Un petit restaurant du quai de la Tournelle. La salle un peu basse, mais point encombrée ; des garçons propres, méticuleux, aux gestes précis ; leurs visages graves et fermés semblent consignataires d'un secret d'importance. Près d'une fenêtre de coin, Jacques Damien et Gautier Brune achèvent leur repas.
« J'aime cet endroit, dit Damien ; c'est un lieu de retraite ; on y mange à bon escient. Cette salle a quelque chose de sérieux qui me divertit de façon bourgeoise et mesurée ; la cuisine est sérieuse, elle aussi ; le service est sérieux ; trop, peut-être… et pourtant non! Je commence à goûter le genre Louis-Philippe. Enfin, la vue est parfaite.
— Ajoute aux vertus de l'endroit, dit Gautier Brune, que l'on peut y causer, ce que nous ne ferions certes pas aussi librement sur le boulevard.
— Sachons donc profiter de cette licence tout en buvant notre café, dit Jacques avec un sourire. »
Ils se turent, un temps, puis Damien reprit :
« Gautier, cela me gêne de t'avoir présenté un spectacle aussi excessif de larmes et de déclamation. Un homme qui pleure, ça peut faire de l'effet au théâtre, mais moi j'aurais dû exprimer ce que je sentais à moins de frais, plus posément. Si tu le veux bien, nous déciderons que l'incident est clos. Maintenant, je compte m'expliquer, sans gestes, sans vociférations et, surtout, sans mouchoir.
« Il est évident que je me porte mal. Je m'en suis aperçu, il y a quatre mois environ (tu venais de partir pour le Midi), lorsque j'ai commencé à ne plus dormir. Une nuit sans sommeil, mon Dieu! c'est très désagréable, ce n'est pas tragique : on s'en donne une raison plausible et l'on se dit : je dormirai demain. Mais quand, le lendemain, on ne dort pas et le surlendemain non plus, et que, durant le jour, on est pris de brusques somnolences qui abrutissent sans reposer, alors mon ami, on finit par s'inquiéter. Tu étais absent. Le médecin que j'ai consulté…
— Qui ça? demanda Gautier.
— Le docteur Stéphane… rue de Courcelles…
— Je connais… Pas bête, mais vieux… Continue.
— Le docteur Stéphane m'a donc offert un fort joli bouquet de bonnes paroles douceâtres, en conclusion d'un examen très méticuleux et très long. A l'en croire, il me fallait une hygiène stricte, une chasteté relative… (je t'assure que ma rupture avec Juliette n'a aucun rapport!) de la tempérance et du bromure. De cette liste, je n'ai retenu que le bromure, sans autre effet notable que de m'accabler davantage. Tout cela serait peu de chose et je te dirais seulement : « mon ami, j'ai de cruelles insomnies qui m'ennuient fort », si je ne souffrais d'un supplément d'inquiétude qui, je te l'avoue, me désarçonne.
« Un soir, je m'étais couché tôt, content d'avoir presque sommeil, mais tracassé parce que Maman se plaignait depuis quelques heures d'une horrible migraine, et tu sais si elle se plaint peu! Je lisais dans mon lit, assez inattentif à ma lecture, l'oreille tendue, au cas où l'on aurait besoin de mes soins et que l'on m'eût appelé. D'autre part, je me disais : « ai-je sommeil? n'ai-je pas sommeil? vais-je dormir? » Je lisais mal, je lisais avec peine : les lettres de la page dansaient étrangement devant mes yeux. J'éteignis enfin pour me donner du repos, mais ne fus pas long à rallumer. Au pied de mon lit, sur la traverse de cuivre, une tête, éclairée du dedans, de la taille d'une pomme et qui ressemblait à une pomme, avec un teint jaune et rouge de pomme, le même aspect luisant, ciré, d'objet neuf, souriait d'un sourire fendu et, lentement, dodelinait.
« Mon petit Gautier, même aujourd'hui, j'ai peur d'y penser : il me semble que je pourrais la revoir, dodelinante et souriante, posée sur le bouchon de cette bouteille de cognac. Dès que je me trouvais dans l'ombre, soudain, la pomme reparaissait. On eût dit qu'elle était là, tout le temps, et comme eût fait une lumière subite, que l'ombre seule la révélait. Pourtant non… lorsque je rallumais, elle ne s'évanouissait que peu à peu, elle y mettait le temps, elle fondait dans la lumière, comprends-tu? et son sourire devenait triste en se perdant. Parfois les rêves donnent des visions toutes pareilles qui épouvantent, mais au matin on en rit. Un cauchemar, un simple cauchemar… Moi, je ne dormais pas!
« Je t'assure, mon ami, que je n'ai pas cédé tout de suite à la peur. J'ai résisté d'abord, je me suis donné des raisons. Cette pomme : une pomme que j'avais vue, la veille, à la devanture d'un fruitier, rue de Monceau. Je m'étais plu à la regarder, longuement, parce qu'elle faisait figure parmi les autres fruits plus ternes, plus modestes. J'avais même pensé la phrase : « Elle fait figure », et le mot « figure » prenait corps… Rien de plus simple!… Un souvenir prolongé. Cela explique peut-être ; cela ne satisfait guère! J'en suis même arrivé, en désespoir de cause, à m'imposer une idée absurde : « J'ai mal aux yeux. Je veux croire que j'ai mal aux yeux. Il faut que j'aie mal aux yeux. » J'accepte aussitôt la proposition comme une certitude et j'agis en conséquence. Le lendemain même, Vialle, l'oculiste, m'affirme que mes yeux sont les meilleurs qu'il ait jamais examinés. Quel homme spirituel! il me permet, pour peu que l'envie m'en prenne et que j'y trouve le moindre plaisir, de dévisager le soleil, à l'occasion, et sans lunettes noires. Hélas! mon vieux Gautier! si flatteur que ce soit d'être comparé à un aigle, cela ne m'a pas guéri!
« Deux nuits, souvent trois nuits par semaine, je revoyais sur la traverse de mon lit cette pomme souriante. Elle y restait, suivant sa fantaisie, quelques instants, une heure ou jusqu'au petit jour. Ah! j'ai cru, parfois, que je deviendrais fou sans plus attendre et qu'en entrant dans ma chambre, le lendemain, on verrait sur le lit une bête tordue, hurlante et baveuse. Hurler! J'avais une telle envie de hurler! Certains soirs, je devais me tenir ferme pour arrêter le moindre cri. Je savais qu'il m'eût fait perdre la tête, j'en étais sûr. Mon ami, j'ai lu, jadis, dans d'agréables romans psychologiques, la description d'un jeune homme de bonne famille qui, lâché par sa maîtresse, mordait son oreiller, et cela me paraissait bizarre, presque ridicule. Aujourd'hui, je connais le goût d'un oreiller où l'on plante ses dents : rien de savoureux, crois-m'en sur parole!
« Tu peux imaginer la gueule que je présentais au réveil! Maman s'en apercevait bien! Et c'est alors, surtout, que je me suis laissé prendre par la peur. L'idée que Maman se rendrait compte, un jour, de tout cela m'épouvantait. Tu sais que mon père est mort quand j'avais douze ans, d'une façon… comment dire?… Allons! du courage! J'évite la difficulté… Reprenons. »
Damien se mit à parler d'une voix plus lente, plus appuyée.
« Tu sais, cher ami, que mon père est mort…
— Je sais, interrompit Gautier Brune. Passe! »
Mais Damien poursuivit :
« … Dans une maison de santé… que mon père est mort fou… Voilà!… Cette pensée ne me quittait plus. Je me disais : « Je vais suivre le même chemin et Maman souffrira, une seconde fois, tout ce qu'elle a déjà souffert. » Des craintes de cet ordre, s'ajoutant à la sombre mélancolie que je ressentais, me composaient une vie intenable. Il fallait mentir assidûment, il fallait expliquer mes yeux battus, ma pâleur, cette nervosité que je ne pouvais contraindre, certains gestes, certains regards inconscients, mais qui n'échappaient pas à un observateur affectueux… Voilà l'emploi de mes journées, mon ami… Et surtout, ah! oui, surtout il fallait me plaindre, me plaindre diplomatiquement, ni trop, ni trop peu. Mes insomnies… en ai-je assez joué de mes insomnies!… Maman est-elle convaincue qu'il n'y a rien d'autre?… Un beau soir, n'en pouvant plus, je me suis décidé à partir, à quitter la maison que j'aimais, si pleine de souvenirs, à m'installer chez moi. Les quelques bonnes heures où je me sentirais libre, je les passerais avec Maman ; quant à mes nuits, eh bien, j'en garderais l'épouvante pour moi. »
Gautier Brune n'avait pas encore prononcé une seule parole. Il écoutait.
« Tu es vraiment un brave garçon, prononça-t-il posément de sa voix égale et calme. Je veux dire que tu es un garçon vraiment brave… Et depuis lors, comment te portes-tu?
— Je vais mieux, répondit Jacques. Cette rupture avec Juliette m'a secoué, je n'en disconviens pas, mais son effet, je pense, n'a pas été fâcheux : des discussions, des querelles, des scènes de ménage, cela occupe ; d'ailleurs, je ne laissais pas d'en apprécier le côté comique. D'autre part, les vacances finies, j'ai repris, au musée, mes heures de bureau et je trouve un certain bénéfice à travailler régulièrement, à classer des paperasses, à me promener dans les salles du Louvre, à préparer une exposition et à réprimander, de temps à autre, les gardiens… Enfin, je sors beaucoup, je fais la noce, je fréquente des bars pittoresques et charmants…
— Est-ce bien utile? demanda Gautier d'un air sec.
— Mais oui! comment donc! ce sont des endroits pleins d'agrément, où l'on s'amuse… en quelle compagnie! Parfois, quand je rentre au matin chez moi, je dors mieux… pas toujours. N'importe, Gautier, je ne suis pas solide. Cela m'est à peu près égal, après tant de nuits blanches, de me sentir les reins brisés : une randonnée à cheval me fatiguerait de la même manière, mais je m'habitue mal à un cerveau courbatu… et puis j'ai peur que cela ne recommence, j'ai peur de revoir cette pomme!
— On tâchera que tu ne la revoies pas, mon ami!
— Ah! Gautier, j'avais si grand besoin de ton retour! Que veux-tu! les bonnes gens que j'ai consultés étaient, je n'en doute pas, animés des meilleures intentions à mon égard, mais ils ne savaient pas, ils ne pouvaient ni sentir, ni, par suite, comprendre, au lieu que toi, tu me connais depuis que nous jouions à saute-mouton sous les arbres des Champs-Elysées.
— Nous reparlerons de tout cela, dit Gautier.
— Veux-tu, répondit Jacques, que nous poursuivions notre causerie en plein air? La nuit doit être douce et l'atmosphère de cette salle me semble maintenant un peu lourde. Nous marcherons le long du quai.
« Maître d'hôtel, je vous félicite au sujet du canard ; tout à fait réussi.
— Ah! Monsieur Damien! si l'on ne soignait pas les habitués de la maison!…
— Décidément, cet excellent homme a quelque chose de sacerdotal, disait Jacques en descendant l'escalier. Je ne lui aurais certes pas offert le même compliment sur le cognac qu'il nous a servi, très inférieur à ce qu'il était jadis, mais la moindre critique nous aurait valu un très long discours.
— Le cognac n'était pas mauvais, dit Gautier, seulement tu en bois trop.
— Allons donc!
— Tu en bois trop.
— Gautier, tu m'embêtes.
— Bien. »
Ils se promenèrent quelque temps en silence. Parfois un tramway cornait ou grinçait sur ses rails, mais la ville était paisible et le fleuve aux reflets d'huile et de marbre noir coulait lourdement. Ils s'arrêtèrent à la tête d'un pont ; un petit point de lumière jaune brillait sur une péniche amarrée.
« Regarde, dit Jacques, regarde ce rideau de mousseline et ce lien de ruban qui paraît contre le carreau de vitre… Tiens! on a soufflé la lampe. On dormira bientôt, là derrière, sainement, suavement, comme l'on doit dormir. Ce spectacle a le goût charmant d'un secret… N'insistons pas. »
Ils marchèrent encore.
« Oui, je te soignerai de mon mieux, reprit Gautier Brune, mais j'ai encore deux choses importantes à te dire. Ecoute-moi. Nous nous connaissons depuis l'enfance et ne nous sommes jamais quittés. Tu m'as pris comme médecin et voici la première fois que j'ai à te soigner sérieusement. Demain ou le jour suivant, nous parlerons donc de médecine, de drogues, d'hygiène ; ce soir, nous parlerons, si tu le veux, d'une méthode. Je te soignerai de mon mieux, pourtant ne t'appuie pas trop sur moi. C'est toi surtout qui te soigneras ; il faut que tu te guérisses toi-même. Si tu acceptes de le faire, alors j'ai confiance. Jacques, ce sera une dure partie à jouer. De temps à autre, je pourrai te donner un conseil, un coup de main, mais le grand rôle te reste à toi seul. Souvent, tu te sentiras les bras rompus, et tu devras lutter quand même ; souvent, ta tête n'en pourra plus de souffrir et, néanmoins, quand il sera relativement simple de te la casser contre un mur, tu choisiras autre chose qui, peut-être, te fera souffrir davantage. La victoire est au bout, et la paix, cette paix qui suit la victoire.
— Je tâcherai, » dit Jacques.
Il s'arrêta, les yeux à terre, réfléchissant et battant le pavé du bout de sa canne.
« Etrange duel que tu me proposes!
— Un duel, en effet, répondit Gautier, un vrai duel entre un homme malade et un homme sain, logés dans un même corps, entre un homme qui souffre et un autre qui refuse de souffrir. Pour arriver à vaincre, il ne suffira pas de la bonne volonté que tu possèdes déjà et de ton courage, il faudra encore des ruses savantes, de la précision, de la patience et une obstination de brute. Tu devras commander (n'oublie pas que vous êtes deux), te donner des ordres clairs, ne plus rien y changer quand tu les auras bien mûris, y obéir avec scrupule, ne jamais discuter… puis, un jour, tu forceras l'ennemi dans un mauvais coin… Le reste se fera tout seul. Alors tu t'assiéras dans ton fauteuil, mon ami, et je te permettrai de te reposer.
— C'est bien… et quelle est cette seconde chose que tu voulais me dire? »
Gautier hésita, un instant, avant de parler.
« Cette seconde chose, je ne te la conseille pas, je l'exige : un ami a de tels droits. Demain, tu te rendras chez ta mère, aussitôt que possible, et tu lui raconteras tout ce que tu m'as…
— Gautier! Gautier! tu n'y penses pas! mêler Maman à ces horreurs, c'est indigne!… je t'assure… ce ne serait pas propre! Déjà, je l'ai peinée si fort en la quittant! Elle acceptait tout, le cœur navré, sans se plaindre. Elle m'a même beaucoup aidé dans mon déménagement. A quelqu'un d'autre, elle eût sans doute paru indifférente, mais moi, j'ai appris à lire son visage comme un livre. Gautier! laisse-moi mon enfer à moi tout seul! N'y fais pas entrer Maman!
— … Et tu lui raconteras tout ce que tu m'as dit, ce soir, poursuivit Gautier de sa voix la plus douce, tout, tout jusqu'aux plus minces détails. J'ai réfléchi honnêtement ; à cette heure, je suis sûr. Non, Jacques, je ne commande pas, je supplie… sachant que j'ai raison.
— Il me semble, dit Jacques, que tu m'apprends à t'obéir à toi, avant de m'enseigner l'obéissance à mon autre moi-même!
— Pour ta guérison, je compte beaucoup sur ta mère. Elle aimera mieux souffrir ainsi que te sentir loin d'elle.
— Tu crois qu'elle a des certitudes à mon endroit? Tu crois donc…
— Je crois que tu as de grandes chances de guérir en te soignant toi-même, avec l'aide de ta mère et l'avis occasionnel de ton médecin. Je puis te connaître bien, mais elle te connaît mieux : elle t'a fait.
— J'irai donc, demain, dans l'après-midi. Ah! j'oubliais… Ses dernières migraines ont été un peu allégées ; elles durent moins longtemps, il me semble. C'est grâce à toi. Merci.
— Longeons encore un peu le quai, veux-tu? dit Gautier Brune. Nous regarderons l'eau couler, puis, si un dernier acte de revue t'amuse, je suis de service.
— Je crains, répondit Jacques de m'être montré présomptueux. J'ai le sentiment que mon lit me sera doux.
— Voilà un taxi qui passe, dit Gautier : je te poserai chez toi. »