Damien restait debout, dans l'ombre, devant sa porte ; le taxi de Gautier Brune venait de disparaître au coin de la rue. Damien attendait ; il n'avait pas sonné. Savait-il, au juste, s'il sonnerait, s'il rentrerait chez lui?…
« Gautier m'accorde sa confiance entière, songeait-il, et déjà je le trompe ; Gautier me demande d'être vaillant et je vais me conduire comme un lâche, du moins, je le suppose… Mais quoi!… Si j'étais allé à Montmartre!… »
Des images se présentaient à lui, colorées, pittoresques ; il entendait des chants et des rires. Ce n'étaient pas les chants et les rires de Montmartre.
« En somme, je n'ai fait à Gautier aucune promesse de ce genre. »
Il regarda autour de lui. La rue, tachée de trois réverbères, lui parut sinistre. — Dans son nouvel appartement, il trouverait, assurément, de la lumière, un décor agréable, mais comment supporter la solitude, le silence? Il se sentait déjà rompu… Assez pour se reposer là-haut?
« Si je me couche maintenant, je me prépare une mauvaise nuit de plus, au lieu que, dans une heure ou deux, je serai vraiment fatigué ; peut-être dormirai-je ; il n'y aurait pas de mal à ça! »
Il hésitait encore.
« Je n'ai presque rien bu, ce soir… quelques verres de cognac. Gautier ne sait pas boire!… N'empêche que Gautier me croit dans mon lit, ou près de m'y mettre. »
Un frisson le parcourut.
« Si je m'attarde ici, je vais prendre froid. »
Cette dernière pensée le décida. Il alluma une cigarette, tourna brusquement le dos à sa porte et s'en fut d'un pas vif.
Jacques Damien marchait vers un but assurément bien connu. Il prenait à droite, puis à gauche, il longeait quelque temps un boulevard, passait devant un jardin public, suivait une petite rue, traversait une place, et, plus il allait, plus son allure semblait dégagée, moins il sentait sa fatigue. Pour un peu, il aurait couru. — Après une brasserie très lumineuse et des maisons grises, d'aspect morne, voici un cirque, d'où sortent des personnes que le spectacle ne retient plus (d'ailleurs, il est tard). Jacques ne tourne même pas la tête, il marche toujours, droit devant lui, d'un pas allègre, l'air content. Soudain, il s'arrête devant une porte tournante. Il la pousse. Il entre.
La salle, de taille très médiocre, est vide ; seul, le garçon s'y promène, une serviette sous le bras. Des tables, des banquettes sont rangées sur les côtés ; un bar tient tout le fond, avec ses hauts tabourets, son comptoir ciré, sa pompe, ses bouteilles. Pas un client, mais Jacques se perche aussitôt sur l'un des tabourets. Il est comme chez lui.
« Bonsoir, Victor, dit-il ; j'arrive tôt.
— Bonsoir, Monsieur Damien ; MlleBice sera là dans cinq minutes. Je vais vous servir votre cocktail et vous donner de la lumière. »
L'instant d'après, la petite salle brille de mille feux. Cela donne aux banquettes déchirées un air lugubre et laisse mieux voir la misère des murs. MlleBice ne tarde pas, en effet. La voici à sa place, derrière les bouteilles du bar, et souriant de ses lèvres fardées. Elle jette un coup d'œil dans une des nombreuses glaces qui l'entourent, vérifie l'état de sa chevelure jaune et du plâtre de ses joues, puis, satisfaite, entre en conversation avec Jacques.
« Victor a dû vous dire l'accident qui est arrivé à ce pauvre Tom. Il s'est foulé le pied et ne paraît pas à la représentation de ce soir, mais il viendra bientôt boire un verre. »
Des explications s'ensuivent. Cette foulure est d'autant plus regrettable que l'on comptait beaucoup sur Tom pour le gala du surlendemain.
« MmeCervantès a repris son service et elle fera de la haute école sur sa grande jument noire, mais ce n'est pas la même chose. M. Michel voulait un numéro drôle et Tom avait inventé une farce épatante, un chef-d'œuvre, Monsieur Damien! On se serait tordu! Seulement, que voulez-vous! les trois grandes culbutes de la fin seraient impossibles avec un pied foulé!… »
Et MlleBice ajoute, en confidence :
« M. Michel n'y croyait pas, à cette foulure! Pensez donc! le médecin a dû donner à Tom un certificat! »
Victor, qui ne perd pas un mot, se montre indigné d'un procédé pareil :
« Tout de même, dit-il, c'est triste de voir M. Tom traité avec si peu d'égards, lui qui est un vrai artiste. Oh! il l'a très mal pris!… M. Michel exagère! »
D'ailleurs, voici M. Tom Atkinson en personne. Il boite un peu et s'aide, pour marcher, d'une canne. On ne reconnaît pas, sous cette gueule épaisse de brute, la figure hilare du clown qui sait si bien amuser les enfants. Son gros corps est sanglé dans un veston clair ; une cravate saigne à son cou ridé de vieillard gras. Tom s'installe près de Damien et la conversation reprend.
« On vous a dit, Monsieur?… »
Oui, Damien est au courant, mais il lui manque divers détails dont il s'enquiert et que Tom défile d'une voix cassée, marquée d'un étrange accent d'écurie anglaise.
« Ah! vous, Monsieur, vous êtes un gentleman, vous pouvez comprendre! »
Damien comprend tout, en effet, il s'intéresse à tout. On fraternise et la chronique des événements de la semaine se déroule. — A-t-on eu raison d'engager cette troupe japonaise qui travaillait à Londres?
« Ils ont du talent, c'est certain, mais ils manquent d'invention. »
Tel est l'avis de MlleBice.
Chacun donne le sien ; néanmoins, on se tait à l'entrée de M. Michel, qui ne fait que passer et rentre chez lui, après avoir serré la main de Jacques. En partant, il dit à Tom :
« Sous le prétexte que vous avez mal au pied, ne vous soûlez pas trop, ce soir. »
Tom salue en esquissant sa plus belle grimace.
« C'est un mufle! » déclare MlleBice quand M. Michel est sorti.
Et ses lèvres expriment un dédain supérieur.
«A bloody pig!» dit Tom.
Un vieux pianiste, assez pittoresque mais très sale, s'est caché derrière le paravent qui, dans le coin de gauche, masque un piano honteux. Il jouera, tous les quarts d'heure, une valse ; durant les intervalles, il vient causer au bar avec MlleBice qui l'abreuve discrètement. MlleBice est sa fille. Elle le tutoie et l'appelle « cher maître! » Il lui dit « vous » avec une parfaite dignité, même quand il s'enivre.
« Cher maître, tu as une bonne tête ce soir! Comment va maman?
— Béatrice, votre mère est depuis longtemps couchée. Une épicière doit dormir, la nuit.
— Alors, toi, cher maître, viens prendre ton cognac.
— Cette enfant est peu respectueuse. Excusez-la, monsieur Damien. Désirez-vous que je joueSuprême IvresseouFolle Etreinte? »
Jacques choisit et continue à boire.
La salle se remplit peu à peu. L'aimable adolescent qui fait son entrée n'est ni un acrobate, ni un danseur, c'est un très petit homme de lettres, blond, bien sanglé, trop gentil. Sa bouche a forme de cerise ; une cigarette semble y tenir tout juste. Il souffle nonchalamment la fumée et en suit les volutes avec un air ravi. Il parle à Damien d'une plaquette de délicats poèmes qu'il publiera vers la fin du mois, mais Damien discute avec MlleBice la composition autrement importante d'un prochain cocktail.
« Tâchez de le réussir, ma chère, et, en attendant, donnez-moi un whisky-soda. »
Encore un client : ce gros homme court, aux jambes épaisses, est, à ce que l'on dit, peintre de son métier ; il fait aussi de la musique ; il fait surtout des affaires, (on ne sait précisément lesquelles) ; il est fort riche ; son valet de chambre paraîtra, peu avant l'aube, pour le ramener chez lui. Très bavard, il entame avec le jeune poète une longue discussion, il critique les derniers concerts, le dernier salon, il explique savamment le dernier scandale.
« Et MmeCervantès, que devient-elle? » demande Jacques.
MmeCervantès, qui souvent rend visite à ces messieurs du bar, s'est excusée. On ne la verra pas, ce soir ; on s'en désole. MmeCervantès ne cause pas, n'ayant jamais rien à dire et parlant peu le français, elle ne boit pas ou ne boit que du lait chaud, mais on s'est habitué à sa présence muette. Sans elle, on ne se sent pas au complet.
Deux journalistes, un jongleur américain et deux dames de music-hall n'apportent à la compagnie aucun intérêt nouveau. On bavarde en petit comité, on fume et, surtout, on boit. Un couple mondain tout à fait inconnu apparaît, l'homme en habit, la jeune femme les épaules couvertes d'un somptueux, d'un sensationnel manteau de soie. Ils regardent autour d'eux avec curiosité. On leur a recommandé sans doute d'inviter le vieux clown ; ils l'invitent donc à leur table en termes d'une extrême politesse. Tom accepte ; il mange, il boit, mais ne dit pas grand'chose, ou c'est alors à Damien qu'il adresse de courtes phrases, à MlleBice, au pianiste, et le couple s'étonne en silence de ses mauvaises manières ; les regards échangés sont éloquents. Néanmoins, Tom fait un effort : il admire le manteau somptueux, il le touche, il le palpe, il en manie un pan, de ses doigts épais il en caresse les broderies.
«Fine silk!» dit-il aimablement.
La jeune femme sourit à grand'peine et ce spectacle amuse Damien.
L'une des dames de music-hall chante. Cela augmente le bruit. L'accompagnement terminé, le pianiste reprend ses valses et l'on danse. Damien se demande s'il dansera aussi, dans le petit carré que l'on réserve à ces ébats. Non, il lui faudrait être plus sûr de ses jambes, et puis les deux théâtreuses encombrent maintenant toute la place aux bras du jongleur, qui danse à ravir, et du poète blond. Damien se contentera de boire.
Le temps passe. Damien a beaucoup bu. Soudain, il se redresse, il descend de son tabouret.
« Victor, dit-il, mon pardessus, je vous prie.
— Monsieur ne se sent pas bien?
— Si, parfaitement, merci. »
Victor salue en empochant une pièce et tend à Damien sa canne.
Jacques a les yeux fixes, la bouche mobile et nerveuse. Il traverse la salle d'un pas mécanique, le corps très droit, le regard halluciné. Ses lèvres molles tremblent toujours. Il arrive à la porte, il la pousse, il sort.
« En voilà un qui est mûr, dit MlleBice.
— Moi, il me plaît, ce garçon! dit le vieux pianiste.
— C'est un homme très comme il faut, » dit Victor qui s'y connaît.
La jeune femme en manteau somptueux paraît scandalisée.
« Allons-nous-en! dit-elle.
— Ben quoi! dit le jongleur entre haut et bas, il est fin saoul! C'est pas rare! »
Et Tom, qui a suivi Jacques des yeux d'un air inquiet, déclare qu'il l'eût volontiers accompagné chez lui si son pied foulé ne le faisait tant souffrir.
Cependant, Damien marche dans la rue d'une façon volontaire et mal assurée. Il se lance en avant, mais il vacille ; il marche aussi comme les aveugles, en tâtant parfois du bout de sa canne le bord des trottoirs. Arrivera-t-il? Voici sa rue, voici sa porte. Il sonne, il ouvre, il entre, il referme la porte. Il réfléchit un moment avant de s'engager dans l'escalier à la rampe duquel il se tiendra… Et le voici chez lui, dans sa chambre, bientôt.
Peut-être Jacques dormira-t-il, cette nuit… Il a encore très peur, mais l'heure est tardive, maintenant, et il se sent si fatigué!