CHAPITRE IIUN AUTRE PANTIN DE BOIS

Il dormit, en effet, plus d'une heure, lourdement, sans bouger.

« Comment te sens-tu? demanda Gautier Brune qui lisait une brochure, assis près du divan.

— Mieux, merci… bien… très abruti pourtant.

— Il te faudrait encore du repos, dit Gautier. Je te verrais volontiers dans ton lit.

— Un instant… Laisse-moi reprendre contact. Oh! j'ai du plomb dans le crâne!… Quelle heure est-il?

— Cinq heures et demie.

— Cinq heures et demie! Voyons! me reposer! Y penses-tu? Maman m'a dit qu'elle viendrait sans doute vers la fin de l'après-midi. J'ai de la chance de m'être réveillé à temps. »

Il sauta à bas du divan et se secoua comme un chien mouillé.

« Maman peut arriver d'un moment à l'autre. Devant elle, du moins, il faut que je me tienne ; devant toi, je n'ai réussi qu'à me faire honte. Je ne me croyais pas si pleutre… mais oui, si pleutre! Que veux-tu? J'en avais trop lourd sur le cœur. Ces insomnies, ces heures affreuses de dépression, mais surtout ces insomnies! Ah! ne pas dormir, se retourner dans son lit jusqu'au jour, sentir le sommeil qui s'offre, puis se retire, méchamment! Je parle du bon sommeil, non du coup de trique inutile des drogues. Cela m'était déjà arrivé, mais, à ce point, jamais!… Et puis il y a la peur, la peur qui fait crier, et puis il y a… le reste!

— Le reste?

— Je t'en parlerai, mon ami. T'écrire ces choses, ce n'était pas la peine ; d'ailleurs, je n'osais pas. Je t'en parlerai, ce soir, si tu veux. Oui, ce soir. Es-tu libre, ce soir? Nous irons dîner au cabaret. Je n'ai pas encore de cuisinière ; elle n'arrive que samedi. Et nous finirons la nuit à Montmartre. Je t'en supplie, Gautier, ne prends pas ta figure de médecin : c'est à l'ami que je parle, et au camarade.

— L'idée me semble absurde, dit Gautier Brune, mais, au fait… »

Il haussa les épaules.

« Et maintenant, dit Jacques, va-t'en, mon petit. Je veux être seul avec Maman. Je t'attendrai ici, à huit heures moins un quart, en veston.

— Compris, » dit Gautier d'un air calme.

Il rentra chez lui lentement, la tête basse, à petits pas. Ce qu'il venait d'entendre lui faisait une âme douloureuse, mais ce qu'il pressentait le torturait de façon plus cruelle encore.

« Ah! le pauvre bougre! murmura-t-il, le pauvre bougre!… Et s'il savait!… »

Dès que Brune fut parti, Damien remit en ordre les coussins du divan, repoussa le fauteuil de cuir, déplaça quelques bibelots et, passant dans la chambre à coucher voisine, se regarda dans une glace. Son visage portait des traces indéniables de fatigue.

« Pourvu que Maman ne remarque rien… Heureusement, le jour baisse. »

Il se lava la figure à grande eau, se recoiffa, puis sonna son valet de chambre.

« Louis, apportez les fleurs que j'ai mises dans un bol à l'office. »

Il disposa quelques roses rouges sur la cheminée du salon, d'autres, jaune et safran, sur son bureau et ouvrit la fenêtre, trouvant qu'il restait dans la pièce un relent de fumée un peu âcre.

Penché sur la barre d'appui, Jacques Damien considérait la rue, les façades des maisons, les sommets d'arbres d'un square qui pointaient au-dessus des toits gris. Il tâchait de vivre dans l'instant présent ; il se refusait à regarder l'heure échue ; il s'obligeait à trouver un intérêt pittoresque aux ébats de ce chien qui parcourait un balcon, jappant menu, à ce gamin pressé, criant les journaux du soir, aux voitures qui passaient, aux lointains d'air où tournaient des oiseaux et que bleuissait le crépuscule, mais l'ombre moite de ce jour d'automne apportait, quoi qu'il en eût, sa mélancolie. Soudain, il aperçut une silhouette chère traversant la chaussée. Il lui fit un geste d'accueil, ferma la fenêtre et courut ouvrir la porte d'entrée. L'ascenseur haleta quelques instants.

« Maman, c'est vraiment gentil d'être venue me voir. Donne-moi ce petit sac qui ne te sert de rien, enlève ton manteau, embrasse ton fils et permets qu'il te fasse les honneurs. »

Une demi-heure plus tard, MmeDamien, assise sur le divan, causait avec Jacques qui lui servait une tasse de thé.

« Je crois t'avoir tout montré, dit-il. Eh bien! franchement, que penses-tu de mon réduit?

— Ton réduit, d'ailleurs assez vaste, est arrangé de façon charmante, mon ami, et je t'en félicite… »

Un sourire moqueur courut sur ses lèvres ; elle reprit :

« Il est même assez pratique, et je m'étonne, grand fantaisiste, que tu aies songé à lui assurer cette qualité-là. Je prends note de quelques petites choses qui te manquent.

— Maman chérie, tu es trop bonne! A ce propos… j'aurais bien besoin d'un supplément de coussins pour ce divan. Ne te paraît-il pas un peu nu? »

Elle se retourna.

« Oui, peut-être. Je t'en enverrai ; je t'en ferai même quelques-uns avec les chiffons arabes et persans qui me restent… Tiens! Qu'est-ce donc que cela? »

Elle montrait, fixée au coin du mur, debout sur une tablette et dominant la pile des coussins verts et rouges, une statue en bois, haute de deux empans, fruste mais d'un caractère singulier.

« Comment! Je ne t'en avais pas parlé? C'est une idole de l'île de Pâques, fort rare. Elle vient droit du Chili, je te dirai un jour de quelle façon ; l'histoire t'amusera. — Je l'aime bien, mon idole ; elle me rappelle cette anecdote que l'on m'a racontée d'un explorateur qui, décrivant ses voyages à Baudelaire, maniait, roulait, culbutait et tracassait une statuette en bois de ce genre. Baudelaire semblait fort mal à son aise, ou, du moins, gêné. Il ne put, enfin, plus y tenir, et, d'une voix grave, un peu scandalisée : « Monsieur, dit-il, de grâce! Cessez de bousculer cette idole! Qui vous dit que ce n'est pas le vrai Dieu? »

— Je croirais plutôt que c'est le vrai Diable, répliqua madame Damien en riant, car il est affreux! affreux! malgré les beaux tons de rouille de son bois. Allons, raccroche ta poupée au mur. — Sur d'autres points, j'ai deux conseils à te proposer : d'abord, de mettre un rideau quelconque devant ces rayons de livres reliés qui sont trop près de la fenêtre et doivent recevoir le soleil en plein, puis, de bien vouloir, quand tu invites une dame à prendre le thé, ne pas l'obliger à vivre dans un éclairage de cave. On n'y voit goutte, mon enfant! Si ton électricité marche, allume une lampe, sinon, j'irai demander une bougie à la cuisine.

— Excuse-moi, Maman chérie! »

Pourtant, Damien hésita et trouva quelque difficulté volontaire à tourner le commutateur, puis il s'en fut déranger des livres et des papiers sur son bureau. Sa mère le regardait fixement quand il revint dans la lumière. — Il se mit à parler aussitôt, d'une voix nerveuse :

« Maman, j'ai des reproches à t'adresser, des reproches graves!

— De mon côté, interrompit madame Damien, je t'en dirai autant.

— Oh! Quoi donc?

— Parle, d'abord…

— Tu penses que je plaisantais? Je ne plaisante pas. Tu sais bien, Maman, que je déteste te voir ainsi vêtue! Voyons! Avec cette robe noire, on dirait que tu as plus de cinquante ans!

— Je n'en suis pas si loin, Jacques! J'en ai quarante-sept!

— C'est pas vrai! Tu as trente-cinq ans, tout juste! J'imagine mal comment tu t'es arrangée pour te procurer un fils de mon âge, mais tu as trente-cinq ans, cela est sûr… et tu joues à la vieille dame! Ecoute-moi : est-ce raisonnable? Tu serais en grand deuil que tu ne t'habillerais pas autrement!… Il y a tout de même de longues années que papa est mort!

— Tais-toi, mon petit! C'est aujourd'hui, précisément, le jour anniversaire de sa mort, et je reviens du cimetière.

— Ah!… Oh! pardon, Maman!… Mais, tu sais que j'aime à te voir vêtue selon ton âge apparent et dans un tout autre style. N'importe! J'ai fait une gaffe cruelle et m'en excuse.

— Embrasse-moi… »

Il se pencha. De nouveau, elle le regarda avec attention, puis se pinça les lèvres, comme pour retenir un sanglot.

« A mon tour, j'avais quelques reproches…

— Non, non, dit Jacques précipitamment. Pas aujourd'hui! Pas pour ta première visite! Et puis, j'ai mal dormi, très mal ; je ne veux rien entendre de désagréable. Maman chérie, je m'y refuse!

— Alors, dit-elle, viens te coucher ici, mets ta tête sur mes genoux et repose-toi. Reste tranquille, ne bouge pas, ne parle pas. »

Sans souffler mot, il obéit. Il se laissait aller à sa persistante fatigue ; il ne réagissait plus : il se sentait si faible! il laissait sa mère lui caresser le front… Un quart d'heure après, il s'endormait encore.

Du temps passa. MmeDamien regardait son fils. Elle aussi s'était retenue pendant cette visite. Maintenant, elle pouvait oublier sa contrainte, et le beau visage immobile, aux traits fermés, à la bouche vivante et volontaire, aux yeux sombres, montrait toute sa douleur.

Elle glissa enfin deux coussins sous la tête du dormeur et s'échappa, légère. Avant de soulever le rideau rouge, elle se retourna. Un sourire courba ses lèvres quand elle vit, sur le divan, cette figure nue, si apaisée, ce front si large, sous les cheveux blonds en désordre, cette bouche entr'ouverte par le sommeil, et ces yeux clos.

Dans l'antichambre, elle rencontra Gautier Brune qui venait d'arriver. — Ils causèrent quelques instants, debout.

« Oui, dit Gautier, ces insomnies l'éreintent. Je voulais qu'il se reposât, mais, puisque c'est fait, il me semble qu'il n'y a nul danger à ce que Jacques passe une partie de la nuit dehors. D'ailleurs, il y tient beaucoup. Je dirai à Louis de le laisser dormir tard, demain. Ne craignez rien, je veillerai sur lui. Je n'ai pas à vous répéter, n'est-ce pas, Madame, que je l'aime bien?

— Je le sais, mon ami. Vous le prouvez assez… Au revoir! »

Elle s'en fut, et Gautier entra dans le salon.


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