Chapitre XII.

Quelques Esclaves de qualité qui se croyoient dans l'impuissance d'estre rachetez, à cause des grandes sommes que le Bacha leur demandoit, écrivirent à leurs amis Chevaliers qui estoient à Malte pour y faire leur caravane, & les prierent d'envoyer une Barque avec un signal, dans laquelle ils pussent se sauver; Les frequentes sorties des Corsaires empécherent plusieurs fois que la Barque envoyée aux Captifs, ne parut sur les costes aux jours assignez; Un apres midy que les pécheurs retournoient de la Mer, elle se trouva parmy eux sans qu'elle fut reconnuë. Il ne parut d'abord qu'un vieillard habillé à la Moresque, qui vint prendre terre au dessus du Chasteau, proche duquel il feignit de pécher. Aprés avoir demeuré quelque temps sur le rivage de la Mer, il apperceut deux Captifs qui se retiroient à la Ville, lesquels il convia de s'embarquer. Vous pouvez juger avec quelle joye ils accepterent les offres de leur liberateur, qui apprit d'eux avec déplaisir que les Captifs qu'il cherchoit estoient ce jour-la enfermez dans les prisons, parce que c'estoit un Vendredy, auquel jour les Turcs croyent qu'ils seront exterminez par les Chrestiens dans leurs Mosquées. Ceux de la Barque Maltoise qui s'estoient mis le ventre contre terre de peur d'estre reconnus des Barbares que entroient dans la Ville ou qui en sortoient, descendirent pour aller recevoir les deux Captifs, qui avertirent le Capitaine du danger qu'il y avoit, s'il demeuroit plus longtemps en ce lieu, & aprés avoir fait embarquer par force un jeune Turc qui s'en retournoit à la Campagne, ils se servirent de leurs rames pour se retirer en diligence; la sortie de la Barque avec precipitation, fit connoistre aux Turcs qui gardoient la Marine, qu'elle estoit étrangere. C'est pourquoy le Commandant voyant la vitesse avec laquelle elle fit le trajet pour se mettre à la voile, fit partir en diligence des Barques legeres pour arrester cette fugitive, mais ce fut inutilement, & avant que les Turcs arrivassent aux Ecueils, ils perdirent de veuë la Barque Chrestienne que Dieu conduisoit, & retournerent à la Ville où ils déchargerent leur colere sur les Captifs qui tomberent sous leurs mains.

Le Bacha sceut bien se vanger de cette bravade dans la suite, le Capitaine Augustin Maltois qui trafiquoit sur la coste de Barbarie, estant venu peu de temps aprés cette action à Zoara, Ville du Royaume de Tripoly, où sont les plus belles salines de l'Afrique, se saisit de sa personne par l'ordre du Bacha, & sur de fausses accusations d'avoir fait des descentes en terre & d'y avoir causé du desordre, il le fit mourir cruellement; & tous les Chrestiens de son équipage furent faits Captifs. L'un de ces heureux Esclaves qui s'estoient sauvez estoit Maltois, & avoit eu le nez & les oreilles coupez pour avoir voulu s'enfuir; l'autre estoit Italien & Tailleur d'habits, qui travailloit dans le Chasteau. Dieu voulut recompenser ce dernier de la liberté, pour les charitez qu'il avoit exercées durant son esclavage, non-seulement envers les Chrestiens, mais encore envers les Oyseaux; Il se retranchoit le necessaire pour acheter des Cailles, des Tourterelles, des Pigeons, & autres en vie, ausquels il donnoit la liberté, priant Dieu de la luy donner de mesme, puisque ses parens estoient dans l'impuissance de le délivrer. Je puis dire à sa loüange, qu'il se privoit de sa nourriture pour soulager les malades. Aussi le Pere de misericorde luy procura cette occasion favorable, dans le temps qu'il l'esperoit le moins, estant veritable que la Barque n'estoit point venuë pour luy.

Dans le mesme temps les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui venoit d'Alexandrie, le Capitaine s'apelloit Jean Seaume de la Ville de la Ciouta, & il trafiquoit pour Messine. Parmy ceux qu'on avoit fait Captifs dans ce Navire, il y avoit un Religieux de l'Ordre de Saint François, nommé le Pere Philippes de la Ville de Pontoise, qui avoit demeuré trois ans en la Terre Sainte, pour le service des Chrestiens qui visitent les Saints Lieux où se sont passez les Mysteres de nostre redemption; Ce bon Pere fut racheté par son Ordre, aprés huit mois de captivité. Un si fidelle témoin des miseres que je souffrois estant arrivé en France, avança beaucoup ma liberté; mes parens qui n'avoient point eû de mes nouvelles depuis trois ans, me croyoient ensevely parmy ceux qui estoient morts de la peste; Il disposa si bien les choses en ma faveur, & leur donna de si bonnes instructions de ce qu'ils devoient faire pour me racheter, qu'ils changerent la commodité de Thunis où le Chevalier de Tonnere estoit Captif, & me retirerent de la Barbarie par d'autres voyes, comme je feray voir dans la suite. Un jeune Savoyard natif de Montmelian, qui avoit esté fait Esclave sur Mer avec moy, fut reconnu parmy ces nouveaux Captifs, c'est celuy duquel je vous ay promis l'Histoire, dans le quatriéme Chapitre de la presente Relation. Comme il estoit jeune & bien fait, Osman Bacha de Tripoly, le choisit avec d'autres Captifs & des Noirs, pour en faire un present au Bacha d'Egypte son amy. Il ne demeura pas six mois au grand Caire qu'on le fit renoncer à sa Religion par la rigueur & l'artifice, & on luy donna le nom de Selim; Le Bacha fit bien élever nostre jeune Renegat, qui se rendit habile dans l'écriture & dans le langage du païs, en quoy conciste toute la doctrine des sçavans de l'Egypte. Le Bacha qui l'aymoit à cause de son merite, luy donna la Charge de Casanadal ou Tresorier du Serail, sans neanmoins avoir permission d'y entrer, qu'en la compagnie des Eunuques. Ces deffences n'empécherent pas Selim de satisfaire sa curiosité au peril de sa vie, & de voir ce qui se passoit dans le Serrail; Un jour comme il se promenoit dans un Jardin proche de ce Palais, Astera la plus belle des Sultanes luy jetta un billet dans lequel il y avoit un Diamant, elle luy marquoit l'estime qu'elle avoit pour luy depuis qu'il portoit le Turban, qu'elle desiroit le voir habillé à la Turque, & le conjuroit de tout entreprendre pour luy rendre visite & répondre à sa tendresse. Selim s'estant retiré dans un Jardin d'Orangers pour mediter sur le billet de la Sultane, un Eunuque le vint avertir de sa part, que le Bacha devoit aller l'aprés midy se promener à la Campagne avec des Turcs qui estoient arrivez de Constantinople, qu'Astera preparoit une comedie dans son appartement, pour divertir le Bacha qui la devoit visiter dans peu de jours, & que pour donner de l'ombre elle avoit besoin de grandes toilles, dans lesquelles on l'enveloperoit pour faciliter son entrée. Selim ne sçavoit à quoy se resoudre, d'un costé le danger d'une mort cruelle l'épouvantoit, de l'autre il craignoit d'encourir la haine d'Astera qui l'avoit protegé depuis son arrivée au Caire, & qui luy donnoit des marques si touchantes de son amitié. Mais l'amour qu'il avoit pour Astera dont il connoissoit les charmes, ne le laissa pas long-temps dans cette irresolution, il se détermina en faveur de sa maistresse, & dit à l'Eunuque que la perte de sa vie, n'estoit pas capable de l'empécher d'obeïr aux volontez de la Sultane. Pendant que le Bacha traitoit ses amis hors la Ville, l'Eunuque vint trouver Selim qu'il chargea sur un Chameau envelopé de toille, & le conduisit au Serrail, où deux Officiers Noirs l'enleverent comme un precieux paquet qui appartenoit à la Sultane. Ne troublons point l'entretien de ces amans, & contentons nous d'apprendre que Selim sortit du Serrail aussi heureusement qu'il y estoit entré, & qu'il fut mis dans une grande corbeille couverte d'un riche ouvrage de soye, que la Sultane avoit fait de sa main, & qu'elle envoyoit en present au Bacha. Le jour qu'on representoit la Comedie dans l'appartement d'Astera, estant arrivé elle demanda permission au Bacha d'avoir les joüeurs d'Instrumens, parmy lesquels il y avoit trois jeunes Turcs, quatre Eunuques & Selim qui conduisoit la Musique, parce qu'il la sçavoit & qu'il joüoit des Instrumens. Selim ne devoit entrer au Serrail qu'avec le Bacha, qui commanda aux autres Musiciens de s'y rendre de bonne heure, afin de donner quelques Preludes aux Sultanes en attendant la compagnie; Cette repetition fut ennuyeuse à Astera, à cause de l'absence du principal Acteur qui entra au Serrail avec le Bacha, mais comme le Bacha fut obligé de demeurer dans l'appartement de quelques femmes qui devoient sortir le mesme jour du Serrail, dont il gratifioit ses amis; Astera eut l'adresse de tirer Selim à l'écart, & de menager avec luy quelques momens de conversation, celle qu'ils eurent ensemble leur fit presque oublier que le Bacha n'estoit pas éloigné, & sans la garde des servantes qui les avertirent à propos de son approche, ils eussent esté surpris. Astera estoit Armenienne & plus Chrestienne dans l'ame que Mahometane, sa beauté la faisoit distinguer des autres femmes du Serrail qui en avoient de la jalousie; ses intrigues avec Selim furent conduites avec tant de precaution, & elle se servit de mediateurs si fideles, que Selim ne fut jamais découvert. L'amour & la fortune sont ordinairement pour les jeunes & agreables personnes, & se plaisent à favoriser la hardiesse de leurs entreprises. Cependant soit que la passion de Selim fut diminuée, ou qu'il craignît qu'elle ne l'entraînast dans le precipice, ou pour mieux dire le remords qu'il eut de son libertinage, le fit resoudre d'abandonner Astera, l'Egypte & le Mahometisme. Il confia son secret à un Maronite agent des Chrestiens de Jerusalem, qui faisoit souvent le voyage du Caire & de Babylone, pour rendre service aux Marchands Chrestiens qui negocioient dans ces Villes. Le Maronite fut ravy de sçavoir la resolution de Selim, qu'il conseilla de se retirer chez les Religieux de Saint François de Jerusalem; il offrit mesme de l'accompagner, & luy dit qu'il devoit esperer d'obtenir la liberté, dans la mesme Ville où Dieu avoit délivré le genre humain de l'esclavage du Demon. Selim s'abandonna entierement à sa conduite, & aprés avoir pris leurs mesures & fait quelques provisions pour traverser le desert, ils partirent du Caire à pied habillez en Arabes, leur voyage fut si heureux qu'ils éviterent les voleurs qui errent sans cesse dans le chemin, & se rendirent en dix jours au Convent des Cordeliers, qui receurent Selim avec bien de la joye. Ces bons Peres reçoivent à bras ouverts, ceux qui rentrent dans le sein de l'Eglise, de quelques endroits de la Turquie qu'ils puissent venir, & quand ils reconnoissent que leur conversion est veritable, ils leur procurent un embarquement pour retourner en terre Chrestienne, quoy qu'il y ait beaucoup de danger pour eux, & pour les Capitaines qui reçoivent dans leurs Navires des passagers qui sont circoncis, & qui ont porté le Turban en Barbarie. Selim aprés avoir séjourné trois mois en Jerusalem, & édifié par l'austerité de sa penitence, les Chrestiens qui visitoient lors les Saints Lieux, fut envoyé en Alexandrie travesty en Matelot, pour s'embarquer sur un Navire qui attendoit le vent favorable, afin de se mettre à la voile pour Messine; & en cét équipage le Capitaine le receut en son bord, à la recommandation des Religieux.

Ce mesme Navire fut par malheur pris par les Corsaires Tripolins, & Selim se vit une seconde fois Captif dans la même Ville. Les Turcs & les Renegats qui l'avoient reconnu, ne furent pas plûtost arrivez à Tripoly qu'ils en avertirent le Bacha, lequel fit assembler le Divan & les Cadis, pour juger le criminel selon la Loy de Mahomet, Selim ayant avoüé volontairement qu'il avoit vescu dans la Religion Mahometane pendant cinq années & qu'il s'estoit converty depuis peu, les Juges le condamnerent à estre bruslé vif. La rigueur de cét Arrest n'estonna point sa constance, il méprisa égallement les promesses & les menaces des Turcs, & demeura ferme dans la resolution qu'il avoit prise d'expier par sa mort les desordres de sa vie. Déja le bucher estoit preparé & il sortoit du Chasteau pour aller au lieu de son suplice, lorsque le Bacha fut averty qu'on avoit fait Esclave sur le mesme Vaisseau un Armenien qu'on croyoit aussi estre Renegat, cela fit remettre l'execution au lendemain. A la verité l'Armenien portoit la Tuppe afin de passer plus facilement dans l'Europe Chrestienne où il se retiroit avec de riches marchandises; Mais on reconnut qu'il n'avoit point esté Circoncis, ce qui luy sauva la vie & Osman se contenta de son esclavage & de s'emparer de sa dépoüille. Il est deffendu aux Grecs, aux Maronites, aux Georgiens & aux Armeniens de se retirer parmy les Chrestiens avec leur bien, c'est pourquoy les Pirates de Barbarie les font Captifs quoy qu'ils soient sujets du Grand Seigneur comme je l'ay déja remarqué.

Dans cette conjoncture Baba Manoly Grec, & un Officier qui estoit veritable Turc furent toûchez de la disgrace de Selim & resolurent d'aller ensemble au Palais pour obtenir sa grace; Ils representerent au Bacha que les cendres de Selim ne serviroient qu'à infecter l'air qui n'estoit pas trop purifié depuis la Peste, qu'il seroit assez puny par les miseres qu'on luy feroit souffrir dans les plus rudes travaux, & que les Princes Chrétiens pouroient se ressentir de cette cruauté aux dépens des Turcs qui estoient Captifs dans leurs Estats. Deux Marabous qui avoient esté toute la nuit dans la Prison pour tâcher de le pervertir assûrerent aussi le Bacha qu'on luy avoit fait prendre le Turban par force. Ces choses jointes aux prieres de la principalle Sultane que Selim avoit servie avant que d'estre envoyé au grand Caire, appaiserent Osman qui accorda sa grace. Il fut chargé de fers & conduit en la Prison voisine du Chasteau avec ordre aux Gardes de l'employer dans les travaux les plus penibles. Il ma protesté plusieurs fois avant mon départ que les plus horribles tourmens estoient incapables de le faire changer, & que puisque ses péchez l'avoient rendu indigne de la gloire du Martyre, il acceptoit avec joye les peines de sa captivité pour la satisfaction de ses crimes.

Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de luy procurer la liberté; Captivité d'un Religieux Augustin; amitié fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, & dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la Campagne; l'Autheur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial; le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de Marseille dont le Capitaine luy donne esperance de sa liberté.

Le Grand Visir ayant appris que les Corsaires de Tripoly avoient fait sur Mer des prises Considerables, & qu'Osman ne s'empressoit pas de payer le tribut à la Porte comme les autres Bachas, luy envoya de Constantinople un Chaoux pour le faire ressouvenir de son devoir, & peut-estre pour luy demander sa teste. Ce n'est pas pourtant que les Renegats qui gouvernent dans la Barbarie obeïssent facilement aux ordres de la Porte, & qu'ils ayent autant de foy aux réveries de l'Alcoran que les Musulmans, lesquels à la premiere demande du Grand Seigneur se laissent couper la teste dans l'esperance d'estre plus heureux & plus riches en l'autre Monde qu'en celuy cy. Le Navire qui conduisoit le Chaoux fut pris par les Galeres du Grand Duc de Toscanne, Osman n'en fut pas fâché quoy qu'il fût obligé de payer la Rançon du Chaoux & de sa suitte, parce que les Gouverneurs des Provinces à qui ces Officiers sont envoyez, leurs doivent procurer la liberté à quelque prix que ce soit. Comme le Bacha entretenoit à Florence des intelligences secretes, il ne luy fut pas difficile d'obtenir la liberté du Chaoux; comme aussi il sçavoit que le Grand Duc avoit pour son divertissement un Parc remply de Bestes sauvages, il luy envoya deux Lions masle & femele, deux Leopards, deux Tigres, une Civette, deux Chameaux, deux Dromadaires masle & femele, six Gazeles, six Autruches, des Singes, des Monines, des Bragons, des Sapajoux, plusieurs Oyseaux de diverses couleurs, six Chevaux Barbes richement équipez & six Esclaves Chrestiens sujets du Grand Duc pour avoir soin de cette arche de Barbarie. Le present étant arrivé à Florence le Grand Duc ne pût s'empécher de dire qu'il recevoit plus de bestes qu'il n'en donnoit, & qu'il auroit le plaisir de les voir dans son Parc, au lieu de voir dans ses Galeres des Turcs enchaisnez. Le Chaoux aprés avoir veû les beautez de Florence, de Pise & de Ligourne fut embarqué sur le mesme Navire avec sa suitte pour estre conduit à Constantinople. Ce fut un effet de l'adresse & de la Politique du Bacha qui en avoit prié le Grand Duc, parce qu'il craignoit, si l'échange venoit à Tripoly, de recevoir chez luy un hoste qui pour remerciment feroit peut-estre executer des ordres qui luy seroient funestes.

La Captivité d'un Religieux Augustin de Sicile, nommé Daniel, & qui n'estoit que Soûdiacre, merite d'avoir icy sa place pour avoir esté la cause d'une action memorable d'amitié fraternelle. Il y avoit dix ans qu'il souffroit à Tripoly toutes les miseres de la servitude, la delicatesse de son aage & de son temperament ne l'avoit pas empesché durant la Peste de servir avec zele les Chrestiens qui en estoient frappez, & les Turcs luy avoient fait en vain toutes les persecutions imaginables pour en faire d'un Ministre de Jesus-Christ un Marabous de la Mosquée. Pour comble de malheurs il voyoit qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'il fût racheté ny par son Ordre ny par ses Parens; Mais Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en sa misericorde, inspira son frere de venir à Tripoly pour contribuer à sa liberté. Il estoit Charpentier de Navire, & ces Ouvriers sont rares & necessaires dans la Barbarie; Aussi les offres que ce frere charitable fit de rester en ostage pour le Religieux pendant qu'il iroit en Sicile ramasser des Charitez pour payer sa Rançon, furent acceptées par le Bacha qui permit à Frere Daniel d'aller en son Pays. Ce bon Religieux ayant amassé en trois mois de temps quatre cens écus dont il estoit convenu pour sa Rançon, ne manqua pas de retourner à Tripoly & de retirer son frere. Les Turcs admirerent la tendresse & la confiance des deux freres & demeurerent d'accord qu'il falloit estre Chrestien pour estre capable d'une pareille generosité. Osman pria le Religieux de séjourner quelque temps à Tripoly pour y faire la fonction de Prestre, parce qu'il n'y en avoit point, Frere Daniel representa au Bacha qu'il n'en pouvoit pas faire le Ministere & qu'il estoit obligé de retourner en son Pays pour s'y faire ordonner, le Bacha en presence de plusieurs Consuls & Marchands Chrestiens luy dit serieusement qu'il luy donnoit permission de dire la Messe, & de faire toutes les fonctions du Sacerdoce, ce qui donna occasion de rire à la compagnie. Frere Daniel répondit au Bacha que son autorité ne s'estendoit point sur l'Eglise Romaine, & qu'il y avoit bien de la difference entre les Prestres des Chrestiens & les Marabous des Turcs. Osman voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir du Religieux offrit a son frere de luy donner les quatre cens écus s'il vouloit travailler de son mestier à Tripoly pendant six ans, dequoy le Sicilien s'excusa sur ce qu'il estoit marié, & qu'il luy estoit deffendu d'exercer son Art dans la Turquie sous des peines trés-rigoureuses. Ces refus ne retarderent point le départ des deux freres ausquels le Bacha fit des presens & donna des provisions pour s'en retourner en Sicile où ils arriverent heureusement. Frere Daniel s'est occupé depuis son retour à recueillir des aumosnes pour racheter plusieurs Captifs de ses amis qui chanceloient dans leur Religion.

Un Vaisseau de Tripoly qui venoit de la Mer au delà de Constantinople chargé de bois pour la construction des Navires échoüa à terre à deux lieux de la Ville aprés avoir essuyé une furieuse tempeste. Nous fûmes deux cent Captifs occupez à sauver du Naufrage ces bois qui sont rares en Barbarie & qu'on est obligé d'aller chercher en des Pays esloignez. C'estoit au commencement de l'Esté que les chaleurs sont excessives, & par malheur il s'esleva un vent du Midy que les Arabes appellent vent de Bournon qui dura trois mois. Les Esclaves pendant ce temps-là endurerent beaucoup à cause de l'entrée & de la sortie de la mer, & l'air fut si chaud que tous les fruits de la Campagne furent bruslez, excepté celuy du Palmier qui se nourrit de chaleur. A peine pouvions-nous le soir retourner à la Ville, les sables nous brusloient les pieds, & generallement la chaleur fut si violente que les oyseaux moururent à la Campagne avec une infinité de bestes qui ne purent trouver d'azile pour s'exempter de l'ardeur du Soleil. Trois Esclaves & six Arabes qui conduisoient des Chameaux chargez de bois & de charbon pour le Chasteau furent bien heureux de trouver une Grotte pour se mettre à couvert; comme ils se disposoient d'en partir de nuit, ils apperceurent deux Lions qui s'y estoient retirez pour le mesme sujet, ces bestes oublierent tellement leur ferocité naturelle qu'elles ne firent point de difficulté de les suivre paisiblement à la Ville. A la verité c'estoit de jeunes Lions qui se rendirent si familiers qu'on les laissa promener par les ruës; Mais estans devenus grands ils firent plusieurs massacres & on fut obligé de les enfermer. A peine ce travail fut achevé que nous fûmes occupez à éparmer quatre Navires qui alloient en course. Les Barbares precipitent toûjours ces travaux, Car en deux jours il fallut changer les Equipages, décharger les Canons & faire la provision d'eau qu'on prend en des bassins proche de la Mer & qu'on porte avec des cruches dans les Barques qui sont exposées aux vagues de la Mer.

Soliman Caya ne discontinuoit point de faire la débauche avec le Consul Anglois & des Renegats Officiers de la Marine. Le Bacha son oncle luy témoigna plusieurs fois que cette conduite ne luy estoit pas agreable & que les Musulmans en estoient scandalisez; Ce qui obligea Soliman d'aller en des Jardins afin d'y avoir la liberté de boire du vin, & mesme if resolut de faire bastir une Maison de Campagne pour mieux se cacher au Bacha. On commença l'ouvrage qui devoit estre composé de quatre Pavillons & de six Jardins differens ornez de ce qu'il y avoit de plus rare dans le Pays sans comprendre les curiositez qu'il avoit fait venir de l'Europe. Nous fûmes quatre cens Chrestiens occupez à ce travail, outre les Turcs, les Arabes, les Grecs & les Negres qui furent destinez à la construction de toutes les Murailles, les Chrestiens eurent pour leur partage le bastiment de la Maison, la peinture des chambres & tout ce qui estoit necessaire pour la beauté des appartemens & des Jardins. Un jour les murailles d'un Pavillon fort élevé tomberent & trente Negres furent ensevelis sous les ruines sans incommoder les Chrestiens qui travailloient aux environs. Le bruit courut que l'endroit où les murailles estoient tombées appartenoit à un Marabous lequel s'estoit servy de l'art Magique qu'il sçavoit pour ce vanger du Caya qui luy avoit usurpé son heritage. Soliman n'osa s'en plaindre, & satisfit le Marabous parce qu'il estoit Officier de la principalle Mosquée, & de peur aussi qu'il ne fît derechef perir ses Esclaves Negres qui firent difficulté de continuer cét ouvrage, & se plaignirent que les Chrestiens estoient preferez aux Mahometans; Mais la response de Soliman, qu'il estimoit plus un Captif Chrétien que vingt Negres leur imposa silence. Les Pauvres Esclaves souffrirent une faim extrême dans ce travail, parce que le Caya pour satisfaire à sa débauche leur retranchoit une partie de leur subsistance, & que le vent de Bournon avoit bruslé les fruits qui dans cette saison devoient estre leur principale nouriture.

Depuis la prise de mon bestial dont je ne pûs avoir raison parce que le Bacha favorise les Juifs qui tiennent les Gabelles, je fus employé à la Marine, sans jamais perdre l'esperance que Dieu finiroit bientost ma captivité. Pendant l'Hyver je cherchay les occasions de reparer la perte que les Juifs m'avoient causée. Un Vendredy qu'ils faisoient blanchir des toiles sur un Rocher proche de la Mer, je fus les amuser du costé de terre pendant que Grimonville mon camarade vint à la nage derriere un tonneau, pour mieux joüer son personnage, il ne fut pas plustost arrivé à l'autre extremité du Rocher que jettant un petit crampon de fer attaché à une corde il tira une piece de toille qu'il mit dans le tonneau & s'en retourna à la faveur du vent à la Marine; les Juifs qui ne s'estoient pas apperceus de la ruse, me dirent des injures sur ce que je voulus leur persuader que leur toile avoit esté emportée par quelque Monstre marin. Le soir retournant à ma Prison je passay par la Juifverie, où je donnay quelques allarmes prés de la Sinagogue pendant que Grimonville & d'autres Captifs firent un bon butin chez un des plus puissans Marchands de la Ville. En suite j'aperceus un Juif qui conduisoit un Mouton avec une corde, je ne fis point d'autre ceremonie que de la couper par derriere & de le suivre en tenant le bout tandis que mon compagnon s'enfuit avec l'animal qu'il avoit chargé sur ses épaules. Si-tost que je le vis hors de danger je quittay la corde & fis semblant de suivre le Juif, lequel se retournant pour en sçavoir le sujet fut bien surpris de ne plus trouver le Mouton. Son plus grand chagrin estoit qu'il l'avoit destiné pour les Cacans qui ne mangent que de la viande approuvée par le Sacrificateur; cét officier aprés avoir égorgé la beste regarde s'il n'y a point d'impureté dans les intestins, & s'il en trouve, il déclare qu'elle n'est pas selon la Loy; cette Sentence oblige le Boucher de la vendre à vil prix aux Arabes ou aux Esclaves qui ne font pas difficulté d'en manger. Les riches & les devots de la Sinagogue font faire la dissection des viandes par des Officiers, sur tout de la cuisse où ils ne laissent ny graisse, ny nerfs, ny muscles en memoire de ce que le Patriache Jacob y fut blessé en combattant contre l'Ange, & parce qu'ils sont dans l'incertitude en laquelle des deux cuisses il fut blessé, ils les purifient égallement de peur de transgresser la Loy. Huit jours aprés Grimonville se vestit à la Moresque, & passans ensemble le soir devant une Mosquée où les Turcs s'assembloient pour faire leur Salem, il eut la temerité d'y entrer quand la priere fut commencée. Les Turcs ont coûtume de se laver avant que d'y entrer, & de laisser leurs Babouches proche de la porte en des lieux faits exprés; durant que Grimonville prit quinze paires de souliers je fis la garde, & jamais sentinelle perduë n'a esté si en danger que je le fus ce jour-là puisque nous nous exposions à estre supliciez; les Juifs acheterent nostre larcin qui servit en partie pour nous habiller de toile. Le Bacha se fit un plaisir d'entendre le recit de cette avanture, & railla les Turcs qui avoient perdu leurs Babouches; ils demandoient justice du sacrilege qu'ils disoient avoir esté commis dans la Mosquée; mais le Bacha leur répondit que le vol des souliers estoit pardonnable à des personnes qui en avoient besoin.

Au commancement de la huitiéme année de mon Esclavage je fus accablé de toutes les miseres imaginables, & j'avoüe à ma confusion, que dans le temps que je perdois presque l'esperance que j'avois toûjours euë de ma liberté, le Ciel disposoit en ma faveur les moyens de l'obtenir. Le Pere Philipes de Pontoise Religieux de Saint François estant arrivé en France solicita si vivement mes Parens qu'ils n'épargnerent rien pour me retirer au plustost; Nicolas Baudeau fils d'un Orfévre de Paris, qui fut racheté aprés la cessation de la Peste, les assura que j'en avois esté preservé. La liberté du sieur Remy de la Tille de Noyon me fut un sujet de consolation dans ma misere, par malheur la Barque de Marseille qui apportoit sa rançon fut prise par les Corsaires de Thunis; à la verité l'argent estoit asseuré à Marseille, mais le retardement de sa liberté le mit en danger s'estre envoyé à Constantinople à cause de sa jeunesse, & l'obligea de séjourner à Tripoly plus qu'il ne s'estoit imaginé. Lorsqu'il eût pris terre en Provence, ses premiers soins furent en faveur des François de sa connoissance qu'il avoit laissez dans les fers, & dans les Villes où il passa pour se rendre en son Pays, il vit leurs parens & leurs amis qu'il exhorta de les délivrer. Il a eû tant de charité pour les Esclaves que pour leur estre utile le reste de ses jours il s'est fait Religieux dans la Congregation des R. R. Peres de Nostre-Dame de la Mercy de la Redemption des Captifs devant l'Hôtel de Guise à Paris, où il a donné durant vingt-deux ans des marques de son zele pour le soulagement des Esclaves, demandant à Dieu dans ses saints sacrifices la perseverance pour ceux qui chancellent dans la foy. Les Religieux de cét Ordre qui passent les mers pour la Redemption sont obligez par un quatriéme Vœu de rester en ostage quand l'argent ne suffit pas pour satisfaire aux rançons & aux avances, c'est à dire aux sommes excessives que les Infideles les contraignent de payer pour racheter leurs Captifs qui sans ce prompt secours tomberoient dans l'infidelité, ainsi qu'il est arrivé depuis vingt ans dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de Maroc, où les R. R. Peres de la Mercy ont fait paroistre leur charité envers de jeunes Chrestiens qui estoient sur le bord du precipice. Ainsi lorsque je me croyois quasi oublié des hommes, Dieu suscitoit de temps en temps des personnes officieuses qui me soulageoient dans ma misere & qui tâchoient d'adoucir mes chaînes dans lesquelles il m'a toûjours protégé. En effet aurois-je pû sans son assistance resister aux bastonnades, à la faim & aux fatigues que j'ay souffertes? & ne serois-je pas succombé dans plusieurs occasions où des Captifs moins coupables que moy ont esté seduits & ont fait nauffrage? J'ay esté plusieurs fois dangereusement malade, j'ay servy long-temps dans l'infirmerie, j'ay veu mourir de la peste des gens de toutes les Nations & de toutes les Sectes, j'en ay esté attaqué, & cependant j'ay recouvré une santé parfaite contre l'avis des Chirurgiens qui desesperoient de ma guerison. Ne devois-je pas en deux rencontres estre envelopé avec les Esclaves fugitifs? & la mort de Salem ne me conserva-t'elle pas la vie qu'il vouloit me faire perdre pour se vanger de mon refus? Enfin le Ciel ne m'a-t'il pas fait triompher des caresses & des rigueurs de mes Patrons, des artifices de Zoes, de la beauté de sa fille, de la rage de sa servante, de l'affection d'Isouf & d'Alima, & de tous les charmes de l'amour, de la fortune & de la liberté apparente que ces Infideles me vouloient procurer?

L'esperance que j'avois toûjours euë de mon rachapt ne fut pas vaine, car j'en receus des nouvelles par une Barque de Marseille, dont le sieur Mirangal Capitaine me mit és mains le 8. Janvier une lettre qui me donnoit avis qu'il avoit ordre de me rachepter. J'en fis la lecture en presence de Messieurs de la Barre & Gonneau Chevaliers de Malthe, Grimonville de Rennes, Guibaudet de Dijon, & Chaillou Parisien de la ruë Saint Denis prés du Sepulcre, lesquels furent surpris d'apprendre des nouvelles de Paris à Tripoly en dix-sept jours. Il est vray que Monsieur Giraud Banquier à Marseille lisant une lettre par laquelle Monsieur de saint Amand assez connu à Paris, luy recommandoit de ne perdre aucune occasion de me retirer au plustost de Barbarie, trouva le Capitaine Mirangal qui attendoit dans l'Hostel de Ville l'expedition de son Passeport, il le pria de differer quelque temps pour luy compter l'argent necessaire pour ma rançon, à quoy le Capitaine ayant répondu qu'il ne pouvoit attendre parce que sa Barque estoit à la voile, le Banquier se servit de l'authorité de Messieurs les Consuls, lesquels sur ce qu'il leur representa que j'estois esloigné de Provence & que perdant une pareille occasion je ne pouvois estre rachepté de long-temps, ne luy délivrerent point son Passe-port qu'il n'eust receu quatre cens écus du Banquier qui luy donna ordre de ne rien espargner pour ma liberté. Le Capitaine s'estant en suite embarqué dans sa Chaloupe, joignit sa Barque qui avoit déja passé les forteresses des environs de la Ville, & le vent luy fut si favorable qu'il arriva au Port de Tripoly le huitiéme jour de son départ de Marseille. Le soir dans la Prison je fis part de ces bonnes nouvelles à mes amis qui les receurent avec bien de la joye & à peine la priere fut achevée que les Esclaves de ma connoissance vinrent me feliciter. Depuis l'arrivée du Capitaine Mirangal je fus exempt du travail en payant deux écus par mois aux Gardes de la Prison, sans compter le present que leur fait le Capitaine quand il a rachepté les Esclaves qui se retirent chez luy jusqu'au départ. Mirangal differa plus d'un mois à me presenter au Bacha pour convenir du prix de ma rançon, pendant lequel temps je m'occupay à visiter les Jardins de la Campagne qui font toute la beauté du Pays. Les Esclaves qui avoient soin de les cultiver m'en permettoient l'entrée, je trouvay des malheureux qui ne se souvenoient presque plus des misteres du Christianisme pour estre depuis trente années de servitude privez des Sacremens; je les consolay du mieux qu'il m'estoit possible les exortant d'estre patiens dans leurs disgraces & fermes dans la Religion, & leur souhaitant la liberté comme à moy.

De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Autheur au Bacha pour convenir de de sa rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrestiens se fait en Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme, & les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque.

J'eus la curiosité d'aller voir une Caravanne des Pelerins de la Meque, qui vint camper proche de Tripoly, & je me persuade que le recit de la maniere dont les Turcs font ce pelerinage ne sera pas desagreable au Lecteur. Il n'y a point de Provinces sujetes à l'Empire Ottoman dans l'Europe, l'Asie & l'Afrique, qui ne fassent tous les ans un Camp de Pelerins, lesquels entreprennent le voyage de la Meque, dans la croyance qu'ils ont de ne pouvoir entrer en Paradis s'ils ne visitent au moins une fois pendant leur vie le Tombeau de leur Prophete. Il est vray que l'interest n'y a pas moins de part que la devotion, & que le desir du gain fait mépriser aux Agis, c'est à dire aux Pelerins de tous les endroits de la domination du grand Seigneur, les fatigues de ce long voyage, & les sables mouvans des deserts. Car les Turcs & les Barbares trafiquent de Ville en Ville tant en allant qu'en retournant, & ne reviennent jamais en leur païs qu'avec du profit; au lieu que les Chrestiens, & sur tout les François, font dépense pour satisfaire à leur devotion, & à l'envie qu'ils ont de voir les Royaumes estrangers. Tous les ans les Bachas font avertir dans les Villes Capitales de se preparer au pelerinage de la Meque; un Marabous porte par les ruës l'Etendart que le Bacha destine pour le voyage, & que l'on arbore hors la Ville dans un lieu où les Pelerins doivent s'assembler; & dés que le Camp est formé, on y établit un Commandant qui a tout pouvoir, & auquel chacun obeït. Le Camp d'Alger arriva au commencement de Janvier à Tripoly, il y fit peu de sejour, parce que celuy de Tunis suivoit de prés. Les Bachas sont obligez de leur donner du terrain proche des Villes afin de se reposer, & de negocier avec les habitans, ausquels ils vendent leurs marchandises & en achetent, qu'ils débitent dans la route. J'allay voir le Camp d'Alger, où je rencontray un Esclave qui me montra ce qu'il y avoit de plus curieux; Les Chameaux & les Dromadaires au nombre de plus de deux mil formoient tout au tour un espece de palissade; quoy que beaucoup de Pelerins fussent entrez dans la Ville pour y trafiquer, je ne laissay pas de voir un peuple infiny dans les Pavillons, les Cafigis, les Basars, & les Places publiques, qui sont les lieux où ils s'assemblent pour fumer, boire le Café, vendre des Marchandises, & acheter des provisions.

Les Mahometans ne font point de difficulté de mener quelquefois avec eux leurs femmes, & des Esclaves pour leur service, ausquels la Loy de Mahomet les oblige de donner la liberté au retour du pelerinage; Mais souvent ils ne font pas scrupule de la violer en ce point. J'apperceus un jeune Marabous qui faisoit le muet proche du Pavillon destiné pour la Mosquée; il avoit au col un Chapelet qu'il tournoit sans cesse, & faisoit cent singeries selon leur coûtume pour se faire respecter des Turcs. Je ne fus point surpris de ses grimaces, parce que la pluspart de ceux qui servent aux Mosquées sont fous ou innocens. Estant retourné à la Ville je trouvay ce Marabous proche de l'Eglise des Grecs, qui raisonnoit avec le Papas Dom André, qui m'invita d'assister à cét entretien. Jamais je ne fus plus surpris que d'entendre parler un muet, lequel nous avoüa ingenuëment qu'il estoit Espagnol de la Province d'Andalousie, que depuis deux ans il estoit esclave d'un Turc demeurant à Tunis, qui l'avoit beaucoup persecuté pour l'obliger à changer de Religion, que pour éviter ses persecutions il avoit entrepris de suivre le camp d'Alger, qu'il y gardoit le silence en presence des Turcs, qui luy fournissoient charitablement les choses necessaires pour son voyage, afin de le recompenser du service qu'il rendoit à la Mosquée, & que ses grimaces & ses boufonneries luy donnoient l'entrée des Pavillons, où les Pelerins le regaloient sans rien exiger de luy, sinon qu'il fît des vœux pour l'heureux succés de leur voyage. Avant qu'il prît congé de nous il pria le Religieux Grec de luy donner sa benediction, & de luy accorder quelque part dans ses prieres, l'asseurant que toutes les fois qu'il recitoit le Chapelet qu'il portoit au col c'estoit pour honnorer la Vierge sa protectrice, pour laquelle il avoit une devotion particuliere, & qu'il esperoit en passant par la Palestine au retour de la Meque, de se refugier chez les Religieux de la Terre Sainte, qui luy donneroient les moyens de se retirer en terre Chrestienne. On peut juger par l'action de cét Espagnol combien la liberté est precieuse, puisqu'un Captif a contrefait le muet & le bouffon pendant un si long & penible voyage, qu'il avoit entrepris aux seuls dépens de la Providence.

Les Pelerins ne se mettent jamais en campagne qu'avec des provisions de farine, de ris, de biscuit, de beurre, & d'eau, pour traverser les Provinces desertes de l'Egypte & de la Barbarie, où l'on ne trouve aucune habitation, & sans les puits avec leurs bassins que les Bachas sont obligez d'entretenir dans leurs Gouvernemens pour la necessité des Agis, il seroit impossible d'achever ce voyage, qu'on fait de nuit afin de se reposer pendant la chaleur, qui est si excessive, que ny les hommes ny les bestes ne pourroient pas la supporter. Il est bon de sçavoir que tous les Pelerins de differentes Provinces font leur possible pour se trouver en mesme temps dans l'Egypte proche d'une Montagne sur laquelle Mahomet institua la Pasque des sacrifices, afin quils y celebrent cette feste suivant la loy. Chaque chef de famille doit en ce lieu sacrifier un animal selon son pouvoir en action de grace, & en manger la viande avec ses amis. Les plus riches du Camp qui ont offert en sacrifice des Beufs, des Chameaux ou des Moutons, s'en reservent une partie, & distribuent le reste aux pauvres qui suivent le Camp pour le Service des Pelerins, & on laisse sur la Montagne les pieds, les testes & les intestins de toutes les Bestes qui ont esté immolées. Plusieurs qui ont fait la voyage, mesme des Chrestiens esclaves, m'ont asseuré que le lendemain il ne se trouve aucuns restes de ces issuës, & que les Turcs ont la foiblesse de croire que Mahomet accompagné de ses Dervis & Marabous vient de nuit manger ce qu'on a laissé, & qu'en suite il envoye une douce rosée pour purifier le sommet de la Montagne. Aprés que les Pelerins ont fait des réjoüissances pendant trois jours ils se mettent en campagne pour se rendre au grand Caire, où toutes les Caravannes le joignent & composent un corps d'Armée, afin de resister aux Arabes vagabonds qui ne manquent pas d'attaquer les Turcs, & de faire un butin considerable malgré leur resistance & leur grand nombre. Le grand Seigneur nomme dans Constantinople un Officier pour commander cette Armée de tous les Pelerins de son Empire. Lorsqu'elle part du grand Caire, le Commandant met à la teste les gens inutiles & les moindres Soldats, les Turcs ont la droite, les Afriquains la gauche, l'arriere-garde est deffenduë par les meilleures Troupes de Cheval, & au milieu sont les presens que l'Empereur, les Visirs, & les Bachas envoyent à la Meque, & qui sont gardez par les Marabous, les Santons, les Dervis, & par les principaux Officiers du Camp. Ces precautions & ces forces n'empéchent pas les Arabes d'attaquer de nuit le Camp avec huit ou dix mille Chevaux, & de donner de fausses allarmes tantost à la teste & tantost à l'arriere-garde, & pendant qu'ils embarrassent ainsi les Turcs, une partie de leur Cavallerie armée seulement d'une lance, sans selle ny étriers, & portant en croupe un Soldat, tombe sur eux, & quand elle peut percer jusques à l'endroit où sont les richesses, le Soldat monte sur un Chameau, ou sur un Dromadaire chargé de bagage, & le conduit à leur retraite qui n'est ésloignée que de trois ou quatre lieuës de la marche du Camp. Les Sables mouvans que les Pelerins sont obligez de traverser ne sont pas moins à craindre que les Arabes; Car si le vent est contraire & impetueux, il en perit quelque fois dans un seul voyage plus de dix mille, outre les animaux & les richesses qui demeurent ensevelis dans les sables. Aprés tant de dangers, d'allarmes & de fatigues, l'Armée arrive à Medine, que les Musulmans appellent la Ville du Prophete. On séjourne en ce lieu, parce que la Meque qui en est éloignée d'une journée ne peut pas contenir tant de monde. Les Pelerins laissent à Medine leurs Equipages & leurs Marchandises, pendant qu'ils vont à la Meque faire leurs devotions dans la Mosquée où l'on voit le tombeau de Mahomet. Des Esclaves qui ont suivy la Caravane m'ont asseuré qu'il n'y a point d'Eglise dans l'Europe qui posséde plus de richesses que cette Mosquée; Il y a par jour sept predications en differentes langues, & le Turc qui peut entrer dans la Chapelle ou est le Sepulchre de son Prophete, s'estime bien-heureux. On dit qu'il en sort un animal fait comme un Chat, qui caresse les veritables Musulmans qui sont dans la Chapelle, se mettant sur leurs testes ou sur leurs épaules, & que c'est pour cette raison qu'ils aiment ces bestes plus que les autres, & qu'ils deffendent aux Captifs de leur faire du mal: Ce sont des rêveries & d'agreables mensonges que les voyageurs se plaisent ordinairement à débiter. Il est certain qu'il y a beaucoup de Mahometans qui ont fait diverses fois ce pelerinage, & que plusieurs de ces devots ont esté si persuadez des beautez de la Meque, & de la veneration qu'on doit avoir pour ce lieu, qu'ils se sont crevé les yeux, dans la pensée qu'ils ne peuvent plus voir dans le monde aucune chose qui soit digne de leur respect & de leur admiration.

Lorsque les Pelerins ont achevé leurs devotions ils forment à Medine un Camp où ils exposent en vente les marchandises de l'Europe que les peuples esloignez estiment beaucoup, & acheptent d'eux de la soye, des Indiennes, des tapis, des drogues, des épiceries, des aromats, des plantes medicinales, de l'ambre, du musc, de la civette, des perles & des diamans & tout ce que la Turquie, la Perse, les Indes, la Chine & le Japon ont de plus rare & de plus precieux, parce que le commerce y fait venir des Marchands de toutes les Contrées du Monde, de sorte que les Foires de Guibray, de Beaucaire & de Messine ne sont point si marchandes & si belles que ce Camp qui fournit à nostre Europe tous les ouvrages, les bijous, les curiositez qui se trouvent dans le Levant. Voila de quelle maniere les Mahometans font leur pelerinage à la Meque avec plus d'avarice que de pieté.

Depuis que le Capitaine Mirangal estoit arrivé à Tripoly, il ne s'estoit occupé qu'à debiter ses marchandises & à faire achapt de celles qui estoient propres en France. Il resolut au mois de Février de presenter au Bacha les Esclaves qu'il avoit ordre de rachepter, & commença par moy. Je n'allay qu'en tremblant au Chasteau, & il sembloit que j'eusse preveu les difficultez du Bacha & la Trahison de l'Escrivain de la Barque nommé Savy de la Ville de Marseille, auquel le Capitaine avoit revelé les sommes qu'il avoit receuës pour le rachapt des Captifs. Cét Escrivain avoit un frere Renegat à Tripoly qui s'appelloit Regep & estoit Valet de Chambre du Bacha, il eut la malice de luy faire part de la verité des Rançons qu'on avoit délivrez à Mirangal; Regep pour faire sa cour découvrit au Bacha le secret que luy avoit confié son frere, qui tous les ans faisoit un voyage à Tripoly pour voir Regep lequel luy faisoit du bien; Mais ce perfide Chrestien n'eust pas le temps d'establir sa fortune, car trois ans aprés il mourut de Peste dans la Ville de Tripoly. Pendant que Mirangal faisoit son compliment, le Bacha m'examina depuis les pieds jusqu'à la teste, ce qui me donna du chagrin. Je demeuray plus d'une heure dans le Chasteau à deffendre mes interests, sans que le Bacha voulût rien diminuer de sa demande, ce qui obligea le Capitaine qui ne put rien obtenir de luy de sortir du Chasteau. Pour moy je me retiray à la prison accablé de douleur, sans pourtant perdre l'esperance que Dieu me délivreroit bientost, & qu'il ne permettoit ce retardement que pour me faire goûter avec plus de plaisir la douceur de ma liberté Estant dans la prison je me prosternay dans la Chapelle aux pieds du Crucifix & j'imploray de tout mon cœur l'assistance de la Sainte Vierge, qui n'est pas moins la consolatrice que le refuge des pecheurs, & de qui j'ay si visiblement éprouvé la protection tant durant ma captivité qu'en plusieurs autres rencontres de ma vie, que je ne puis m'empescher d'en rendre icy un témoignage public. L'aprés midy nous retournâmes au Chasteau, où je trouvay quantité de Marchands Chrestiens qui parlerent pour moy au Bacha, auquel je representay que je l'avois servy fidellement pendant tout le temps de mon Esclavage, que je ne pourrois plus resister à l'avenir à la fatigue du travail, que j'avois passé le terme de la Loy qui n'exige que sept ans de servitude, & que perdant l'occasion favorable qui se presentoit, je ne pourrois estre rachepté de mes parens qui estoient fort esloignez de Provence. Ces raisons ne toûcherent point ce Barbare qui se moqua des larmes que je versois en implorant sa pitié. De bonheur dans ce moment un de ses fils vint luy baiser la main avant que de monter à cheval pour aller à ses exercices. Je me jettay aux pieds de ce jeune Seigneur, suppliant le Bacha par sa teste de m'accorder la liberté, le fils toûché de compassion me dit ces paroles Arabes,Alla ya Meschin timpehy fy Bledy, Dieu te face la grace infortuné Chrestien d'aller en ton Pays. Osman qui aimoit tendrement son fils me dit qu'il se rendoit à ses souhaits, & qu'à sa priere il me donnoit la liberté moyennant quatre cens piastres, sans comprendre la sortie des portes & plusieurs autres frais. Je me retiray incontinant du Chasteau pour en faire part à mes amis, il m'est impossible d'exprimer la joye que je ressentis pour lors, car tout les plaisirs du monde ne sont rien en comparaison. Je ne fus pas plustost arrivé à la prison que j'entray dans la Chappelle pour remercier Dieu de ma délivrance, le soir un Officier du Bacha vint assurer le Gardien que j'estois libre, & me conduisit en la maison du Capitaine Mirangal où je demeuray jusqu'au départ de Tripoly.

La maniere de rachepter les Esclaves dans la Barbarie n'est pas toûjours égalle, & change selon la naissance, l'aage & les qualitez des Captifs. La jeunesse, l'art, la force, la qualité & le Pays sont autant d'obstacles à la liberté d'un Chrétien, qui ne peut rompre ses fers qu'il ne paye doublement sa condition ou son merite, à moins qu'il n'ait la prudence de les cacher. C'est ce qui arriva au sieur Bordier de Genéve horloger de son mestier que Mirangal presenta au Bacha le mesme jour que je fus rachepté. Osman qui estoit bien informé qu'il avoit six cens écus ne voulut rien rabatre de la somme qu'il demanda. Aprés une longue contestation le Capitaine qui avoit offert cinq cens écus sortit du Chasteau sans avoir obtenu grace pour le Genevois, lequel avant que de rentrer dans la prison ne put s'empescher de reprocher à Savy sa perfidie. Le lendemain on continua les solicitations envers le Bacha pour le pauvre Bordier qui estoit dans le dernier accablement; Et pour comble de malheur il fut reconnu par Mimy Renegat de son Païs qui avoit averty le Bacha que l'horloger avoit à Genéve des freres fort riches qui pouvoient avancer deux mille piastres pour son rachapt; Bordier eut beau representer à Osman que quand il fut fait Esclave par les Corsaires en allant à Constantinople, il avoit fait perte de quatre mil piastres en quoy consistoit tout son bien. Le Capitaine eut aussi beau assûrer le Bacha que le refus de la liberté de Bordier le mettroit au desespoir, & qu'il ne manqueroit pas d'imiter Gonneau Parisien qui pour le mesme refus s'estoit donné la mort, & l'avoit privé d'un Esclave qu'il aimoit à cause de son Art, Le Bacha répondit que toutes ces remostrance estoient inutiles, & que la mort d'un Chrestien luy estoit moins sensible que celle d'un Autruche qu'il entretenoit dans son Palais pour son divertissement. Mirangal voyant l'avarice & la dureté du Bacha se douta bien que son écrivain avoit revelé à Regep son frere les sommes destinées pour la rançon des Esclaves; c'est pourquoy il donna les six cens écus qu'il avoit receus en France, outre les portes & les autres frais que les Capitaines avancent lorsque l'argent ne suffit pas pour fournir aux dépenses des Captifs qui leur sont recommandez. Aprés tant de chagrins Bordier sortit du Chasteau plus joyeux qu'il n'y estoit entré, & assurément sans la recommandation du Consul Anglois qui estoit le protecteur des Protestans & chez lequel Bordier se retira, il auroit peut estre fait un long sejour dans la Barbarie. Mirangal ne trouva pas moins de difficulté dans le rachapt du Capitaine André Hollandois estably à Marseille, qui avoit esté fait Esclave au retour de la Ville d'Alexandrie pour laquelle il trafiquoit. André estoit un homme de belle taille, fort experimenté au fait de la Marine, & capable de commander un Navire en course. Les Renegats de sa Nation avoient tâché par toutes sortes de voyes de luy faire prendre le Turban, & sans l'arrivée de Mirangal il estoit en peril de changer de Religion parce qu'ils l'en solicitoient incessamment, & que les Turcs vouloient luy persuader qu'il pouvoit se sauver dans la Secte Mahometane aussi facilement que dans la Religion des Hollandois. C'est de tous-temps que les Infideles estiment plus les Catholiques Romains que les Protestans qu'ils acheptent d'aventage. Le Capitaine Mirangal ayant apris que les Renegats régaloient nostre Hollandois en des Jardins de plaisance à la Campagne dans le dessein de le seduire, eut l'adresse de le retirer de la compagnie de ces libertins pour le presenter au Bacha, qui eust bien de la peine à consentir à sa liberté. Quoy que Mirangal n'eût receu que cinq cens piastres pour sa rançon il ne fit point de difficulté d'en donner six cens, de crainte de laisser en Barbarie un homme de son experience & de sa valeur, lequel par desespoir de n'avoir pas esté rachepté, auroit renoncé au Christianisme & fait d'estranges ravages dans la Provence, ainsi que Morat et Chabam Rais Renegats qui ont pris plus de mille Chrestiens Esclaves. Le Capitaine André ne fut pas plustost libre que Mirangal le pria de se retirer au bord de la Barque jusqu'au départ de Tripoly & de n'en point sortir pour éviter les surprises que les Renegats luy pourroient faire. En effet ces apostats indignez de perdre une personne de son merite s'obstinerent plus que jamais à le pervertir; ils le visiterent dans sa retraite avec divers rafraichissemens où le vin ne manquoit pas, luy offrirent leurs Maisons, le prierent de voir les beautez de la Campagne, & firent tous leurs efforts pour l'obliger à mettre pied à terre. Ce que le Capitaine Hollandois ayant refusé, ils rodoient sans cesse aux environs de la Marine pour l'enlever par force, dont Mirangal porta ses plaintes au Bacha qui leur deffendit de continuer leurs violences. Ces deffenses ne les empécherent pas d'insulter les Matelots, un soir en allant au bord de la Barque je rencontray deux de ces Levantis qui me reprocherent de m'estre opposé à leur dessein, & sans doute ils m'auroient mal-traité, si Osman qui commandoit à la Marine ne leur eût donné ordre de se retirer. Par bonheur le Bacha fit équiper deux Navires pour aller en course sur lesquels s'embarquerent les ennemis du Capitaine André qui fut ravy d'estre délivré de leurs insultes.

Il ne restoit plus à Mirangal que de presenter au Bacha deux Esclaves de la Ville de Marseille qu'il avoit ordre de rachepter de la part des R. R. P. P. de la Mercy de Paris, qui nonobstant le grand nombre de Captifs qu'ils vont rachepter en personne dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de Maroc, procurent encore de temps en temps la liberté aux Esclaves détenus dans les Villes de Thunis & de Tripoly, ainsi qu'il a paru depuis quinze ans en deux ceremonies fort éclatantes. Le Capitaine Mirangal pour les avoir à bon marché assura le Bacha qu'ils estoient pauvres & de basse condition; car l'un estoit Matelot & l'autre Tonnellier, & depuis dix ans d'esclavage ils avoient esté employez à la Marine. Il luy representa aussi que l'argent destiné pour le rachapt ne provenoit que des charitez des Chrestiens qui ont la bonté de retirer de la Barbarie les Captifs les plus abandonnez. Tes raisons sont bonnes, dit Osman au Capitaine, mais sçais-tu que la pluspart des Chrestiens se font de qualité au commencement de leur esclavage, & miserables à la sortie pour épargner leur bourse; je suis rebatu de tous les artifices dont se servent les Capitaines quand ils racheptent les Captifs, & je ne sçaurois me persuader que les aumônes des Chrestiens qui sont si zelez & si riches, soient limitées pour la rançon de leurs freres; pourquoy donc est-tu avare d'un argent dont tu seras remboursé? Les Consuls & les Machands parlerent en faveur des deux Marseillois ausquels le Bacha donna la liberté pour cinq cens écus parce que l'un d'eux estoit incommodé & incapable de travailler.

Quelques affaires survenuës à nostre Capitaine ayant fait differer son départ, j'eus la commodité de voir le Caresme des Turcs qui arrive presque dans le mesme temps que celuy des Chrestiens. Le jeûne des Mahometans est bien different du nostre qui n'est estably que pour mortifier le corps, au lieu que les Turcs ne s'abstiennent de boire & de manger pendant le jour, que pour s'abandonner durant la nuit à tous les desordres & à toutes les infamies qui peuvent flater leurs sens. Le premier mois de leur jeûne qui s'appelle Beyram est jeûné par les Cherifs, les Marabous, les Santons & les Dervis; le second qu'on nomme Chabam est jeûné par les devots & les zelez de la Loy; le troisiéme qui est le Rhamadam est universel & gardé si exactement par les veritables Musulmans, que dans quelques Provinces les enfans à la mamelle & mesme les animaux n'en sont point exempts. Il est deffendu pendant toute la Lune du Rhamadan de boire & de manger le jour, & les Arabes jeûnent avec tant d'exactitude qu'ils se privent de tous les plaisirs licites, comme de sentir les fleurs, de prendre du Tabac & de se rafraichir la bouche dans la plus grande chaleur du jour. Je me suis trouvé à la Campagne avec des Mahometans qui ont mieux aimé mourir que de violer la Loy du Prophete. La superstision ne manque jamais de victimes, & fait des martyrs dans les Religions les plus fausses & les plus ridicules. Les Renegats ne se mettent guerres en peine de ces jeûnes, & ils se menagent des retraites particulieres où pendant le Rhamadan ils se divertissent en secret; Mais s'il y a des plaintes contr'eux au Divan, ils sont punis avec rigueur, témoin un Renegat Hollandois qui fut trouvé yvre de jour par les ruës & auquel on fit avaler du plomb fondu pour punition d'avoir causé un scandale public, ce breuvage ne luy donna pas le temps de cuver son vin. Les Barbares ont plus d'horreur pour les yvrognes que pour les autres coupables, ils les appellent en leur langage Sacran, comme si c'estoit une chose sacrée dans la Barbarie de voir un homme de la nation pris de vin. Cependant les Turcs avec toute l'horreur qu'ils témoignent pour l'yvrognerie, & toute la regularité de leur jeûne pendant le jour de leur Caresme, ne laissent pas la nuit de faire toutes sortes de débauches & de commettre les crimes les plus abominables. Le Soleil n'est pas plustost couché qu'on les voit dans les ruës ou dans leurs maisons avec des viandes prestes à manger, & dés que les Marabous ont sur les tours des Mosquées donné le signal par leurs cris qui font l'office de cloche en Turquie, ils dévorent comme des Loups affamez. Ce qui fit dire à un Flamand que les cloches de son Païs faisoient des Concerts agreables, & que celles des Turcs mangeoient. Un de mes amis Esclave d'un Capitaine de Navire me convia d'aller coucher avec luy afin que je pusse voir de nuit le Ramadan, il eût ordre le soir aprés soupé d'aller trouver son Patron dans un Cafegy, je l'accompagnay dans ce lieu où les Turcs & les Renegats s'assemblent pour se divertir à fumer, à boire du Caffé & à joüer aux Dames & aux Echets, sans qu'il leur soit permis de joüer de l'argent parce que la Loy leur deffend. Nous eûmes la curiosité d'aller au grand Bazart où nous ne trouvâmes que du menu peuple & de la confusion. Les Places publiques estoient remplies de joüeurs d'instrumens & de danseurs, les Barbares se divertissent separement des Turcs, ainsi que les Negres que les Turcs traitent plus mal que les Chrestiens, quoy qu'ils soient Mahometans. Sitost que ces infidels ont le ventre plein ils courent par les ruës heurlans comme des possedez ce qui nous fit retirer de peur d'estre exposez à leurs insultes, je me contentay d'une premiere nuit & refusay de me trouver à une Comedie que les Capitaines devoient representer le soir suivant; le commencement du Ramadan s'annonce par un coup de Canon le premier jour de la Lune, & les Marabous publient la Pasque avec grande ceremonie. Ils en celebrent trois par an, la premiere est celle des Sacrifices qu'ils imitent des Juifs, la seconde des Bacanales, & la troisiéme est la Nativité de Mahomet. La premiere arrive au temps de la Pasque des Chrestiens, la seconde deux Lunes aprés & la troisiéme à la fin d'Octobre. Le jour de la feste le Bacha suivy du Divan & de sa Cour se rend en ceremonie à la Mosquée principalle pour y faire la priere, laquelle ce jour là dure plus qu'à l'ordinaire. Pendant qu'il demeure dans la Mosquée, il se fait un concert au haut de la Tour & à peine à-t'il achevé son Salem, qu'un Marabous arbore un Etendard rouge que l'on voit de toute la Ville. Aussi tost les Marabous annoncent sur les Tours des autres Mosquées la feste au peuple, aprés quoy le Chasteau fait une descharge de Canons, qui est suivie de celle des Navires. Durant le bruit de l'artillerie le Bacha est conduit au son de divers instrumens dans une grande place proche du Palais de Regep Bé où l'on a preparé sous des Pavillons un festin magnifique à la mode du Païs, & comme les Turcs ne mangent point sur des tables tous les Mets sont servis sur des peaux contre terre, le Bacha & les plus considerables Officiers mangent les premiers, ensuite les Renegats, les Turcs, & les Arabes de la Campagne qui viennent à la Ville pour y celebrer la feste & assister au regal où tout le monde trouve à manger abondamment, puisqu'on y sert quatre ou cinq mil plats de toutes sortes de viandes & de poisson. Le Bacha n'est pas plustost arrivé en son Palais qu'il fait ouvrir les prisons aux Captifs qu'on enferme pendant la Ceremonie, afin qu'ils puissent profiter des restes du festin, qu'ils mangent avec les Pauvres de la Ville. Les Esclaves sont exempts du travail le jour de la Pasque & on leur donne la liberté de se promener par les ruës pour voir les réjoüissances publiques.

Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un Majorquin & de sa sœur.

Avant de quitter la Barbarie il ne sera pas hors de propos de rapporter les avantures de quelques Esclaves lesquelles y sont arrivées; Mais je prie le lecteur de croire que bien qu'elles soient assez surprenantes, elle ne laissent pas d'estre veritables, & que je garderay dans la fin de cét ouvrage la mesme fidelité que j'ay gardée auparavant. Je commanceray par l'Histoire du sieur Taulignan que j'ay veû Esclave à Tripoly, avec lequel j'ay logé dans la mesme prison pendant deux années. Il est de la Ville de la Ciouta en Provence entre Marseille & Toulon, & frere du Consul de Zante, Isle qui appartient aux Venitiens dans la Grece. Ce Consul avoit esté nommé par Sa Majesté pour y conserver les interests des François à cause de la connoissance qu'il avoit de la Grece & de tout l'Archipel, à son départ de France avec sa famille il laissa dans le Convent des Religieuses de la Cioutat une petite fille que son bas aage rendoit incapable de supporter les incomoditez de la mer. Dés qu'elle eût atteint l'aage de dix ans le Consul pria son frere qui demeuroit avec luy à Zante de faire un voyage en France pour diverses affaires, & principalement pour tirer sa niece du Monastere, & la mener à Zante sur une Tartane qu'il chargeroit de marchandises propres au Païs. Taulignan fût bien-aise de faire le voyage dans l'esperance de voir ses parens & ses amis & de profiter sur les marchandises qu'il porteroit en France où il arriva heureusement. Pendant le sejour qu'il fit à la Cioutat il eut de la peine a faire resoudre sa niece de quitter son Convent comme si elle eût eû quelque pressentiment des malheurs qui luy devoient arriver. L'ayant fait embarquer il se mit à la voile avec un vent favorable qui le mit presque hors de danger des Corsaires de Barbarie, qui pour l'ordinaire croisent proche des Isles de Majorque, de Minorque, de Sicile & de Sardagne. Le troisiéme jour de son embarquement il apperceut le soir trois voiles qui costoyoient cette derniere Isle & leur maniere d'agir luy fit connoistre que c'estoit des Pirates. La nuit donna esperance à Taulignan qu'il s'esloigneroit d'eux; Mais à la pointe du jour ces Corsaires qui estoient Algeriens luy donnerent la chasse avec tant d'ardeur qu'ils l'obligerent de faire échoüer la Barque. Il se sauva dans l'Esquif avec sa niece, & le reste de l'Equipage se jetta dans la mer & gagna la terre, où les Pirates descendirent & poursuivirent les Chrestiens. La Tour du Cap Teclar dans le Golphe de la Palme n'estoit pas esloignée, Taulignan & sa niece y estant arrivez eurent le malheur de n'y trouver personne, parce que la peste qui desoloit lors la Sardagne avoit emporté la Garnison qu'on tient ordinairement dans cette Tour pour s'opposer à la descente des Corsaires. Les Algeriens ayant reconnu qu'elle estoit sans Soldats continuerent leurs poursuites & tirerent sur Taulignan qu'ils blesserent à la cuisse. Sa blessure, les cris des Turcs & le bruit des mousquetades donnerent une telle frayeur à la niece qu'elle demeura immobile sans pouvoir avancer d'un pas, & Taulignan eut bien de la peine à se retirer dans un Bois qui estoit proche de la Tour, les Algeriens se saisirent de la fille & pousserent jusqu'au Bois à l'entrée duquel ils trouverent Taulignan dans un estat si pitoyable qu'ils le crurent mort, & se contenterent de luy marcher sur le ventre.

Alors les Chrestiens qui s'estoient ralliez dans le Bois firent tant de bruit que les Pirates craignirent de tomber dans une embuscade, & regagnerent leurs Vaisseaux où Soliman leur Chef estoit demeuré pour faire transporter les marchandises de la Barque qu'il fit couler à fonds. La fille fut presentée au Capitaine qui la receut avec bien de la joye dans son bord, & les Corsaires ayant apperceu de loin plusieurs voiles abandonnerent la Sardagne & avant que d'arriver a Alger prirent un Navire qui venoit d'Alexandrie. Permettez que je laisse nostre jeune Captive dans le Serrail de Soliman & que je retourne à son oncle qui fait le principal sujet de cette Histoire.

Les Matelots de la Barque assurez de la retraite des Turcs chercherent leur Capitaine qu'ils trouverent presque mourant à cause de la quantité de sang qu'il avoit perdu. Ils luy banderent sa playe, & le porterent à Caillery Capitale de la Sardagne où de bonheur il rencontra des amis qui luy donnerent toutes les assistances dont il avoit besoin. Dés qu'il fut guerry il s'embarqua pour Zante où à son arrivée il dit à son frere que sa fille n'avoit pas voulu sortir de la Religion; Mais comme le danger estoit pressant, il avoüa la Captivité de sa niece, afin de travailler à sa liberté avant que son Patron la solicitât d'embrasser le Mahometisme. La perte de la Barque estimée dix mil écus ne fut pas si sensible au Consul que celle de sa fille, pour la liberté de laquelle il fit passer son frere en diligence en France avec des lettres de recommandation à Messieurs les Commandeurs Paul & de Benonville. Elles eurent tout l'effet qu'on pouvoit esperer, ces Messieurs luy offrirent un des plus puissans d'Alger qui estoit dans les Galeres de France, & mesme autant de Turcs qu'on demanderoit pour la liberté de sa niece. Taulignan ravy du succés de son voyage partit aussi-tost pour en porter la nouvelle à son frere lequel en son absence avoit esté à Venise, les services qu'il avoit rendus à la Republique pendant son Consulat luy avoient fait obtenir du General Morosiny quatre Turcs d'Alger qui luy donnerent des lettres pour leurs parens qui avoient du credit dans la Ville. Le Consul pria son frere de retourner en Provence où l'on trouve facillement des occasions pour Alger. Il trouva un Vaisseau qu'on équipoit pour cette Ville à Marseille, & donna au Capitaine les lettres des Turcs qu'on offroit d'échanger avec la fille. Si tost que leurs parens les eurent receus ils s'employerent fortement pour leur deslivrance, Soliman qui aimoit passionement sa belle Captive en fut allarmé, & pour ne la point rendre commit une perfidie insigne. Il luy fit des carresses extraordinaires, & l'assura de sa liberté. Un jour il la fit venir dans sa chambre où en presence de plusieurs personnes Turques de l'un & l'autre sexe il luy mit entre les mains un écrit qu'elle receut avec beaucoup de respect & de remerciement dans la pensée que c'estoit la carte de sa liberté qu'il luy avoit promise, Soliman en fit ensuite faire la lecture par un de la compagnie & pria la fille de repeter à haute voix ce que le Turc liroit, la fille prevenuë des fausses caresses de son Patron ne fit aucune difficulté de luy obeïr, & à peine la lecture fut achevée que les hommes & les femmes la feliciterent de s'estre faite Mahometane, car au lieu des parolles qui donnent la liberté, on luy avoit fait dire celles que les Turcs ont coûtume de faire prononcer aux Esclaves qui renoncent à la Religion Chrestienne. Jugez mon cher lecteur, de la douleur & de l'estonnement de cette infortunée, elle pleure, elle gemit, elle proteste qu'elle est Chrétienne, & qu'elle abhorre la loy de Mahomet qu'on luy a fait professer dans un langage qui luy est inconnu, elle regarde les Dames qui la flattent & la consolent comme ses ennemies & les complices de la trahison qu'on luy a faite, elle veut sortir de la chambre, elle implore la justice & la bonne-foy de Soliman qui l'arreste & la fait conduire dans une chambre voisine où les femmes la parent malgré elle d'habits magnifiques pour accomplir la Ceremonie. L'action de Soliman luy attira la haine & la vengence des parens & des amis des Esclaves Turcs, ils l'accuserent d'avoir empéché leur échange, d'avoir usé de surprise & de violence pour faire renier son Esclave, & d'avoir pris en course des Navires Chrestiens amis d'Alger. L'affaire fût poussée si vivement qu'il fut contraint de s'absenter de la Ville, & il n'y rentra que par la faveur du Caya qui le fit rappeller d'exil en consideration du present qu'il luy fit de sa Captive. Cét Officier est un veritable Turc & la seconde personne d'Alger où la Porte l'envoye pour y conserver ses interests.

Taulignan attendoit à Marseille l'effet des lettres qu'il avoit envoyées à Alger lorsqu'il apprit ce qui estoit arrivé à sa niece par celles qu'elle eût l'adresse de luy faire tenir quoy qu'elle fut enfermée dans un Serail. Il porta ces tristes nouvelles au Consul qui fut inconsolable du malheur de sa fille bien qu'elle l'assurât par ses lettres qu'elle estoit Chrestienne dans l'ame & qu'elle garderoit toute sa vie la Religion dans laquelle il l'avoit eslevée. Taulignan reconnoissant que sa presence augmentoit le chagrin de son frere resolut de trafiquer sur mer pour se recompenser des pertes qu'il avoit faites, il chargea une Barque de vivres & de munitions qu'il mena en la Ville de Candie qui estoit lors assiegée des Turcs, Il y fit plusieurs voyages en l'un desquels il fut pris sur les Isles de Sapience par les Corsaires de Tripoly où il a demeuré Captif pendant quatre années. Jean Seaume son beau-frere qui vint à Tripoly avec une Barque remplie de marchandise ne pût le racheter, parce qu'il estoit dans l'armée qu'on avoit envoyée contre les Arabes qui s'estoient, pour la seconde fois, revoltez dans la Province du Gibel. Le Consul de Zante averty que son frere estoit encore dans la Barbarie envoya son fils à Tripoly sur une Tartane chargée en partie de vin de Saragouse en Sicile. Il trouva Taulignan qui estoit de retour de son voyage du Gibel & qui ne voulut pas qu'il le rachetât parce qu'il esperoit que les Galeres de France qui deslivroient à Thunis les Esclaves François, viendroient faire la mesme grace à ceux de Tripoly. Ainsi le neveu se mit à la voile par l'ordre de l'oncle auquel il laissa de quoy se racheter si les Galeres ne rendoient point visite au Bacha de Tripoly, & quatre tonneaux de vin pour faire Cabaret. Taulignan bien informé que les Galeres avoient pris la route de France, songea aux moyens de se metre en liberté, & quoy que les Rançons des Esclaves soient mediocres pendant que les Galeres de France sejournent en Barbarie, il ne laissa pas de payer pour la sienne quatre cens piastres parce qu'il estoit estimé trés-habille pour la Marine & qu'il alloit en mer sur la Capitaine. A son arrivée à Marseille il apprit de son frere Pilote Real des Galeres de sa Majesté que leur neveu, sa Tartane, & tout l'équipage avoient pery en mer. Comme le Consul de Zante avoit beaucoup contribué à sa liberté il y alla pour le remercier; Mais il n'y fit pas long sejour à cause de l'affliction de son frere que le naufrage de son fils avoit augmentée, & retourna en France où il a eû des emplois honnorables. Il a toûjours servy sous le commandement de Monsieur de Vivonne en qualité de Lieutenant & de Capitaine de Barques & de Navires, & s'est signalé dans les occasions les plus perilleuses de Messine, d'Alger & de Thunis, il a mesme parcouru l'Archipel pour acheter des Corsaires Chrétiens des Turcs Esclaves, afin de renforcer la Chiourme de nos Galeres, & les a conduits à Marseille avec autant de succés que de gloire aprés avoir essuyé une escadre de l'Armée navale Ottomane. Ces dernieres avantures de Taulignan m'ont esté racontées par luy mesme en la Ville de Paris il y a trois ans, il servoit de Truchement à l'envoyé de Tripoly qui estoit venu en France pour demander au Roy une Paix éternelle, & prier Sa Majesté de rendre les Ostages de cette Ville qui estoient à Toulon depuis la Treve faite par les Tripolins avec Monsieur le Mareschal d'Estrée Vice-Amiral de France. Il me dit une particularité assez singuliere & qui merite bien d'avoir icy sa place, C'est que l'envoyé de Tripoly est celuy auquel Soliman Corsaire d'Alger fit present il y à vingt-cinq ans de la fille du Consul qu'il avoit épousée, que son fils qui l'accompagnoit estoit né de cette Renegate involontaire, & que l'envoyé exerçoit à Tripoly la charge de Caya qu'il avoit auparavant possedée dans Alger. J'appris aussi de Taulignan la mort d'Osman Bacha & les revolutions qui estoient arrivées dans le Gouvernement de Tripoly, voicy de quelle maniere il m'en fit le recit. Tous les Renegats ennuyez de la domination des Renegats Grecs se liguerent pour déposseder Osman, ils l'attaquerent dans son Chasteau qu'ils emporterent de force aprés une resistance de plusieurs jours. Le Bacha, ses parens, ses creatures & tous les Officiers Grecs furent passez par le fil de l'espée, & l'on establit pour Gouverneur un Renegat Italien. Les Esclaves Chrestiens firent paroistre leur valeur dans les attaques du Chasteau où il en perit beaucoup. L'Italien ne gouverna pas long-temps, car le Grand Seigneur ayant eû avis qu'Osman avoit laissé des richesses immenses, envoya un Bacha de la Porte pour commander en sa place avec des Officiers fidels, ce nouveau Commandant fut bien receu par les Turcs & les Arabes qui estoient ravis de secoüer le Joug des Renegats qui leurs estoient devenus insuportables, & il fit mourir l'Italien & tous les autres qui pouvoient estre suspects. C'est ainsi que l'autorité de la Porte fut entierement restablie dans la Ville & le Royaume de Tripoly, & qu'Osman fut puny de sa perfidie & de son ingratitude envers Mehemet son cousin, & son bienfaicteur qu'il avoit fait empoisonner.

J'avois dessein de passer sous silence les avantures de Dom Julio & de sa sœur à cause du rapport qu'elles ont dans le commencement avec celles de Taulignan; mais une personne de merite que j'ay consultée là dessus, m'a conseillé de les inserer dans ce livre parce que j'y ay fait mon personnage & que les estranges & veritables évenemens qui les composent peuvent donner de la satisfaction au Lecteur. Dom Julio est de la Ville de Majorque Capitale de l'Isle de ce nom, il avoit dans sa jeunesse servy la Republique de Venise en Candie où il avoit fait des amis & quelque établissement. Il eut envie d'aller dans son Païs pour visiter ses parens qu'il n'avoit point veus depuis plusieurs années. Durant le sejour qu'il fit à Majorque il sollicita une sœur qu'il avoit de venir avec luy en Candie, promettant de la marier avantageusement. Le plaisir de voyager & les beautez de la Grece dont son frere l'entretenoit souvent, ne furent point capables d'abord de la faire consentir au voyage; Mais lorsqu'elle vit une Barque chargée de provisions & qu'elle devoit estre bientost privée de Dom Julio qu'elle aimoit tendrement, elle ne resista plus & s'embarqua dés que le vent fut favorable. Dom Julio eût proche de l'Isle de Malte la chasse par deux Brigantins de Thunis qui le poursuivirent avec tant de vigueur qu'il fut contraint déchoüer dans la Sicile, il se sauva dans l'Esquif avec sa sœur & tous deux mirent pied à terre où les Pirates descendirent afin de poursuivre les Chrestiens fugitifs dont ils firent quelques uns Esclaves, Dom Julio en cét extréme danger prit sa sœur par la main, la conjura de ne point perdre courage & d'avancer jusqu'à un bois qui n'estoit pas esloigné, luy répresentant que la perte de la Tartane n'estoit rien en comparaison de la captivité qu'ils ne pouvoient éviter sans une prompte fuite. Mais ses prieres & ses peines furent inutiles, car la sœur effrayée des heurlemens des Turcs qui approchoient tomba en pamoison & sans aucun sentiment. C'est un coup de foudre pour Dom Julio qui ne sçait quel party prendre, sa tendresse l'empesche de quitter sa sœur, d'un autre costé il craint de tomber avec elle au pouvoir des Turcs, dans le mesme instant il fait reflexion aux surprises & aux violences qui luy seront faites à cause de sa jeunesse & de sa beauté, & il se la figure exposée aux miseres de l'Esclavage, au peril de l'apostasie & à la brutalité des infideles qui ont de la passion pour les femmes Chrestiennes de l'Europe. Ces fâcheuses idées qu'il se forme dans l'esprit l'aveuglent & le rendent furieux, elles luy font oublier les devoirs de l'amitié, du sang & de la nature, & dans son desespoir il donne à sa sœur plusieurs coups de cousteaux dans le sein, aprés quoy il gagne en diligence le bois & ensuite la Ville de Palerme.

Les Matelots qui s'estoient sauvez du naufrage arriverent presque aussi-tost que luy à Palerme & l'assurerent qu'ils avoient veû les Corsaires enlever sa sœur dans leurs Brigantins. Dom Julio persuadé par cette nouvelle que sa sœur n'estoit pas morte comme il avoit cru, ne songea plus qu'à la délivrer afin de reparer en quelques façon l'injure qu'il luy avoit faite par sa cruauté. Il resolut d'aller en Candie demander quelque Turc de Thunis Esclave dans l'armée navale de Venise pour en faire échange avec sa sœur. On équipoit à Palerme deux Brigantins qui devoient aller en course dans l'Archipel, l'occasion le fit embarquer avec ces Corsaires Chrestiens qui luy promirent de le rendre en Candie, ils costoyerent heureusement les Isles de Sicile & de Malte; Mais proche de la Lampedouze ils furent battus d'une si furieuse tempeste qu'il leur fût impossible d'y moüiller l'Ancre parce que le lieu est d'un abord trés difficile. La nuit suivante l'orage augmenta si horriblement que les Brigantins furent obligez de se separer, l'un perit, & l'autre sur lequel estoit Dom Julio alla le lendemain se briser dans l'Isle de la Limose, & de tout l'équipage il ne se sauva que luy & un Italien qui sur le débris du Brigantin aborderent en cette Isle deserte. Ce fut dans cette afreuse solitude qu'il s'imagina que Dieu l'avoit exilé pour le punir d'avoir poignardé une sœur dont il avoit causé l'infortune, puisqu'il l'avoit obligée de le suivre. Le lieu estoit steril, sans eau & dépourveu de toutes les commoditez de la vie. Ses deux nouveaux habitans n'avoient point d'autre occupation que de chercher des coquillages sur le bord de la mer pour leur servir de nouriture, se rafraischissans la bouche d'un peu d'eau salée; la nuit leur estoit encore plus insuportable que le jour parce qu'il se retiroit dans l'Isle quantité de Gabians qui sont oyseaux de mer lesquels par leurs cris effroyables interrompoient leur sommeil & sembloient reprocher à Dom Julio son crime. L'Italien au bout de cinq jours devint si foible qu'il ne fut plus capable de chercher sa nouriture que son compagnon luy apportoit charitablement. Un aprés midy Dom Julio ayant monté sur le sommet d'un Rocher apperceut de loin un Navire qui venoit à toutes voiles, il ne se mit point en peine s'il estoit Turc ou Chrestien, il ne songea qu'à sortir de cette malheureuse demeure & pria Dieu de les en délivrer, ses vœux furent exaucez, le Navire aprochant de l'Isle le Capitaine vit le signal qu'ils avoient mis pour implorer le secours des Vaisseaux passagers, & qui est ordinaire à ceux qui se sont perdus sur mer. Il envoya sa Chaloupe & à mesure qu'elle aprochoit de l'Isle, Dom Julio qui estoit accouru au devant & qui l'avoit reconnuë armée de Chrestiens s'écrioit qu'il estoit Chrestien. Celuy qui la commandoit ayant mis pied à terre, Dom Julio luy compta son naufrage & le conjura de le conduire au Vaisseau avec son compagnon, ce qui fut fait. Le Capitaine qui estoit Hollandois les traita si bien qu'ils recouvrerent leurs forces & leur santé avant que d'arriver en Candie où le Capitaine s'arresta pour décharger des marchandises, il y laissa Dom Julio & emmena l'Italien à Venise où il devoit charger son Navire pour la Hollande. Nostre Majorquin ne fit pas long sejour en Candie car aprés qu'il eut épuisé la bourse de ses amis & obtenu des Venitiens un Turc Esclave il s'embarqua sur un Navire François qui negocioit au Levant pour Messine dans le dessein de le quitter à Malte afin de s'aprocher de Thunis. Ce Navire se mit à la voile avec un vent Grec qui en six jours le mit quasi hors du danger des Pirates de Barbarie; Mais par malheur le mesme jour que le Capitaine esperoit arriver à Malte, il fut attaqué par les Corsaires Tripolins lesquels aprés un rude combat s'en rendirent les maistres. Ainsi Dom Julio fut fait Esclave avec une blessure qui faute d'estre bien pensée le mit en danger de perdre la vie. Nous avons demeuré trois ans dans la mesme prison où il a eû le loisir de me faire part de ses avantures.


Back to IndexNext