CHAPITRE PREMIERUN PANTIN DE BOIS

L'ESPRIT IMPUR

Jacques Damien regarda autour de lui avec un peu d'ironie. Lentement il se promena de droite et de gauche, reconnut des meubles, des tableaux, divers objets, sourit à une petite boîte en laque rouge, posée sur un socle noir, feuilleta, debout, un roman ouvert sur le bureau, leva le coin de la tenture qui fermait la pièce, jeta un coup d'œil dans le salon, puis, après avoir, du doigt, redressé contre le mur un cadre oblique, se déclara satisfait.

« Oui, murmura-t-il, ça peut aller. Deux ou trois jours encore, pour la mise au point, mais, le tapis une fois posé dans l'antichambre et le piano en place, je serai vraiment chez moi. »

Il s'assit à son bureau. Son visage rasé avait repris un air tranquille. Quelques instants avant, on eût dit que Damien se moquait de tout, de cette tenture rouge qu'il aimait pourtant, de ce fauteuil de cuir, de ce vase chinois, de lui-même aussi. Maintenant, il écrivait une lettre d'affaires un peu longue et commençait à s'ennuyer. Seul un petit spasme bref du coin droit de la bouche montrait qu'il n'avait pas retrouvé tout son calme.

Durant qu'il séchait une page sur le papier buvard, il s'interrompit soudain et, se rejetant en arrière, porta une main à son front.

« Oh! s'écria-t-il à voix haute, pourvu que ce soit fini! pourvu que je me sois trompé! »

Il entendit alors que l'on sonnait à la porte de l'antichambre et se rasséréna.

« Sans doute, voilà Gautier. Oui, deux coups de sonnette, c'est lui. »

On soulevait la tenture.

« Je me sens tout à fait dépaysé, dit Gautier Brune en entrant, mais cela me paraît fort bien, très réussi, très toi-même. Ton billet était pressant : je suis venu, aussitôt mon déjeuner avalé… Rien de grave?

— Excuse-moi si je t'ai dérangé, mon ami, et merci d'être arrivé si vite. Donne-moi toute ta journée ; nous aurons peut-être à causer longuement : il y a matière. Nous dînerons ensemble. Pour l'instant, assieds-toi ; ce nouveau divan est remarquable. »

Réunis, ils retrouvaient vite cette allure paisible et sûre que permet une longue affection sans orages. On eût dit, à les voir, de deux indifférents, si, de temps à autre, un sourire, une passagère expression d'angoisse, un regard fraternel et confiant, ne donnaient à leur entretien toute sa qualité. Ils se connaissaient bien pour s'être connus depuis l'enfance. Ils ignoraient ces instants d'inquiétude qui troublent l'amitié. On sentait qu'entre eux il n'y avait jamais eu aucun sujet de plainte. Leur assurance provenait de là, comme leur sérénité coutumière.

« Jacques, je t'avoue que ton billet ne m'a, d'abord, pas rassuré du tout, dit Gautier Brune ; il n'était guère du ton que l'on prend pour demander à un ami son avis sur une installation nouvelle, et puis j'ai songé aux heures que tu viens de vivre. Mon pauvre Jacques! cette rupture a donc été pénible? »

La tête en avant, les coudes aux genoux, les mains tendues, il parlait à voix presque basse. Gautier Brune n'aimait le bruit ni chez lui-même, ni chez les autres ; sa nature y répugnait, ainsi qu'à toute violence hors de propos, mais, par contre, il prisait les violences utiles, une réponse nette, fût-elle meurtrière, un geste dur, bien placé.

« Et tu as souffert? »

Ce regard quêteur par lequel il interrogeait son ami le montrait en entier. Certains mouvements fugitifs du visage expliquent toute une façon d'être, de sentir, de comprendre et d'aimer.

Jacques Damien éclata d'un rire aigu.

« Ah! mon vieux! combien tu te trompes! »

Brune laissa paraître quelque mauvaise humeur. De larges épaules, de vigoureuses mains, redoutables mais intelligentes, une solide carrure que sa taille moyenne affirmait encore, donnaient, chez cet homme de vingt-cinq ans, aux cheveux châtain clair, une singulière impression de force. Cette impression, le visage glabre dont la mâchoire était trop carrée, l'eût accentuée jusqu'à la brutalité, si les yeux ne l'avaient presque démentie, des yeux gris, pleins de douceur, des yeux accueillants et tranquilles. — Gautier Brune se portait bien, son teint frais en témoignait, comme les méplats lisses de sa figure franche et nue. Il prenait plaisir à se tenir en main, à se sentir maître de son corps ; il y trouvait une satisfaction très consciente, il en était fier.

Damien l'avait agacé par son rire sans gaîté. Il le lui dit :

« Mon petit Jacques, même en y mettant la meilleure volonté, je ne vois, dans ce que je t'ai raconté, rien de drôle.

— Ecoute, illustre médecin ; pour m'excuser, je te raconterai, en quelques mots, la fin de mon idylle. »

Damien sourit encore, non plus par pose, mais pour se faire pardonner un éclat de rire qu'il regrette. — Ah! que Jacques ressemble peu à son ami Gautier Brune! — Un grand diable dégingandé, aux allures de pantin, vigoureux cependant, sans rien de maladif, le corps marqué d'une façon de désossement étrange, dû à sa maigreur, à sa souplesse d'acrobate, à sa haute taille. — Des cheveux blond pâle, plaqués, découvrent un grand front ; les yeux, d'un bleu clair que l'on dirait parfois verdâtre, sont faits pour le rêve. Leur regard sait se confier, se retenir, sait implorer, sait plaire.

Le reste de la figure, d'une beauté un peu molle, régulière mais sans accent, déçoit : un nez trop fin, une bouche élégante, un menton rasé comme la lèvre, dessiné d'un trait qui manque de vigueur. On devine, à ne voir que cette partie de la figure, un homme faible, mais le large front découvert, mais les yeux pleins de mélancolie, d'ironie ou de joie, de douceur aussi, n'offrent rien de banal. Particulière, enfin, très particulière, cette maigreur osseuse de tout le corps, peut-être même étrange ; d'ailleurs Jacques n'admettrait pas qu'on le plaisantât sur ses singularités physiques, et, jadis, plus d'un de ses camarades de collège s'était vu corrigé très rudement pour avoir usé du sobriquet « pantin de bois » qu'il tenait pour injurieux.

« Voici, dit-il, comment cela s'est passé. L'histoire, au demeurant, est à peine amusante. Je m'étais débarrassé de ma petite garçonnière de la rue Daru, afin de m'installer ici, et fis part à Juliette de mes intentions. Elle s'en réjouit d'abord, pensant bien que je la supplierais avant peu de partager avec moi ce nouveau foyer… ce « nouveau foyer », tu entends? le mot n'est pas de mon invention! La jeune personne voulut donc me donner des conseils, choisir mes meubles, mes tentures, arranger, déranger, critiquer, écarter, proposer et disposer suivant son goût. Ah! cher Gautier, le goût de MlleJuliette Lancy! Tu n'imagines pas cela! Elle n'aimait point le laid, non, elle aimait le médiocre ; à une étoffe hideuse, elle préférait avec courage une étoffe sotte et, surtout, elle montrait un flair admirable pour distinguer l'authentique du faux, au bénéfice du faux, naturellement.

« Sans doute aurais-je dû prendre mon mal en patience, mais, d'autre part, je me sentais un peu nerveux de ce seul fait que j'éprouvais un gros chagrin à quitter Maman, la maison où j'étais né, tant de souvenirs, tant d'habitudes anciennes, bien assises, tout cela que j'aimais et dont je me séparais avec brusquerie. Déjeuner et dîner souvent avec quelqu'un, c'est autre chose, crois-moi, que de vivre à ses côtés. Tu me diras que Maman demeure au premier coin de rue, à trois minutes d'ici ; je le sais, mais les distances n'y font rien. Il me semble même que la sentir si proche augmente mon regret… non, pas mon regret : ma peine…

— Jacques, je ne comprends pas, interrompit Gautier Brune. Pourquoi donc as-tu…

— Laisse! Nous approchons de la péripétie de clôture. — Juliette devenait de plus en plus insupportable. Un jour, elle me fit une scène à propos des meubles de ma chambre à coucher, de vieux meubles de la maison, très sympathiques, très fraternels, qui restaient sans emploi et que Maman venait de me donner.

« Jamais je ne coucherai là-dedans! criait Juliette ; jamais je ne vivrai là-dedans! c'est lourd, c'est affreux!… C'est paysan! »

« Mais, ma chère, lui répondis-je, exaspéré, je ne te demande pas d'y vivre, ni même d'y mourir… ni, surtout, d'y coucher! »

« Il y eut alors une crise de rage, puis un long discours, résumé fiévreux de mes travers, de mes défauts, de mes ridicules, rappel de plusieurs actions fâcheuses dont je m'étais rendu coupable, de mille et un faits répréhensibles dont je porte la honte. Elle ne décolérait pas ; elle en devenait laide! Oui, Juliette, à coup sûr une des plus belles filles que j'aie vues et qui, souvent, se montrait charmante, prenait un air de maritorne!

— N'abuse pas! interrompit Gautier. N'oublie pas que tu l'as aimée!

— C'est indubitable. J'ai aimé une jeune femme que je pouvais montrer, qui me faisait honneur, et dont le rire avait un joli ton. Cela a duré deux ans… Mais, j'achève. Un soir, elle perdit toute mesure, me reprocha de la quitter pour aller chez Maman, de ne jamais être auprès d'elle, de lui préférer mes amis, de ne pas reconnaître son talent théâtral… elle insista sur ce point… J'en passe. J'ai fini par la mettre à la porte le plus poliment du monde, et depuis lors, nous n'avons plus eu que des rapports épistolaires sans intérêt. J'ai tenu bon. Elle s'emploie maintenant dans une revue, à Montmartre, où elle chante : « Chatouillez mes gentils seins roses! » Le petit Lohéac est son amant. — Voilà.

— Pourquoi ne m'as-tu pas tenu au courant? dit Gautier. Une lettre n'est pas si pénible à écrire! Je pouvais toujours disposer de quarante-huit heures ; un télégramme m'aurait amené tout de suite. Pour nous faire entendre l'un de l'autre, nous n'avons pas besoin de beaucoup de paroles!

— Que veux-tu! J'ai l'habitude, pendant l'année ronde, de te voir constamment ; cette saison entière passée dans le Midi, (à propos, comment va-t-il, ton vieux client qui va mourir chaque soir et reprend goût à la vie aux premiers feux du jour?) ces vacances mordant sur l'automne, m'étonnaient. J'avais trop de choses à te dire et de genres trop disparates. Des lettres t'auraient paru insensées. »

Gautier Brune ne répondit pas tout d'abord, puis, très lentement :

« Merci, dit-il, mon vieux client va mieux et peut durer encore quelque temps. Mais parlons de toi : cela m'intéresse davantage. Tu m'étonnes, tu me chagrines, je ne te reconnais plus. Quatre mois d'absence suffiraient-ils pour te changer? Je ne comprends rien à ce que tu me dis! rien! Hier matin, dès mon retour, je vais chez ta mère ; je t'y trouve ; c'est là que j'apprends que tu n'habites plus avec elle. Pourquoi cette décision dont, manifestement, vous souffrez tous les deux? En sortant, tu me dis dans l'escalier : « J'ai rompu avec Juliette, » et tu t'éloignes. Ce matin, tu m'envoies un billet qui m'inquiète et m'appelle ici. Ce ne sont point là tes façons coutumières, surtout avec moi. D'ailleurs, chez ta mère où tu te montres toujours si exactement tel que tu es, sans artifices ni pose, tu paraissais absent, et je suis sûr qu'elle l'a remarqué. »

Jusqu'alors, Jacques était resté presque immobile, à demi couché sur le divan, sans autres gestes que ceux commandés par les nombreuses cigarettes qu'il fumait. Ecoutant ou parlant, il regardait obstinément le plafond de la pièce et sa voix semblait froide, blasée. Il avait raconté cette rupture avec Juliette sur un ton indifférent, presque désintéressé, ainsi que l'on fait pour une anecdote banale, arrivée à autrui, mais, aux dernières paroles de Gautier, Jacques bondit avec souplesse, se redressa d'un coup par un sursaut de clown et s'écria, les yeux égarés soudain, les mains grandes ouvertes, opposées comme à l'ennemi que l'on repousse :

« Maman l'a remarqué! Non! non! pas ça! pour l'amour de Dieu! pas ça! Que Maman reste en dehors de cette horreur! Oh! non! pas ça! »

Il y avait vraiment de l'épouvante dans son regard et, dans son accent, une supplication pathétique, éperdue. Jacques gesticulait ; sa figure, ridée soudain, semblait vieillie ; un instant, ses dents, serrées et découvertes, grincèrent avec un petit bruit de meule.

Cet air de pantin démesuré que lui donnait sa maigreur devenait tragique à ce moment ; la figure mobile accentuait l'effet du corps souple par des yeux égarés, d'expression dure, et par une bouche vaincue, molle, tremblante, qui, depuis le grincement horrible de ses dents, demandait grâce.

Gautier s'était levé. Il posa une main sur l'épaule de son ami, puis, sans hausser le ton :

« Arrête-toi, dit-il, c'est assez. »

Brusquement, Jacques Damien parut se figer tout entier et, sans plus bouger, debout, la face lâche, les bras tombants, Jacques Damien pleura.

Gautier Brune reprit :

« Jacques, tu ne m'as pas raconté ce dont tu souffres. Tu as donc perdu confiance en moi? Cette rupture n'est qu'un incident ; j'ai eu tort de m'y attacher. Parle, maintenant, et je saurai comprendre. Tu pleures, Jacques! Tu pleures quand tu pourrais t'expliquer! Tu n'es pas fou de pleurer! »

On eût dit que Damien n'avait pas entendu tout de suite les paroles de son ami. Elles lui parvinrent très lentement et de très loin. Peu à peu, il les recueillit, en pesa le sens et sa figure se reprit à vivre, ses yeux se délivrèrent de l'épouvante qui les possédait, ses bras se dégourdirent, sa bouche se raffermit. Un instant, il fut calme, un court instant, puis les tout derniers mots de Gautier le touchèrent : « Tu n'es pas fou de pleurer! » et Damien perdit pied de nouveau.

Ce ne fut, au début, qu'un léger frémissement de la lèvre, mais ce frémissement se précisa, s'expliqua en un sourire et, bientôt, le sourire devint plus intense, devint narquois, devint cruel, jusqu'au moment où, les yeux encore mouillés, Jacques éclata d'un rire retentissant, bourru, jovial, goguenard, et qui s'accompagnait des mouvements les plus grossiers de la pâmoison comique. Plié en deux, les mains sur les cuisses, Damien riait. Soudain, il leva les bras en l'air, dans un de ces gestes simples et forts par lesquels la joie du cœur s'exprime parfois et qui ont toute la noble envergure d'une acclamation.

« Bravo! cria-t-il, bravo! voilà qui est vraiment trouvé! Bravo, mon ami! Ah! la belle formule : « Tu n'es pas fou de pleurer! » Elle indique sans insister, elle laisse deviner, mais n'affirme pas ; elle suppose… avec quelle élégance!… « Tu n'es pas fou de pleurer! » C'est d'une psychologie hors pair! Oui! tu seras un grand psychiâtre! Je te vois chef de clinique, demain soir! agrégé dès la fin de cette semaine! Je te vois à l'Académie de Médecine, occupant toutes les chaires à la fois, jouissant de tous les honneurs, couronné de toutes les roses et de tous les lauriers : « Tu n'es pas fou de pleurer! » Oui, mon ami, je suis fou… du moins, je commence… et, bientôt, je le serai tout à fait! Non, je ne suis pas fou « de pleurer » ; c'est parce que je me sens fou que je pleure. Mais… mais… n'importe! Bravo, mon ami! Tu ne pouvais mieux dire! »

Il se tut ; il se laissa tomber mollement sur le divan et, d'une pauvre petite voix suppliante, ajouta :

« Gautier! pas maintenant, je t'en prie! Je veux dormir un peu, dormir une heure sur ce divan ; je ne dors plus! Ce soir, je t'expliquerai, mais pas maintenant! Je veux dormir… Reste près de moi.

— C'est entendu, » dit Gautier Brune.


Back to IndexNext