa Nation. Le Bacha craignant le retour des François fit fortifier la Ville Capitale, mit garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du costé du Ponant, afin d'assûrer les Navires dans le Port & de commander la grande Rade, où les Vaisseaux passagers sont obligez de moüiller l'Ancre quand ils ne doivent pas faire long séjour à Tripoly. On employa tous les Chrestiens à ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les Chevaliers de Malte & les personnes de Qualité n'en furent point dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de miseres. Les Fortifications achevées je retournay à la Campagne chez Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha, chaque Chrestien estoit obligé de tailler par jour dix pierres de deux pieds de long & d'un pied de large à peine de la bastonnade; on nous gardoit à veuë parce que ce lieu est sur la Mer, esloigné de la Ville de deux lieuës.

Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux Chrétiens que le Provençal avoit causé de douleur; il avoit ordre de Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nommé Gonneau Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exerçoit le rendoit si necessaire au Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Rançon, & voulut l'obliger à demeurer encore huit années à son service, luy promettant de luy donner la liberté gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens Captifs qui logeoient avec luy dans la même Prison proche du Chasteau, rien ne manqua au Régal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garçon desesperé de la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonné, Osman affligé de sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne du seul Gonneau, il pensa décharger sa colere sur des Officiers Renegats qui avoient mis obstacle à sa liberté à cause qu'il travailloit pour eux aux heures dérobées.

Bien que les Bachas de Barbarie ne soient pas dans la dépendance absoluë du Grand Seigneur, & que les Villes Maritimes de Tripoly, de Thunis & d'Alger s'erigent en Republiques, ils ne laissent pas d'envoyer tous les ans une espece de Tribut à Constantinople avec des presens au Grand Visir & aux Principaux Officiers de la Porte pour conserver leur amitié. Les Corsaires de Tripoly avoient depuis peu fait de riches prises, Osman resolut d'y envoyer vingt jeunes Captifs des plus beaux, & cent Negres que mon Patron eut ordre de tenir prests pour embarquer sur le Gal d'Or Navire pris sur les Hollandois. Que de larmes répendirent les Chrestiens qui furent choisis, & qui n'ignoroient pas qu'ils estoient destinez à demeurer toute leur vie dans le Serail sans aucune esperance de liberté! Il y en eut quatre qui pour s'exempter du Voyage userent d'artifice, les uns se firent des playes, & les autres se défigurerent le visage afin de paroistre diformes au Bacha, qui fût insensible à leurs plaintes & les obligea de partir. Salem mon Patron eut encore ordre de faire Equiper une Barque sur laquelle on devoit aussi embarquer cinquante Negres avec trois Hollandois, deux Italiens & un Savoyard, duquel je raconteray cy-aprés les avantures. Le Bacha envoyoit ce present au Visir du Grand Caire qui estoit son amy intime. Mon Patron me fit embarquer sur cette Barque pour avoir soin des Esclaves. Nous partîmes de Tripoly avec un vent favorable qui nous fit arriver en peu de jours au Port d'Alexandrie, où nous laissames les Captifs à un Chef de Caravanne qui devoit les conduire par terre au Grand Caire, & le Gal d'Or qui nous avoit escorté prit la route de Constantinople. Nostre Capitaine avoit ordre de charger la Barque de Ris, de Féves & de Beure, ce qui nous obligea d'aller en Sirie où les Legumes sont en abondance. Je vis de loin la Palestine sans qu'il me fût permis de mettre pied à terre pour voir les Saints lieux où se sont passez les Mysteres de nostre Redemption. Dans cét estat je me consideray comme un Israëlite qui ne pouvoit entrer dans la Terre de Promission que les Infideles possedent de puis tant de Siecles à la confusion des Chrestiens, je me contentay de verser des larmes demandant pardon à Dieu de mes péchez qui m'en deffendoient l'entrée, & le priant de me donner les graces necessaires pour supporter patiemment ma captivité. Aprés avoir chargé la Barque nous partîmes pour Tripoly où nous arrivâmes sans danger.

Au retour d'Alexandrie mon Patron jugeant que je n'avois pas beaucoup fatigué dans ce Voyage qui avoit duré quarante jours, me fit de rechef couper la pierre, une Barque armée de Mores & de Chrestiens venoit tous les Vendredys enlever les pierres que les Captifs avoient taillées pendant la semaine, pour les conduire à Tripoly. Des Captifs de condition qui ne pouvoient esperer la liberté qu'en payant de grosses Rançons, resolurent de s'emparer de cette Barque & de se sauver; S'estants munis de quelques provisions, de deux Mousquets & d'un peu de poudre, ils se rendirent avec d'autres Captifs qu'ils avoient gagnez, dans le voisinage de ce travail esloigné de la Ville de deux lieuës. La Barque y estant arrivée ils s'en saisirent, chasserent les Mores, deschaînerent les Captifs qui tailloient la pierre pour le Bacha, les firent embarquer & se mirent à la voile avec le secours des Avirons. Comme Nous estions un peu esloignez des Captifs du Bacha, nous courûmes au bruit vers la Barque pour estre de la partie; mais nostre diligence fut inutile, car heureusement pour nous les Mores qui avoient esté chassez de la Barque nous arresterent aydez des Barbares qui accouroient de toutes parts pour s'opposer à la fuite des Chrestiens. Ces Infideles voyant les Esclaves à la voile déchargerent sur nous leur colere & nous conduisirent à coups de baston jusques dans la Ville. Si-tost que le Bacha eût appris l'entreprise des Captifs, il fit partir ses Barques legeres & ses Brigantins pour les ramener. Les Chrestiens se deffendirent avec tant de vigueur & de courage que les Turcs sembloient presque desesperer de la Victoire, & malgré l'inégalité de la partie ils resisterent pendant quatre heures à douze Barques & Brigantins; enfin ces Vaillans hommes se voyans le vent contraire, sans voile, sans timon & sans autres armes que des pierres & leurs mains, furent obligez de se rendre à la mercy de leurs ennemis. Il y eût trois Chrestiens de tuez & quelques blessez, les Barbares perdirent deux Lieutenans de Navire, quatre Turcs, & six Levantis sans compter les blessez; on ramena ces Fugitifs, & depuis la Marine jusqu'au Chasteau il n'y en eût pas un qui ne commençât son suplice par les pierres, les crachats & les bastonnades. Le Bacha fit recevoir à chaque Captif le châtiment selon qu'il s'estoit deffendu dans le combat, ou qu'il avoit contribué à la fuite. On commença la Tragedie par un Pere Cordelier Italien qui dans le combat animoit les Chrestiens le Crucifix à la main, ce bon Religieux eut la gloire d'estre moulu comme le grain de Froment par une gresle de bastonnades, six autres Captifs en moururent aussi, quatre eurent le nez & les oreilles coupez, les moins coupables receurent deux cent coups de baston, les Gens de qualité n'en furent point exempts & le Bacha les fit enchaîner doublement avec deffenses de sortir des Prisons; j'ay aidé cent fois au Comte Bizare, Vicentin, à porter ses fers, à l'égard de nous autres Captifs de Salem nous en fûmes quittes pour cent bastonnades à la priere de nostre Patron qui remonstra les mauvais traitemens que nous avions receus de ceux qui nous avoient amenez à Tripoly. La Tragedie finit par le Martyre de Marc Etiopien de Nation, qui ayant esté autrefois Captif a Tripoly avoit esté pris par les Venitiens sur un Navire chargé de Negres que le Bacha envoyoit par present à Constantinople. Il s'estoit fait Chrestien à Venise, & estant sur Mer au service de la Republique il avoit été fait Esclave par les Corsaires de Tripoly, où il fut reconnu & employé aux travaux les plus penibles. Les Turcs qui avoient esté témoins de sa valeur dans le Combat luy offrirent sa grace & des Charges s'il vouloit abjurer le Christianisme, ce qu'ayant refusé il receut trois cens bastonnades & fut livré aux Negres qui le bruslerent dans la grande place; Marc souffrit son Martyre avec une constance heroïque & mourut pour la Foy dans une Ville où l'infidelité triomphe. A mon égard je demeuray dans la Prison plus d'un mois avant que d'estre guery de mes blessures, je ne l'estois pas entierement qu'on me mit à tourner la Roüe d'un Cordier qui faisoit les Cables des Navires, & à peine fus-je rétably que mon Patron me fit derechef couper la pierre, j'estois enchaîné avec un Hollandois plus méchant ouvrier que moy, qui quelque fois me faisoit essuyer la bastonnade; j'eus besoin de toute la force de ma jeunesse pour resister à cause des chaleurs qui sont excessives en Barbarie, & de la faim que je souffrois dans ce travail.

Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y sont faits Esclaves, on dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly, mort d'une femme & d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire d'un faux Dervis, la femme de Salem tâche de faire prendre le Turban à l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de Religion. Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur, Salem luy fait donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, est sauvé par la mort de Salem.

Les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui negotioit pour la Ville de Ligourne, un Religieux de Saint François Italien fut fait Esclave avec deux Maronites qui alloient à Rome estudier dans un College fondé par le Pape Urbain huitiéme pour les pauvres Habitans Catholiques de la Terre Sainte. Il y avoit encore deux Armeniens qui se retiroient en France avec de pretieuses Marchandises; Ces Peuples quoy que sujets du Grand Seigneur sont faits Captifs par les Corsaires de Barbarie, lorsqu'ils se retirent en terre Chrétienne avec leurs richesses. Un de ces Armeniens sauva de sa perte mil Sultanins d'or qu'il donna en garde au Religieux qui ne fut point visité par le respect que les Corsaires portent à l'habit de S. François. Cette somme ayant esté dérobée au Pere par un Esclave Italien qui le frequentoit, l'Armenien apprit avec douleur le vol de ses Sultanins qu'il destinoit pour sa liberté. Il differa quelque temps à demander justice au Bacha de peur de mettre en danger le Religieux, le desir neanmoins de la liberté qui est naturel à tous les Hommes, l'obligea d'en porter ses plaintes à Osman qui fît donner la bastonnade à des Italiens qui frequentoient le Pere, & n'épargna rien pour découvrir le voleur; Il resolut mesme d'attaquer le Religieux qu'il menaça de mort si les Captifs ne rendoient les Sultanins, dans la pensée que les Chrestiens qui ont de la veneration pour leurs Prestres ne l'abandonneroient pas à la cruauté des supplices. Le Bacha voyant que ses menaces estoient incapables d'attendrir le cœur du Criminel, il fit donner au Religieux des bastonnades sous les pieds, le lendemain il les fit reïterer sur les reims, & jura que le troisiéme jour il en recevroit autant sur le ventre & seroit brûlé. La veille du martyre du Religieux deux Marabous vinrent de la part du Bacha dans la prison des Captifs pour y faire des sortileges, ces Ministres d'iniquité exorterent d'abord les Chrétiens à ne point laisser perir leur Religieux qui estoit l'unique pour les consoler dans leur captivité; ils visiterent les quatre coins de la prison où ils profererent des paroles, & principallement aux environs de la Chappelle, & se retirerent faisant cent imprecations contre le laron. Aprés que les portes de la prison furent fermées chacun tâcha de consoler le Religieux, qui ne démentit point l'honneur & la pureté de son Caractere, exortant les Captifs à la perseverance, & priant Dieu de donner la liberté à l'autheur de sa mort; Nous fismes tous des vœux au Ciel pour sa délivrance, & plusieurs passerent la nuit en prieres. A peine fut-il jour que les Satelites du Bacha entrerent & se saisirent du Religieux, les Captifs accoururent pour donner le dernier baiser à leur Prestre que le Bacha vouloit sacrifier à son avarice, & déja l'on traînoit cét innocent au suplice, lorsqu'un Captif qui avoit prié toute la nuit dans la Chapelle trouva proche de l'Autel une bourse où les Sultanins estoient; Elle fut mise és mains de Salem mon Patron & portée au Bacha qui la retint pour luy sans se mettre en peine de l'Armenien qu'il laissa dans les fers. Les Marabous firent courir le bruit que leurs prieres avoient fait trouver les Sultanins, comme si les faux Prophetes de Mahomet avoient quelque puissance dans le Temple de Dieu. Osman les ayant fait compter & s'en estant trouvé manquer deux cent il dit en riant que le voleur avoit bien fait de les avoir gardez pour s'en racheter. En effet le Captif Italien qui les avoit pris en paya sa rançon deux ans aprés, ne l'ayant pas voulu faire plûtost de peur d'estre reconnu; Pour le Religieux il mourut depuis de la peste à Tripoly, en assistant les Chrestiens frappez de cette maladie.

Le Vaisseau du Gal d'or qui avoit porté le present au Grand Seigneur, fut au retour de Constantinople chargé dans l'Egypte & le Damas de marchandises & de legumes pour la nourriture des Levantis; Mais au lieu d'apporter à Tripoly les alimens pour conserver la vie, il y apporta la peste qui causa la mort à une infinité de Barbares. Cinq Turcs en moururent à l'arrivée du Navire, ce qui donna de la terreur à la Ville: Le Caya craignant d'estre chastié de ses impietez fut d'avis qu'on brûlast le Navire & toutes les marchandises; les Interessez demanderent qu'il fût éloigné de Tripoly, & le Bacha qui en estoit le principal le fit conduire du costé d'Alexandrie dans les deserts de la Barbarie. Dans cette retraite les Turcs ne purent s'empécher de venir de nuit à la nage sur le bord de la Mer pour y faire des provisions & voir leurs parens & leurs amis, ce commerce ne dura pas quinze jours que la Campagne & la Ville furent empestées, & la maladie fit tant de ravage que le Caya fit brûler le Navire & les marchandises. Il ne faut pas s'estonner du désordre que la peste fait chez les Turcs, ils commercent à l'ordinaire, boivent & mangent ensemble, visitent les pestiferez, lavent leurs corps morts, & les portent en terre. L'entestement qu'ils ont de la predestination les en fait mépriser le peril, ils disent que Dieu écrit sur le front de l'homme naissant les biens & les maux qui luy doivent arriver, & de quelle mort il doit mourir sans qu'il puisse en éviter la necessité.

Mon Patron voyant sa Maison de Campagne bastie fit travailler à la Mosquée, sans songer qu'il y seroit bientost inhumé. On égorgea dans les fondemens des Moutons qui servirent de nourriture à ses Esclaves; Il nous faisoit donner tous les Vendredis quelques bestes qui ne pouvoient plus suivre le troupeau, où quelque vieux Chameau, pillier d'écurie qui avoit tourné la meule du Moulin pendant vingt années, quoy que la chair n'en fût guere agreable nous ne laissions pas de nous estimer heureux d'avoir une fois la semaine de la viande dont la pluspart de nos freres estoient privez. Salem avoit eu soin de faire assembler les matereaux necessaires pour l'edifice de la Mosquée, c'est pourquoy il eut besoin de tous ses Esclaves. A mon égard je fus tiré de la carriere & employé à preparer la chaux avec le sable, la fatigue & la precipitation de ce travail me donnerent la fiévre; je puis dire qu'elle me fut favorable, puisque les six accés que j'en eûs me donnerent le temps de guerir des blessures que la chaux m'avoit faites aux pieds, aux mains & au visage.

La Peste devint si violente dans Tripoly que les Barbares se retirerent sur le rivage de la Mer où ils esperoient trouver un air moins infecté, & plus propre à temperer l'ardeur du Soleil que celuy de la Ville. Ces aveugles ne voyoient pas qu'il leur estoit impossible de se dérober au Soleil de Justice, qui les punit de leurs abominations par ce Fleau frequent dans l'Affrique. La mort d'une femme de mon Patron l'obligea aussi de se retirer à sa Maison de Campagne avec Hally son fils unique, il laissa dans Tripoly ses autres femmes, une grande fille appellée Solima, & des Esclaves Noires pour leur service, ausquelles il envoyoit tous les jours des vivres. Salem fit peu de sejour en sa maison qu'il quitta pour aller dans les Provinces lever les dépoüilles qui appartenoient au Bacha par la mort des Chefs de Famille. Peu de temps aprés son retour la Peste emporta son fils qu'il aimoit tendrement, ses funerailles furent magnifiques, & l'on y distribua tant de charitez que les Captifs s'en ressentirent. Les Personnes du commun sont portées en Terre sur les épaules; Celles de qualité sur la palme de la main, & les Princes sur les extrémitez des doigts, ils ont tous la face découverte, & sont vestus de leurs plus riches Habits; Ceux qui assistent aux funerailles se font honneur de porter le deffunct, les Turcs & les Arabes sont Inhumez sur le costé droit, afin, disent les Musulmans, qu'ils reposent plus doucement jusqu'au jour du Jugement, au lieu qu'on enterre les Juifs la face contre terre, comme si eux-mesmes s'estimoient indignes de voir le veritable Messie qu'ils ont Crucifié. Lorsque ces insensez portent un corps, si quelque Chrestien passe dessous la Bierre, la Loy leur deffend de passer outre & leur commande de reporter le corps du deffunt au logis.

Zoes premiere Femme de mon Patron vint visiter la Maison de Campagne accompagnée de ses Parentes, elle pleuroit incessamment sur le Tombeau de son Fils, & ses Compagnes joignoient leurs cris & leurs gemissemens à ses larmes; cela déplut à son Mary qui la r'envoya malgré elle, car les Dames Turques ont plus de liberté aux Champs qu'à la Ville, où elles sont enfermées avec des Eunuques & des Servantes noires, qui sont les plus desagreables objets de la Nature. Mon Maistre me voyant assidu au travail eut tant d'affection pour moy qu'il m'envoyoit porter des provisions à sa Maison de Tripoly, & me donnoit ordre de m'informer de la santé de ses femmes qui demeuroient separément dans le mesme logis. Califa son Eunuqe se contentoit au commancement de me recevoir à la porte sans qu'il me fût permis de passer outre; Mais aprés quelques visites Zoes luy commanda de me faire parler à elle toutes les fois que je viendrois à la Maison. L'Eunuque sçachant que Salem m'estimoit, ne fit point de difficulté de m'en permettre l'entrée, quelques entretiens m'ayant fait connoistre le dessein qu'avoit Zoes de me surprendre, je m'abstins pendant quelques jours de la voir, un soir Califa ne voulut jamais recevoir un panier de fruits que j'apportois, il me dit de le presenter moy-mesme à Zoes, qu'il n'y avoit point de danger, qu'elle estoit en compagnie, qu'il avoit ordre de me faire entrer. Elle me receut bien, s'enquit des coutumes de mon Païs & me pria d'en raconter les galanteries à ses Parentes qui sçavoient un peu la langue Franque. Je leur parlay du bonheur des Dames Françoises qui avoient la liberté de voir le monde & de se divertir au jeu, à la promenade, au bal & à la Comedie, & je déploray le malheur des Afriquaines qui estoient perpetuellement enfermées & exposées à la jalousie & aux caprices de leurs Maris qui les traitoient en Esclaves, outre quelles estoient toûjours dans l'aprehension d'estre repudiées. Comme je voulois prendre congé de Zoes, Solima sa fille qui travailloit dans un coing de la Chambre m'appela, je la trouvay de son long sur un Tapis de Turquie appuyée sur un Carreau de Brocard. Sa Mere prit la parole & me dit que je passois ma jeunesse dans une dure servitude, que mes parens m'avoient abandonné, ou qu'ils estoient dans l'impuissance de me rachepter, qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes Chaînes, & que Solima meritoit bien que je prisse le Turban. Cette belle fille témoigna par ses soûpirs qu'elle agréoit les offres de sa mere, & se leva pour me monstrer un Diamant de prix qu'elle avoit à la teste, me faisant remarquer sa coiffure, & la propreté de son habit. Il est bien difficile de resister à l'amour & aux carresses d'une jeune & charmante personne; Mais quand elle offre son cœur & sa main à un miserable Captif & qu'elle veut briser ses fers & le combler d'honneurs & de Richesses, il est presque impossible qu'un malheureux qui gemit sous le poids de l'Esclavage renonce aux plaisirs & à sa fortune, & qu'il s'obstine à languir dans la misere; Cependant il est vray que je fus insensible aux charmes de Solima, que les offres de Zoes ne me donnerent pas la moindre pensée contre les devoirs de ma Religion, & que je les quittay sans aucun engagement.

Tandis que Zoes employoit l'artifice pour me faire épouser sa Fille, son Mary de concert avec elle m'occupoit aux plus fâcheux travaux, afin aussi de m'y obliger, & de temps en temps il m'en donnoit des attaintes. Un jour que nous terrassions la chambre des bains proche de la Mosquée, le Marabous appella le Peuple du voisinage à la priere, Salem qui assistoit au travail s'estant contenté de se mettre à genoux & de faire sa priere devant les Ouvriers, un Chrestien Flamand luy dit en sa Langue qu'il prioit le Demon, Salem à ma priere luy pardonna sa temerité & l'exempta de la bastonnade. Le soir avant que je me retirasse à la Prison il m'entretint des preceptes de l'Alcoran, me fit l'éloge de la Religion de Mahomet, & me promit toutes sortes d'avantages si je voulois l'embrasser. D'un autre costé Zoes n'oublia aucuns moyens pour me faire consentir à son Alliance, Califa son Eunuque & Zercoma sa Servante me firent souvent de sa part des visites qui furent inutiles. Cette Noire qui n'avoit rien que d'agreable excepté la couleur, m'ayant une fois trouvé seul me déclara qu'elle avoit de la passion pour moy, j'avoüe, me dit-elle, que la Nature m'a donné un Corps noir; Mais en recompense j'ay une ame toute blanche & toute plaine de tendresse pour toy, je me moquay d'elle & de son amour, & mon mépris l'offensa tellement que deslors elle resolut de s'en vanger.

Il m'arriva une plaisante rencontre en allant à le Ville porter du fruit au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprés un Dervis, c'est un Ordre de Religieux reveré parmy les Turcs; m'estant approché j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue Françoise, luy ayant témoigné ma surprise d'entendre parler François un Religieux Turc, mon compliment luy déplut, il me répondit des injures en langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapouë qui est un marteau d'armes; Je ramassay des pierres pour me défendre, & luy dis que j'appartenois à un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence me pria d'excuser son emportement, m'avoüa qu'il estoit François Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu où nous estions, que ce seroit à la premiere occasion & me donna une piastre. Quelques jours aprés je rencontray le faux Dervis dans les ruës, il me fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, où collationnant il me dit qu'il estoit Provençal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualité dans l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec leurs habits grotesques ils avoient l'entrée des Palais & mesme des Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace qui les écoutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan, Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est ridicule, nostre Provençal portoit une veste de peau de Tigre, un gros chapelet à son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut sur chaque grain leur priere ordinaire,stafre valla. Il avoit un bonnet garny de croissans verts, & étoit armé d'un marteau d'armes; Il m'avoüa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands, luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits depuis trente ans, je receus de luy deux écus qui servirent à m'habiller & à ma nourriture.

Mon Patron estant obligé de retourner dans les Provinces pour les affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il fit tuer quelques animaux à la dedicasse de sa Mosquée, & nous profitâmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens, le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entouré de colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit pour les Orangers, & les allées estoient garnies de Citronniers doux. Le troisiéme pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatriéme pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquiéme pour les Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans pepins. Proche de la maison estoit la Mosquée, avec les bains necessaires pour se laver selon la coûtume des Turcs, il y avoit encore un aman ou étuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la croyance qu'ils se purifient de leurs péchez.

En l'absence de Salem qui estoit allé dans les Provinces pour les affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire épouser sa fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette infirmité pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me laissa manquer de rien. Zoes informée que j'estois retourné au travail, vint à la maison de plaisance suivie de ses parentes; à leur arrivée je me retiray dans le dernier Jardin, où je fus trouvé par Califa qui m'obligea de presenter à sa maistresse un panier de fruits. Elle m'assûra qu'elle plaignoit mon sort & mon opiniâtreté, que son mary avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprés du Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat Provençal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui lassez de trainer leurs chaînes, avoient preferé le Turban aux rigueurs de la servitude, que la liberté étoit le plus precieux de tous les biens de la vie, & que je ne devois pas mépriser les offres de Zoes, qui attendoit de moy une réponse favorable pour en parler à Salem au retour de son voyage. Je me recommenday lors à Nostre Seigneur, & le priay de proteger un mal-heureux accablé de misere & de chagrin contre ces pernicieuses seductrices. Je répondis à la parente de Zoes que je conserverois toûjours la memoire des bienfaits de mon Patron, que j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne fût point offensé, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois dans la Barbarie aucuns charmes privé des delices de la France & de la compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqué de me racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour à la Ville. Le lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir, tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorité & qui est passionnée pour le succés de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assûra que Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement à Tripoly, pour porter à Zoes les nouvelles du retour de son mary & de ma perseverance. Pendant huit jours Salem témoigna toute la joye possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais à mon égard elle fut troublée, car Zercoma enragée du mépris que j'avois fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa d'avoir pris trop de liberté dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger à suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la prison de ne me point laisser aller le lendemain à la maison de Campagne. Un Garde au retour du travail me déchargea huit à dix bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit à la prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprés avoir répondu à plusieurs demandes & justifié mon innocence, il ne laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps & partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me dit que je devois me preparer à une plus rigoureuse Justice en presence du Bacha, & que je n'avois qu'un jour à me resoudre si je voulois conserver ma vie. Je fus en suite enchaîné avec des Arabes, qui estoient détenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de risée durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un innocent opprimé. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour, parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus contraint de passer une partie de la nuit sur mes chaînes, qui me servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant entrer Abdala qui se contenta de me salüer d'une douzaine de bastonnades; toute la matinée se passa sans recevoir d'autre visite que du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assûra qu'il s'y estoit retiré avec sa famille frappée de la peste. Les Gardes de la prison sçachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par cette mort je fus délivré des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel vengea par trois morts si precipitées l'injuste persecution qu'on faisoit à un Chrestien.

Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu à Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de deux freres Chrétiens: l'Auteur est maltraité par son Patron; artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie.

Aprés la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves, il reserva ceux qui sçavoient des arts & des mestiers, & fit vendre les autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui m'acheta cent cinquante écus. Il avoit la direction des Forges d'Osman, qui luy avoit fait épouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier travail où mon nouveau Patron m'employa, fut à conduire deux soufflets dans les Forges où l'on travaille aux équipages des Navires. Je ne fus pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume. Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive chaleur que je ressentis en ce lieu, me défigura tellement que je n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la nourriture des Chrestiens pour subvenir à ses desordres & à son ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe achevé en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec les Renegats impie & débauché, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a témoigné cent fois que la Barbarie estoit un triste séjour pour luy, & qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrétienne si l'occasion s'en presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la peste depuis un mois à la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville, afin, disoit-il, que son ame eût part au merite des souffrances des Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce que les Mosquées de Tripoly, avoient esté consacrées au vray Dieu, quand les Chrestiens estoient Maîtres du Royaume. Toutes ces belles apparences n'empéchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour au Bacha, qui haïssoit les Chrestiens.

Les Corsaires voyant que la peste augmentoit, & que leurs meilleurs Soldats diminuoient tous les jours, resolurent d'aller en course pour l'éviter. Ces Scelerats plus rebelles que Pharaon se persuadoient que Dieu n'exerceroit pas sa Justice contr'eux aussi severement sur la mer que sur la terre. En quatre jours il nous fallut espalmer les Vaisseaux & faire la provision d'eau qui nous fit beaucoup souffrir à cause de l'entrée & sortie continuelle de la mer. Trois Vaisseaux de nos Corsaires se mirent à la voile, & aprés avoir couru tout l'Archipel sans faire fortune, entrerent dans le Golphe de Venise. Ils y rencontrerent un Navire de la Republique armé en guerre nommé la Justice qui la rendit aux Pirates à leur confusion; sa resistance fut vigoureuse & il les maltraita tellement qu'ils furent contraints de l'abandonner. Morat Rais, ce Renegat Hollandois qui m'avoit fait Esclave, eut honte de quitter la partie & indigné de ce que les deux Capitaines ses compagnons fuyoient le combat, il prit la resolution d'aller attaquer seul le Venitien. Son courage fut cause de sa perte, il le poursuivit trop vivement proche de terre & echoüa le lendemain dans la Calabre prés d'Otrante, sans pouvoir estre secouru des siens qui aprirent trop tard son naufrage. O Ciel quel revers de fortune! les Corsaires qui ordinairement enferment dans le fond de cale avant le combat les Matelots Captifs destinez pour le service du Navire, furent trop heureux d'implorer la misericorde des Chrestiens, quelle joye à ces Esclaves de voir à leurs pieds leurs Maistres briser les fers avec lesquels ils devoient eux mesmes estre enchaisnez. Le vent estoit si impetueux que la plus part des Turcs perirent dans le naufrage du Vaisseau, & pour les Chrestiens il n'y en eut que deux de noyez. Lorsque ceux qui s'estoient sauvez à la nage furent arivez sur le bord de la mer, les Chretiens avec le secours des habitans du Païs qui estoient accourus pour profiter du débris du Navire, arresterent les Turcs qu'ils conduisirent à Naples enchaisnez deux à deux; Le Vice-Roy les fit mettre aux Galeres, à l'exception de Morat qui fut emprisonné dans le Chasteau d'Oeuf. Morat pour se vanger du retardement que ses parens avoient apporté à le retirer de Barbarie s'estoit fait Renegat, avec serment de faire une cruelle guerre à ceux de sa Nation & aux autres Chrestiens; il n'avoit que trop exactement tenu sa parole, & il y avoit dans les prisons de Tripoly plus de cinq cens Chrestiens que Morat avoit pris sur mer, sans compter ceux qu'il avoit perverty dans la débauche. Ainsi par la prise de Morat la mer fût delivrée d'un puissant écumeur, les terres Chrestiennes voisines de la Barbarie d'un insigne voleur, & les Chrestiens d'un cruel ennemy. Si-tost que la nouvelle de sa disgrace fut venuë à Tripoly, le grand Marabous fit faire pour luy des prieres publiques jour & nuit. Le Peuple alloit en procession sur les Ramparts de la Ville & sur le bord de la Mer, & demandoit en vain son retour au Prophete. La reputation qu'avoit aquise Morat d'estre le plus redoutable & le plus determiné Corsaire de Tripoly, empécha le Vice-Roy d'écouter les offres que fit Osman de donner vingt Napolitains pour la rançon de Morat, qui depuis quelques années est mort à Naples dans l'impenitence & l'infidelité. Le Vice-Roy fit distribuer de l'argent aux Chrestiens qui s'estoient sauvez du naufrage, & leur permit de retourner en leur chere Patrie: Avant leur départ la charité les obligea de rendre témoignage des violences que Morat avoit faites à quatre jeunes Hollandois pour les faire Mahometans, on les tira des Galeres, & l'Inquisition informée du fait les condamna à une penitence de trois mois, laquelle accomplie ils abjurerent la Secte de Mahomet & le Calvinisme où ils avoient esté eslevez, & se firent Catholiques à la satisfaction du Peuple de Naples qui obtint la grace de ces nouveaux Convertis.

L'absence des Corsaires & des Soldats de la Marine qui font la principalle force du Pays, la continuation de la peste qui ravageoit les familles entieres, & la retraite des Turcs en leurs maisons de campagne pour l'éviter, avoient rendu la Ville de Tripoly presque déserte & dans l'impuissance de résister à ses ennemis. Une conjoncture si favorable fit former aux Esclaves le dessein d'une seconde fuite. Il y avoit parmy les entrepreneurs le Comte Bizare natif de Vicence duquel j'ay déjà parlé, plusieurs personnes de qualité de la République de Venise, le Seigneur Altophe neveu du Duc de la Mirande que le Consul Anglois retiroit chez luy pour son service afin de le r'achepter plus facilement, les Chevaliers de la Barre & Gonneau François, avec quelques Cabaretiers & Matelots qui devoient fournir la plus grande partie des choses nécessaires pour l'expédition. Les Captifs avoient concerté d'enlever deux Brigantins quand les Turcs seroient occupez à faire leurs prieres dans les Mosquées un jour de Vendredy qui est leur Dimanche, l'entreprise estoit en cet estat & la réüssite en estoit infaillible, lorsqu'elle fut découverte par un Maltois qui s'appelloit Benedite ou plûtost Maledite. Ses crimes l'avoient fait fuir de Malte, & dans sa fuite les Corsaires de Tripoly l'avoient fait Esclave avec son fils qui avoit renié & servoit de valet de chambre au Caya; il avoit demandé plusieurs fois d'estre auprés de son fils, mais il estoit si vicieux qu'on avoit differé de luy donner le Turban. La veille de l'execution Benedite desesperé d'avoir perdu son argent au jeu dans un Cabaret Grec commit un Sacrilege envers une Image de la Sainte Vierge, & se détermina la nuit à trahir ses freres. Au point du jour il alla au Chasteau & avertit le Bacha de toute l'affaire qu'on avoit imprudemment communiquée à ce méchant homme: Osman donna ordre incontinant de garder la Marine où estoit le rendez-vous, & fit arrester les entrepreneurs à la sortie de la Prison. Les bastonnades ne leur furent pas épargnées, les personnes de condition en eurent leur part & leurs chaînes furent redoublées, le Patron Honnorat Provençal qui devoit fournir l'Equipage des Brigantins eût le nez & les oreilles couppez, les plus malheureux furent deux freres Grecs qui depuis trente ans d'esclavage avoient preferé le Christianisme aux premiers Emplois du Royaume. Jany l'aisné fut assommé à coups de bastons, Demetré le plus jeune eut le nez & les oreilles couppez, la mort de son frere le toûcha si sensiblement qu'il mourut de douleur deux jours aprés. Osman tout cruel qu'il estoit témoigna du chagrin de la mort des deux freres dont le martyre inspira de la constance aux Captifs les plus timides. Le matin j'eus la curiosité d'aller à la Marine pour m'informer de la disposition de l'affaire, sans sçavoir qu'elle avoit esté découverte, par malheur je fus rencontré dans le chemin par les Gardes qu'on avoit envoyez pour faire retirer aux Prisons les Chrestiens qui seroient dans les ruës. Je fus regalé d'une volée de bastonnades qui de temps en temps redoubloient sur mes épaules à mesure que nous passions par les places, & j'eus de la peine à gagner la Prison pour me mettre à couvert des insultes des Barbares. Le Bacha recompensa le Maltois du Turban & luy donna la conduitte des Ouvriers Captifs qui travailloient à la Marine, sa trahison ne demeura pas long-temps impunie, il mourut de peste deux mois aprés dans la rage & le desespoir. Le lendemain je retournay à mon travail de forgeron où Moustapha me fit ressentir à loisir la sortie du jour precedent, il me fit la guerre durant trois mois, ne me donnant pas la liberté de converser avec les autres Captifs, & me reprochant que j'estois bien-heureux de n'avoir point esté découvert, que j'estois un des plus coupables, & que j'avois un Demon qui m'avoit preservé du suplice. L'arrivée des Corsaires avec la prise d'un Navire qui venoit du Levant chargé de riches marchandises, consola les Turcs de la perte de Morat Rais Chef-d'Escadre de Tripoly qui faisoit penitence à Naples de son apostasie.

La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un exemple qui confirme cette verité. Le Bacha desirant témoigner son zele envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six François, six Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins & les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus débauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance à la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens, se douterent qu'on en vouloit à leur Religion, & declarerent hautement qu'ils perdroient plûtost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrité de leur resistance les eût fait perir sans les Officiers Renegats ses Courtisans, qui l'assûrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin, il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens soûmis à ses volontez; ce qu'il accorda volontiers à ces Ministres d'iniquité, lesquels à leur arrivée firent continüer le regal, où le vin, l'eau de vie, & les liqueurs du païs estoient en abondance. Mais toutes leurs adresses n'ayant point réüssy, ils eurent recours à la plus noire des perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent à la Turque durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermeté de se dépoüiller de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban. Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobeïssance & leur mépris par de rudes suplices n'ébranlerent point la constance de quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indigné en condamna quatre des plus resolus à la bastonnade & commanda que tous fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employée à les encourager à la perseverance, & nos prieres furent exaucées pour les quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant réiterer les bastonnades avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient foulé aux pieds & prefererent une vie perissable à l'éternelle.

On fit en ce temps-là une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de leur Nation nommé Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient à sa dépence, l'attendoient dans les lieux où ils estoient establis, & se vantoient qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, & qu'ils luy avoient preparé un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman Rais Renegat Portugais qui commandoit à la Marine trouva le moyen de se moquer des Juifs à leurs dépens. Ces insensez ne manquoient jamais de se trouver sur le Port à l'arrivée des Vaisseaux du Levant; un jour que les Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit habiller à la Juifve un Lionnois appellé Barat qui avoit esté Esclave d'un Juif à Thunis plusieurs années & qui parloit en perfection les langues Arabesque & Hebraïque. Ce Chrestien estoit adroit, & joüa si bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se glissa dedans. Osman Rais fit publier à la Marine & dans la Ville que le Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit arborer à la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venuë. Le Brigantin qui avoit esté reconnoistre la Barque disposa si bien les choses que les Matelots aiderent à duper les Juifs qui accoururent de la Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas qu'il mît pied à terre qu'il n'eût auparavant payé pour son passage deux cens écus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son logis. Il n'y fut pas plustost arrivé que trois Arabes qu'on croyoit de sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils avoient de le posseder. Quoyque Barat fût regalé en Prince par les Juifs, il s'ennuya d'estre enfermé, & craignit l'importunité des Rabins qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se plaindre qu'il avoit emporté pour cent écus d'argenterie, que Barat fit si bien profiter qu'il paya sa rançon quelques années aprés cette avanture. A l'égard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosité de le voir & le fit venir à Andrinople où il prenoit le divertissement de la Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena à l'Empereur luy envoya le premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin qui estoit un Juif renié luy dit qu'il devoit faire paroistre sa puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez à ses membres qui le consommeroient peu à peu. Sabatay épouvanté de ce genre de suplice s'abandonna aux larmes, avoüa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du mauvais pas où l'ambition l'avoit engagé; le Medecin luy répondit qu'il n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc, à quoy il consentit; Sa Hautesse informée de son changement ayant ordonné qu'on le fît entrer, Sabatay jetta le Bonnet Juif à terre & le foula aux pieds, en mesme temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dépoüilla de le Veste Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy à cent cinquante écus de pension par mois; ce fut le dénoüement de la comedie, & ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zelé Musulman; Mais le Grand Seigneur averty de l'Atheïsme de Sabatay & de la continuation de ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la Morée où il est mort en 1676.

La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine est-il guery qu'il est frappé de la peste; Mort épouventable de Mehemet Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à cette ceremonie: Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste, mort de Moustafa son Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha.

La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nommé Moreau, d'Antibes en Provence. J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes parents qui m'avoient donné esperance de ma liberté, par la commodité de Thunis où estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit bien-tost racheter, à cause que la peste avoit fait cesser le commerce de cette Ville avec Tripoly. Je suis obligé de reconnoistre que ny ma jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont j'estois accablé, sans les prieres de tout le peuple de Chably où j'ay pris naissance, Ville assez connuë par l'excellence de son vin. Son vigilant Pasteur avoit la charité de me recommander dans ses Prônes aux prieres publiques, & à tous les Saints Sacrifices qui se celebroient dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi assisté de leurs prieres; Sur tout je suis obligé à ma mere, qui par ses aumônes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la liberté des enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son fils, dont j'ay embrassé la Regle.

Lorsque ma santé fut rétablie je fus employé aux reparations d'une maison pestiferée, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas continué huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqué, ce qui m'obligea de me retirer à la prison pour me reposer le reste du jour. Il me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me conduisirent prés de la Chapelle, où je passay le reste de la nuit à me preparer à bien mourir. Le matin nous nous trouvâmes deux Hollandois & moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre de nous mener à l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui étoient Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour m'en faire sortir, & me trouvant à genoux devant le Confesseur, il me déchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la bonté de m'aider à charger mon grabat sur mes épaules. Puis m'embrassant il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique,tolle grabatum tuum & ambula in pace. Le lieu où nous allions estoit éloigné d'un quart de lieuë de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'épouvanterent, & ma crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie où j'aperceus un de mes amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque respect pour les Chrestiens.

La premiere nuit que je passay dans ce triste séjour j'eus une si grande soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus obligé d'aller boire l'eau de la lampe qui nous éclairoit, parce qu'on ne donne pas aux malades toute la boisson qu'ils soûhaiteroient. Je crus avoir jetté l'huile, mais un quart d'heure aprés je vomis jusques au sang; ce vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit emparé un malade furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui j'estois venu, moururent à mes costez au bout de vingt-quatre heures. Comme j'estois dans la force de mon âge & d'un temperamment sec, je resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extréme douleur, par l'ignorance & la brutalité du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit jamais d'operation qu'il ne fût yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon Religieux qui estoit l'unique Prestre à Tripoly, nous visitoit trois fois la semaine, & nous distribüoit les charitez que les Consuls & les Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la Chévre & le reste infecté de la boucherie, il me falloit encore faire enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destiné par le Bacha pour inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne fût pas benite, on peut dire qu'elle fut santifiée lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut de la peste; c'est luy auquel on avoit dérobé les Sultanins du Marchand Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un Esclave de Moustapha, de la Comté d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il me pria dans la violence de la fiévre de l'enterrer dans le sable, afin, me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre à des Marchands François, qui le transporteroient en son païs. Il avoit veu à Tripoly les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible d'executer entierement sa derniere volonté, parce que les bestes devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait changer de place incessamment.

A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de la premiere qualité. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally fils unique de Mehemet Caya, fut emporté en mesme temps, son pere fit distribüer à ses funerailles plus de mil écus en charitez, dont se ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consolé de la mort de son fils, qu'il fut attaqué de la maladie; Il se glorifioit que la peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil & de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de Babylone, pour avoir prophané dans un festin les Vases sacrez qui avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit osé prophaner de jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut frappé dans une débauche qu'il faisoit à la Campagne, & mourut trois jours aprés d'une maniere épouventable; Pendant sa maladie il ne voulut se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arrivé à son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, & qu'ils étoient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu justement irrité contre luy, leur promit la liberté & de se convertir s'il réchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves Noirs, & leur réprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui l'exortoit à mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa presence ces paroles Greques,Matapani, Matachristo, appellant Dieu & la Sainte Vierge à son secours, dequoy le Marabous indigné s'écria en Arabe,Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet, ha Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un chien, à Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant à l'extremité, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain d'argent qu'il répandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis le regardant avec mépris il cracha dessus, comme ayant esté l'objet de son insatiable avarice & la cause de son infidelité; enfin il devint si furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en desesperé. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit témoigné ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit esté une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya, qui n'épargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'où il vint à Tripoly, pour participer à la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres affligé de sa mort, parce qu'il estoit informé de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le déposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an s'estoit retiré à Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien,Nasche un Greco, Nasche un Turco, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amitié du peuple que le deffunt avoit persecuté dans toutes les occasions; Le Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvât point ses débauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la liberté de boire du vin.

Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de ce que la peste estoit cessée; Le Bacha voulut en augmenter la feste & les réjoüissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le rendez-vous de l'assemblée fut sur une hauteur d'où l'on découvre toute la Ville, & à main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie & l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine qui a prés d'une lieuë, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes qu'on alloit sacrifier à Mahomet, elles se mirent en marche vers la Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une décharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de cent pas en cent pas on avoit preparé des divertissemens aux petits Princes. Tantost des Luteurs à demy nuds leur faisoient paroistre leur force & leur subtilité, & tantost ils estoient charmez par des concerts & des danses à la mode du païs. Sur tout on admiroit l'adresse des Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprés avoir lancé leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent à terre; Ils courent sans scelle, sans bride, sans étriez, à genoux sur le cheval ou debout. A l'entrée de la Ville le Chasteau fit une décharge de son Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de coûtume à la circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribué aux nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire oublier la douleur de ce baptéme de sang, qui est plus sanglant que celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes âgées en estre incommodées durant quatre mois.

La peste estant finie, les Captifs qui avoient esté employez au service de l'Infirmerie retournerent à la Ville; j'apris qu'il y estoit mort plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient à davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque dans trois prisons differentes où la chaleur & la puanteur estoient seules capables de les étouffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes de Nations & de personnes infectées, & de se trouver dans les occasions les plus perilleuses. Les Turcs avoüerent à leur confusion, qu'il y avoit du prodige, mais il tâcherent de nous persuader que Mahomet nous avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus regreté. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menacé de me vendre au Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il mourut me délivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha; lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte qu'il estoit mort quantité des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses travaux. Je ne sçaurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux, des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprés la contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour leur fournir le bois necessaire à la fabrique qu'ils faisoient d'un Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traîner les Canons avec tous les équipages des Vaisseaux, qu'on veut épargner. Quoy que ce travail fût penible, il ne me parut pas si fâcheux que celuy de forgeron, où Moustafa avoit mis ma patience à l'épreuve.

Inconstance des actions humaines, Histoire à ce sujet d'un Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs Chrestiens. Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des Esclaves Venitiens qui sont découverts.

L'homme joüe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, & l'inconstance à tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sçauroit asseoir de jugement certain ny sur ses mœurs ny sur sa fortune, tel paroist sur la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort avec la réputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son entrée dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de sorte qu'il faut attendre la mort pour donner à un homme le titre de bon ou de meschant, d'heureux ou d'infortuné. Les deux Histoires suivantes qui sont arrivées dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint tellement jaloux de sa femme qu'il ne pût resister à cette passion violente qui cause tant desordres, aprés l'avoir maltraitée il luy prit ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs Royaumes où il ne pût trouver un azile asseuré, ce qui l'obligea dans son desespoir de gagner Ligourne où il se mit sur une Barque qui vint à Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodité pour aller à la Terre Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans se faire connoistre; Mais ne pouvant goûter avec eux tous les plaisirs qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur portée à la débauche se promirent de l'enrôler bientost dans leur party, & le regalerent souvent dans des jardins à la campagne. Le Bacha informé qu'il estoit de qualité donna ordre aux Renegats de ne rien espargner pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une débauche ils le prierent de s'habiller à la Turque, ce qu'ayant fait ils le menerent en cét équipage au Chasteau, où le Bacha le complimenta sur son changement; quelques jours aprés il fut circoncis & nommé Regep. Les Turcs en firent de grandes réjoüissances tandis que le nouveau partisan de leur Prophete commançoit à porter la peine de son crime par la douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux personnes âgées qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux écus par jour & de six plats de sa table, luy fit épouser une Russiote, le logea dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprés de sa femme, laquelle ne parloit que la langue Turque que l'Esclave sçavoit & qu'il expliquoit à son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que ce pauvre Esclavon a esté écorché vif pour s'estre rendu le chef de trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de s'enfuir de nuit.

Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crût que faisant sa cour au Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour luy à cause de ses débauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent ce qu'il avoit apporté du Piedmont. Ainsi Regep se voyant negligé du Bacha, sans argent & abandonné des Marchands Chrestiens qui luy en refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des Renegats mécontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces chagrins qui le firent repentir de son infidelité & luy inspirerent l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha permission d'aller à Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son dessein estoit de parler à Dom Philippes dont l'histoire suit celle de Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestienté. Estant arrivé Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa mere tenoit enfermé dans son Palais avec des Marabous qui ne luy preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renoncé. Ce qui obligea Regep de retourner à Tripoly, où il fit paroistre une conduite toute opposée à celle qu'il avoit euë auparavant, il ne vécut plus dans le desordre & observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du Bacha. Comme il n'estoit pas propre à commander un Navire en course, Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scituée entre Tripoly & Alexandrie, il y ménagea si bien ses interests pendant quatre années qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit toûjours conservé le dessein. Afin de l'executer plus aisément il envoya les meilleurs Soldats de sa Garnison à la campagne pour chasser les Arabes qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces Troupes il fit équiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut si favorable qu'il vint prendre terre à Lipary en Sicile aprés huit jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arrivé qu'il recompensa les Chrestiens qui l'avoient assisté dans sa fuite, & fit instruire les Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission de s'establir où bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent aussi Chrétiennes & se voüerent dans un Monastere de Religieuses auquel Regep destina le reste de ce qu'il avoit apporté de Barbarie. Pour luy il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre si austere le crime de son infidelité.


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