« Alors, bien sûr, je ne vous dérange pas, mon ami?
— Mais non, Marguerite! vous aurais-je dit, hier, de venir causer avec moi? Je voulais vous parler. »
La veille, Gautier Brune l'avait rencontrée dans la rue et priée de lui rendre visite. Elle arrivait, un peu intimidée, un peu craintive, la tête secouée par ce mouvement nerveux que Damien remarquait à leur première rencontre.
« Mon cabinet de consultation est moins joli que le bureau de Jacques! n'est-ce pas, Marguerite?
— Il est sérieux, dit-elle, il est sérieux… Ça doit faire peur, quelquefois, aux gens qui sont souffrants. On n'a pas envie de rire, ici!
— Un mur couleur de chocolat n'est jamais très gai. »
Il alluma une cigarette et reprit :
« Ma petite, vous me demandiez, il y a quelques jours, chez Jacques, si notre ami n'était pas malade. Je vous ai répondu aussitôt, mais, aujourd'hui que nous ne causons pas entre deux portes et pouvons prendre tout notre temps, je tiens à vous parler encore un peu de Jacques.
— Oh! je savais bien!
— Que saviez-vous, Marguerite?
— Je savais bien qu'il était très malade! »
Déjà ses yeux s'obscurcissaient de larmes.
Gautier l'apaisa d'abord, de son mieux, puis, d'une voix très calme, très douce, lui apprit que Damien souffrait d'une affection nerveuse fort pénible dont on ignorait la cause, qu'il se sentait parfois triste, déprimé, agité, sans raison, qu'il restait silencieux ou bavardait des heures entières, qu'il guérirait à coup sûr, mais que, certains jours, il lui fallait beaucoup de courage, et qu'il en montrait d'ailleurs beaucoup, enfin que Marguerite pouvait l'aider utilement, pour peu qu'elle sût ne pas s'émouvoir et garder toujours son sang-froid.
« Oui, répondit-elle ; oui, mais… quand il a l'air d'avoir peur et que ses yeux sont si effrayants?
— C'est justement sa maladie, Marguerite, qui lui fait peur. Ça l'inquiète, vous comprenez.
— Mais alors, vraiment, Gautier, il ne voit pas… il ne voit pas des choses?
— Comment l'entendez-vous, ma petite? »
Elle réfléchit, rappelant à elle un souvenir.
« Je pensais, dit-elle, à un meunier de chez nous, le père Arsène, un bon vieux de soixante-dix ans. Je l'aimais beaucoup ; j'allais souvent le voir au moulin ; il était très gentil, très poli, mais voilà… il buvait, le pauvre homme! ah! il buvait! et, quand il avait bu, il voyait des choses affreuses : des chiens rouges, des chats rouges, des serpents rouges et, une fois, un bouc rouge, debout, qui ressemblait au Diable!… et il tremblait!… et il criait! et il demandait pardon! Il m'a fait peur, souvent : il me montrait les choses qu'il voyait ; il voulait que je les voie, moi aussi! « Regarde, Margot! regarde le lapin rouge, sous mon lit! » Alors je courais jusqu'à la chapelle et je priais bien fort pour le père Arsène… Je me souviens… je me souviens… C'est pour ça, Gautier, que je me demandais si, des fois, Jacques voyait des choses du même genre ; mais lui, c'est impossible puisqu'il ne boit pas, au lieu que le père Arsène… Gautier!… vous êtes vraiment certain que Jacques guérira?
— Ah! certes, Marguerite! autant qu'un médecin peut-être sûr de quelque chose. »
Quoi qu'il en eût, Brune se sentit gêné.
« Merci de m'avoir parlé, dit-elle. Je n'oublierai pas. »
Et, néanmoins, il semblait à Gautier qu'elle n'était ni tout à fait tranquillisée, ni tout à fait convaincue.
« Quels sont vos projets pour cet après-midi, Marguerite? demanda-t-il. Pour ma part, je compte aller voir MmeDamien, dans une heure. Depuis quelque temps, elle souffre beaucoup de la tête.
— Jacques en a tant de peine! si vous saviez! Souvent, il me parle d'elle, et alors je vois son chagrin. Nous avons pris rendez-vous dans une heure, mais il faut que j'aille d'abord lui acheter un tricot, des mouchoirs, des faux-cols, des chaussettes… Oh! voyez-vous, les hommes, ça fait encore plus d'histoires pour s'habiller que nous! — On doit se rencontrer ensuite au petit café des Champs-Elysées où l'on boit ces saletés américaines. Lui, boit du citron, mais c'est mauvais avec si peu de sucre. Moi, je bois de la bière, un bock. Serrez-moi la main, Gautier, vous m'avez convaincue et soulagée d'un gros poids sur le cœur. »
Elle sortit, laissant Gautier pensif. Il se répétait :
« Ni convaincue, ni même soulagée… ce n'est que partie remise. »
Il décida qu'il rendrait visite à MmeDamien aussitôt et lui parlerait de son fils.
Elle était étendue sur une chaise-longue dans sa chambre à coucher, rideaux tirés et volets clos, souffrant cruellement.
« C'est intolérable, mon cher Gautier! murmura-t-elle d'une voix éteinte. J'ai fait appeler notre ami le docteur Dupray ; il viendra dans un instant. Je n'en puis plus! je me sens à bout de forces! Non, restez, asseyez-vous là et parlez-moi du petit. Comment va-t-il? »
Brune lui répondait doucement.
« Allons, Gautier, reprit-elle, je vois que vous êtes content de lui. Croyez-vous qu'il guérira? Oh! je sais : une question absurde… et vous êtes trop honnête homme pour y répondre. »
Elle disait encore :
« J'ai si peur, quelquefois! et puis je reprends courage en le trouvant lui-même si courageux. »
Gautier craignait de la fatiguer.
« Non, mon ami, je vous assure ; restez. Parler de Jacques me fait du bien, et puis, il me semble que je ne vous ai jamais assez remercié… Penchez-vous un peu, que je vous embrasse. Je m'étonne de votre sagesse, Gautier, de votre expérience, de votre habileté. Je vous vois encore en culottes courtes! Ne l'oubliez pas : c'est moi qui ai pansé vos premières bosses à tous les deux. Que vous étiez donc batailleurs!… Vous savez le tenir dans le bon chemin, vous savez le consoler et lui rendre des forces… Comment va sa jeune amie? Ce que vous m'avez dit de cette enfant me plaît beaucoup. Le rôle que Jacques joue auprès d'elle est charmant… Oui, vous avez raison, l'ironie ne lui vaut rien, mais ni sa mère, ni ses amis ne sauraient le changer. Il faut une jeune femme pour cela… Moi! être choquée! y pensez-vous, Gautier! ce n'est pas de mon genre!… Je vous autorise même à le lui dire, si l'occasion se présente. Non! pas à Jacques! à MlleMarguerite, bien entendu… Oh! mon ami, que j'ai mal! Ces drogues, oui, je les ai prises : une demi-heure de soulagement, à peine. Mettez cet autre coussin sous ma tête, je vous prie. Voilà. Merci… La pauvre fille! quelle vie atroce!… Vous ne m'aviez pas dit cela… Arrangez-moi ce bandeau, mon petit. J'ai fait prendre de la glace… Elle a vingt ans, n'est-ce pas?… vingt ans!… Oui, ses cheveux doivent être très beaux… Bien touchant qu'elle s'enquière si fidèlement de ma santé!… Jolie, en somme?… Cela doit le ravir de la parer un peu, de s'occuper de sa toilette… Tiens! elle court les magasins, en ce moment, pour compléter la garde-robe de Jacques?… Gentil!… Il a besoin de chemises molles pour l'été ; j'ai oublié de lui en prendre. Vous pourrez le dire à MlleMarguerite… Il a toujours eu peu d'amis, même tout enfant. — Ce jeune imbécile, le petit Brigneux, il ne le voit plus guère, je crois? Pas un méchant garçon, mais si peu de chose!… Les restaurants de nuit et ces dames de haut vol ne valaient rien à Jacques ; ni le monde non plus : il s'y ennuyait trop… Dans un bal, il faisait peine! Et puis, à cause de sa taille et de sa maigreur, il se sentait ridicule, d'ailleurs à tort, car il dansait bien, mais il disait à ses danseuses les pires impertinences… Non! vous ne pouvez pas le soigner plus sagement, Gautier ; continuez sans plus. Enfin vous êtes le meilleur des amis. Il le sait… Le temps est beau, n'est-ce pas? Je n'ose ouvrir… Du soleil?… J'en ai bien pour quatre ou cinq jours avant de pouvoir sortir… On sonne? J'ai dit que je ne recevrais que le docteur Dupray et vous… Si vous rencontrez Jacques, inutile de lui dire que j'ai tant souffert, aujourd'hui. Je l'attends demain vers midi… Ah! voyez-vous, Gautier! cet enfant!… Bonjour, docteur! Non, ça ne va pas. Avec notre jeune ami Brune, trouverez-vous à me soulager? »
Les deux médecins causèrent entre haut et bas, dans le fond de la pièce sombre, posant de temps en temps une question à MmeDamien qui répondait d'une voix très faible.
« Je suis tout à fait de votre avis, mon cher Brune, dit le docteur Dupray, nous ne pouvons la laisser souffrir ainsi. — Madame, permettez-moi d'approcher cette lampe, je voudrais voir vos yeux. »
MmeDamien ne répondit pas.
« Je crains de vous éblouir. »
Gautier, qui se trouvait à cet instant près de la fenêtre aux rideaux baissés, entendit une sorte de grognement sourd et se retourna. Le docteur Dupray se penchait sur le divan. Soudain, il accota la lampe contre une chaise.
« Brune, cria-t-il, ouvrez tout grand et venez vite! Venez vite, mon enfant! vite! »
MmeDamien était déjà défigurée par une apoplexie commençante. Scène tragique à son début, scène sans cris ni grands gestes, où s'obscurcissait une âme humaine… bientôt cette âme fut obscurcie.
« Maître, dit Gautier, une heure plus tard, je voudrais avertir son fils. Inutile de lui téléphoner : je sais que Jacques n'est pas chez lui.
— Vous me retrouverez ici, Brune ; je n'ai malheureusement plus besoin de vous. Elle vivra, je pense, mais dans quel état la trouverons-nous demain! Comment ce pauvre garçon subira-t-il le coup?
— Je pars, mon cher maître. J'espère le ramener bientôt. »
Sur le palier, il dit au valet de chambre :
« Si, par hasard, M. Jacques venait, arrangez-vous pour avertir le docteur Dupray avant de le laisser entrer chez Madame. »
« Abominable! Abominable! murmurait-il en descendant l'escalier… Où le trouverai-je?… Cinq heures vingt… Pourtant, Marguerite m'a bien dit… En me dépêchant, je le joindrai peut-être aux Champs-Elysées. »
Quelques minutes plus tard, il sautait à bas d'un taxi, devant la nombreuse terrasse dont les tables débordaient de tous côtés.
Le soleil baissait, mais la joie d'un beau jour animait encore l'avenue et les groupes pressés des buveurs. Chapeaux fleuris, robes claires, bruits de voix, bruits de rires… Gautier cherche des yeux son ami. Il l'aperçoit enfin, non loin, attablé près de Marguerite. Soudain, il n'ose plus s'approcher.
Damien cause, souriant de façon plus tendre que narquoise, et Marguerite sourit aussi. Il y a là de la paix et du bonheur : une douce paresse chez l'homme, un peu renversé dans son fauteuil de paille et qui jouit de l'heure tiède, un air de sécurité, de confiance dans le regard de la jeune femme levé vers le visage de l'amant aimé.
Non, Gautier Brune n'ose pas s'approcher, n'ose pas appeler.
Jacques se tait. Il repose ses yeux sur Marguerite, amicalement, amoureusement, le corps détendu, la bouche ravie.
« Qu'ils sont heureux! Allons… il le faut! »
Mais Gautier ne peut former sur ses lèvres les quelques syllabes qui attireraient l'attention de Jacques.
« Laurent, dit-il à un garçon, avertissez M. Damien qui est assis à gauche de la porte, là, près de cette dame en beige, qu'un de ses amis demande à lui parler tout de suite. »
Damien se faufile entre les tables, l'air intrigué.
« Toi! s'écrie-t-il en apercevant Brune.
— Viens vite! répondit Gautier d'une voix difficile ; viens, suis-moi! »