L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme. On luy avoit équipé un Brigantin afin de l'accoustumer à la mer, ses courses ordinaires estoient à la Goulette où souvent il alloit visiter les Navires Chrétiens qui y venoient moüiller l'Ancre. Les Capitaines se faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis, & le regaloient le mieux qu'il leur étoit possible. Les manieres civiles des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la resolution à Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en Espagne. L'entreprise fut executée avec tant de bonheur que Dom Philipes ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrétien les provisions necessaires pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy estoit fidele, & arriva en deux jours à Cartagene dans le Royaume de Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majesté Catholique de la qualité du fugitif, & receut ordre de le faire conduire à Madrid, où toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui avoit quitté Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy donna son Nom au Baptesme & le fit mettre à l'Academie; aprés avoir appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie. Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les vœux de son Baptesme, & ayant sejourné quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy fit épouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom Philippes estoit marié lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de retourner à Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assignée sur le Royaume de Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediteranée il resolut d'aller par terre pour éviter les perils de la mer, & voir le reste de l'Italie & la France.
Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut à Thunis, la mere passionnée pour le retour de son fils & n'ayant point de ses nouvelles eut recours à l'art magique dont les Afriquains se servent sans scrupule dans les affaires desesperées. Les Magiciens qu'elle consulta luy dirent qu'il avoit quitté le Turban & qu'il voyageoit dans l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors à la Goulette, Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seureté de sa parole. Le Capitaine se mit à la voile & ayant appris en Italie que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualité qui devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrivée de Dom Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant témoigné sa surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires à la Mediterannée, le Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut obligé de s'esloigner des Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom Philippes estonné de se voir si prés de son Pays pria le Capitaine de s'en esloigner l'assûrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & déplore sa destinée; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes pour empêcher son desespoir. Le Navire arrive à la Goulette & Dom Philippes est conduit à Thunis où sa mere l'a tenu enfermé pendant plusieurs années en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine, tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit supporté si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y à rien d'assûré dans les plus fermes resolutions des hommes.
Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere où l'on n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloigné; les Turcs representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il fût changé du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrétiens creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double à cause de la veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel divertissement, parce qu'il estoit taxé aux Captifs dix écus pour chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus de Ruben & de Manassé que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui avoient meslé des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en trouverent quantité de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire. Les Juifs touchez de cét affront en firent porter une charge proche la porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit réponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour là & qui vouloit divertir à leurs dépens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui estoient au Palais, dit à Marsoure, tu ne sçais peut-estre pas que mes Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens dans les deserts aprés la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus haïs que les Chrétiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux.
Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric Flamand de nation, & qui s'estoit étably dans cette Ville, vint à Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy qu'il fût armé de vingt-quatre pieces de Canon, & prest à estre mis à la voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses équipages, parce qu'il n'étoit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long séjour à Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient déja tenté deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur liberté. Les Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui avoit ordre de les assister dans leur captivité, engagerent le Capitaine dans plusieurs débauches, afin de venir plus facilement à bout de leur dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un vase qui contenoit six seaux d'eau, à l'embouchure duquel ils mirent cent Piastres, & le donnerent à garder à un Captif qui avoit soin d'un Jardin à la Campagne. Un jour ayant convié Henric de voir les Maisons de plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin où l'on avoit caché le vase, aprés l'avoir regalé, ils l'assûrerent qu'il y avoit un tresor dont il seroit le maistre, à condition de n'y point toucher tant qu'il seroit à Tripoly, & de racheter six Italiens; ces conditions furent acceptées par le Capitaine auquel on monstra le vase, qui fut porté chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens qui luy coûterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase pour satisfaire à sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa maison & mangeoient à sa table, le sollicitoient tous les jours de se mettre à la voile, de crainte qu'il ne rendît visite au vase, pour payer les rançons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes & de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & découvrit la tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes à Soliman Caya son amy, qui ne pût s'empécher de rire de la fourberie Italienne. Il parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprés avoir raillé le Capitaine de sa credulité, fit donner la bastonnade aux Captifs & les renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux travaux les plus penibles.
Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltraité, & exposé à de rudes travaux, la necessité l'oblige à derober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont prier sur les sepulchres.
Les Captifs sembloient avoir joüy de quelque douceur depuis la peste à cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emporté: Lorsque cette douceur fut troublée par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de la Ville, proche de la Mer du costé de l'Occident. Jamais les Barbares ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que c'estoit dans le temps que l'Armée Navale de France, se disposoit pour aller à Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de Beaufort; ce qui donnoit l'épouvante à toute la Mediteranée, & à toutes les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crût qu'elle venoit fondre à Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette bréche que la fortune avoit déja preparée à la Flote Françoise. Helas! quelle épreuve ne fit-on pas de la patience des Chrétiens dans un si rude travail! on leur faisoit payer par avance à coups de baston, la valeur que les François alloient témoigner dans l'Afrique.
Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas pouvoir estre parachevée assez-tost; Les murs n'estoient pas élevez à dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait, ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les Chrestiens empéchoient par leurs sortileges l'accomplissement de l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualité & les Prestres, chargez de terre & de pierre trainer avec peine leurs chaînes, & peu s'en fallut que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur fît sacrifier avec les animaux quelques Esclaves François pour se vanger d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les édifices des Palais, des Mosquées & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en comparaison de la faim & de la soif que nous souffrîmes pendant quatre mois. Je fus employé sur la fin de l'ouvrage à preparer la terre & le sable; comme je chargeois un aprés midy les animaux, dans une profonde fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup. La muraille ayant esté achevée, les Captifs retournerent à leurs travaux ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Armée, qui fut obligée d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de toute la Barbarie pour y faire un établissement, à cause que la chaleur y est insupportable & la peste presque continuelle.
En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estimée cent mil écus d'un Navire Venitien, qui alloit à la Foire de Messine plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste avoit cessé à Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs méprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il commanda d'allumer un grand feu pour les brûler, accusant les Consuls de lâcheté de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent les Chrestiens à les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce retardement que pour les avoir à meilleur marché, quoy qu'ils en eussent offert deux mil écus. Le Consul Anglois ne se trouva pas à la premiere vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de la famille des Cromvels, & s'estoit retiré à Tripoly pour sauver sa teste: il eut la temerité de se trouver le lendemain au Chasteau à la seconde vente en sortant de débauche, Soliman Caya son amy qui gardoit la porte, reconnoissant à son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la coûtume, jusqu'en la presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit beu d'autres liqueurs que celles commandées par le Prophete; Et voyant que les Turcs s'en railloient il luy dit,Seignor Consule per que non restar à casa tova quando ti estar sacran?Monsieur le Consul pourquoy ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous m'auriez infiniment obligé d'y rester, de crainte que les Turcs qui m'environnent ne soient scandalisez de vostre procedé. Je crois pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer; Le Consul qui n'estoit pas d'humeur à souffrir, piqué de ces paroles, & le vin luy faisant oublier son devoir, répondit hardiment au Bacha,Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever aqua. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltraité dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arresté par les Officiers Renegats qui participoient aux débauches du Consul, & qui le firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent l'injure faite par un Chrestien à leur Bacha, que les prieres des Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employé à demander grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant trois mil Piastres, que l'Anglois aprés avoir cuvé son vin paya volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte à si bon marché.
Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres Marchands, estant arrivé à la premiere porte il y demeura quelque temps pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que Soliman le visitoit de nuit pour avoir la liberté de boire du vin, qui ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul, le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur dit qu'il estoit dans le dernier étonnement d'estre obligé de croire qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et voulant se divertir il s'adressa premierement à Marsoue le plus puissant des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce Prince de la Sinagogue luy répondit que Dieu avoit honoré la Judée d'un grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient procurer l'entrée, aprés avoir observé en ce monde la loy que leurs peres avoient receuë du tout Puissant, & que pour marque certaine le Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers; mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient esté abandonnez par l'Eternel, & reduits à estre esclaves par toute la terre, & le mépris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, répondit le Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une infinité de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoüerez que Dieu protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre prosperité fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis cinquante ans que je suis à Tripoly le Royaume s'est bien peuplé, & que des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere à Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retiré à Tripoly depuis quelques années, pour s'exempter des avanies que l'Aga de cette Isle luy faisoit de temps en temps, à cause qu'il trafiquoit dans tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise Greque avoit l'honneur d'estre l'aisnée de l'Eglise Romaine, qui luy avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle avoit toûjours triomphé de ses ennemis & demeuré dans sa pureté. Le Bacha qui estoit Grec Renegat, & sçavoit la malheureuse destinée de ceux de sa Nation, luy dit qu'à la verité il restoit aux Grecs un peu de Religion; mais qu'ils avoient imité Esaü, qui avoit vendu à son frere sa primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils avoient entrepris & leurs impietez avoient attiré sur eux la colere de Dieu, qui les avoit dépoüillez pour jamais du grand Empire d'Orient, & que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits à estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le divertissement entier à la compagnie, car il demanda aussi à un Renegat Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, cét apostat ne manqua pas de dire oüy, l'assûrant que depuis qu'il estoit en Barbarie, il avoit esté inspiré de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers & de s'exempter des peines de la captivité, qu'on luy faisoit tous les jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la peine à leur obtenir l'entrée du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se garderoit bien de refuser aucune grace à leur Prophete, de peur qu'il n'y eût combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant esté prié comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces termes, Sultan vous avez esté Chrestien, vous sçavez la sainteté de nostre Religion, qui est reconnuë par tout le monde, & que dans les plus cruelles persecutions elle a toûjours esté victorieuse; Combien d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans tous les Siécles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien de Martyrs ont répandu leur sang, pour en soûtenir la verité? Combien d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous ayder à obtenir l'entrée du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis, dont l'heritage appartient à ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces paroles le Bacha ne pût s'empécher de répondre au Seigneur Bajoque, qu'il en disoit trop. Il avoüa que la Religion Chrestienne estoit plus estimée que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils avoient beaucoup dégeneré de leur premiere fidelité, & qu'on ne trouvoit plus parmy eux, la sincerité qu'ils avoient autrefois dans leur commerce.
Les Turcs commençoient à murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit avancé, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour entendre son compliment. Il demanda pardon à Osman de son imprudence, avoüant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit qu'il devoit rendre grace à l'assemblée de ce qu'il avoit évité sa Justice, sur quoy l'Anglois ne pût s'empécher de répondre qu'il devoit premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarmé, & que par malheur il estoit dans un Païs où l'on ne reconnoissoit pas le merite des beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire à toute la compagnie. Le Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour précedent luy fit le détail de l'entretien qu'on avoit eû en son absence, & luy demenda pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan est-tu à sçavoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires à la nostre? sçais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller à Rome chercher des Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul, que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car un chacun m'a fait voir la Sainteté & la pureté de la sienne & tous m'ont assûré qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en faciliter l'entrée, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter, qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flâmes de l'Enfer pour une éternité? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien à la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, & avoüa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de monde luy avoit esté plus sensible que l'argent qu'il avoit débourcé pour obtenir sa grace; de dépit il ne voulut plus se trouver à aucune assemblée ny à vente de Marchandises, quoy qu'il y eût un guain considerable à esperer. Il sçavoit sans doute se recompenser d'une autre façon sans qu'il y parût, car ayant esté averty par le Capitaine de Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton empoisonnée, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doüane, n'est pas tant à craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent à d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte & dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit causé.
Quoy que la peste eût fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy restoit encore une fille âgée de dix-huit ans laquelle fut recherchée en mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre à Tripoly accompagné de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entrée, & commanda de le regaler avec toute la magnificence possible à la mode du Païs. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune Turc nommé Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que Soliman Caya neveu d'Osman avoit aimée avant son apostasie. Cette Dame passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec joye cét étranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter à Themis les moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveuës à ceux de la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont proprement des Estuves destinées pour prendre le bain; Aly se trouvoit sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, où il arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entrée en soit deffenduë aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere liberté, & qu'il craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un jour que le Bacha traitoit Ibrahim à la campagne en un Jardin où les principaux Officiers avoient esté conviez, Aly quitta le divertissement au milieu du Festin pour se rendre à la Ville, il trouva dans le chemin un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, où il se rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit quitté la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant point trouvé chez Themis, ils se douterent bien du lieu où cette femme étoit, y étant arrivez ils la trouverent toute mélancolique avec une servante qui avoit caché Aly dans une grande Cuve de cuivre destinée pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint à sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de commander à la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, témoignans avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crût que c'estoit tout de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par grace à ses amis de le laisser en paix joüir des doux entretiens de sa chere Themis. Les Turcs aprés avoir esté quelque temps avec eux retournerent au Jardin, où ils apprirent à la compagnie le sujet de l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raillé parce qu'il se vantoit d'estre heureux en ses amours.
Quand toutes les choses furent preparées pour la Ceremonie du Mariage, le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce qu'il donnoit à son Gendre, ce n'estoit que rejoüissance depuis le Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagné de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commença par les Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux magnifiquement équipez & conduits par des Esclaves Chrétiens, les Turcs portoient les habits que le Bacha donnoit à Ibrahim avec les Coutelieres, dont les guaînes étoient garnies de Diamans, & les Armes pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles & des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix mil Piastres, & quantité de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec les armes & l'Equipage des Chevaux à tous ceux qui accompagnoient Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au Chasteau où se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi des réjoüissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre à quitter Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrônes entrerent au son des Instrumens dans la Salle où les hommes estoient assemblez, & convierent Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut troublée lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le Mariage fût consommé à Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha fut si touché de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme il estoit venu. Il est bon de sçavoir qu'en ces occasions le Marié est enlevé aprés le Festin par ces Matrônes qui le conduisent dans la chambre de sa Femme, aprés quelque temps elles reviennent trouver l'assemblée avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, & font des prieres à Mahomet de donner prosperité & lignée aux nouveaux Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de prendre le divertissement dans un Jardin, où il se trouva peu de personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, & à peine Ibrahim fut retiré dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habillée en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de crainte qu'elle ne fût reconnuë par ces vilains Gardes du Corps, qui dans la débauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye imaginable, & témoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation à ceux qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du matin de peur d'estre veuë des Eunuques qui n'avoient pas encore cuvé leur vin, & se rendit au Chasteau pour assûrer le Bacha que sa volonté avoit esté accomplie. Osman défraya son Gendre & sa suite jusqu'à son départ & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes, qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils appellent Caïns, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes comme faisoit Caïn aprés son fratricide.
Toutes ces Réjoüissances ne diminuerent point les travaux des Captifs, le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas réussi par son extrême avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des ouvriers qu'il occupoit à sa maison de campagne. Cela le rendoit si furieux qu'il déchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosquée faire son Salem. Et à peine fus-je retourné au travail qu'il me donna trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener durant qu'il estoit à loüer Dieu, quoy qu'il n'eût pas grande devotion à Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir marcher, ce qui n'empécha pas qu'il ne me fît tourner la roüe d'un Cordier jusques à ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient ordinairement à deux lieuës de Tripoly deux cens Captifs qui sont destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, & sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; où les Chrestiens sont exposez à toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain, ne pouvans aller à la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux qui sont dans la galere à cause que les Marchands libres assistent les malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures dérobées leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des vœux au Ciel pour estre délivré de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui m'avoient tout défiguré, Mehemet garde de cette prison me dit en raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa pendant l'Esté au travail des fours à chaux. La faim que j'y enduray fut si grande que pour m'en exempter je fus obligé d'avoir recours au pain & à la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloigné d'un Cimetiere où l'on avoit inhumé les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la peste; j'y allois de nuit habillé à la Moresque afin de n'estre pas reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativité du Prophete, dans laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu'à l'ordinaire, je trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit à la campagne il entra dans le mesme Cimetiere à dessein d'y faire sa provision pour son voyage, aprés avoir long-temps cherché dans les lieux où l'on enfermoit les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, & estant fâché de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerité de mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide à la teste du sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda de faire garde pour en découvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les Mosquées pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux heures accoûtumées, elles ne laissent pas d'avoir la liberté d'aller une fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrivées au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprés avoir versé des larmes & poussé des cris au Ciel, elles se plaignent de ce qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre Monde & de leur faire part de l'estat où ils se trouvent, enfin aprés leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les prient de recevoir les mets qu'elles ont apporté, dont elles mangent une partie & enferment le reste dans un lieu fait exprés à la teste du Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les éclairer la nuit dans la pensée qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'égratignant le visage jusqu'à ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber à terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de viande, où non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que l'aumône qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable à Dieu que celle qu'on fait aux hommes à cause, disent-ils, que les bestes ne possedent rien.
L'Autheur est envoyé dans les campagnes esloignées de Tripoly où il demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit demeuré en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur à Tripoly.
Tous les ans à la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les campagnes esloignées de Tripoly, du costé d'Alexandrie, proche la petite Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles des environs de la Ville où il ne se trouve que des sables mouvans. Aprés que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant l'Hyver & jusqu'à la moisson à arracher du jonc à force de bras pour en faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on transporte à Tripoly. Je fus à mon ordinaire du nombre des malheureux destinez à ce fâcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre départ on nous permit d'aller à la Ville dire adieu à nos amis, les Marchands Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents & eut encore la charité de m'instruire de la maniere de m'en servir, m'asseurant que les Arabes auroient recours à moy dans la necessité & que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exerçay la Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour habile homme. Nous partîmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer & nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel; à la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va à la Méque. Aprés huit jours de marche nous arrivâmes au rendez-vous, n'ayans trouvé en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau pour le reste du voyage. Nous eûmes une fausse allarme que nous donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois l'année, & de choisir des Campagnes fertiles où il y ait des Puits qui sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, & lorsqu'ils décampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin à bras & tout leur équipage. Le premier jour de nostre arrivée nous fûmes occupez à dresser nos Pavillons & à faire un rempart de terre avec de grands fossez, afin de nous mettre à couvert non-seulement des Arabes, mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commençâmes à labourer la terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs étoient employez à tailler les buissons faire les fossez & à semer les grains, ce qui fut expedié en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir qu'une terre deserte, qui n'est cultivée qu'à la negligence, produise si abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le travail des Captifs qui l'ont arrousée de leurs sueurs, mélées des larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fûmes regalez d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin où l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis nôtre départ nous n'avions mangé que des Couleuvres, des Lezards, & des Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente, parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous donner la vigueur necessaire pour resister à la violence du travail; Tous les matins avant que d'y aller on donnoit à chaque Captif une livre de biscuit, à midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonné d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour des épingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous avions apportez & que nous vendions au centuple, à cause que ces choses sont rares dans le païs. Les Turcs qui nous gardoient n'étoient pas fâchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes à laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter, pour recompense de la peine qu'ils avoient à remplir les bassins d'eau, & mesme les faisoient contribüer pour l'entretien des Pavillons. Les animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir à leur dépens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la commodité des pelerins qui vont à la Meque visiter le tombeau de Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts, puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit à dix jours.
Un Captif nommé Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comté, qui depuis sa liberté s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de faire la priere le matin & le soir; Cét homme craignant Dieu, & imitant Tobie dans sa captivité, éxortoit ses freres à mener une vie innocente, & à se conformer à la volonté de Dieu, qui nous protegeoit visiblement dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple d'Israel, en des Provinces voisines de celles où nous gemissions. Quatre Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde à la conduite des Captifs. On n'eût pas plûtost semé les grains qu'il fallut cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous deffendirent sous de grandes peines, de nous éloigner de nos Pavillons de plus de trois à quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque impossible de s'enfüir; car du costé de la Mer d'où nous estions éloignez de vingt lieuës, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs, ils les ramenent à Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le Bacha donne de recompense; & le moindre châtiment que reçoit le Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade; Si quelque desesperé tente de s'enfüir par terre, les Arabes le tuent pour profiter de sa dépoüille; c'est ce qui est arrivé de mon temps à plusieurs, dont on n'a pû apprendre aucunes nouvelles.
Je me mis en la compagnie de deux François qui avoient des jambes aussi bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprés avoir parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvâmes en des lieux marécageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une si grande quantité, que nous en cueillîmes durant trois mois. La faim nous obligeoit de retourner au Camp à midy, chargez de six paquets de jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions à faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau. Pour moy aprés avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites blessures, j'eus la liberté d'entrer dans leurs Tentes, où je me reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprés avoir fait des guerisons corporelles, je tâchay d'en faire de spirituelles; & comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des maladies desesperées à l'insceu de leur famille; Cela me réüssit, & j'en baptisay quatre qui moururent aprés leur baptéme, je croy que c'est par leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, où succomberent des personnes plus robustes que moy.
Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appellé Isouf, âgé de soixante-dix ans, qui s'y estoit retiré depuis quelques années; Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est commune dans les Villes Maritimes à cause du commerce. Il me dit qu'il estoit fils d'un Tagarin, & né dans l'Andalousie, où l'inquisition avoit fait brûler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour éviter un pareil suplice il s'estoit retiré en Afrique, que d'abord il s'estoit estably à Thunis, où les Turcs qui ne le croyoient pas veritable Musulman à cause qu'il estoit né en Espagne, l'avoient extrémement persecuté; & qu'estant sorty de Thunis pour aller à la Meque, il s'étoit au retour habitué dans ces deserts pour y exercer la fonction de Marabous. Il ajoûta que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laissé deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit esté tué sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit âgée que de vingt ans. Isouf aprés quelques visites, eut tant de confiance en moy qu'il me les fit voir contre la coûtume du païs; Alima la plus jeune qui passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie du visage remplies de vermillon & de cicatrices à leur mode, ce qui la rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrétiens, & comme elle parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit blessé à la cuisse lorsqu'il la poursuivoit à la chasse; ces animaux se sentant pressez sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une maniere qu'il n'y a point de fléche ny de balle de Mousquet qui aillent plus juste; Je gueris en peu de jours le malade de sa playe, ce qui me donna du credit parmy les Arabes, qui me convioient souvent à manger avec eux; mais les ragouts qu'ils me presentoient & que la faim me pressoit de manger, m'estoient peu agreables, parce qu'ils sont mal propres, & que le repas finy, les conviez se lavent les mains dans le mesme plat de bois où les viandes ont esté servies, & que le maistre en presente l'eau à boire à la compagnie qui l'estime une boisson delicieuse.
Au temps du carnaval le Marabous chercha l'occasion de me traiter chez luy, & pour en venir à bout plus facilement, il convia un de nos Gardes qui fut bien aise d'estre de la partie. L'Arabe que j'avois guery s'y rendit avec un de ses amis, de sorte que nous fûmes six à manger contre terre sur des peaux de Lion. On nous servit de la basine, du courcousou, un bacalaverd qui est un espece de tourte garnie de sauterelles, & un quartier d'Autruche roty. Sur la fin du repas nostre Garde s'ennuyant de ce que le Marabous nous parloit en un langage qui luy étoit inconnu, prit congé de la compagnie & alla rendre visite aux filles d'Isouf, lequel nous conjura de nous bien divertir; mais quel plaisir parmy des Barbares & en des lieux où nous endurions tout ce que l'esclavage à de plus sensible, outre que nous n'avions point de vin & que nous ne buvions que du sorbec fait avec du miel sauvage. Le Marabous pour témoigner la joye qu'il avoit de nous posseder, leva cent fois les yeux au Ciel, priant Dieu & son Prophete de nous donner la liberté; il avoüa qu'il avoit esté en sa jeunesse élevé dans un Convent à Seville, où sans doute il se seroit voüé, sans le suplice qu'on fit souffrir à son pere en cette Ville, qu'il avoit de la veneration pour la Religion Chrétienne, & qu'afin de ne point voir les miseres que les Captifs souffrent dans les Villes Maritimes, il s'estoit retiré dans ces deserts. Ayant esté lors averty que nostre Garde s'en estoit allé, il fit venir dans le Pavillon où nous estions ses deux filles, qui ce jour là s'estoient parées. Alima la plus jeune nous presenta son maramas, c'est à dire son mouchoir, plain de dattes & de sauterelles nouvellement cuittes, & nous assûra en langue Franque avoir eu grande envie depuis nostre arrivée de joüir de la conversation des Chrestiens, dont sa sœur luy avoit dit tous les biens imaginables. Pendant que ces deux Bohémiennes disoient la bonne avanture à mon compagnon, leur pere me prit en particulier pour me parler avec plus de liberté, il me rendit compte des Chévres, des Moutons, des Chameaux & des Dromadaires qui luy appartenoient, me fit voir son équipage & ses Pavillons, & aprés m'avoir assûré de son amitié & de l'estime qu'il avoit conceuë pour moy, il offrit de me racheter du Bacha, si je voulois luy promettre de prendre le Turban & d'épouser Alima sa fille. Je le remerciay de ses offres, & luy dis que rien au monde n'estoit capable de me faire commettre infidelité, & que j'esperois de retourner bien-tost en mon païs. Le discours d'Isouf m'obligea d'aller aussi-tost retrouver Genty, lequel jugeant à mon visage que j'avois du mécontentement, & se doutant du sujet de nostre entretien, ne pût s'empécher de faire des reproches à Isouf. Alima de son costé m'ayant joint, me dit que mes parens m'avoient abandonné ou bien qu'ils estoient dans l'impuissance de me racheter, qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes fers, que je ne devois point douter de son amitié, ny refuser les offres de son pere; Je ne luy fis point d'autre réponse sinon qu'il se faisoit tard, & que nous estions obligez de nous retirer de bonne heure de peur d'estre maltraitez, & pris congé de son pere le remerciant de sa bonne chere, mais d'une façon à luy faire connoistre que j'estois mal satisfait de ses discours & de ceux de sa fille.
Les Turcs exemptent ordinairement les Captifs de travailler pendant les jours de Noël & de Pasques, afin qu'ils puissent celebrer ces festes en repos. Comme le travail nous avoit extrémement fatiguez, ils nous accorderent deux jours à Noël pour nous délasser, & nous firent present d'un vieux Chameau, qui ne pouvoit plus rendre de service. Deux jours devant la feste, quelques Captifs déroberent aux Arabes des Pavillons voisins, un Mouton & une Chévre, qu'ils cacherent dans le ventre du Chameau qu'on avoit preparé pour nous; Ces Infideles vinrent s'en plaindre & chercherent dans tous nos Pavillons, mais leurs plaintes & leurs recherches furent inutiles, & quoy qu'ils soient les plus grands voleurs du monde & qu'ils fassent profession de larcin, ils ne s'aviserent jamais de regarder dans le ventre du Chameau qui estoit le dépositaire du vol qu'on leur avoit fait. Les deux jours de repos qu'on donna aux Captifs leur firent oublier une partie de leurs miseres, les Catholiques s'efforcerent de celebrer la feste le mieux qu'ils pûrent, bien qu'ils fussent privez des Sacremens, & chaque Chrestien en particulier offrit à Dieu ses souffrances en satisfaction de ses pechez, le priant de luy accorder les graces necessaires pour souffrir avec patience les maux qui l'accabloient dans ces païs sauvages. Comme nous avions mangé de la viande le jour de la Nativité, nous tâchâmes d'avoir du poisson pour la feste des Rois qui arrivoit un Samedy, la veille aprés avoir arraché du jonc proche la Riviere de Mesrata, je m'occupay pendant quelque temps avec mes compagnons à pécher du poisson qui est rare dans cette Riviere, où nous ne pûmes prendre que des petites Anguilles & des Couleuvres, & faute d'armes nous manquâmes à prendre un Crocodille qui blessa un Esclave à la cuisse pour l'avoir poursuivy de trop prés. La fatigue que nous avions euë nous ayant obligé de nous reposer sur le rivage, nous apperceûmes deux Lions qui poursuivoient quatre Autruches leurs ennemis mortels, qui par bonheur ayant le vent favorable se sauverent. Il faut avoüer que dans cette rencontre Dieu nous marqua une protection singuliere, car ces bestes feroces & furieuses d'avoir manqué leur proye, s'arresterent quelque temps proche de nous & se retirerent sans nous avoir fait la moindre insulte. La même veille des Rois trois Captifs retournant de leur travail, dévaliserent un Arabe qui portoit la moitié d'un Crocodile qu'il avoit tué à la chasse, c'estoit la partie de la queuë laquelle pesoit quinze à vingt livres. Les Chrestiens ne furent pas plutost arrivez aux Tentes, qu'ils cacherent leur larcin sous les cendres, prés de la marmite qui boüilloit; L'Arabe vint faire du bruit au Camp, & demanda la restitution de sa chasse aux Turcs qui luy permirent de chercher par tout, mais ses plaintes & ses peines furent aussi inutiles qu'avoient esté celles de ses compatriotes. Le lendemain nous fîmes festin en poisson, nous avions des Couleuvres d'une grandeur prodigieuse, des Anguilles, des Leynods & la moitié du Crocodile, dont nous fîmes une compote qui fut trouvée excellente, il se peut faire que la faim nous la fit trouver meilleure qu'elle n'estoit.
La force de ma jeunesse & la resignation que j'avois aux ordres de la Providence m'avoient fait resister jusqu'alors à la peine du travail qui avoit déja mis plusieurs Captifs aux abois; Mais dans le mois de Mars où les chaleurs commencent à estre excessives dans les lieux où nous estions, je tombay malade avec vingt Captifs. Nous fûmes tous attaquez d'une douleur violente dans le costé & d'une fiévre maligne dont huit moururent en peu de jours, quelques uns furent gueris pour avoir souffert les operations des Arabes, qui appliquent des boutons de feu sur la partie douloureuse, les autres se rétablirent par le repos & je fus de ce nombre. Pendant ma convalescence qui estoit au temps du Ramadan que les Mahometans ne mangent que la nuit, le Marabous m'envoyoit tous les soirs quelque plat de sa table. Un jour il me vint visiter avec l'Arabe que j'avois guery de sa blessure, lequel m'apporta un quartier d'Autruche avec des Sauterelles par rareté: Parce que c'estoit au commencement du Printemps que ces petites bestes multiplient & cherchent des Campagnes fertiles, il y en a une si grande quantité que l'air en est remply, & qu'elles empeschent quelquefois de voir le Soleil, elles ravagent les Provinces entieres quand elles changent de climat, & malheur aux campagnes où elles s'abaissent, on est souvent obligé de mettre des gardes armez dans les plaines afin de s'opposer par le feu de leurs armes à ce qu'elles prennent terre, ou du moins il faut infecter l'air par une fumée empoisonnée. Les Arabes de la campagne en font si grand commerce dans les Villes Maritimes de la Barbarie qu'ils en profitent considerablement, & il est certain qu'elles sont estimées dans la nouveauté comme les petits poids verds à Paris; Les Barbares s'en nourrissent à la campagne plus de quatre mois l'année, & se font un plaisir d'en manger comme l'on fait en France des Cailles & des Ortolans. Le revenu des Sauterelles à Tripoly vaut mieux que celuy des Cailles aux Habitans de l'Isle de Capra dans le Royaume de Naples, où le principal revenu de l'Evesque consiste en ces Oyseaux qui tous les ans viennent prendre terre en cette Isle, & c'est pour cette raison qu'on l'appelle l'Evesque de la Caille. A peine le travail du jonc fut achevé qu'il fallut le charger sur des Chameaux qui le portoient sur le bord de la Mer où les Barques de Tripoly, venoient le prendre pour le conduire à la Ville. Nous fûmes occupez pendant vingt jours à ce travail en des terres incultes où nous n'avions d'autre compagnie que celle des Bestes feroces, qui nous donnerent souvent des attaques dont Dieu nous preserva. Nostre nourriture estoit un peu de Biscuit avec des Racines & des œufs d'Autruches que ces oiseaux abandonnoient dans les Sables & que le Soleil fait éclore sans leur secours. Ce travail ne fut pas plustost finy que nous commençâmes la Moisson. C'estoit un spectacle digne de pitié de voir des gens attenuez par de longues & continuelles fatigues moissonner durant une chaleur insuportable; quelle soif ne souffrîmes nous point! puisque plusieurs Arabes en moururent pour n'avoir pas voulu transgresser la loy de Mahomet qui leur deffend de manger & de boire le jour pendant leur Caresme. Nous ne laissions pas de nous consoler & de nous animer les uns & les autres dans l'esperance de quitter bien tost ces Deserts pour retourner à Tripoly, où la pesanteur de nos fers seroit moins fâcheuse. A mesure que l'on sioit les Bleds, les Animaux les fouloient aux pieds au milieu de la campagne afin de les transporter à la Ville avec la Paille qui sert de nourriture aux Bestes, n'y ayant point de Foin ny de Pasturage aux environs de Tripoly.
Le Marabous ayant sceu que nous devions bien-tost partir, vint me prier de l'aller visiter en son Pavillon pour la derniere fois; Je priay nos Gardes de m'en donner la permission, & je feignis qu'il y avoit quelque Arabe malade qui avoit besoin de moy. Aprés le travail du matin, je me rendis chez luy avec Genty, qui fut bien-aise d'avoir une occasion favorable pour dire adieu au Marabous, qu'il entretint durant la plus grande partie du repas, Ce Captif qui estoit extrémement zelé pour sa Religion, luy reprocha son égarement, & la vie miserable qu'il menoit dans ces deserts, il plaignit son sort, & le blâma d'avoir quitté l'Espagne, & l'avantage qu'il avoit d'embrasser une Religion dans laquelle il se seroit sanctifié. Encore qu'Isouf fut mécontent des remontrances de mon compagnon, il ne pût s'empécher à la fin du repas de me témoigner qu'il m'avoit exprés convié pour me faire les mesmes propositions qu'il m'avoit faites auparavant, que je devois estre persuadé de son amitié puisqu'il promettoit de procurer ma liberté, qu'estant abandonné de mes parens il m'estoit permis de changer de Religion pour me vanger d'eux, & que si je voulois épouser sa fille, il se retireroit à Tripoly avec tout son bien, où il me feroit avoir un employ considerable. Je luy representay que la peste ayant rompu le commerce avec les Chrestiens, ma liberté avoit esté seulement retardée, mais qu'il étoit témoin que j'avois toûjours eû confiance en Dieu, qui ne m'avoit point abandonné dans les disgraces qui m'estoient arrivées en ces deserts, & qu'il ne me conseilleroit pas de preferer la Barbarie au païs des Chrestiens, qu'il avoit quitté dans un âge où il ne connoissoit pas ce qui luy estoit avantageux, & que depuis il en avoit eu du regret. Durant nostre entretien j'entendis sa fille Alima supplier son Prophete d'exaucer ses vœux, & d'empécher mon départ; comme je craignois qu'elle ne vint verser des larmes dans le Pavillon où j'estois, je remerciay Isouf, & pris congé de luy. Avant que de partir Genty luy fit encore des reproches de son infidelité, & le pria pour la derniere fois de faire reflexion qu'il n'y avoit point de salut pour luy, s'il n'abjuroit le Mahometisme dont il connoissoit la fausseté. Le lendemain comme nous chargions les Chevaux pour partir, je vis arriver Isouf qui venoit exprés pour me dire adieu; ses discours me furent plus agreables que ceux du jour precédent; Il me demanda pardon du chagrin qu'il m'avoit causé, & me fit present d'un panier de dattes, de sauterelles, & de quelques pains d'orge pour m'ayder à traverser les lieux steriles où nous devions passer; Il m'embrassa cent fois, me souhaitant un heureux voyage & la liberté. Alors je le remerciay de tout mon cœur de tant de bontez qu'il avoit eu pour moy, & l'assuray que je n'oublierois jamais les services qu'il m'avoit rendus; En effet je serois un ingrat si j'en perdois la memoire, & j'ay souvent fait des vœux au Ciel pour la conversion de ce pauvre Marabous, qui étoit charitable & vivoit morallement bien. Sur les quatre heures aprés midy nous partîmes en presence des Arabes des Pavillons voisins, qui regreterent nostre départ, parce que nous les avions preservez des insultes de ceux qui ravageoient la campagne. C'est la coûtume de Barbarie de cheminer de nuit, afin de se reposer dans les grandes chaleurs du jour; Ce ne fut pas sans de grandes peines que nous arrivâmes à Tripoly en si mauvais équipage, que nous donnâmes mesme de la compassion aux Turcs. Heureusement pour nous le Bacha retournant de la Ville, nous vit proche du Chasteau, si maltraitez du voyage qu'il commanda de nous donner à chacun une chemise, un callesson de toille, une paire de souliers, & trente sols.
Les Captifs accoururent pour nous embrasser, & nous témoigner la joye qu'ils avoient de nostre retour. Ces malheureux compagnons de nostre esclavage voyant nos visages si défigurez, que nous ressemblions plûtost à des squelettes animées qu'à des hommes vivans, furent sensiblement touchez de nos miseres, & se consolerent de ce que leurs chaînes avoient esté moins pesantes que les nostres; Le souvenir des maux que nous avions endurez nous imposoit tellement silence, que semblables à Job, visité par ses amis, il nous fut impossible de proferer aucunes paroles, & de leur rendre raison de ce qu'ils nous demandoient, tant nostre douleur estoit violente. Il y a bien de la difference du séjour de Tripoly à celuy des lieux d'où nous venions. Les Captifs qui habitent dans la Ville, reçoivent de la consolation & de l'assistance de plusieurs Chrestiens lesquels y trafiquent, & les Marchands députent une personne qui visite les Navires passagers, & y queste des charitez pour le soulagement des malades; au lieu que les Captifs qui sont envoyez dans les deserts, n'ont point d'autre compagnie que celle des Arabes & des bestes, telles que produit l'Afrique. Nos freres aprés avoir travaillé le jour, ont une retraite paisible & assurée dans leurs cachots pour se reposer la nuit, & manger en repos si peu qu'on leur donne; au lieu que les autres aprés la fatigue du jour n'ont que des Serpens, des Lezards, & des Crocodiles pour nourriture, & sont obligez de combatre la nuit pour s'exempter de la gueule des Lions, qui nous donnerent plus de cent attaques dans nostre Camp, & nous tuerent plusieurs animaux. Enfin ceux de la Ville peuvent dans leurs afflictions se prosterner aux pieds des Autels, & implorer le secours du Pere de misericorde, qui protege visiblement tant d'infortunez qui souffrent pour sa gloire, au lieu que parmy les Barbares, il n'y a ny Autel ny Temple, tout y manquant hormis l'infidelité. Combien de fois accablé de travail & de chagrin, ay-je poussé des soupirs vers le Ciel, sur le bord de la petite Riviere de Mesrata, à l'exemple du Peuple Juif dans sa captivité sur les rivages de l'Eufrate, regretant sa chere patrie, & se voyant dans l'impuissance de chanter les Cantiques de Sion, dans une terre étrangere.
L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la construction d'une nouvelle prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'écrivain; Revolte des Gibelins sujets de Tripoly; Regep Bé met ces Rebelles à la raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire; l'Auteur paye deux écus par mois pour être exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec l'Auteur.
Pendant nostre absence les Corsaires de Tripoly firent plusieurs prises, ce qui augmenta tellement le nombre des Esclaves, que le Bacha fut obligé de faire bastir une nouvelle prison, à la construction de laquelle je fus employé aprés mon retour. Le travail fut beaucoup precipité selon la coûtume des Turcs, & il fut achevé en trois mois de temps; il est vray que les murailles estoient de terre, mais elles estoient cimentées par les dehors. On y logea d'abord quatre cent Captifs de toutes Nations, & les Gardes m'en voulurent faire l'écrivain; je refusay cét employ, parce que le Chrestien qui l'exerce ne peut esperer la liberté, & les Gardes l'obligent à découvrir les fautes des autres Chrestiens. Baba Manoly Grec, pere de Regep Bé General de la Campagne, y fit faire une Chapelle qui fut dediée à Dieu, sous l'invocation de Saint Michel, par le Papas des Grecs. Baba Manoly estoit de l'Isle de Chio, & cousin du Bacha; Il s'estoit retiré à Tripoly pour profiter de la fortune de son fils qui estoit des premiers de la Ville. Regep entretenoit un frere qui s'appelloit Jacomin, & qui estoit aussi Turc que luy, bien qu'il ne portast pas le Turban. Leur pere frequentoit les Sacremens avec les Catholiques Romains, jeunoit regulierement comme eux, assistoit à leurs ceremonies, leur rendoit tous les offices imaginables, & les estimoit plus que ceux de sa Nation, quoy qu'il en fût le protecteur. Les Turcs le souffroient parmy eux à cause de l'autorité de son fils, & Osman le consideroit non-seulement parce qu'il estoit son cousin, mais encore parce qu'il attiroit chez luy ses parens qui venoient à Tripoly dans le dessein de s'y establir; Regep & Jacomin ses enfans estoient de veritables Ministres d'iniquité, & se servoient de toutes sortes de moyens pour faire renier leurs parens, afin de fortifier le party d'Osman, qui craignoit une revolte des Renegats François & Italiens. En ce temps-là, deux jeunes Grecs de l'Isle de Chio, qui sortoient de l'Accademie de Gennes, eurent la curiosité s'en retournant en Grece de passer à Tripoly, pour voir le Bacha qui estoit leur oncle. Il les receut avec bien de la joye, les fit loger chez Baba Manoly, & commanda aux Renegats Grecs de ne rien épargner pour les divertir & pour les faire demeurer à Tripoly. Le Capitaine qui les devoit rendre à Chio, se plaignit de ce qu'on retenoit des passagers de qualité qui luy estoient recommandez par la Republique de Gennes, & quoy qu'il assûrast qu'il en devoit répondre au peril de sa vie, on ne l'écoûta point; & mesme le Gouverneur de la Marine luy commanda de se mettre au plûtost à la Voile s'il ne vouloit encourir la disgrace du Bacha, qui ne manqueroit pas de s'emparer de son Navire & de le faire Esclave avec tous les Chrestiens. A peine fut-il party que l'on enferma les deux Grecs dans un Jardin à la Campagne, où Osman Caya leur cousin leur fit gouter tous les plaisirs qu'il put inventer pour leur faire oublier leur païs, mais au milieu du divertissement ils ne purent s'empécher de verser des larmes, quand ils aprirent que le Vaisseau n'estoit plus au Port, & peu s'en fallut que le plus jeune par desespoir ne se precipitast dans un puits. Neanmoins aprés une longue resistance, ces infortunez se voyant entre les mains de parens impitoyables, & dans l'impuissance de retourner en Grece, furent contraints de prendre le Turban, & le Bacha les honnora des plus importantes Charges de la Ville.
Les Gibelins peuples Arabes, sujets de Tripoly, ayant receu plusieurs mauvais traitemens des Turcs se revolterent contr'eux, Osman envoya Regep Bé, General de la Campagne, pour reduire ces Rebelles qui se promettoient de venir jusques aux portes de la Ville, & qui s'estoient déja fortifiez dans leurs montagnes avec d'autres mécontens du Royaume. Afin que l'Armée de Regep fût capable de donner de la terreur aux Gibelins, le Bacha y joignit les Levantis, c'est à dire les Soldats de la Mer. Le General se mit en campagne portant l'épouvante par tout où il passoit, mais les aproche de Gibel ne luy furent pas si favorables, les Rebelles taillerent en piéces les deux meilleures Compagnies de son Armée, qui estoient composées des troupes de la Mer, & sortirent victorieux de diverses attaques, de sorte que les Turcs furent contraints de se retirer avec une perte assez considerables. Regep voyant que les Ennemis se deffendoient vigoureusement, depécha un Courier pour donner avis à Osman de ce qui s'estoit passé, & le pria de luy envoyer quelques piéces de Canon. Osman apprit avec chagrin la déroute des siens, il ne croyoit pas que les Arabes deussent faire teste à son Armée, & craignant que les Soldats de la Mer ne quittassent la partie, il envoya sur des Chameaux quatre petites Coulevrines pour épouvanter les Gibelins, qui dans leur païs n'avoient jamais veu d'artillerie, & commanda cent Captifs Chrestiens pour la conduire, lesquels trouverent l'invention de la pointer sur des montagnes, où l'on voyoit quelques débris de Forteresses; Pendant que l'Infanterie Turque attiroit les Rebelles au combat, l'Artillerie fit si grand feu qu'elle donna de la terreur aux Gibelins.
Les Chrestiens se signalerent en cette occasion, faisant joüer l'Artillerie si à propos, & se mélant avec tant d'ordre & de valeur dans les attaques les plus perilleuses, qu'ils se rendirent plus redoutables aux Gibelins que les Levantis, & les obligerent d'abandonner leurs Forts. Le lendemain Regep apprit par des Transfuges que les Rebelles se retiroient, & que les Chefs avoient pris la fuite; ainsi les Turcs se voyant maistres du Champ de bataille, les poursuivirent si vivement qu'ils en passerent plusieurs par le fil de l'épée, & firent des prisonniers qui promirent le soir à Regep de luy livrer les deux principaux Chefs. Regep les ayant en son pouvoir fit enchaîner vingt Arabes des plus seditieux qu'il fit conduire à la Ville, & aprés s'estre emparé des richesses & des bestiaux des vaincus, il alla du costé de Bengase, de Derne, & de Mesrata, pour lever la garamme ou la taille des fruits, & se saisir en mesme temps des biens de ceux qui estoient morts de la peste, laquelle estoit cessée il y avoit plus de deux ans. J'ay déja dit que suivant la coûtume de Barbarie, les Bachas aprés la mort des Chefs de famille prennent leur dépoülle, & font telle part qu'ils veulent aux heritiers, sans qu'il soit permis de se plaindre du partage, quelque injuste qu'il soit; Et c'est pourquoy les Barbares enterrent leur argent & tuent l'Esclave dont ils se sont servis pour faire la fosse, de crainte qu'il ne revéle le tresor au Bacha, dans l'esperance qu'ils en joüiront en l'autre monde, selon les promesses de leur Prophete.
Regep à la fin de l'Automne retourna victorieux à Tripoly. Le jour qu'il y fit son entrée, l'Infanterie parut le matin sur une hauteur proche d'une Mosquée, où tous les Marabous de la Ville s'estoient assemblez pour donner leur benediction à cette Armée triomphante. La marche commençoit par les Soldats qui conduisoient les animaux qu'on avoit pris aux Gibelins, c'estoit des Chévres, des Moutons, des Bœufs, des Lions, des Gazelles & des Autruches; en suite une partie de la Cavallerie conduisoit les Chameaux & les Dromadaires chargez du butin des Ennemis; l'autre accompagnoit le bagage avec les Chevaux Barbes, les plus beaux qu'on avoit pû trouver dans la Province de Gibel; Regep au milieu d'un gros Escadron finissoit la marche, il estoit environné des Officiers, & derriere luy estoient les deux Chefs des Rebelles, avec les vingt Arabes prisonniers enchaînez deux à deux, qui augmentoient la gloire du Vainqueur; Il ne fut pas plûtost arrivé dans la plaine proche de la Mer, qu'il fut salué par le Divan & par les Capitaines des Navires, & complimenté par Osman Gouverneur de la Marine; On fit alors une décharge de Canons du Chasteau, qui fut suivie de ceux des Vaisseaux, & Regep fut diverty jusque à la Ville par des courses de Chevaux, & par des tireurs de Lances; Le Bacha vint le recevoir à la porte du Palais, & aprés luy avoir témoigné la joye qu'il avoit de son glorieux retour, il l'honora de sa Campanisse ou manteau garny de perles & de diamans, & luy fit d'autres presens tres-riches, en reconnoissance des obligations qu'il luy avoit d'avoir delivré la Capitale, des courses continuelles des Arabes, qui avoient tâché plusieurs fois de s'en rendre les Maistres. Le lendemain le Bacha fit distribuer aux Soldats le butin des Rebelles, on en fit part aux Captifs Chrestiens, qui avoient beaucoup contribué à la victoire. Quelque temps aprés ces réjoüissances, le Bacha voyant que les Arabes prisonniers ne pouvoient se racheter, leur fit couper les bras & les jambres hors la Ville, avec deffenses de leur donner à manger; quoy que les Turcs soient de mesme Religion que les Arabes, ils ont moins de pitié d'eux, que des Chrestiens. A l'égard des deux Chefs de la sedition, ils demeurerent enchaînez dans la prison du Chasteau, jusques à ce que le Bacha eût receu une grande somme d'argent pour leur liberté; mais au lieu de tenir la parole qu'il leur en avoit donnée, il les fit étrangler de nuit, & jetter leurs corps dans la Mer. Cela fait bien connoistre que le Bacha de Tripoly n'avoit ny foy ny humanité.
Depuis mon retour de la Campagne, je logeay dans la nouvelle prison dont j'avois refusé d'estre l'écrivain, les Gardes pour se vanger de mon refus me mirent au travail de la Marine, qui est un des plus penibles des Captifs, aprés celuy de la moisson dans les deserts. J'y aurois sans doute succombé sans le secours de Baba Manoly, qui me donna le moyen de m'en retirer; il avoit sceu que j'avois pris soin d'allumer une lampe dans la Chappelle du nouveau Cachot, & de faire la priere tous les soirs aprés la retraite des Chrestiens, afin de les exciter à quelque devotion, parce que nous n'avions point de Prestres, & que par consequent nous estions privez de la consolation des Sacremens; Ce bon homme me prit en affection, & me donna quatre écus pour faire quelque petit trafic & m'exempter du travail, en payant deux Piastres par mois aux Gardes de la prison. Plus de cent Captifs trafiquent dans la Ville de cette maniere, les uns sont pour le service des Marchands Chrestiens, les autres sont Cordonniers, Tailleurs d'habits, Barbiers, & la plus grande partie fait Cabaret; Il est vray que tous sont obligez de travailler quand on frete les Navires pour aller en course. Mon premier métier fut de blanchir le linge des Marchands Chrestiens, avec lesquels je gagnay quatre écus en deux mois. Ce petit gain & quelque autre fortune me firent entreprendre de donner à manger, non-seulement aux Chrestiens, mais encore aux Levantis & aux Renegats. Je fis la cuisine à la Françoise, ce qui m'attira la pluspart des Renegats, lesquels quittoient leur mauvaise chere pour venir manger de mes ragouts; Il est vray que j'y mélois de la chair de Porc, qui est deffenduë par l'Alcoran. Les prises continuelles que faisoient les Pirates, me firent gagner dix écus en trois mois. Mais je fus obligé d'abandonner le Cabaret, parce que malheureusement un Eunuque de la Sultanne s'estant apperceu qu'il avoit souvent mangé de cette viande deffenduë, voulut me poignarder, & sans le secours de deux Renegats qui n'estoient pas si scrupuleux que luy, il m'auroit assassiné. Cette disgrace m'obligea de quitter l'Auberge, de peur d'estre maltraité par ces odieux Gardes du Serrail, que je ne pus appaiser qu'avec des presens. Je fis en suite le Boucher à l'insceu des Turcs, ausquels il n'est pas permis de manger la chair des animaux qui ont esté tuez par les Chrestiens. Les Marchands & les Consuls aimoient mieux acheter de moy que des Barbares, qui n'ayant plus le debit des viandes qu'ils destinoient pour les Chrestiens, se douterent qu'il y avoit quelque Captif qui se méloit de faire boucherie. Ils avertirent les Juifs qui afferment les Gabelles de la Ville, de prendre garde à l'entrée des bestiaux, ce que les Juifs firent avec tant d'exactitude qu'ils me surprirent en faute. N'ayant pû un Vendredy arriver à temps pour faire entrer dans la Ville un Bœuf, six Moutons & quatre Chévres, par une fausse porte proche du Chasteau, laquelle étoit gardée par un Renegat qui m'en facilitoit l'entrée, pendant que la grande porte de la Ville estoit fermée, & que les Turcs estoient occupez à faire leur priere; les Juifs qui faisoient sentinelle virent proche du bord de la mer mes bestiaux dont je m'estois eloigné, & s'en saisirent. Je n'osay les reclamer de crainte de l'amende & de la bastonnade, estant deffendu d'en faire entrer par cette fausse porte; ainsi je perdis en un jour ce que j'avois eu bien de la peine à gagner en six mois.