The Project Gutenberg eBook ofL'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquisThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquisAuthor: Claude FarrèreRelease date: November 25, 2016 [eBook #53599]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Winston Smith. Images made available by TheInternet Archive.*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE D'ACHMET PACHA DJEMALEDDINE, PIRATE, AMIRAL, GRAND D'ESPAGNE ET MARQUIS ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquisAuthor: Claude FarrèreRelease date: November 25, 2016 [eBook #53599]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Winston Smith. Images made available by TheInternet Archive.
Title: L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine, pirate, amiral, grand d'Espagne et marquis
Author: Claude Farrère
Author: Claude Farrère
Release date: November 25, 2016 [eBook #53599]Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Credits: Produced by Winston Smith. Images made available by TheInternet Archive.
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE D'ACHMET PACHA DJEMALEDDINE, PIRATE, AMIRAL, GRAND D'ESPAGNE ET MARQUIS ***
CLAUDE FARRÈRE
PARISERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR26, Rue Racine, 26
Il a été tiré de cet ouvrage: trente-cinq exemplaires sur papier de Chine,numérotés de 1 à 35,cent soixante-quinze exemplaires sur papier de Hollande,numérotés de 36 à 210,deux cent cinquante exemplaires sur papier vélin des papeteries du Marais,numérotés de 211 à 460,et vingt-cinq exemplaires sur papier de luxehors numérotage,imprimés spécialement pour l'auteur, tous signés et parafés de sa main.
Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.Copyright 1921byErnest Flammarion.
Si j'essayais de dissiper l'équivoque? Si j'essayais de faire comprendre à mes compatriotes pourquoi j'aime les Turcs et pourquoi je n'aime pas leurs ennemis? Si j'essayais d'expliquer à toute la France pourquoi des hommes tels que Pierre Loti, tels que Pierre Mille, tels qu'Édouard Herriot, tels que Paul de Cassagnac, tels que MM. Ribot, de Monzie, Rouillon, que sais-je? tels que moi-même!—gens, ce me semble, légèrement différents les uns des autres, on m'accordera cela!—s'entendent néanmoins pour crier tous ensemble, et sur tous les tons: «La défaite turque actuelleserait une défaite française; la victoire grecque serait un recul pour la civilisation...»
Oui ... si j'essayais?
Pourquoi non? Le public français est assurément d'une ignorance en géographie qui rend la tâche assez rude. Mais, cette ignorance, n'est-ce pas un devoir impérieux de lutter contre elle,—surtout lorsqu'elle risque,—et c'est le cas,—d'entraîner l'opinion nationale à des manifestations qui vont droit à l'encontre des intérêts français les plus évidents?
Essayons donc!
Il y a huit ans,—c'était exactement le 3 octobre 1913, soit quinze ou seize jours avant qu'éclatât cette guerre des Balkans, qui fut si funeste à l'empire turc, et, par ricochet, à toute l'Europe, car la Grande Guerre en est sortie!—j'écrivais, pour l'une des très rares feuilles parisiennes où l'on est tout à fait libre d'écrire ce qu'on pense[1], un article où je prédisais quelques-unes des choses qui se sont réalisées depuis, et quelques-unes de cellesqui se réaliseront à brève échéance. Et je terminais le dit article par une conclusion dans le goût de celle-ci:
«Dans la lutte injuste qui se prépare, mes sympathies vont au faible contre le fort, à l'assailli contre l'assaillant, au musulman contre le chrétien.»
Après quoi, ayant écrit cela, j'attendis en toute confiance la raisonnable vagonnée d'injures et de menaces,—toutes prudemment anonymes, il va sans dire,—que le retour du courrier ne pouvait manquer de m'apporter.
Or, mon espérance ne fut pas déçue. Je reçus tout ce que j'attendais. Un journal du matin me qualifia de juif et de métèque. Une feuille italienne m'accusa de n'être pas Français. Bref, nombre de bonnes gens, borgnes ou aveugles, s'indignèrent, avec véhémence, contre mon audace d'avoir deux yeux et d'être clairvoyant. Cela n'était ni pour m'étonner, ni pour me déplaire. Mais ce qui me déplut, sans toutefois m'étonner, ce fut le trop gros tas de lettres très sincères que force lecteurs del'Intransigeantjugèrent indispensable de m'adresser. Ces lettres-là ne contenaient guère d'injures et nulle menace. Mais toutes mereprochaient, le plus candidement du monde, à moi, officier français, qu'on savait «très bon patriote», de prendre le parti «des turcs» contre «les victimes chrétiennes».
—Ce reproche-là, qu'on me prodiguait en 1913, on n'oserait plus me l'adresser aujourd'hui. La Grande Guerre a passé. Et tous les soldats français de l'Armée de Salonique savent qu'en Orient la victime est plus souvent musulmane que nazaréenne, et le bourreau plus souvent arménien qu'osmanli...
Mais on me reprochait encore, j'en suis persuadé, de prendre, contre la civilisation, le parti des Barbares.—N'est-ce pas?—Les préjugés sont si forts, et la vérité si débile!—Soit! c'est donc à ce reproche-là que je veux d'avance répondre. Et c'est pour éclairer les hommes de bonne foi et de bonne volonté que je publie, aujourd'hui, ce livre.
—Je précise d'abord.
Si j'aime les Turcs et si je n'aime pas leurs ennemis, c'est à double cause. J'ai deux raisons qui justifient ma sympathie: une raison d'intérêt et une raison de sentiment.
La raison d'intérêt, je l'ai vingt fois exposée,dans trop d'articles et dans trop d'études dont j'ai, de 1903 à 1921, encombré les revues, les journaux, les magazines même. Je reviens encore là-dessus; car rien n'est plus important pour des lecteurs français désireux de bien comprendre le problème oriental:—dans tout le Proche-Orient, les intérêts français sont liés, et mieux que liés: mêlés, enchevêtrés, confondus avec les intérêts turcs. Chaque pas perdu par la Turquie fut toujours un pas perdu par la France. Chaque progrès des Bulgares, des Serbes ou des Grecs fut un recul pour nous, Français.
Rien n'est plus clair. Il faut n'avoir jamais mis les pieds hors de France pour en douter.
Qu'on veuille bien se souvenir, d'abord, de l'état actuel de la question turque. La Turquie de 1914 a lutté contre nous aux côtés de l'Allemagne. Certes! Mais qu'est-ce à dire? Ceci simplement: que, menacée et entamée par ses ennemis slaves, menacée par la Russie tsariste qui voulait Constantinople, menacée par l'Entente de 1914, qui accordait Constantinople à la Russie, les Turcs ont dû chercher appui chez les ennemis des Slaves: en Autriche, en Allemagne. Est-ce la faute des Turcssi les Français de 1913 étaient devenus les très humbles serviteurs de la Russie,—jusqu'à lui sacrifier avec ardeur tous nos intérêts asiatiques[2], pour lesquels aucun de nos gouvernements de jadis n'hésita jamais à tirer l'épée? Est-ce la faute des Turcs si l'alliance franco-russe fut toujours telle, qu'en toute occurrence, et chaque fois que les deux politiques des nations alliées vinrent à s'opposer l'une à l'autre, ce fut toujours inéluctablement la France qui céda, et la politique française qui mît les pouces[3]. Cela n'empêchait pourtant pasla langue française d'être, et de continuer d'êtreau même titre que la langue turque, tant qu'il y eut un Empire turc, la langue officielle de l'Empire. Cela n'empêchait pas nos écoles de rayonner sur tout l'empire ottoman. Cela n'empêchait pas le peuple turc de nous connaître, de nous aimer[4],—comme l'unique nation qui fut toujours son alliée contre tous ses ennemis successifs, depuis le temps de François Ierjusqu'au temps de Napoléon III. Cela, surtout, n'empêchait pas le Turc musulman,continuellement envahi et entamé par le Slave orthodoxe, de s'appuyer logiquement sur le Franc catholiqueet de le favoriser de toutes ses forces!Questionnez nos missionnaires latins, véritables pionniers de notre civilisation occidentale en Anatolie: tous se louaient du Turc et maudissaient l'orthodoxe. Aux jours des grandes fêtes catholiques, qui furent toujours là-bas, que les anticléricaux de France le sachent ou l'ignorent, les vraies fêtes françaises (concurremment avec le 14 juillet, fêté musique en tête par tous les religieux latins d'Orient), à Pâques nouveau style, à Noël, à l'Assomption, que voyait-on, de Stamboul jusqu'à Diarbékir?—On voyait les garnisons ottomanes, baïonnette au canon, faire la haie sur le passage des processions françaises pour leur faire honneur et pour les protéger contre les injures, les cailloux et autres aménités dont toute la gent orthodoxe s'efforce de lapider ces Francs maudits, barbares et idolâtres.
Ainsi vont les choses, partout où flotte encore le drapeau rouge au croissant d'or. Et, naturellement, partout où ce drapeau a cessé de flotter, d'Athènes à Sofia, en passant par Saloniqueet par Smyrne, les choses vont d'une autre manière. Grèce, Serbie, Bulgarie, Grèce surtout, sont, en effet, orthodoxes de religion et slaves de race. Oui: la Grèce surtout! Et, sans même remonter à cent ans en arrière, sans rappeler qu'au combat de Breno, en 1807, les Monténégrins, vainqueurs d'une division française chargée de réprimer leurs brigandages en Illyrie, achevèrent et mutilèrent tous nos blessés,—sans rappeler qu'en 1854, Canrobert, alors général de division opérant en Bulgarie[5]contre les Russes, se plaignait, dans un rapport que j'ai lu aux Archives de France, de l'abominable cruauté des paysans contre nos soldats, il suffit de se reporter aux plus récents événements de la Grande Guerre, à la trahison grecque, au massacre d'Athènes perpétré le 1erdécembre 1910, et à l'agression bulgare de la même année. La Turquie marcha contre nous contrainte et forcée: pas un Turc ne s'engagea volontairement, de 1914 à 1918, contre la France! Au contraire toute la Bulgarie,toute la Grèce royaliste,—qui nous devaient autant de reconnaissance historique l'une que l'autre,—se jetèrent avec enthousiasme dans le camp de nos ennemis.
N'oublions pas, enfin, que dans tout l'Orient, les termes de Français, de Francs et de catholiques sont pratiquement identiques. Qu'on le sache bien, qu'on en soit sûr: l'armée grecque d'Anatolie, en cet instant même, refoule et culbute la France latine hors d'Anatolie, comme jadis les armées serbe et bulgare nous rejetèrent hors des Balkans.
Voilà pour la question d'intérêt. J'en viens à la question de sentiment. Elle n'est pas d'importance moindre. J'ai montré qu'un Français «conscient» devait être du parti des Turcs. Un honnête homme, Français ou non, doit en être aussi, s'il a le courage de rejeter loin de lui le fatras des vieux préjugés héréditaires et d'oublier la boutade de Molière, plaisante, mais injuste:Vraiment oui! de la conscience à un Turc!
Les Turcs, en effet, ont de la conscience. Ils en ont même infiniment plus que les chrétiensd'Orient, que les orthodoxes levantins.
Qu'on m'excuse, d'abord: il me faut aborder ici quelques faits tout personnels. Je serai, d'ailleurs, on ne peut plus bref. Je veux, seulement qu'on soit bien persuadé que je n'invente rien de ce dont je parle et que j'ai appris ce que je sais par moi-même, sur place et à loisir. Je n'ai pas acquis une érudition toute factice en feuilletant des livres au hasard. Je n'ai pas traversé les Balkans à toute vapeur, en voyage «d'études». Je n'ai pas limité mes investigations à un seul pays, n'interrogeant qu'an seul parti, et refusant d'écouter même les plus timides échos de la cloche adverse... Non. J'ai vécu en Orient deux ans et demi, de 1902 à 1904. J'y suis retourné de 1911 à 1913. Je me suis promené en touriste, de Trébizonde à Corfou, par Sébastopol, Varna, Galatz, Bourgas, Athènes, Corinthe, Smyrne, Syra, Brousse, Beyrouth, Monastir, Samos et Candie. Entre temps, j'ai parcouru la Tunisie, l'Algérie, le Maroc; bref, tout ce qu'il y a de terres musulmanes. J'ai vu chez eux les princes et leurs cours, les paysans, les ouvriers et les bergers. Je me suis fait de très bons amis partout, et des amies. Tous et toutes me parlèrenttoujours fort librement: je ne suis pas journaliste, je suis soldat: cela met les bavards à l'aise. A Sullina de Roumanie, j'entendis jadis les officiers du roi Carol, allié de l'Allemagne, crier:Vive la France!A Andrinople, une petite Serbe me révéla, trois bons mois d'avance, que les officiers du royaume avaient fait partie d'assassiner leur reine et leur roi, du temps des Obrenovitch. A Smyrne, lors du débarquement hellène, l'infamie des insultes à la population turque inoffensive, et l'horreur des meurtres, des viols, des tortures, tout cela lâchement perpétré, par une soldatesque immonde que ses officiers poussaient à faire pis, fut une tache de boue et de sang sur la soie déshonorée à jamais du drapeau grec. Depuis, chaque bataille, soit gagnée, soit perdue par ces mêmes héros athéniens qui fusillèrent en 1915 nos matelots sans armes fut prétexe à d'autres insultes, à d'autres meurtres, à d'autres viols, à d'autres tortures. Cela, sans doute, me dira-t-on, c'est la guerre.—Oui... Pas, néanmoins, la guerre ordinaire. Pas même la guerre telle que la faisaient MM. von Hindenburg et Ludendorf...—Mais enfin, soit! c'est la guerre... Mais il y a aussi la paix. Or, enpleine paix, j'ai vu, partout, les banquiers arméniens, grecs et européens à l'œuvre. Et je vous fiche mon billet que ces banquiers-là travaillaient fort joliment!
Bref, ce que je dis, je le sais. Je le sais, parce que je l'ai vu. Et peu de gens l'ont vu d'aussi près que moi.
Croyez-moi donc, quand je vous jure qu'à l'été de 1902, j'étais parti de France turcophobe en diable, comme tout Français l'est au sortir du collège, où il s'est nourri des souvenirs antiques et des préjugés modernes. Et croyez-moi encore quand je vous atteste qu'à l'automne de 1901, je repartais de Turquie turcophile de la tête aux pieds.
Il y a dix-sept ans de cela. Et mon opinion, depuis, n'a jamais varié!
Et tous mes camarades, tous les officiers français qui ont comme moi vécu en Turquie, si peu que ç'ait été, partent comme je suis parti et reviennent comme je suis revenu.Sans exception.
Pourquoi? Parce qu'ils ont tous vu comme j'ai vu moi-même. Parce qu'ils savent tous comme je sais.
Ils savent que, toujours et partout, danstout conflit oriental, le Turc a raison et ses ennemis tort[6].
Ce Turc honni, attaqué, décrié, et qui n'a pas de journaux, lui, pour se défendre, ce Turc qui ne répond jamais quand on l'insulte,—il est honnête, loyal et droit, et rude d'apparence, mais avec les plus délicates douceurs envers toute créature faible et douce. Dans les quartiers turcs de Stamboul, vous n'entendrez jamais pleurer femme ni enfant. Vous ne verrez jamais même une bête craintive. Les chats turcs ne se sauvent pas devant l'homme, car l'homme neles maltraite pas. Il a fallu qu'un ramassis d'abjects coquins,—non turcs, certes!—revînt d'exil et s'emparât de la municipalité de Constantinople pour que fût décrété le massacre imbécile de ces chiens errants qui pullulaient par toute la ville[7].
D'ailleurs, quand on en vint à l'exécution de la sentence, pas un Turc n'accepta le rôle de bourreau. Il fallut recourir aux Grecs, aux Arméniens, aux Levantins...
Et j'entends maintenant l'objection capitale qu'on m'oppose: cette douceur turque, comment s'arrange-t-elle des massacres, des tortures, des horreurs que toute la presse rapporte? Que deviennent les tueries arméniennes?
J'y arrive.—C'est ici surtout que je tiens à tout dire, à ne rien laisser dans l'ombre.
Commençons par le commencement: il est parfaitement exact qu'à plusieurs reprises lesTurcs ont massacré bon nombre de leurs ennemis. Notamment des Bulgares en Macédoine et des Arméniens un peu partout.—Oui[8].—Mais comment et dans quelles circonstances?
La réponse est facile! Toujours après provocations, toujours après qu'on eût déjà massacré ou affamé des musulmans, beaucoup de musulmans! Toujours en manière de représailles,—et, j'ose l'affirmer, d'horribles mais justes représailles!
Les Turcs ont jadis massacré des Bulgares en Macédoine,—oui.—Mais après que les bandes bulgares descomitadjiseurent poussé à bout la population turque, après que le sang turc eut coulé par flots effroyables sous le couteau de ces orthodoxes féroces qui préparaient, vingt ans d'avance, la guerre de 1912, en tuant d'avance le plus possible de leurs futurs adversaires. Je le répète, et je l'ai moi-même éprouvévingt fois, en Asie comme en Europe: le paysan turc est un être paisible et doux chez qui le sang caucasien l'emporte aujourd'hui de beaucoup sur le sang turkmène de jadis. Pour les Bulgares, qu'on s'en souvienne: il ne subsiste pas en Europe de plus proches parents des Huns, d'agréable mémoire.
Moi qui écris ceci, j'ai vu, à Salonique, les listes, dressées par des israélites, juges fort impartiaux, des victimes musulmanes égorgées et torturées par les comitadjis bulgares. Seulement, les journalistes russes d'alors ont eu grand soin d'étouffer ces listes-là, compromettantes pour le bon renom des Slaves.
Quant aux Arméniens, c'est une pire affaire. Les Arméniens, quand les Turcs les ont massacrés, n'avaient pas eux-mêmes massacré le moindre Turc. Mais ils avaient fait mille fois pis que massacrer.
Les Arméniens sont, en effet, les véritables juifs de l'Orient,—je prends le mot juif dans son plus mauvais sens, et j'en fais mes excuses aux très nombreux israélites que je sais bien n'être pas plus juifs que moi-même.—Et les Arméniens sont des juifs tellement juifs,—tellement rapaces, tellement vautours et vampires,—queles vrais israélites, écrasés par la concurrence arménienne, meurent littéralement de faim en Orient. Le Turc, lui, honnête musulman, à qui sa religion défend rigoureusement l'usure, le Turc qui jamais n'entendit goutte aux questions dedoit, d'avoir et d'intérêts composés, le Turc a toujours été tondu de si près par l'Arménien, prêteur à la petite semaine, que le cuir lui fut souvent arraché avec la laine. Ruiné, affamé, désespéré, le Turc alors a souvent pris son bâton pour sa raison suprême. Je ne l'en glorifie point. Mais je l'en excuse. La faim fut toujours mauvaise conseillère, et les honnêtes gens écouteront toujours avec un dangereux serrement de cœur leurs femmes et leurs enfants pleurer faute de pain.—Le meurtre n'en est guère plus beau, je le sais. Mais je sais aussi des choses plus affreuses que le meurtre: par exemple, la salle des ventes à l'encan, lorsque les prêteurs sur gages dispersent quatre meubles boiteux et trois paquets de hardes sous les yeux d'une famille désormais sans feu ni lieu et qui, tout à l'heure, grelottera sous la neige.—J'ai vu cela.
A présent, nul besoin d'en dire davantage.Les gens de bonne foi sont convaincus depuis longtemps.
C'est à ces gens que je m'adresse pour les supplier de ne plus accepter désormais comme paroles d'évangile le flot de paroles mensongères qui coule sans interruption dans la presse occidentale. Ce flot-là, les seules bouches orthodoxes le déversent sur l'Europe. Car les Grecs, car les Bulgares, car les Serbes ont des journaux, des journaux que l'Europe lit. Ces peuples en profitent: ils écrivent, parlent, crient. Et le Turc se tait. Comment n'aurait-il pas tort aux yeux du monde?
Le monde n'entend qu'un son de cloche. Toujours le même son, toujours la même cloche: la cloche orthodoxe; et, depuis qu'il n'y a plus de Russie, la cloche anglaise a pris la suite de la cloche russe défunte.
Et voilà pourquoi, moi, Franc de France, j'ai voulu, une pauvre fois, faire entendre au moins à la France l'autre son, l'autre cloche:—non pas même la cloche musulmane, mais seulement la cloche latine,—la cloche française!
[1]L'Intransigeant, dont le directeur, en cet an-là, 1913, était déjà comme il est encore en cet an-ci, 1921, M. Léon Bailby.[2]Dès que l'alliance fut signée, la Russie, tout en puisant des deux mains dans le trésor français, ne fit que développer plus largement sa vieille politique agressive et aventureuse, poussant pointe sur pointe tour à tour vers Constantinople et vers Pékin, sans nul scrupule de nous entraîner à sa suite dans les plus téméraires équipées, et surtout, sans nul souci de respecter les intérêts particuliers de cette trop complaisante et trop ignorante alliée qu'est la France. En Extrême-Orient, comme en Orient, la Russie de 1913, amie et alliée de la France, combattait notre expansion plus rudement que n'avait fait la Russie de 1854, à la veille de tirer l'épée contre Napoléon III.[3]Qu'en 1896, il en ait été ainsi, soit! Dans ce temps-là la France était encore la vaincue de 1871, ambitionnant de reprendre ses provinces volées, et la Russie nous apparaissait devoir être la toute-puissante amie qui nous les rendrait, sans même combattre, rien qu'en portant la main à la garde de l épée.Mais qu'il en fût encore ainsi en 1913, cela passe la mesure! Certes, la France n'avait pas grandi dans l'intervalle. Et Fashoda, Tanger, Agadir sont là pour nous l'apprendre. Mais la Russie, elle, avait déjà rapetissé. Et, sans même parler de tant de milliards prêtés par nous, empruntés par nos alliés, sans nul retour, les vaincus de Sedan avaient bien le droit de traiter en égaux les vaincus de Moukden...[4]Les gouvernements vieux-turcs et jeunes-turcs,—ceux-ci surtout, ont pu faire une politique anti-française. Le peuple turc aima toujours les Français. Interrogez tous ceux qui se sont promenés, comme j'ai fait, à pied, dans les villages du fin fond de l'Anatolie, et qui ont sollicité le soir l'hospitalité des hans. Certes, tout chacun est admis, et traité en hôte. Mais, prudemment, vos voisins ne s'en enquièrent pas moins:—«Etes-vous Moskof (Russe)?—Iok (non)!—Allemand?—Iok! iok!...» A chacun de ces iok-là, vous aurez vu la figure du curieux s'épanouir...—«Etes-vous Anglais?—Non: je suis Français, Frank de la France...—Mash'Allah! Tout est à vous!»[5]En Bulgarie et dans la province de Dobroudja, actuellement roumaine, mais qui n'était alors peuplée que de Bulgares, Slaves ou Mongols.[6]J'entends très bien qu'on va m'objecter:—Nous-mêmes, Français avons actuellement (1921), en Syrie et en Cilicie, un conflit oriental; un conflit franco-turc! Est-ce à dire qu'en Cilicie et qu'en Syrie la France a tort, et les Turcs raison?Mon Dieu! non!... pas tout à fait... La France, certes, dépossédée par l'Europe entière et par l'Angleterre surtout des droits privilégiés qu'elle détenait en Turquie depuis François Ier(1527!) a raison de vouloir en dédommagement de ces droits qu'elle acheta par quatre cents années d'alliance bonne ou mauvaise, et qu'on lui vole, la France a raison de vouloir obtenir une compensation: le Liban...Mais la Turquie, qui n'a rien du tout volé à la France, a raison de défendre son bien contre tout le monde et contre chacun, même contre la France...Et, si je n'étais Français, de quel bon cœur je me battrais pour la Turquie contre la Grèce, contre l'Angleterre, contre à peu près toute l'Europe, aux côtés de mon ami d'Angora, Kemal-pacha![7]Depuis le massacre des chiens de Stamboul, les coquins ci-dessus désignés,—soi disant Jeunes-Turcs? ni Turcs, ni jeunes!—ont d'ailleurs donné derechef leur mesure, en massacrant leur patrie (ou plutôt la patrie qu'ils prétendaient leur) à peu près aussi élégamment qu'ils avaient massacré les chiens turcs,—vraiment turcs, eux.[8]Tout de même, il n'est que juste d'ajouter que les Turcs y sont vraiment allés de main morte, quand on compare leurs «massacres» à l'extermination systématique et ignoble à laquelle procédèrent les troupes régulières de Grèce et de Bulgarie pendant et après la guerre de 1912–1913;—à laquelle procèdent actuellement les armées grecques d'Anatolie.
[1]L'Intransigeant, dont le directeur, en cet an-là, 1913, était déjà comme il est encore en cet an-ci, 1921, M. Léon Bailby.
[1]L'Intransigeant, dont le directeur, en cet an-là, 1913, était déjà comme il est encore en cet an-ci, 1921, M. Léon Bailby.
[2]Dès que l'alliance fut signée, la Russie, tout en puisant des deux mains dans le trésor français, ne fit que développer plus largement sa vieille politique agressive et aventureuse, poussant pointe sur pointe tour à tour vers Constantinople et vers Pékin, sans nul scrupule de nous entraîner à sa suite dans les plus téméraires équipées, et surtout, sans nul souci de respecter les intérêts particuliers de cette trop complaisante et trop ignorante alliée qu'est la France. En Extrême-Orient, comme en Orient, la Russie de 1913, amie et alliée de la France, combattait notre expansion plus rudement que n'avait fait la Russie de 1854, à la veille de tirer l'épée contre Napoléon III.
[2]Dès que l'alliance fut signée, la Russie, tout en puisant des deux mains dans le trésor français, ne fit que développer plus largement sa vieille politique agressive et aventureuse, poussant pointe sur pointe tour à tour vers Constantinople et vers Pékin, sans nul scrupule de nous entraîner à sa suite dans les plus téméraires équipées, et surtout, sans nul souci de respecter les intérêts particuliers de cette trop complaisante et trop ignorante alliée qu'est la France. En Extrême-Orient, comme en Orient, la Russie de 1913, amie et alliée de la France, combattait notre expansion plus rudement que n'avait fait la Russie de 1854, à la veille de tirer l'épée contre Napoléon III.
[3]Qu'en 1896, il en ait été ainsi, soit! Dans ce temps-là la France était encore la vaincue de 1871, ambitionnant de reprendre ses provinces volées, et la Russie nous apparaissait devoir être la toute-puissante amie qui nous les rendrait, sans même combattre, rien qu'en portant la main à la garde de l épée.Mais qu'il en fût encore ainsi en 1913, cela passe la mesure! Certes, la France n'avait pas grandi dans l'intervalle. Et Fashoda, Tanger, Agadir sont là pour nous l'apprendre. Mais la Russie, elle, avait déjà rapetissé. Et, sans même parler de tant de milliards prêtés par nous, empruntés par nos alliés, sans nul retour, les vaincus de Sedan avaient bien le droit de traiter en égaux les vaincus de Moukden...
[3]Qu'en 1896, il en ait été ainsi, soit! Dans ce temps-là la France était encore la vaincue de 1871, ambitionnant de reprendre ses provinces volées, et la Russie nous apparaissait devoir être la toute-puissante amie qui nous les rendrait, sans même combattre, rien qu'en portant la main à la garde de l épée.
Mais qu'il en fût encore ainsi en 1913, cela passe la mesure! Certes, la France n'avait pas grandi dans l'intervalle. Et Fashoda, Tanger, Agadir sont là pour nous l'apprendre. Mais la Russie, elle, avait déjà rapetissé. Et, sans même parler de tant de milliards prêtés par nous, empruntés par nos alliés, sans nul retour, les vaincus de Sedan avaient bien le droit de traiter en égaux les vaincus de Moukden...
[4]Les gouvernements vieux-turcs et jeunes-turcs,—ceux-ci surtout, ont pu faire une politique anti-française. Le peuple turc aima toujours les Français. Interrogez tous ceux qui se sont promenés, comme j'ai fait, à pied, dans les villages du fin fond de l'Anatolie, et qui ont sollicité le soir l'hospitalité des hans. Certes, tout chacun est admis, et traité en hôte. Mais, prudemment, vos voisins ne s'en enquièrent pas moins:—«Etes-vous Moskof (Russe)?—Iok (non)!—Allemand?—Iok! iok!...» A chacun de ces iok-là, vous aurez vu la figure du curieux s'épanouir...—«Etes-vous Anglais?—Non: je suis Français, Frank de la France...—Mash'Allah! Tout est à vous!»
[4]Les gouvernements vieux-turcs et jeunes-turcs,—ceux-ci surtout, ont pu faire une politique anti-française. Le peuple turc aima toujours les Français. Interrogez tous ceux qui se sont promenés, comme j'ai fait, à pied, dans les villages du fin fond de l'Anatolie, et qui ont sollicité le soir l'hospitalité des hans. Certes, tout chacun est admis, et traité en hôte. Mais, prudemment, vos voisins ne s'en enquièrent pas moins:—«Etes-vous Moskof (Russe)?—Iok (non)!—Allemand?—Iok! iok!...» A chacun de ces iok-là, vous aurez vu la figure du curieux s'épanouir...—«Etes-vous Anglais?—Non: je suis Français, Frank de la France...—Mash'Allah! Tout est à vous!»
[5]En Bulgarie et dans la province de Dobroudja, actuellement roumaine, mais qui n'était alors peuplée que de Bulgares, Slaves ou Mongols.
[5]En Bulgarie et dans la province de Dobroudja, actuellement roumaine, mais qui n'était alors peuplée que de Bulgares, Slaves ou Mongols.
[6]J'entends très bien qu'on va m'objecter:—Nous-mêmes, Français avons actuellement (1921), en Syrie et en Cilicie, un conflit oriental; un conflit franco-turc! Est-ce à dire qu'en Cilicie et qu'en Syrie la France a tort, et les Turcs raison?Mon Dieu! non!... pas tout à fait... La France, certes, dépossédée par l'Europe entière et par l'Angleterre surtout des droits privilégiés qu'elle détenait en Turquie depuis François Ier(1527!) a raison de vouloir en dédommagement de ces droits qu'elle acheta par quatre cents années d'alliance bonne ou mauvaise, et qu'on lui vole, la France a raison de vouloir obtenir une compensation: le Liban...Mais la Turquie, qui n'a rien du tout volé à la France, a raison de défendre son bien contre tout le monde et contre chacun, même contre la France...Et, si je n'étais Français, de quel bon cœur je me battrais pour la Turquie contre la Grèce, contre l'Angleterre, contre à peu près toute l'Europe, aux côtés de mon ami d'Angora, Kemal-pacha!
[6]J'entends très bien qu'on va m'objecter:—Nous-mêmes, Français avons actuellement (1921), en Syrie et en Cilicie, un conflit oriental; un conflit franco-turc! Est-ce à dire qu'en Cilicie et qu'en Syrie la France a tort, et les Turcs raison?
Mon Dieu! non!... pas tout à fait... La France, certes, dépossédée par l'Europe entière et par l'Angleterre surtout des droits privilégiés qu'elle détenait en Turquie depuis François Ier(1527!) a raison de vouloir en dédommagement de ces droits qu'elle acheta par quatre cents années d'alliance bonne ou mauvaise, et qu'on lui vole, la France a raison de vouloir obtenir une compensation: le Liban...
Mais la Turquie, qui n'a rien du tout volé à la France, a raison de défendre son bien contre tout le monde et contre chacun, même contre la France...
Et, si je n'étais Français, de quel bon cœur je me battrais pour la Turquie contre la Grèce, contre l'Angleterre, contre à peu près toute l'Europe, aux côtés de mon ami d'Angora, Kemal-pacha!
[7]Depuis le massacre des chiens de Stamboul, les coquins ci-dessus désignés,—soi disant Jeunes-Turcs? ni Turcs, ni jeunes!—ont d'ailleurs donné derechef leur mesure, en massacrant leur patrie (ou plutôt la patrie qu'ils prétendaient leur) à peu près aussi élégamment qu'ils avaient massacré les chiens turcs,—vraiment turcs, eux.
[7]Depuis le massacre des chiens de Stamboul, les coquins ci-dessus désignés,—soi disant Jeunes-Turcs? ni Turcs, ni jeunes!—ont d'ailleurs donné derechef leur mesure, en massacrant leur patrie (ou plutôt la patrie qu'ils prétendaient leur) à peu près aussi élégamment qu'ils avaient massacré les chiens turcs,—vraiment turcs, eux.
[8]Tout de même, il n'est que juste d'ajouter que les Turcs y sont vraiment allés de main morte, quand on compare leurs «massacres» à l'extermination systématique et ignoble à laquelle procédèrent les troupes régulières de Grèce et de Bulgarie pendant et après la guerre de 1912–1913;—à laquelle procèdent actuellement les armées grecques d'Anatolie.
[8]Tout de même, il n'est que juste d'ajouter que les Turcs y sont vraiment allés de main morte, quand on compare leurs «massacres» à l'extermination systématique et ignoble à laquelle procédèrent les troupes régulières de Grèce et de Bulgarie pendant et après la guerre de 1912–1913;—à laquelle procèdent actuellement les armées grecques d'Anatolie.
—La illah il Allah!... ve Mohammed rezoul Allah!...
(Il n'est qu'un seul Dieu! ainsi l'attesta le Prophète...)
Pèlerins de cette caravane, arrêtés pour la nuit dans ce han[1]de bénédiction, salut! Salut à vous, messires[2]les Croyants! Salut à vous, messeigneurs[3]les Francs! Salutmême à vous, pauvres chiens d'idolâtres, tristes idiots, rebut de l'humanité ... (si toutefois caravane de tant et tant nobles pèlerins, parmi lesquels j'aperçois des émirs, des princes, des ulémahs, des docteurs, des pachas, des vizirs même! poussait l'infortune jusqu'à souffrir que espèce idolâtre se fût faufilée parmi tant de si bonnes races, et que si noire obscurité fît tache au milieu de telles lumières...) N'importe, Allah le sait, il suffit!...
A tous, donc, salut! J'ose me lever devant Vos Hautes Excellences, moi, le chétif Abdullah, fils d'Abdullah, chanteur par droit héréditaire, et seul chanteur, dans ce han béni, de toutes sortes de chants, contes, dicts et dictons; j'ose me lever de terre pour récréer ceux qui désirent veiller, pour endormir ceux qui désirent dormir, et le tout au nom de Dieu!
Messires, messeigneurs, la nuit étincelle d'étoiles. Louanges à Dieu, l'Unique! J'entreprends donc de chanter à Vos Hautes Excellences la Merveilleuse Aventure d'Achmetpacha, Djemaleddine, chef tcherkess, pirate, amiral, vali, grand d'Espagne, marquis français, et ami de plusieurs sublimes Princes. Tout cela! Iblis m'emporte si je mens d'un mot: le conte est vrai d'un bout à l'autre!
Je n'entreprends point, cependant, de chanter, tout entière, l'Histoire du dit et prodigieux Achmet pacha: il y faudrait, après cette nuit-ci, douze autres nuits pareillement étoilées; et demain n'appartient qu'à l'Unique. Mais j'entreprends d'en chanter à Vos Hautes Excellences ce qui s'y trouve de plus extravagant: à savoir, la fin. Vos Hautes Excellences vont donc ouïr le chant d'Achmet alors qu'il n'est plus simple chef tcherkess, ni page dans l'Iéni-Séraï, ni pirate, ni amiral! alors néanmoins qu'il n'est point encore vali, ni grand, ni marquis, mais qu'il va devenir tout cela, tout d'un coup, et sans y songer, puisque, l'histoire le prouve, il ne songe alors qu'à mériter le plus beau de tous les titres qu'il eût jamais: celui d'ami des plusieurs sublimes princes dont j'ai parlé déjà et dont la gloire emplit encore le monde, quoique tous aient cessé de vivre depuis je ne sais combien de centaines d'années. Si glorieux qu'ils soient tous, d'ailleurs,l'histoire vous prouvera qu'Achmet pacha le fut, lui tout seul, autant certes qu'eux tous ensemble.
Messires, Messeigneurs! il était une fois ... Allah m'est témoin, Lui qui sait mieux que moi!... il était une fois, dans le pays tcherkess, un chef de clan qui, jamais, de mémoire d'homme, n'avait, dans son clan, compté de guerriers seulement et simplement braves ... je veux dire «braves» comme il sied à tout guerrier d'être brave: car le plus lâche des guerriers de ce clan-là avait toujours été brave beaucoup davantage, c'est-à-dire beaucoup trop. Ce disant, messires et messeigneurs je dis vrai, et ne mens pas. Qui donc oserait dire que je mens, mentirait lui-même.
Ce chef de clan, né du sang le plus fier, avait passé à sa naissance, pour citer le poète, «des reins les plus vaillants dans le ventre le plus chaste!» Et il s'appelait, à la mode tcherkess, d'un nom double: Rechid Djemal. Rechid, comme son père l'avait nommé; Djemal, comme son père se nommait lui-même. Car, vous le savez assurément, messires, et vous ne l'ignorez sans doute pas, messeigneurs, les Tcherkess,—gens de Circassie,—sont moinssimples que nous, les Turkmènes,—gens du Turkestan—: tout vrais croyants qu'ils sont, ils ne se contentent point de se déclarer fils de leur père; ils poussent l'orgueil jusqu'à se proclamer petit-fils de leur aïeul et à proclamer cet aïeul-là petit-fils de son aïeul à lui! tout cela inclus dans un seul nom, commun à tous, fils, père, grand-père, aïeul, aïeux ... tant et tant qu'ils prétendent ainsi, d'aïeul en bisaïeul et de bisaïeul en trisaïeul, remonter jusqu'aux temps bénis du Prophète, voire jusqu'aux temps de Moïse ou de l'ancêtre Adam. Il n'importe, d'ailleurs. Le chef Rechid Djemal, pour commencer, puis, pour continuer, le fils du chef Rechid Djemal, importent seuls: car ce fils ne fut autre qu'Achmet Djemal en personne, plus tard Achmet pacha Djemaleddine...[4].
Et voici comment il naquit... (Allah le sait d'ailleurs mieux que moi!...)
Quand le chef Rechid entra dans sa cinquantième année, il alla, un matin de soleil, se baigner dans la rivière la plus proche et, s'étant regardé dans l'eau claire, il se vit tel qu'il était:vieux. Il se hâta de rentrer au camp, s'enferma dans sa tente, songea, puis, voulant goûter une dernière fois, avant qu'il fût trop tard et que l'âge lui en eût ôté la force, du plaisir que votre Dieu, messeigneurs, permet et qu'à nous, messires, notre Allah commande...la illah il Allah!Il n'est qu'Un: vôtre, nôtre, c'est le même!...
... Le chef Rechid, voulant donc, une dernière fois, goûter du plaisir d'amour, épousa une dernière épouse, sa huitième—huit est le nombre divin!disent les initiés, savants ès la Kabbale!—Cette épouse huitième était une vierge très belle et du plus noble sang tcherkess. Et neuf mois après, le jour même qu'elle atteignait son quatorzième printemps...—quatorze, disent les savants initiés,est le nombre deux fois sage!—l'épouse offrit à l'époux un fils irréprochable, portrait vivant de son père, donc vivante preuve de la vertu de sa mère. Rechid Djemal le nomma Achmet. Et, la naissance de ce fils ayant achevé la tâche assignée par Allah au père de l'enfant, Rechid Djemal s'en fut au paradis, content de mourir comme d'avoir vécu.
En ce temps-là, messires et messeigneurs, lepropre père du plus sublime de tous nos padishahs, Souléïman! celui-là même que les Infidèles ont surnommé le Magnifique ... les infidèles, oui! les Infidèles que vainquit, détruisit ou conquit Souléïman, qu'ils admiraient plus encore qu'ils ne le détestaient! Et tout justement, le jour qu'Achmet Djemal, fils de Rechid et principal héros de cette histoire héroïque, entrait dans sa neuvième saison, Allah—louanges à Lui!—se souvint de son peuple et fit à l'archange le signe. Azraël ... la foudre est moins prompte qu'Azraël!... Azraël étendit ses ailes noires, vola jusqu'à Stamboul, s'abattit sur l'Iéni-Séraï et, de l'épée, toucha l'ancien Padishah, père du Padishah Souléïman, au cheveu que vous savez; alors le Padishah, père du Padishah Souléïman, s'en fut au paradis, comme naguère Rechid Djemal.
Or, âgé de neuf ans,—et les initiés nomment le nombre neuf,nombre de la pleine promesse,—Achmet Djemal fut très sagement envoyé par sa mère, ses oncles et ses frères, à l'Iéni-Séraï du Padishah, comme page du harem impérial. Et ce harem, justement à point, se trouvait devenu le harem du Magnifique Souléïman, pour le plus grand bien de toute la Foi, detous les Croyants et, notamment, de ce Croyant, nouveau page dans le harem de Iéni-Séraï, Achmet Djemal, fils du chef défunt, Rechid.
Adonc, voilà devenu page au harem,—et sous l'œil de Celui de qui vient tout honneur, puisque vicaire d'Allah,—adonc voilà, devenu tel, Achmet. Et c'est ainsi. Nul doute que, si bien placé comme il était, le héros dont je chante l'histoire ne manqua pas de courir mille et mille probables hasards et d'accomplir dix mille et dix mille hauts faits, dès ce temps du Iéni-Séraï et dès cette époque du Souléïmanieh Harem...—Mais, daignent Vos Hautes Excellences pardonner au chanteur, si, de ces mille-là, non plus que de ces dix mille-ci, le chanteur ne chante pas un chant: l'histoire est longue, la nuit courte; trop cruel est mon regret; il me faut cependant passer sur toutes ces délectables années qui séparent la neuvième de la quatorzième saison du page Achmet...
... Sauf pourtant sur un jour d'une de ces années, un seul jour d'une seule année! sur ce jour qui, saintement, tomba un vendredi, et un vendredi du saint mois de Ramazan! Ce vendredi-là, entre le coup de canon du matin et le coup de canon du soir, tout chacun dansle Séraï étant à jeun, comme l'exige la loi du Prophète, il plut à Sa Majesté Impériale d'aller promener Sa rêverie et Sa méditation aux Eaux Douces d'Asie: car le Ramazan, cette année-là, tombait en été. Le Padishah s'était d'abord allé reposer au harem, et le page Achmet était, auprès de Sa Personne, de service, et l'épée nue. Lors, Souléïman commanda:
—Page! va!... et ordonne qu'on arme Notre caïque!
Le page Achmet posa son épée nue sur un coussin de Brousse, salua, recula d'un pas, salua encore, recula d'un autre pas, salua de nouveau, recula d'un troisième pas, puis s'agenouilla, mains jointes et front par terre: ainsi l'ordonnait l'étiquette du Séraï. Alors seulement il dit:
—J'écoute pour obéir. Le caïque, plaît-il au Padishah qu'il soit à onze paires?
Lors, Souléïman commanda:
—A sept paires: nous sommes au saint mois du Ramazan; il sied donc de se montrer humble et ne point déployer une pompe qui serait indécente.
Lors, le page répéta:
—J'ai écouté pour obéir.
Et il s'en fut exécuter l'ordre reçu.
Il l'exécuta si vite qu'il n'y avait pas encore eu le temps d'une impatience impériale quand il revint. Promptement il salua comme devant, recula, resalua, recula encore, resalua derechef, recula une troisième fois, s'agenouilla et dit:
—Le caïque attend le bon plaisir de Sa Majesté Impériale.
—Tu sais faire vite ce que tu fais,—dit Souléïman,—et tu sais aussi le faire bien. Il est possible qu'un jour tu réussisses dans les grandes choses comme dans les petites.
Il ajouta:
—Viens.
Si vite qu'avait fait le page Achmet, il n'avait point omis de passer la revue du caïque: rien n'y manquait, ni avirons, ni tolets, ni tapis, ni coussins, ni voile. Et les caïkdjis n'avaient pas une tache sur la neige de leur mousseline. Toutefois, au lieu de la veste soutachée d'or, ils portaient la veste soutachée d'argent.
—Pourquoi?—demanda le Padishah.
—Nous sommes au saint mois du Ramazan,—dit Achmet:—il sied de se montrer modeste et ne point déployer une pompe qui serait indécente.
Le Padishah reconnut ses propres paroles et se prit à rire:
—Tu sais bien retenir aussi ce que tu retiens,—dit-il:—tu es un bon serviteur.
Et il fit asseoir Achmet sur un des coussins de la chambre. Mais, lorsque lui-même se fut étendu sur le voile, Achmet se releva; et, demeurant toutefois sur le coussin qui lui avait été désigné, s'y agenouilla.
—Pourquoi? dit encore Souléïman.
—Que suis-je, auprès du Vicaire d'Allah?[5]dit Achmet.—S'il sied de se montrer modeste au saint mois du Ramazan, il sied, tous les mois de l'année, de se montrer respectueux auprès du Vicaire d'Allah, lorsqu'on est ce que je suis: rien.
Lors le Padishah considéra son page et daigna lui dire:
—Tu sais décidément plus de choses que je n'avais cru. Et tu dois être un bon ami.
Ainsi, le même jour, Achmet Djemaleddine, n'ayant point encore achevé sa quatorzième année, et n'étant donc point encore exclu de la société des femmes, mérita de recevoir, d'unPrince sublime entre les plus sublimes, deux éloges dont plus tard il se montra digne, comme la suite de l'histoire le va prouver.
Mais cette histoire, messires et messeigneurs, il sied que je la commence, ou jamais je ne la finirai. Je passerai donc, en grande hâte, sur le temps qu'Achmet Djemaleddine, hors de page, s'est distingué aux armées, tant sur terre que sur mer, et sur le temps, qu'après avoir été soldat, matelot, chef de dix hommes, chef de cent hommes, chef d'une barque, chef d'un chébec, il commanda enfin un vaisseau qui était sien et pirata par toutes les mers, sur tous les ennemis de la Foi et principalement sur les rapaces marchands de Venise. Je passerai en plus grande hâte encore sur le temps qu'il devînt Amiral et commanda non plus un seul vaisseau, mais une flotte, puis des flottes nombreuses, puis toutes les flottes qui arboraient en poupe l'étendard rouge au croissant d'or... Et j'en viens au récit que je vous ai promis et que je vais vous chanter:
En ce temps-là, Achmet Djemaleddine se reposait de ses glorieux travaux dans son yali d'Amiral, et, honorablement, étalait les marquesde sa grandeur et les insignes des hautes dignités dont la faveur du Padishah l'avait comblé. Assis sur la plus haute terrasse de son palais, face au Boghazi, Achmet Djemaleddine oisif, et bien aise de l'être, fumait un soir le tchibouk en contemplant d'un regard on ne peut plus heureux, satisfait et paisible, toute une escadre de ses plus beaux vaisseaux, ancrés autour de leur amiral—en demi-cercle—c'est-à-dire, messires, en croissant: et un tel croissant était bien fait pour enivrer de joie et d'orgueil tout cœur vraiment musulman, tout cœur vraiment turc! quand, au perron du palais, un caïque aborda, tout à coup, caïque à onze paires, donc caïque impérial, puisque les lois et la bienséance ne permettent que trois paires à n'importe quel Croyant, fût-il grand-vizir, grand-eunuque, ou cheik ul Islam, c'est-à-dire Altesse ... et pareillement à toute femme de Croyant, fût-elle même Majesté, c'est-à-dire Valideh sultane.
Le caïque à onze paires n'avait toutefois pas encore accosté la plus basse marche qu'Achmet pacha Djemaleddine (pacha, certes, il était! et depuis beau temps!...) sur cette dernière marche, s'agenouillait, et très humblement tendaitle poing à la main impériale, pour que le Padishah—c'était lui, comme juste—pût mettre pied à terre sans éclabousser d'une seule goutte la semelle de ses babouches. Souléïman, ayant quitté le caïque, et relevé son serviteur et ami d'un signe de sourcils, s'appuya gentiment sur l'épaule offerte avant de lui dire:
—Pacha, te crois-tu donc encore mon page?
—Page ou pacha, que sommes-nous, sinon rien, auprès du Padishah? Auprès du Padishah, sied-il pas à ceux-ci comme à ceux-là, et tous les douze mois de l'année, de se montrer respectueux?
Telle fut la réponse d'Achmet. Et Souléïman se prit à rire. Car lui aussi se souvenait.
L'escalier du palais gravi, Souléïman, assis dans le trône toujours préparé pour le Padishah par son serviteur et ami, Souléïman parla comme je vais chanter:
—Pacha, un grand malheur est advenu, une grande tâche nous incombe. Mon frère et allié, frère de cœur et allié de sang, car c'est du sang de ma veine que j'ai signé les Capitulaires!—mon frère et allié, cet autre Moi qui règne en Occident, vertueux comme j'essaie de régner en Orient: François, premier dunom, Roi du pays franc ... celui qu'on nomme le Chevalier-Roi! François, le plus brave d'entre les plus braves! est triste, vaincu, captif. Son ennemi, celui qui s'ose intituler empereur...La illah il Allah!... il n'est qu'un Dieu: il n'est donc qu'un Empereur...
—Un,—dit Achmet;—l'Unique: toi, Padishah.
—Le soi-disant empereur Charles, cinquième du nom, s'est emparé du Roi-Chevalier François et l'a chargé de fers et traîné dans une geôle au fond de la barbare Espagne dans un village puant que ces chiens nomment Madrid; pacha, que dis-tu?
—Je dis que la tâche est sainte et qu'Allah nous la fera légère: tâche de délivrer le Roi-Chevalier, François Ierde France.
Telle fut la réponse d'Achmet.
—Tu parles bien comme bien toujours tu as parlé,—dit Souléïman joyeux.—Puisqu'il en est ainsi, tends tes épaules, c'est elles que je charge de la tâche.
—J'écoute pour obéir.
Ainsi répondit Achmet.
—Tu as écouté, obéis!—et le Padishah se leva.
Appuyé sur le poing de son serviteur et ami, il descendit l'escalier, retournant à son caïque. Il posa dedans le pied droit; lors Achmet, oubliant la bienséance, osa parler avant qu'on l'interrogeât:
—Padishah, comment ferai-je? Moi chétif, moi seul, moi dépourvu de toute sagesse et de toute prudence ... que pourrai-je inventer, essayer, réussir, pour délivrer des griffes de son ennemi le frère du Padishah?
—Cherche,—dit Souléïman,—tu trouveras.
—Daigne l'intelligence du Padishah éclairer la stupidité de son serviteur!
Ainsi Achmet implora Souléïman.
Et Souléïman, accueillant sa prière:
—Pacha, il me déplaît d'entendre ravaler ou mépriser mes serviteurs. Comment moi, créature d'Allah, pourrai-je t'éclairer, toi créature d'Allah? Dieu seul est grand!Allah ek bar!D'ailleurs, pense, pèse, soupèse l'affaire, et dis-moi si, en pareille aventure, le Padishah en peut savoir plus ou mieux que le pacha, ou que personne? Pour délivrer des griffes du fier soi-disant empereur le Roi-Chevalier, roi du pays franc, que peut-on?
Achmet proposa:
—Combattre!
—Combattre? Connais-tu, pacha, le champ de bataille où mes janissaires pourraient rompre et tailler en pièces les soldats de l'empereur? L'empereur est trop loin.
Achmet hasarda:
—Traiter!
—Traiter? Pacha, en échange de mon frère le Roi franc, qu'offrirait-on? Qu'offrirais-je moi-même, moi, le Padishah? Toutes les terres de l'Islam, tous les trésors de l'Islam; tous mes palais, toutes mes mosquées, et moi-même, crois-tu donc qu'une si petite rançon serait digne d'un si grand capt.
Achmet se tut.
Le Padishah pesa sur son épaule:
—Pacha, tes deux moyens valent peu. J'en sais un qui vaut beaucoup.
Achmet demanda:
—Ce moyen?
Souléïman embarqua tout à fait, lâcha l'épaule de son ami et s'étendit sur le voile impérial. Alors, sans se retourner, il prononça:
—Ce moyen réside en la personne d'un serviteurd'entre mes serviteurs. Ce serviteur est pacha, ce pacha est amiral ... et je l'ai nommé mon ami.
Honoré de telle sorte, Achmet Djemaleddine ne demanda plus rien et répondit seulement par l'obéissance.
Dans l'instant, les caïkdjis pesèrent sur le manche renflé des avirons; et le caïque jaillit du perron, telle, de l'arbalète, une flèche. Souléïman donna un regard en arrière et, dégrafant de sa poitrine une étoile toute de diamants, la jeta vers Achmet:
—Prends,—dit-il:—c'est l'Ehrtogrul.
Et le pacha Achmet, comme jadis le page Achmet, s'agenouilla pour agrafer sur sa poitrine l'Ordre Sacré réservé aux seuls sultans ... aux sultans, et, quelquefois, à ceux de leurs sujets qui, plus grands et plus saints que les sultans mêmes, ont sauvé l'Islam ou l'Empire.
Messires, messeigneurs, en si troublante occurrence, pensez-y bien!... et, comme disait mon grand-père le Turkmène, dont la grand'mère venait des lointains royaumes de la Chine: pensez-y à droite et pensez-y àgauche!—à la place du pacha Achmet, tous qu'auriez-vous fait?
Vous ne savez? Par bonheur, moi, chétif, je sais ... encore qu'Allah sache assurément mieux que moi!... Je sais, parce que Achmet Djemaleddine lui-même me l'apprit, non pas certes de sa propre bouche, mais par la bouche du chanteur de contes, mon père, lequel me chanta jadis ce que je vais vous chanter aujourd'hui:
Achmet pacha Djemaleddine pensa, pensa tout justement comme je viens de vous le dire tout à l'heure: pensa très bien! pensa à droite, pensa à gauche ... puis, ayant pensé, rejeta vers l'alaïk[6]le tuyau de jasmin du tchibouk, se leva, assura son turban dont il ôta l'aigrette, ceignit son sabre dont il éprouva du doigt tout le tranchant de la pointe à la garde, puis, sortant du palais, s'en fut, et voyagea d'une traite jusqu'en Espagne et jusque dans Madrid.
Achmet Djemaleddine avait quitté Stamboulun vendredi soir, ce qui était certes d'un heureux présage; il entra dans Madrid un vendredi matin, ce qui était certes d'un plus heureux présage encore. Par le fait, sitôt passée la porte de la ville, il fit la rencontre d'un homme de haute mine qui, par mégarde, le heurta au passage.
Inutile de vous dire, messires et messeigneurs, que notre Achmet, très avisé, s'était, dès qu'il l'avait fallu, costumé à la franque. Inutile pareillement de vous chanter que notre Achmet, très savant, parlait l'espagnol aussi bien que le turc et parlait d'ailleurs pareillement toutes langues de tous pays, comme il sied à tout véritable héros de roman, propre et préparé d'avance à toutes héroïques aventures. De la sorte, tous les Espagnols de toutes les Espagnes s'étaient, sans exception, trompés sur sa croyance, trompés sur sa race, trompés sur son pays! Et tous, sans exception, le croyaient bonnement l'homme qu'il se disait: à savoir, le licencié ès lettres, docteur ès théologie, don Alonzo Lupa, natif de Salamanque.
Heurté, comme je vous l'ai dit, à son premier pas dans Madrid, le licencié docteur don AlonzoLupa s'allait fâcher comme il convient, quand l'Espagnol maladroit le devança par de courtoises excuses, courtoisement débitées: le chapeau à la main et l'autre main près de l'épée; ainsi s'excuse-t-on de seigneur à seigneur, non par crainte ou bassesse, mais par sagesse et justice.
—Señor, que votre Grâce me daigne pardonner d'être tout ensemble si grossier et si lourdaud. Je m'appelle don Pedro Ximenès y Sylva; je suis grand d'Espagne et marquis; et je mets à vos pieds grandesse et marquisat, vous suppliant d'en user pour toutes choses. Si Votre Grâce exige cependant davantage, j'entends ne lui rien refuser! et mon épée serait mille fois honorée de se croiser contre la vôtre?
Achmet Djemaleddine pacha... C'est don Alonzo Lupa, natif de Salamanque, que je voulais dire!... Don Alonso Lupa, qui d'abord avait toisé le Ximenès, jugea dès lors tout à fait honorable de rendre courtoisie pour courtoisie. Il mit donc chapeau bas, lui aussi, et tendit la main au marquis don Pedro:
—Señor,—dit-il,—je remercie les saints, protecteurs de tout voyageur Vieux Chrétien,d'avoir voulu que le premier visage que je visse dans Madrid fût de si bonne rencontre et de si favorable augure! Nul doute que votre Grâce me favorisant de sa courtoisie, je ne réussisse ici dans toutes mes entreprises!...
Vous voyez ici, messires et messeigneurs, que l'irréprochable Achmet Pacha n'hésitait point à mentir par sa gorge, avec toute la profusion utile! Mais cela ne saurait étonner les gens de cœur, puisqu'il est mieux que permis: ordonné de mentir pour la réputation des femmes et pour la gloire du prince et de l'État...
Le marquis don Pedro, noble gentilhomme, ne pouvait manquer de se prendre à ce noble mensonge. Il s'y prit incontinent; et ce, pour son plus grand honneur.
—Quoi donc? passez-vous cette porte pour la première fois?—demanda-t-il.
—Pour la première fois,—dit Achmet.
—Par la Marie Douloureuse! il me plaît grandement d'être favorisé comme je le suis, rencontrant, moi premier, votre Grâce! Et je mets à sa disposition mon crédit, mon bras, ma maison, tout ce que je possède et tout ce que je suis! Et si vous daignez accepter monoffre, tout indigne qu'elle soit, je remercierai le Seigneur du Grand Pouvoir de m'avoir permis d'effacer un peu, de la sorte, la balourdise dont je suis, señor, coupable aujourd'hui.
—Ce qui s'offre de si bon cœur doit s'accepter d'aussi bon cœur!—répondit sur-le-champ Achmet qui, dès lors, fut l'hôte du marquis. Et l'heure d'après, entrant dans le patio du palais Ximenès, lequel avait façade sur la Plazza Mayor, il ajouta, mais pour soi-même, entre ses dents, et parlant bonne langue turque:
—Il me déplaît toutefois qu'on trouve en cette maudite Espagne d'aussi bons gentilshommes!... Et s'il en est beaucoup qui vaillent celui-ci, je ne descendrai, certes pas, jusqu'à les combattre par ruse, fourberie ou traîtrise... Toutefois, s'il me les faut combattre autrement c'est-à-dire à face découverte et cimeterre au poing, comment réussirai-je, moi, seul contre eux, mille fois mille? et comment briserai-je les chaînes et percerai-je la prison du roi François Ier?
Et voici le plus merveilleux de cette merveilleusehistoire:—Ai-je bien chanté, selon la vérité, que toutes ces belles paroles s'étaient dites un vendredi matin? Or, le samedi, lendemain de ce vendredi, il advint au soi-disant licencié,—c'est au Seigneur Achmet que je veux dire,—de rentrer tard au logis de l'Espagnol son hôte. Cela, parce qu'Achmet, tout plein de ses projets d'évasion, avait passé toute la brune à bayer aux corneilles, face à la maison que le faux empereur don Carlos, cinquième du nom, avait assignée pour geôle au bon roi frank, François de France. Achmet, donc, rentrant vers la cinquième ou la sixième heure à la turque,—et la cinquième heure turque tombait, ce jour là, vers la minuit des Francs,—Achmet fut assailli, à quatre pas de la plazza, par une douzaine de très méchantes gens, voleurs de profession, assassins d'occasion, et guère plus Espagnols que Turcs, Vénitiens, Hongrois ou Bougres.
Achmet, certes, n'eût pas craint deux, trois ou quatre douzaines de pareils pauvres gredins; mais avec son cimeterre au flanc, son poignard à la ceinture et ses pistolets chargés! toutes choses dont il n'avait en l'occurrence aucune.
Si bien qu'assailli par derrière, assailli par devant, assailli par la droite, assailli par la gauche, par beaucoup d'ennemis, tous très bien armés, Achmet, seul et sans un couteau, se trouva vite en dangereuse posture. Il cria sur-le-champ: «La illah il...», puis, avec sang-froid, s'arrêta, ayant sagement pensé qu'un homme vivant n'est jamais sûr de son heure, que certes lui-même voyait la mort de près, mais pouvait encore très bien y échapper, et qu'en cette heureuse alternative, force gens de Madrid s'étonneraient, non sans risque pour l'objet de cet étonnement, qu'un licencié docteur de Salamanque eût n'importe quand psalmodié le témoignage du Prophète. Le reste du verset fut donc psalmodié bouche close, mais cœur large ouvert, avec toute ferveur et foi, vers Dieu,l'Unique. Or Allah, entendant la prière, se souvint de celui qui priait: comme Achmet esquivait, faute de le pouvoir parer à la turque, c'est-à-dire en chargeant, haut le sabre, le premier coup de dague du premier des bandits ses agresseurs, le pied manqua à ce larron qui chuta lourdement, face contre terre, et lâcha sa dague dont le pacha se put saisir. Il la mania si terriblement quenombre de ses adversaires tombèrent dans l'instant sous ses coups et ne se relevèrent point. Toutefois, une dague ne vaut guère contre force épées, sabres, haches et coutelas, sans parler des tromblons et autres aboyeurs à balles, dont les brigands étaient pourvus à foison. En sorte que le pacha Achmet eût probablement fini par succomber sous trop d'adversaires trop bien armés, si le marquis don Pedro, fort inopinément, n'était intervenu.
L'excellent marquis, en effet, soucieux de son hôte trop attardé, avait lui-même passé tout le soir à sa fenêtre, guettant. Si bien que, par bonne chance, le fracas lui parvint de la dague et les épées chaudement entrechoquées. En un clin d'œil, et sans même s'assurer du tout que l'affaire fût ou ne fût pas sienne, don Pedro jaillit de sa fenêtre et tomba, les pieds joints, dans la rue. Ainsi font les gens de cœur!
Il s'abattit au milieu des bandits effarés, comme, sur un troupeau de moutons, s'abat un aigle en furie. Dans chacune de ses mains brillait une bonne épée. Et ce fut la meilleure des deux qu'il tendit au pacha, y ajoutant un pistolet de sa paire et sa propre miséricorde,dont il se passa joyeusement. Les coups continuaient de pleuvoir. Mais le pacha, ayant maintenant rapière au poing, s'en souciait comme de neige en canicule. Tirant, parant, taillant, ripostant, bref, luisant loques et lambeaux de la bande assassine, il n'en prit pas moins tout le loisir de courtoisement remercier son noble second et ne manqua point de lui offrir, en échange de la miséricorde reçue, la dague qu'il avait prise à son premier adversaire. L'Espagnol, pour mieux faire honneur au présent, jeta au diable son pistolet, quoique encore tout chargé; et cependant il ne manquait, lui non plus, de répondre aux compliments par des compliments et aux révérences par des révérences. Le tout s'ajoutant à la malemort de six ou huit des malandrins occis, le débris de la bande malandrine, terrifiée, crut avoir affaire à deux géants plutôt qu'à deux gentilshommes. Cela s'enfuit pêle-mêle, hurlant de peur. Et, demeures seuls, le seigneur turc et le seigneur castillan n'eurent enfin d'autre besogne qu'à se féliciter l'un et l'autre. Ce qu'ils firent plus attentivement qu'ils n'avaient combattu, et sans rien négliger de toutes les cérémonies convenables.
—Señor,—commença par dire Achmet pacha,—je tiens que vous m'avez sauvé...
—La vie, Señor! et rien que la vie,—commença par répondre le marquis don Pedro:—fort peu de chose, donc, en vérité, à l'estime d'un homme de cœur ... si peu de chose, même qu'il serait malséant d'honorer du plus simple merci un si simple service.
—Señor,—fit alors assez gravement Achmet pacha (quoique toujours déguisé, et sous les traits d'un simple licencié d'Espagne),—señor, Votre Grâce a cent mille fois raison, et j'estime quant à moi la vie à beaucoup moins que rien. Toutefois, tant vaut la liqueur, tant vaut la tasse. La vie quelquefois peut enfermer mieux qu'elle ne paraît. Señor, si Votre Grâce m'a rencontré dans Madrid, c'est qu'il m'y fallait être pour l'accomplissement d'un vœu que je fis. L'honneur m'ordonne d'accomplir mon vœu: l'honneur m'ordonne donc de vivre. C'est par conséquent l'honneur que Votre Grâce me vient de sauver. La vie ne compte pas. L'honneur compte. Souffrez donc que je me dise votre obligé et que je vous engage ma parole d'homme et de gentilhomme. La voici: je me déclare et me vouedès cette heure, de corps, de cœur et d'âme, à vous. Et je prie Dieu qu'Il couvre d'opprobre toute ma race avec moi-même si je manque de répondre par l'obéissance au premier désir que Votre Grâce m'exprimera.
—Par Dieu!—dit le Castillan, très grave aussi,—il me faudra désormais prendre garde et veiller à ce que jamais vœu inconsidéré n'aille de ma bouche aux oreilles de Votre Grâce!... Il me plaît grandement, au surplus, d'avoir ainsi tous droits sur un cavalier de votre mérite et pouvoir compter si sûrement, pour le jour qu'il faudrait, sur deux épées au lieu d'une ... d'autant que la deuxième vaut mieux que deux fois la première!...
Ainsi, messires et messeigneurs, se complimentaient galamment entre eux, sans souci ni prévoyance de l'avenir, le marquis don Pedro et le pacha Achmet. Car telle était la bonne mode au temps que vivaient ces magnifiques personnages.
Mais voici quelque chose de plus merveilleux encore que tout ce que j'ai dit jusqu'ici:—Ai-je bien chanté, comme la vérité l'exige, que tous ces beaux coups de taille etd'estoc s'étaient distribués un samedi minuit sonnant?—Or, ce fut le dimanche, lendemain de ce samedi; ce fut le dimanche, midi sonnant, qu'à son tour le soi-disant licencié don Alonzo, ou pour parler vrai, le pacha Djemaleddine, à son tour, sauva la vie et l'honneur du marquis don Pedro, rendant ainsi pièce pour pièce et monnaie pour monnaie,—douze heures à peine après avoir reçu.
Ainsi les gens de cœur sont favorisés par Celui qu'attesta le Prophète, par l'Unique! Et, j'y songe, messires, messeigneurs ... il m'apparaît ainsi, fort clairement,—sauf sacrilège de moi, chétif,—que l'Unique s'inquiète ainsi fort peu d'être nommé soit Allah, comme nous faisons, nous, Croyants, messires ... soit Dieu, ou Jésus, comme vous, Francs, faites, messeigneurs... Et m'est avis qu'à vous comme à nous, Lui octroie parts égales de bienfaits.
Adonc ce dimanche-là, dès la cinquième heure (qui tombait la dixième à la franque), le marquis don Pedro, vieux chrétien, ne manqua pas d'aller ouïr la messe, qui est pour vous, messeigneurs les Francs, est-il vrai? ce qu'est pour nous, messires les Croyants, notreprière du vendredi, jour saint. Et son hôte ... qu'il ne soupçonnait certes pas d'avoir hanté, plus souvent que les églises, les mosquées ... n'eut garde de ne pas l'y accompagner: vous imaginez combien le soi-disant licencié don Alonzo souhaitait qu'une si profitable erreur—l'erreur du marquis don Pedro sur la vraie qualité du licencié don Alonzo Lupa,—ne fut pas trop tôt dissipée.
Le hasard voulut que ce dimanche-là, le marquis don Pedro fût de service—et de service de sûreté—auprès de Sa Majesté le Roi-empereur. Comme tel il entendait la messe, debout, l'épée nue, montant la garde auprès d'une porte dérobée par laquelle, en cas d'incendie de la cathédrale, Sa Majesté Castillane devait faire retrait. Or, tout ensemble il advint qu'il y eut incendie et que la clef de la porte dérobée fut perdue. Grand aurait été l'embarras du marquis don Pedro et plus grand son déshonneur, si, par bonheur pour lui, son hôte, le soi-disant licencié, n'avait pas tenu à gloire de monter la garde avec lui. Achmet pacha, pour dire comme disent les incroyants, était fort comme un Turc, ce qui ne surprendra personne: il se précipita donc, épauleen avant, contre la porte qu'il enfonça du premier coup et le Roi-Empereur put se retirer sans encombre.
—Voilà qui paie au centuple le mince service que j'eus l'honneur de rendre à Votre Grâce hier!—déclara tout aussitôt le marquis.
—Je ne l'entends point ainsi,—répliqua Achmet pacha:—vous m'avez, au contraire, donné beaucoup et je vous ai rendu peu.
—Souffrez,—dit don Pedro,—que je ne sois pas de votre avis! Je n'ai d'ailleurs garde de vouloir libérer Votre Grâce du vœu d'amitié qu'elle a fait à mon bénéfice, mais il me plaît de m'engager par un vœu semblable, et de me vouer, dès cette heure, de corps, de cœur et d'âme à vous!... je prie Dieu, comme vous avez fait, qu'il couvre d'opprobre toute ma race avec moi-même si je manque de répondre par l'obéissance au premier désir que Votre Grâce m'exprimera.
Ainsi donc s'étaient liés l'un à l'autre ces deux très galants seigneurs.
Or, messires, or, messeigneurs ... c'est ici qu'il sied d'écouter des deux oreilles, voire de déplorer n'en avoir que deux!... Songez, eneffet, messires et messeigneurs, que toutes ces si belles aventures dont je viens de chanter quelques-unes ne détournaient pas de sa mission sainte et sacrée la pensée constante de celui que le Padishah Souléïman avait, une fois pour toutes, nommé son serviteur et son ami.
Achmet pacha Djemaleddine, tout licencié castillan qu'il fût devenu de la tête aux pieds, n'en demeurait pas moins seigneur osmanli du cœur à l'âme. Et, comme tel, songeait-il donc nuit et jour, sans pause ni trêve, aux bons moyens de parvenir d'abord en la présence du fier roi chevalier, du grand roi franc François, pour l'heure prisonnier du méchant et faux empereur don Carlos ... ensuite, y étant parvenu, aux bons moyens d'enlever ledit prisonnier hors de sa dite prison, et de le ramener triomphalement soit en terre franque, soit en terre turque, celle-ci comme celle-là tirant d'avance grande gloire d'être ainsi, pour le royal captif, terre de délivrance et de liberté à jamais recouvrée.
Ayant à la fin songé son saoul, Achmet pacha,—de moins en moins pacha, de moins en moins Achmet, mais Lupa, et Alonzo, et don, et licencié, le tout de plus en plus, au fur et àmesure qu'approchait le temps de justifier la confiance du Sultan Magnifique, en brisant la geôle du Roi Chevalier, Achmet, ou plutôt don Alonzo, s'assura que le premier point était, à n'en pas douter, de se faire connaître de celui qu'il venait secourir et de gagner sa confiance. Ce point-là gagné, mille chemins s'ouvriraient sûrement dont l'un ou l'autre,insh, Allah!(Dieu aidant!) serait le bon chemin pour le roi franc vers son royaume...
Audience du roi François Ier; l'obtenir.—Telle fut donc désormais la préoccupation fervente et le constant souci du licencié don Alonzo, hôte du marquis don Pedro. Par l'entremise du marquis, c'eût été faveur tôt obtenue: don Pedro était homme de crédit autant qu'hôte de bon vouloir. Mais don Alonzo n'y songea pas le temps d'un seul éclair: car ne l'oubliez pas, messires et messeigneurs, don Alonzo, tout Alonzo qu'il parût, n'en demeurait pas moins Achmet pacha Djemaleddine, Chef tcherkess, Pirate, Amiral, et Ami de ce sublime Prince, Souléïman le Magnifique. Et noblesse oblige! De mémoire d'homme, pas un Tcherkess du sang Djemal, pas uneddine, qui vaut baron, pas unpacha, qui vaut marquis,et moins encore aucun ami du Padishah, qui vaut Khalife ou Vicaire de Dieu même, ne songea, fût-ce dans le pire délire, à trahir l'hospitalité. Et qu'eût-ce été de moins déshonorant, je vous prie, que mêler un noble Espagnol à une entreprise menée contre l'Espagne et qui ne pouvait couvrir que de honte et de méchef le roi même des Espagnes, le propre don Carlos, cinquième du nom?... qu'eût-ce été, que félonie, traîtrise, dol et vilenie? Achmet pacha fût mort mille fois et de mille morts mille fois infamantes, et tout son clan tcherkess fût mort par surcroît avec lui, avant qu'une telle ignominie eût traversé aucune cervelle cousine, fût-ce au dernier degré, de sa cervelle de chef. Non! pour arriver au Roi Chevalier, captif, il était certes d'autres voies que celle-ci: abuser de la loyale confiance d'un irréprochable gentilhomme, dont le seul malheur était d'appartenir à l'autre roi, au roi soi-disant empereur, et geôlier.