« Vraiment, Marguerite, je t'en ai presque voulu de m'avoir laissé seul pendant ces trois longs jours. Quand je rentrais chez moi pour quelques instants, il m'aurait été si doux de t'y trouver!
— Jacques! s'écria-t-elle, j'ai toujours peur de me mêler de ce qui ne me regarde pas! Tu es trop bon pour moi, tu fais attention à tant de petits détails! Je ne saurais te dire merci comme je voudrais, alors, j'essaie seulement de rester à ma place.
— Je te comprends mal, mon enfant… Ton ami a du chagrin ; il se sent plus seul que jamais ; pourquoi ne viens-tu pas le consoler un peu?
— C'est difficile à expliquer ; il faut que tu m'aides, Jacques : il me semblait… j'ai cru… Mon chéri, vois-tu, il y a des choses qu'on aime mieux garder là, dans le cœur… et une femme comme moi… oui, j'avais déjà honte, avant ce grand malheur, de te demander des nouvelles de ta mère.
— Tu es une sotte! dit-il avec un sourire, après l'avoir embrassée tendrement. Ne recommence pas : tu te ferais gronder, ma douce amie.
— Et puis, j'avais des nouvelles, deux fois par jour. Oui, j'allais voir Gautier ; il m'a permis. J'ai été si heureuse, avant-hier, lorsque j'ai su que, peut-être, elle pourrait bouger! J'y pensais tout le temps, et hier, en sortant de chez notre ami, je pleurais dans la rue, comme une bête : il venait de me dire que rien n'était changé. Mon pauvre Jacques! ces coups de sang, c'est terrible!
— Je t'aime bien, Marguerite. »
Il était très ému et, par hasard, le laissait paraître. — Elle se blottit dans ses bras.
« Oui, ma pauvre gosse, lui disait-il à voix basse, nous ne gardons plus guère d'espoir, cela durera quelque temps encore, et puis, un jour… »
Elle pleurait contre la poitrine de Jacques.
« Tu as donc tant de chagrin, Marguerite?
— Elle était si bonne, Jacques!
— Je t'ai souvent parlé d'elle ; tu la connais.
— Oh! non! je veux dire qu'elle était bonne pour moi aussi. »
Damien regarda le visage de son amie.
« Que veux-tu dire? »
Elle devint très rouge et ne sut répondre. Enfin elle murmura :
« Gautier pourra t'expliquer… »
De nouveau, elle se réfugia contre sa poitrine, passionnément, étroitement.
« Que veut-elle dire?… »
Mais Jacques souffrait trop, ce jour-là, pour être cruel : il n'insista pas et lui baisa le front.
« Douce amie, reprit-il, un instant plus tard, je vais te quitter et passer une heure avec Maman. Reviens demain, nous dînerons ensemble si tu veux. »
Comme elle se préparait aussitôt à partir :
« Mais ne t'en va pas tout de suite, dit-il. Regarde, écoute : il pleut. C'est même un bel orage. Assieds-toi dans ce fauteuil ; je vais te chercher un livre pour te distraire et, si tu veux du thé, appelle Louis qui t'en préparera. Là… voilà ma petite Marguerite installée. Au revoir, chérie.
— Tu es trop gentil Jacques. »
En entrant chez MmeDamien, il rencontra le docteur Dupray, sous la porte cochère.
« Rien de nouveau ; toujours le même état. C'est désolant! Dites-vous, mon pauvre gars, que vous avez été un bon fils et que sa vie auprès de vous a été heureuse. Ce sont là toutes les consolations que je puis vous donner.
— Alors, pas le moindre espoir? »
Le vieux médecin eut une moue de fatigue.
« Je n'ai jamais cru beaucoup aux miracles… Que voulez-vous, se résigner est aujourd'hui le seul parti à prendre. A votre mère, je ne souhaite plus que le repos.
— Je vais rester quelques instants avec elle.
— Pas trop longtemps, Jacques, je vous en prie. Ah! vous trouverez votre ami Brune là-haut. J'ai fait venir une garde, pour ce soir ; pendant le jour, la femme de chambre suffira. A demain, mon cher enfant.
— Au revoir, docteur. »
Il monta.
« Je viens de rencontrer le docteur Dupray, dit-il à Gautier. C'est donc fini?… Allons la voir. »
Ils entrèrent dans la chambre de MmeDamien. Jacques s'approcha d'abord de sa mère et l'embrassa, mais il revint aussitôt s'asseoir auprès de son ami qui avait pris un livre sur la table et faisait semblant de lire.
« Quelle abomination! disait Jacques, tout bas ; elle est immobile, elle est vivante, elle n'entend rien, ses yeux sont ouverts pour ne rien voir! Quelle abomination! Maman qui aimait tant la vie, les formes, les couleurs, la musique… Hier, avant-hier, j'étais encore trop abruti par le choc. Je ne sens toute l'horreur de la chose qu'aujourd'hui… Parlons d'elle, veux-tu? »
Gautier posa le livre. Ses paupières étaient rouges ; il ne s'en cachait pas.
« Ma vieille amie, murmura-t-il ; ma vieille amie… Oui, parlons d'elle. »
Ils restèrent assis, côte à côte, dans la grande chambre mal éclairée, attristée encore par l'averse qui battait les vitres. Ils causèrent d'une voix sourde, sur un ton calme, sans faire de gestes, et MmeDamien, très droite dans son fauteuil, vêtue d'une robe violette, une couverture de voyage posée sur ses genoux, les regardait avec de grands yeux indifférents.
Ils se contèrent l'un à l'autre des moments de sa vie qu'ils connaissaient tous deux, qu'il leur était doux de rappeler.
« Elle m'émerveillait souvent, dit Gautier, par sa générosité d'esprit, par la largeur de ses vues. Tiens, par exemple : elle me demandait toujours des nouvelles de Marguerite.
— Comment! elle savait que…
— Je lui avais fait part de ta liaison, tout au début, car j'en pensais déjà le plus grand bien. La dernière fois que j'ai causé avec elle, le jour même de son attaque, elle me priait, très simplement, de cet air noble et familier que nous aimions tant, de dire à ta petite amie combien elle lui portait d'intérêt…
— Maman chérie!…
— Et, pour ne point te gêner, elle me laissait entendre que ce message ne t'était pas destiné.
— Voilà donc la raison… murmura Damien.
— Marguerite venait chez moi, deux fois par jour, depuis l'accident ; elle ne voulait pas te déranger, mais elle quêtait anxieusement des nouvelles. Quand je lui ai dit ce que ta mère m'avait prié de lui transmettre, la pauvre fille a réagi avec une violence qui, sur le moment, m'a effrayé. « MmeDamien! s'écriait-elle en pleurant ; MmeDamien!… un message pour moi!… Répétez-le, Gautier! Non, ce n'est pas vrai! c'est pas possible! Il y a trop de bonnes gens sur la terre! » Elle ne voulait pas y croire.
— Maman a toujours été ainsi ; elle donnait aux valeurs morales un classement qui lui était propre et qui choquait bien des personnes. Nous avons ri plus d'une fois de la figure épouvantée que prenaient certaines vieilles cousines de province.
— Quand mes parents sont morts, dit Gautier, c'est elle, en somme, qui les a remplacés. Ah! qu'elle a finement combattu l'influence de mon brave homme d'oncle qui ne songeait qu'à me faire fabriquer du chocolat à sa suite! « MmeDamien, disait-il, c'est une femme comme il n'y en a pas deux. Vois-tu, mon garçon, elle voudrait que je m'engage, demain, à la Légion ou que j'entre au couvent, qu'elle y réussirait je pense. » Il avait peur d'elle, un peu, mais il l'estimait très haut. Oui, c'est grâce à ta mère que j'ai pu attendre, réfléchir et choisir.
— Tu te souviens du petit mur, à la campagne?
— Ah! que je le sautais vite quand j'entendais, chez vous, une voix crier : « Gautier! le goûter est servi! »
— Elle avait ses heures de sévérité, mais je ne sais comment l'expliquer… sa rudesse d'accent gardait quelque chose de si noble… c'était un coup d'éperon, sans la blessure. Et comme elle nous a soignés, tous les deux!
— Je ne t'ai demandé aucune nouvelle de toi-même, mon petit. Depuis trois jours, est-ce que?… Tu as les traits tirés, mais cela s'explique.
— De très mauvaises nuits, très pénibles. Quant au reste : rien, heureusement.
— A ce propos, dit Gautier, fais attention. J'ai été surpris de voir avec quel bon sens tranquille Marguerite accueillait mes explications médicales ; néanmoins, elle est impressionnable à un point que j'ignorais. Cache-lui bien ce que tu nommes : le reste. Elle t'aime : je craindrais une réaction trop violente.
— Le reste… Dis-moi, Gautier, maintenant que Maman ne peut plus me secourir, il faudra tout de même que je m'en tire, du reste… puisqu'elle le voulait!
— Il le faudra, Jacques : elle le voulait avec une telle énergie! elle ne pensait plus qu'à cela.
— Oui, elle pensait à moi tout le long du jour. Elle me voyait, dans l'avenir, tel que je ne serai jamais.
— Tel que tu seras, répondit Gautier.
— Oh! tel que je tâcherai d'être… et c'est déjà beaucoup dire. »
Mais Gautier répéta encore :
« Tel que tu seras. »
Ils continuèrent de causer.
« Je dois rentrer, dit Gautier. Bien entendu, je dînerai chez toi, ce soir. Que vas-tu faire?
— Je voudrais rester encore un peu, dit Jacques. J'aimerais… »
Il hésita.
« J'aimerais être seul avec elle, quelques instants.
— Sincèrement, Jacques, cela ne te vaut rien. Rentre chez toi!
— Je t'en supplie, Gautier! J'en ai besoin… Si tu passes à la maison, tu pourrais monter.
— Pourquoi donc?
— Il pleut à verse. Marguerite n'est peut-être pas encore partie, car jamais elle ne prendrait une voiture. Mets-la toi-même dans un taxi.
— En tous cas, Jacques, à ce soir. »
Sur le pas de la porte, il se retourna ; il voyait MmeDamien, Jacques, la chambre sombre, il entendait la pluie harcelante et les plaintes lugubres d'un vent d'orage…
« Pas trop longtemps, n'est-ce pas, Jacques? Tu me l'as promis. »
Assis à l'autre bout de la pièce, Damien ne quittait plus sa mère des yeux.
« Pas trop longtemps, murmura-t-il… Un peu. »
Et, devant cette statue vivante qui le regardait mais, sans doute, ne le voyait pas, il disait, il redisait :
« Je t'aime, Maman! je t'aime, Maman chérie! »
Soudain, un souvenir vint le troubler. Il s'imaginait dans son bureau, devant une autre statue immobile qui le regardait et qui, peut-être, ne le voyait pas… Oh! cette pluie qui battait les vitres sans répit! oh! ces gémissements du vent, si lamentables!
Il alla s'asseoir plus près de sa mère ; il eût désiré s'asseoir à ses pieds mêmes, poser sa tête sur les genoux raidis ; il n'osait pas. Il se rapprocha encore, lentement ; il s'accroupit près du fauteuil :
« Maman, protège-moi! » dit-il.
Enfin Jacques s'assit aux pieds de sa mère, comme il voulait, tout près ; contre les genoux de sa mère, il appuya sa tête et ne bougea plus, balbutiant parfois de vagues choses, écoutant passer les minutes, sourd désormais au bruit du vent et de la pluie, ne pensant à rien, paisible, protégé.
Une demi-heure plus tard, il se leva et sortit après avoir appelé la femme de chambre.
Comme il rentrait dans son bureau, il y trouva Gautier.
« Tiens! que fais-tu là? dit-il ; je te croyais chez toi! »
Gautier répondit à voix basse :
« En passant, je suis monté pour dire bonjour à Marguerite ; tu m'avais prié de la mettre en voiture. Je l'ai surprise, couchée à terre, évanouie devant ton Christ. Pendant tout le temps que nous avons été chez ta mère, elle priait ici, sans arrêt, à genoux. Son état m'a paru inquiétant ; l'émotion l'avait brisée. Je l'ai grondée d'importance! Et puis, je n'ai pas voulu qu'elle rentrât chez elle, ce soir. Je suis resté et l'ai priée de se coucher. Elle s'est assoupie presque aussitôt. Elle dort. Nous pourrons, je pense, la réveiller pour dîner.
— Oh! la pauvre fille! dit Jacques. Comme tu as bien fait de la retenir! Viens dans le salon, veux-tu? de ce côté, la cloison est si mince! »
Gautier avait l'air préoccupé.
« Quelle singulière enfant! » lui dit Jacques, un peu désorienté par la nouvelle.
Et Gautier, sans lui répondre, grognait entre ses dents :
« Cette gosse… cette gosse… »