Trois petits gorets sur leur fumierJuraient comme des porteurs de chaise.
Trois petits gorets sur leur fumierJuraient comme des porteurs de chaise.
Un homme entra.
Cet homme avait l’épée au côté et à la main un chapeau à plumes avec ganse et cocarde, et était vêtu d’un magnifique habit de mer, galonné.
Gwynplaine se dressa, comme si un ressort le mettait debout.
Il reconnut cet homme et cet homme le reconnut.
De leurs deux bouches stupéfaites s’échappa en même temps ce double cri:
—Gwynplaine!
—Tom-Jim-Jack!
L’homme au chapeau à plumes marcha sur Gwynplaine, qui croisa les bras.
—Comment es-tu ici, Gwynplaine?
—Et toi, Tom-Jim-Jack, comment y viens-tu?
—Ah! je comprends. Josiane! un caprice. Un saltimbanque qui est un monstre, c’est trop beau pour qu’on y résiste. Tu t’es déguisé pour venir ici, Gwynplaine.
—Et toi aussi, Tom-Jim-Jack.
—Gwynplaine, que signifie cet habit de seigneur?
—Tom-Jim-Jack, que signifie cet habit d’officier?
—Gwynplaine, je ne réponds pas aux questions.
—Ni moi, Tom-Jim-Jack.
—Gwynplaine, je ne m’appelle pas Tom-Jim-Jack.
—Tom-Jim-Jack, je ne m’appelle pas Gwynplaine.
—Gwynplaine, je suis ici chez moi.
—Je suis ici chez moi, Tom-Jim-Jack.
—Je te défends de me faire écho. Tu as l’ironie, mais j’ai ma canne. Trêve à tes parodies, misérable drôle.
Gwynplaine devint pâle.
—Drôle toi-même! et tu me rendras raison de cette insulte.
—Dans ta baraque, tant que tu voudras. A coups de poing.
—Ici, et à coups d’épée.
—L’ami Gwynplaine, l’épée est affaire de gentilshommes. Je ne me bats qu’avec mes pareils. Nous sommes égaux devant le poing, inégaux devant l’épée. A l’inn Tadcaster, Tom-Jim-Jack peut boxer Gwynplaine. A Windsor, c’est différent. Apprends ceci: je suis contre-amiral.
—Et moi, je suis pair d’Angleterre.
L’homme en qui Gwynplaine voyait Tom-Jim-Jack éclata de rire.
—Pourquoi pas roi? Au fait, tu as raison. Un histrion est tous ses rôles. Dis-moi que tu es Theseus, duc d’Athènes.
—Je suis pair d’Angleterre, et nous nous battrons.
—Gwynplaine, ceci devient long. Ne joue pas avec quelqu’un qui peut te faire fouetter. Je m’appelle lord David Dirry-Moir.
—Et moi, je m’appelle lord Clancharlie.
Lord David eut un second éclat de rire.
—Bien trouvé. Gwynplaine est lord Clancharlie. C’est en effet le nom qu’il faut avoir pour posséder Josiane. Écoute, je te pardonne. Et sais-tu pourquoi? C’est que nous sommes les deux amants.
La portière de la galerie s’écarta, et une voix dit:
—Vous êtes les deux maris, messeigneurs.
Tous deux se retournèrent.
—Barkilphedro! s’écria lord David.
C’était Barkilphedro, en effet.
Il saluait profondément les deux lords avec un sourire.
Derrière lui, à quelques pas, on apercevait un gentilhomme au visage respectueux et sévère qui avait une baguette noire à la main.
Ce gentilhomme s’avança, fit trois révérences à Gwynplaine, et lui dit:
—Milord, je suis l’huissier de la verge noire. Je viens chercher votre seigneurie, conformément aux ordres de sa majesté.
La redoutable ascension qui, depuis tant d’heures déjà, variait ses éblouissements sur Gwynplaine, et qui l’avait emporté à Windsor, le remporta à Londres.
Les réalités visionnaires se succédèrent devant lui, sans solution de continuité.
Nul moyen de s’y soustraire. Quand une le quittait, l’autre le reprenait.
Il n’avait pas le temps de respirer.
Qui a vu un jongleur a vu le sort. Ces projectiles tombant, montant et retombant, ce sont les hommes dans la main du destin.
Projectiles et jouets.
Le soir de ce même jour, Gwynplaine était dans un lieu extraordinaire.
Il était assis sur un banc fleurdelysé. Il avait par-dessus ses habits de soie une robe de velours écarlate doublée de taffetas blanc avec rochet d’hermine, et aux épaules deux bandes d’hermine bordées d’or.
Il avait autour de lui des hommes de tout âge, jeunes et vieux, assis comme lui sur les fleurs de lys et comme lui vêtus d’hermine et de pourpre.
Devant lui, il apercevait d’autres hommes, à genoux. Ces hommes avaient des robes de soie noire. Quelques-uns de ces hommes agenouillés écrivaient.
En face de lui, à quelque distance, il apercevait des marches, une estrade, un dais, un large écusspn étincelant entre un lion et une licorne, et, sous ce dais, sur cette estrade, au haut de ces marches, adossé à cet écusson, un fauteuil doré et couronné. C’était un trône.
Le trône de la Grande Bretagne.
Gwynplaine était, pair lui-même, dans la chambre des pairs d’Angleterre.
De quelle façon avait eu lieu cette introduction de Gwynplaine à la chambre des lords? Disons-le.
Toute la journée, depuis le matin jusqu’au soir, depuis Windsor jusqu’à Londres, depuis Corleone-lodge jusqu’à Westminster-hall, avait été une montée d’échelon en échelon. A chaque échelon nouvel étourdissement.
Il avait été emmené de Windsor dans les voitures de la reine, avec l’escorte due à un pair. La garde qui honore ressemble beaucoup à la garde qui garde.
Ce jour-là, les riverains de la route de Windsor à Londres virent galoper une cavalcade de gentilshommes pensionnaires de sa majesté accompagnant deux chaises menées grand train en poste royale. Dans la première était assis l’huissier de la verge noire, sa baguette à la main. Dans la seconde on distinguait un large chapeau à plumes blanches couvrant d’ombre un visage qu’on ne voyait pas. Qui est-ce qui passait là? était-ce un prince? était-ce un prisonnier?
C’était Gwynplaine.
Cela avait l’air de quelqu’un qu’on mène à la tour de Londres, à moins que ce ne fût quelqu’un qu’on menât à la chambre des pairs.
La reine avait bien fait les choses. Comme il s’agissait du futur mari de sa sœur, elle avait donné une escorte de son propre service.
L’officier de l’huissier de la verge noire était à cheval en tête du cortège.
L’huissier de la verge noire avait dans sa chaise, sur un strapontin, un coussin de drap d’argent. Sur ce coussin était posé un portefeuille noir timbré d’une couronne royale.
A Brentford, dernier relais avant Londres, les deux chaises et l’escorte firent halte.
Un carrosse d’écaillé attelé de quatre chevaux attendait, avec quatre laquais derrière, deux postillons devant, et un cocher en perruque. Roues, marchepieds, soupentes, timon, tout le train de ce carrosse était doré. Les chevaux étaient harnachés d’argent.
Ce coche de gala était d’un dessin allier et surprenant, et eût magnifiquement figuré parmi les cinquante et un carrosses célèbres, dont Roubo nous a laissé les portraits.
L’huissier de la verge noire mit pied à terre, ainsi que son officier.
L’officier de l’huissier retira du strapontin de la chaise de poste le coussin de drap d’argent sur lequel était le portefeuille à couronne, le prit sur ses deux mains, et se tint debout derrière l’huissier.
L’huissier de la verge noire ouvrit la portière du carrosse, qui était vide, puis la portière de la chaise où était Gwynplaine, et, baissant les yeux, invita respectueusement Gwynplaine à prendre place dans le carrosse.
Gwynplaine descendit de la chaise et monta dans le carrosse.
L’huissier portant la verge et l’officier portant le coussin y entrèrent après lui, et y occupèrent la banquette basse destinée aux pages dans les anciens coches de cérémonie.
Le carrosse était tendu à l’intérieur de satin blanc garni d’entoilage de Binche avec crêtes et glands d’argent. Le plafond était armorié.
Les postillons des deux chaises qu’on venait de quitter étaient vêtus du hoqueton royal. Le cocher, les postillons et les laquais du carrosse où l’on entrait avaient une autre livrée, très magnifique.
Gwynplaine, à travers le somnambulisme où il était comme anéanti, remarqua cette fastueuse valetaille et demanda à l’huissier de la verge noire:
—Quelle est cette livrée?
L’huissier de la verge noire répondit:
—La vôtre, milord.
Ce jour-là, la chambre des lords devait siéger le soir.Curia erat serena, disent les vieux procès-verbaux. En Angleterre, la vie parlementaire est volontiers une vie nocturne. On sait qu’il arriva une fois à Sheridan de commencer à minuit un discours et de le terminer au lever du soleil.
Les deux chaises de poste retournèrent à vide à Windsor; le carrosse où était Gwynplaine se dirigea vers Londres.
Le carrosse d’écaillé à quatre chevaux alla au pas de Brentford à Londres. La dignité de la perruque du cocher l’exigeait.
Sous la figure de ce cocher solennel, le cérémonial prenait possession de Gwynplaine.
Ces retards, du reste, étaient, selon toute apparence, calculés. On en verra plus loin le motif probable.
Il n’était pas encore nuit, mais il s’en fallait de peu, quand le carrosse d’écaillé s’arrêta devant la King’s Gate, lourde porte surbaissée entre deux tourelles qui communiquait de White-Hall à Westminster.
La cavalcade des gentilshommes pensionnaires fit groupe autour du carrosse.
Un des valets de pied de l’arrière sauta sur le pavé, et ouvrit la portière.
L’huissier de la verge noire, suivi de son officier portant le coussin, sortit du carrosse, et dit à Gwynplaine:
—Milord, daignez descendre. Que votre seigneurie garde son chapeau sur sa tête.
Gwynplaine était vêtu, sous son manteau de voyage, de l’habit de soie qu’il n’avait pas quitté depuis la veille. Il n’avait pas d’épée.
Il laissa son manteau dans le carrosse.
Sous la voûte carrossière de la King’s Gate, il y avait une porte latérale petite et exhaussée de quelques degrés.
Dans les choses d’apparat, le respect est de précéder.
L’huissier de la verge noire, ayant derrière lui son officier, marchait devant.
Gwynplaine suivait.
Ils montèrent le degré, et entrèrent sous la porte latérale.
Quelques instants après, ils étaient dans une chambre ronde et large avec pilier au centre, un bas de tourelle, salle de rez-de-chaussée, éclairée d’ogives étroites comme des lancettes d’abside, et qui devait être obscure même en plein midi. Peu de lumière fait parfois partie de la solennité. L’obscur est majestueux.
Dans cette chambre treize hommes se tenaient debout. Trois en avant, six au deuxième rang, quatre en arrière.
Des trois premiers un avait une cotte de velours incarnat, et les deux autres des cottes vermeilles aussi, mais de satin. Tous trois avaient les armes d’Angleterre brodées sur l’épaule.
Les six du second rang étaient vêtus de vestes dalmatiques en moire blanche, chacun avec un blason différent sur la poitrine.
Les quatre derniers, tous en moire noire, étaient distincts les uns des autres, le premier par une cape bleue, le deuxième par un saint Georges écarlate sur l’estomac, le troisième par deux croix cramoisies brodées sur sa poitrine et sur son dos, le quatrième par un collet de fourrure noire appelée peau de sabelline. Tous étaient en perruque, nu-tête, et avaient l’épée au côté.
On distinguait à peine leurs visages dans la pénombre. Eux ne pouvaient voir la figure de Gwynplaine.
L’huissier de la verge noire éleva sa baguette et dit:
—Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, moi huissier de la verge noire, premier officier de la chambre de présence, je remets votre seigneurie à Jarretière, roi d’armes d’Angleterre.
Le personnage à cotte de velours, laissant les autres derrière lui, salua Gwynplaine jusqu’à terre et dit:
—Milord Fermain Clancharlie, je suis Jarretière, premier roi d’armes d’Angleterre. Je suis l’officier créé et couronné par sa grâce le duc de Norfolk, comte-maréchal héréditaire. J’ai juré obéissance au roi, aux pairs et aux chevaliers de la Jarretière. Le jour de mon couronnement, où le comte-maréchal d’Angleterre m’a versé un gobelet de vin sur la tête, j’ai solennellement promis d’être officieux à la noblesse, d’éviter la compagnie des personnes de mauvaise réputation, d’excuser plutôt que de blâmer les gens de qualité, et d’assister les veuves et les vierges. C’est moi qui ai charge de régler les cérémonies de l’enterrement des pairs et qui ai le soin et la garde de leurs armoiries. Je me mets aux ordres de votre seigneurie.
Le premier des deux autres en cottes de satin fit une révérence, et dit:
—Milord, je suis Clarence, deuxième roi d’armes d’Angleterre. Je suis l’officier qui règle l’enterrement des nobles au-dessous des pairs. Je me mets aux ordres de votre seigneurie.
L’autre homme à cotte de satin salua, et dit:
—Milord, je suis Norroy, troisième roi d’armes d’Angleterre. Je me mets aux ordres de votre seigneurie.
Les six du second rang, immobiles et sans saluer, firent un pas.
Le premier à la droite de Gwynplaine, dit:
—Milord, nous sommes les six ducs d’armes d’Angleterre. Je suis York.
Puis chacun des hérauts ou ducs d’armes prit la parole à son tour, et se nomma.
—Je suis Lancastre.
—Je suis Richmond.
—Je suis Chester.
—Je suis Somerset.
—Je suis Windsor.
Les blasons qu’ils avaient sur la poitrine étaient ceux des comtés et des villes dont ils portaient les noms.
Les quatre qui étaient habillés de noir, derrière les hérauts, gardaient le silence.
Le roi d’armes Jarretière les montra du doigt à Gwynplaine et dit:
—Milord, voici les quatre poursuivants d’armes.—Manteau-Bleu.
L’homme à la cape bleue salua de la tête.
—Dragon-Rouge.
L’homme au saint Georges salua.
—Rouge-Croix.
L’homme aux croix écarlates salua.
—Porte-coulisse.
L’homme à la fourrure de sabelline salua.
Sur un signe du roi d’armes, le premier des poursuivants, Manteau-Bleu, s’avança, et prit des mains de l’officier de l’huissier le coussin de drap d’argent et le portefeuille à couronne.
Et le roi d’armes dit à l’huissier de la verge noire:
—Ainsi soit. Je donne à votre honneur réception de sa seigneurie.
Ces pratiques d’étiquette et d’autres qui vont suivre étaient le vieux cérémonial antérieur à Henri VIII, qu’Anne essaya, pendant un temps, de faire revivre. Rien de tout cela ne se fait plus aujourd’hui. Pourtant la chambre des lords se croit immuable; et si l’immémorial existe quelque part, c’est là.
Elle change toutefois.E pur si muove.
Qu’est devenu, par exemple, lemay pole, ce mât de mai que la ville de Londres plantait sur le passage des pairs allant au parlement? Le dernier qui ait fait figure a été arboré en 1713. Depuis, le «may pole» a disparu. Désuétude.
L’apparence, c’est l’immobilité; la réalité, c’est le changement. Ainsi prenez ce titre, Albemarle. Il semble éternel. Sous ce titre ont passé six familles, Odo, Mandeville, Béthune, Plantagenet, Beauchamp, Monk. Sous ce titre, Leicester, se sont succédé cinq noms différents, Beaumont, Brewose, Dudley, Sidney, Coke. Sous Lincoln, six. Sous Pembroke, sept, etc. Les familles changent sous les titres qui ne bougent pas. L’historien superficiel croit à l’immuabilité. Au fond, nulle durée. L’homme ne peut être que flot. L’onde, c’est l’humanité.
Les aristocraties ont pour orgueil ce que les femmes ont pour humiliation, vieillir; mais femmes et aristocraties ont la même illusion, se conserver.
Il est probable que la chambre des lords ne se reconnaîtra point dans ce qu’on vient de lire et dans ce qu’on va lire, un peu comme la jolie femme d’autrefois qui ne veut pas avoir de rides. Le miroir est un vieil accusé; il en prend son parti.
Faire ressemblant, c’est là tout le devoir de l’historien.
Le roi d’armes s’adressa à Gwynplaine.
—Veuillez me suivre, milord.
Il ajouta:
—On vous saluera. Votre seigneurie soulèvera seulement le bord de son chapeau.
Et l’on se dirigea en cortège vers une porte qui était au fond de la salle ronde.
L’huissier de la verge noire ouvrait la marche.
Puis Manteau-Bleu, portant le coussin; puis le roi d’armes; derrière le roi d’armes était Gwynplaine, le chapeau sur la tête.
Les autres rois d’armes, hérauts, poursuivants, restèrent dans la salle ronde.
Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire et sous la conduite du roi d’armes, suivit de salle en salle un itinéraire qu’il serait impossible de retrouver aujourd’hui, le vieux logis du parlement d’Angleterre ayant été démoli.
Il traversa entre autres cette gothique chambre d’état où avait eu lieu la rencontre suprême de Jacques II et de Monmouth, et qui avait vu l’agenouillement inutile du neveu lâche devant l’oncle féroce. Autour de cette chambre étaient rangés sur le mur, par ordre de dates, avec leurs noms et leurs blasons, neuf portraits en pied d’anciens pairs: lord Nansladron, 1305. Lord Baliol, 1306. Lord Benestede, 1314. Lord Cantilupe, 1356. Lord Montbegon, 1357. Lord Tibotot, 1372. Lord Zouch of Codnor, 1615. Lord Bella-Aqua, sans date. Lord Harren and Surrey, comte de Blois, sans date.
La nuit étant venue, il y avait des lampes de distance en distance dans les galeries. Des lustres de cuivre à chandelles de cire étaient allumés dans les salles, éclairées à peu près comme des bas côtés d’église.
On n’y rencontrait que les personnes nécessaires.
Dans une chambre que le cortège traversa se tenaient debout, la tête respectueusement inclinée, les quatre clercs du signet, et le clerc des papiers d’état.
Dans une autre était l’honorable Philip Sydenham, chevalier banneret, seigneur de Brympton en Somerset. Le chevalier banneret est le chevalier fait en guerre par le roi sous la bannière royale déployée.
Dans une autre était le plus ancien baronnet d’Angleterre, sir Edmund Bacon de Suffolk, héritier de sir Nicholas, et qualifiéprimus baronetorum Angliae. Sir Edmund avait derrière lui son arcifer portant son arquebuse et son écuyer portant les armes d’Ulster, les baronnets étant les défenseurs nés du comté d’Ulster en Irlande.
Dans une autre était le chancelier de l’échiquier, accompagné de ses quatre maîtres des comptes et des deux députés du lord-chambellan chargés de fendre les tailles. Plus le maître des monnaies, ayant dans sa main ouverte une livre sterling, faite, comme c’est l’usage pour les pounds, au moulinet. Ces huit personnages firent la révérence au nouveau lord.
A l’entrée du corridor tapissé d’une natte qui était la communication de la chambre basse à la chambre haute, Gwynplaine fut salué par sir Thomas Mansell de Margam, contrôleur de la maison de la reine et membre du parlement pour Glamorgan; et, à la sortie, par une députation «d’un sur deux» des barons des Cinq-Ports, rangés à sa droite et à sa gauche, quatre par quatre, les Cinq-Ports étant huit. William Ashburnham le salua pour Hastings, Matthew Aylmor pour Douvres, Josias Burchett pour Sandwich, sir Philip Boteler pour Hyeth, John Brewer pour New Rumney, Edward Southwell pour la ville de Rye, James Hayes pour la ville de Winchelsea, et Georges Nailor pour la ville de Seaford.
Le roi d’armes, comme Gwynplaine allait rendre le salut, lui rappela à voix basse le cérémonial.
—Seulement le bord du chapeau, milord.
Gwynplaine fît comme il lui était indiqué.
Il arriva à la chambre peinte, où il n’y avait pas de peinture, si ce n’est quelques figures de saints, entre autres saint Edouard, sous les voussures des longues fenêtres ogives coupées en deux par le plancher, desquelles Westminster-Hall avait le bas, et la chambre peinte le haut.
En deçà de la barrière de bois qui traversait de part en part la chambre peinte, se tenaient les trois secrétaires d’état, hommes considérables. Le premier de ces officiers avait dans ses attributions le sud de l’Angleterre, l’Irlande et les colonies, plus la France, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Turquie. Le deuxième dirigeait le nord de l’Angleterre, avec surveillance sur les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark, la Suède, la Pologne et la Moscovie. Le troisième, écossais, avait l’Écosse. Les deux premiers étaient anglais. L’un d’eux était l’honorable Robert Harley, membre du parlement pour la ville de New-Radnor. Un député d’Ecosse, Mungo Graham, esquire, parent du duc de Montrose, était présent. Tous saluèrent Gwynplaine en silence.
Gwynplaine toucha le bord de son chapeau.
Le garde-barrière leva le bras de bois sur charnière qui donnait entrée sur l’arrière de la chambre peinte où était la longue table verte drapée, réservée aux seuls lords.
Il y avait sur la table un candélabre allumé.
Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire, de Manteau-Bleu et de Jarretière, pénétra dans ce compartiment privilégié.
Le garde-barrière referma l’entrée derrière Gwynplaine.
Le roi d’armes, sitôt la barrière franchie, s’arrêta.
La chambre peinte était spacieuse.
On apercevait au fond, debout au-dessous de l’écusson royal qui était entre les deux fenêtres, deux vieillards vêtus de robes de velours rouge avec deux bandes d’hermine ourlées de galons d’or sur l’épaule et des chapeaux à plumes blanches sur leurs perruques. Par la fente des robes on voyait leur habit de soie et la poignée de leur épée.
Derrière eux était immobile un homme habillé en moire noire, portant haute une grande masse d’or surmontée d’un lion couronné.
C’était le massier des pairs d’Angleterre.
Le lion est leur insigne:Et les lions ce sont les Barons et li Per, dit la chronique manuscrite de Bertrand Duguesclin.
Le roi d’armes montra à Gwynplaine les deux personnages en robes de velours, et lui dit à l’oreille:
—Milord, ceux-ci sont vos égaux. Vous rendrez le salut exactement comme il vous sera fait. Ces deux seigneuries ici présentes sont deux barons et vos parrains désignés par le lord-chancelier. Ils sont très vieux, et presque aveugles. Ce sont eux qui vous vont introduire dans la chambre des lords. Le premier est Charles Mildmay, lord Fitzwalter, sixième seigneur du banc des barons, le second est Augustus Arundel, lord Arundel de Trerice, trente-huitième seigneur du banc des barons.
Le roi d’armes, faisant un pas vers les deux vieillards, éleva la voix:
—Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, salue vos seigneuries.
Les deux lords soulevèrent leurs chapeaux au-dessus de leur tête de toute la longueur du bras, puis se recoiffèrent.
Gwynplaine leur rendit le salut de la même manière.
L’huissier de la verge noire avança, puis Manteau-Bleu, puis Jarretière.
Le massier vint se placer devant Gwynplaine, et les deux lords à ses côtés, lord Fitzwalter à sa droite et lord Arundel de Trerice à sa gauche. Lord Arundel était fort cassé, et le plus vieux des deux. Il mourut l’année d’après, léguant à son petit-fils John, mineur, sa pairie qui, du reste, devait s’éteindre en 1768.
Ce cortège sortit de la chambre peinte et s’engagea dans une galerie à pilastres où alternaient en sentinelle, de pilastre en pilastre, des pertuisaniers d’Angleterre et des hallebardiers d’Ecosse.
Les hallebardiers écossais étaient cette magnifique troupe aux jambes nues digne de faire face, plus tard, à Fontenoy, à la cavalerie française et à ces cuirassiers du roi auxquels leur colonel disait:Messieurs les maîtres, assurez vos chapeaux, nous allons avoir l’honneur de charger.
Le capitaine des pertuisaniers et le capitaine des hallebardiers firent à Gwynplaine et aux deux lords parrains le salut de l’épée. Les soldats saluèrent, les uns de la pertuisane, les autres de la hallebarde.
Au fond de la galerie resplendissait une grande porte, si magnifique que les deux battants semblaient deux lames d’or.
Des deux côtés de la porte deux hommes étaient immobiles. A leur livrée on pouvait reconnaître lesdoor-keepers, «garde-portes».
Un peu avant d’arriver à cette porte, la galerie s’élargissait et il y avait un rond-point vitré.
Dans ce rond-point était assis sur un fauteuil à dossier démesuré un personnage auguste par l’énormité de sa robe et de sa perruque. C’était William Cowper, lord-chancelier d’Angleterre.
C’est une qualité d’être infirme plus que le roi. William Cowper était myope, Anne l’était aussi, mais moins. Cette vue basse de William Cowper plut à la myopie de sa majesté et le fit choisir par la reine pour chancelier et garde de la conscience royale.
William Cowper avait la lèvre supérieure mince et la lèvre inférieure épaisse, signe de demi-bonté.
Le rond-point vitré était éclairé d’une lampe au plafond.
Le lord-chancelier, grave dans son haut fauteuil, avait à sa droite une table où était assis le clerc de la couronne, et à sa gauche une table où était assis le clerc du parlement.
Chacun des deux clercs avait devant soi un registre ouvert et une écritoire.
Derrière le fauteuil du lord-chancelier se tenait son massier, portant la masse à couronne. Plus le porte-queue et le porte-bourse, en grande perruque. Toutes ces charges existent encore.
Sur une crédence près du fauteuil il y avait une épée à poignée d’or, avec fourreau et ceinturon de velours feu.
Derrière le clerc de la couronne était debout un officier soutenant tout ouverte de ses deux mains une robe, qui était la robe de couronnement.
Derrière le clerc du parlement un autre officier tenait déployée une autre robe, qui était la robe de parlement.
Ces robes, toutes deux de velours cramoisi doublé de taffetas blanc avec deux bandes d’hermine galonnées d’or à l’épaule, étaient pareilles, à cela près que la robe de couronnement avait un plus large rochet d’hermine.
Un troisième officier qui était le «librarian» portait sur un carreau de cuir de Flandre lered-book, petit livre relié en maroquin rouge, contenant la liste des pairs et des communes, plus des pages blanches et un crayon qu’il était d’usage de remettre à chaque nouveau membre entrant au parlement.
La marche en procession que fermait Gwynplaine entre les deux pairs ses parrains s’arrêta devant le fauteuil du lord-chancelier.
Les deux lords parrains ôtèrent leurs chapeaux. Gwynplaine fit comme eux.
Le roi d’armes reçut des mains de Manteau-Bleu le coussin de drap d’argent, se mit à genoux, et présenta le portefeuille noir sur le coussin au lord-chancelier.
Le lord-chancelier prit le portefeuille et le tendit au clerc du parlement. Le clerc vint le recevoir avec cérémonie, puis alla se rasseoir.
Le clerc du parlement ouvrit le portefeuille, et se leva.
Le portefeuille contenait les deux messages usités, la patente royale adressée à la chambre des lords, et la sommation de siéger[28] adressée au nouveau pair.
[28] Writ of summons.
Le clerc, debout, lut tout haut les deux messages avec une lenteur respectueuse.
La sommation de siéger intimée à lord Fermain Clancharlie se terminait par les formules accoutumées: «...Nous vous enjoignons étroitement[29], sous la foi et l’allégeance que vous nous devez, de venir prendre en personne votre place parmi les prélats et les pairs siégeant en notre parlement à Westminster, afin de donner votre avis, en tout honneur et conscience, sur les affaires du royaume et de l’église.»
[29] Strictly enjoin you.
La lecture des messages terminée, le lord-chancelier éleva la voix.
—Acte est donné à la couronne. Lord Fermain Clancharlie, votre seigneurie renonce à la transsubstantiation, à l’adoration des saints et à la messe?
Gwynplaine s’inclina.
—Acte est donné, dit le lord-chancelier.
Et le clerc du parlement repartit:
—Sa seigneurie a pris le test.
Le lord-chancelier ajouta:
—Milord Fermain Clancharlie, vous pouvez siéger.
—Ainsi soit, dirent les deux parrains.
Le roi d’armes se releva, prit l’épée sur la crédence et en boucla le ceinturon autour de la taille de Gwynplaine.
«Ce faict, disent les vieilles chartes normandes, le pair prend son espée et monte aux hauts siéges et assiste à l’audience.»
Gwynplaine entendit derrière lui quelqu’un qui lui disait:
—Je revêts votre seigneurie de la robe de parlement.
Et en même temps l’officier qui lui parlait et qui portait cette robe la lui passa et lui noua au cou le ruban noir du rochet d’hermine.
Gwynplaine maintenant, la robe de pourpre sur le dos et l’épée d’or au côté, était semblable aux deux lords qu’il avait à sa droite et à sa gauche.
Le librarian lui présenta le red-book et le lui mit, dans la poche de sa veste.
Le roi d’armes lui murmura à l’oreille:
—Milord, en entrant, vous saluerez la chaise royale.
La chaise royale, c’est le trône.
Cependant les deux clercs écrivaient, chacun à sa table, l’un sur le registre de la couronne, l’autre sur le registre du parlement.
Tous deux, l’un après l’autre, le clerc de la couronne le premier, apportèrent leur livre au lord-chancelier, qui signa.
Après avoir signé sur les deux registres, le lord chancelier se leva:
—Lord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville, marquis de Corleone en Italie, soyez le bienvenu parmi vos pairs, les lords spirituels et temporels de la Grande-Bretagne.
Les deux parrains de Gwynplaine lui touchèrent l’épaule. Il se tourna.
Et la grande porte dorée du fond de la galerie s’ouvrit à deux battants.
C’était la porte de la chambre des pairs d’Angleterre.
Il ne s’était pas écoulé trente-six heures depuis que Gwynplaine, entouré d’un autre cortège, avait vu s’ouvrir devant lui la porte de fer de la geôle de Southwark.
Rapidité terrible de tous ces nuages sur sa tête; nuages qui étaient des événements; rapidité qui était une prise d’assaut.
La création d’une égalité avec le roi, dite pairie, fut aux époques barbares une fiction utile. En France et en Angleterre, cet expédient politique rudimentaire produisit des résultats différents. En France, le pair fut un faux roi; en Angleterre, ce fut un vrai prince. Moins grand qu’en France, mais plus réel. On pourrait dire: moindre, mais pire.
La pairie est née en France. L’époque est incertaine; sous Charlemague, selon la légende; sous Robert le Sage, selon l’histoire. L’histoire n’est pas plus sûre de ce qu’elle dit que la légende. Favin écrit: «le Roy de France voulut attirer à lui les grands de son état par ce titre magnifique de Pairs, comme s’ils lui étaient égaux.»
La pairie se bifurqua très vite et de France passa en Angleterre.
La pairie anglaise a été un grand fait, et presque une grande chose. Elle a eu pour précédent le wittenagemot saxon. Le thane danois et le vavasseur normand se fondirent dans le baron. Baron est le même mot quevir; qui se traduit en espagnol parvaron, et qui signifie, par excellence, homme. Dès 1075 les barons se font sentir au roi. Et à quel roi! à Guillaume le Conquérant. En 1086 ils donnent une base à la féodalité, cette base est leDoomsday-book. «Livre du Jugement dernier.» Sous Jean sans Terre, conflit; la seigneurie française le prend de haut avec la Grande-Bretagne, et la pairie de France mande à sa barre le roi d’Angleterre. Indignation des barons anglais. Au sacre de Philippe-Auguste, le roi d’Angleterre portait, comme duc de Normandie, la première bannière carrée et le duc de Guyenne la seconde. Contre ce roi vassal de l’étranger, «la guerre des seigneurs» éclate. Les barons imposent au misérable roi Jean la Grande Charte d’où sort la chambre des lords. Le pape prend fait et cause pour le roi, et excommunie les lords. La date, c’est 1215, et le pape, c’est Innocent III qui écrivait leVeni sancte Spirituset qui envoyait à Jean sans Terre les quatre vertus cardinales sous la forme de quatre anneaux d’or. Les lords persistent. Long duel, qui durera plusieurs générations. Pembroke lutte. 1248 est l’année des «Provisions d’Oxford». Vingt-quatre barons limitent le roi, le discutent, et appellent, pour prendre part à la querelle élargie, un chevalier par comté. Aube des communes. Plus tard, les lords s’adjoignirent deux citoyens par chaque cité et deux bourgeois par chaque bourg. C’est ce qui fait que, jusqu’à Elisabeth, les pairs furent juges de la validité des élections des communes. De leur juridiction naquit l’adage: «Les députés doivent être nommés sans les trois P;sine Prece, sine Pretio, sine Poculo. Ce qui n’empêcha pas les bourgs-pourris. En 1293, la cour des pairs de France avait encore le roi d’Angleterre pour justiciable, et Philippe le Bel citait devant lui Edouard Ier. Edouard Ierétait ce roi qui ordonnait à son fils de le faire bouillir après sa mort et d’emporter ses os en guerre. Sous les folies royales les lords sentent le besoin de fortifier le parlement; ils le divisent en deux chambres. Chambre haute et chambre basse. Les lords gardent arrogamment la suprématie. «S’il arrive qu’un des communes soit si hardy que de parler désavantageusement de la chambre des lords, on l’appelle au barreau (à la barre) pour recevoir correction et quelquefois on l’envoie à la Tour[30].» Même distinction dans le vote. Dans la chambre des lords on vote un à un, en commençant par le dernier baron qu’on nomme «le puîné». Chaque pair appelé répondcontentounon content. Dans les communes on vote tous ensemble, par Oui ou Non, en troupeau. Les communes accusent, les pairs jugent. Les pairs, par dédain des chiffres, délèguent aux communes, qui en tireront parti, la surveillance de l’échiquier, ainsi nommé, selon les uns, du tapis de la table qui représentait unéchiquier, et, selon les autres, des tiroirs de la vieille armoire où. était, derrière une grille de fer, le trésor des rois d’Angleterre. De la fin du treizième siècle date le Registre annuel, «Year-book». Dans la guerre des deux roses, on sent le poids des lords, tantôt du côté de John de Gaunt, duc de Lancastre, tantôt du côté d’Edmund, duc d’York. Wat-Tyler, les Lollards, Warwick, le faiseur de rois, toute cette anarchie-mère d’où sortira l’affranchissement, a pour point d’appui, avoué ou secret, la féodalité anglaise. Les lords jalousent utilement le trône; jalouser, c’est surveiller; ils circonscrivent l’initiative royale, restreignent les cas de haute trahison, suscitent de faux Richards contre Henri IV, se font arbitres, jugent la question des trois couronnes entre le duc d’York et Marguerite d’Anjou, et, au besoin, lèvent des armées et ont leurs batailles, Shrewsbury, Tewkesbury, Saint-Alban, tantôt perdues, tantôt gagnées. Déjà, au treizième siècle, ils avaient eu la victoire de Lewes, et ils avaient chassé du royaume les quatre frères du roi, bâtards d’Isabelle et du comte de la Marche, usuriers tous quatre, et exploitant les chrétiens par les juifs; d’un côté princes, de l’autre escrocs, chose qu’on a revue plus tard, mais qui était peu estimée dans ce temps-là. Jusqu’au quinzième siècle, le duc normand reste visible dans le roi d’Angleterre, et les actes du parlement se font en français. A partir de Henri VII, par la volonté des lords, ils se font en anglais. L’Angleterre, bretonne sous Uther Pendragon, romaine sous César, saxonne sous l’heptarchie, danoise sous Harold, normande après Guillaume, devient, grâce aux lords, anglaise. Puis elle devient anglicane. Avoir sa religion chez soi, c’est une grande force. Un pape extérieur soutire la vie nationale. Une mecque est une pieuvre. En 1534, Londres congédie Rome, la pairie adopte la réforme et les lords acceptent Luther. Réplique à l’excommunication de 1215. Ceci convenait à Henri VIII, mais à d’autres égards les lords le gênaient. Un bouledogue devant un ours, c’est la chambre des lords devant Henri VIII. Quand Wolsey vole White-Hall à la nation, et quand Henri VIII vole White-Hall à Wolsey, qui gronde? quatre lords, Darcie de Chichester, Saint-John de Bletso, et (deux noms normands) Mountjoye et Mounteagle. Le roi usurpe. La pairie empiète. L’hérédité contient de l’incorruptibilité; de là l’insubordination des lords. Devant Elisabeth même, les barons remuent. Il en résulte les supplices de Durham. Cette jupe tyrannique est teinte de sang. Un vertugadin sous lequel il y a un billot, c’est là Elisabeth. Elisabeth assemble le parlement le moins qu’elle peut, et réduit la chambre des lords à soixante-cinq membres, dont un seul marquis, Westminster, et pas un duc. Du reste, les rois en France avaient la même jalousie et opéraient la même élimination. Sous Henri III, il n’y avait plus que huit duchés-pairies, et c’était au grand déplaisir du roi que le baron de Mantes, le baron de Coucy, le baron de Coulommiers, le baron de Châteauneuf en Timerais, le baron de la Fère en Tardenois, le baron de Mortagne, et quelques autres encore, se maintenaient barons pairs de France. En Angleterre, la couronne laissait volontiers les pairies s’amortir; sous Anne, pour ne citer qu’un exemple, les extinctions depuis le douzième siècle avaient fini par faire un total de cinq cent soixante-cinq pairies abolies. La guerre des roses avait commencé l’extirpation des ducs, que Marie Tudor, à coups de hache, avait achevée. C’était décapiter la noblesse. Couper le duc, c’est couper la tête. Bonne politique sans doute, mais corrompre vaut mieux que couper. C’est ce que sentit Jacques Ier. Il restaura la duché. Il fit duc son favori Villiers, qui l’avait fait porc[31]. Transformation du duc féodal en duc courtisan. Cela pullulera. Charles II fera duchesses deux de ses maîtresses, Barbe de Southampton et Louise de Quérouel. Sous Anne, il y aura vingt-cinq ducs, dont trois étrangers, Cumberland, Cambridge et Schonberg. Ces procédés de cour, inventés par Jacques Ier, réussissent-ils? Non. La chambre des lords se sent maniée par l’intrigue et s’irrite. Elle s’irrite contre Jacques Ier, elle s’irrite contre Charles Ier, lequel, soit dit en passant, a peut-être un peu tué son père comme Marie de Médicis a peut-être un peu tué son mari. Rupture entre Charles Ieret la pairie. Les lords, qui, sous Jacques Ier, avaient mandé à leur barre la concussion dans la personne de Bacon, font, sous Charles Ier, le procès à la trahison dans la personne de Stafford. Ils avaient condamné Bacon, ils condamnent Stafford. L’un avait perdu l’honneur, l’autre perd la vie. Charles Ierest décapité une première fois en Stafford. Les lords prêtent main-forte aux communes. Le roi convoque le parlement à Oxford, la révolution le convoque à Londres; quarante-trois pairs vont avec le roi, vingt-deux avec la république. De cette acceptation du peuple par les lords sort lebill des droits, ébauche de nosdroits de l’homme, vague ombre projetée du fond de l’avenir par la révolution de France sur la révolution d’Angleterre.
[30] Chamberlayne,État présent de l’Angleterre. Tome II, 2mepartie, ch. iv, p. 64. 1688.
[31] Villiers appelait Jacques IerVotre Cochonnerie.
Tels sont les services. Involontaires, soit. Et payés cher, car cette pairie est un parasite énorme. Mais considérables. L’œuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la construction d’un sultan, l’aplatissement pris pour l’égalité, la bastonnade donnée par le sceptre, les multitudes nivelées par l’abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l’ont empêché en Angleterre. Ils ont fait de l’aristocratie un mur, endiguant le roi d’un côté, abritant le peuple de l’autre. Ils rachètent leur arrogance envers le peuple par de l’insolence envers le roi. Simon, comte de Leicester, disait à Henri III:Roi, tu as menti. Les lords imposent à la couronne des servitudes; ils froissent le roi à l’endroit sensible, à la vénerie. Tout lord, passant dans un parc royal, a le droit d’y tuer un daim. Chez le roi, le lord est chez lui. Le roi prévu à la tour de Londres, avec son tarif, pas plus qu’un pair, douze livres sterling par semaine, on doit cela à la chambre des lords. Plus encore. Le roi découronné, on le lui doit. Les lords ont destitué Jean sans Terre, dégradé Edouard II, déposé Richard II, brisé Henri VI, et ont rendu Cromwell possible. Quel Louis XIV il y avait dans Charles Ier! Grâce à Cromwell, il est resté latent. Du reste, disons-le en passant, Cromwell lui-même, aucun historien n’a pris garde à ce fait, prétendait à la pairie; c’est ce qui lui fait épouser Elisabeth Bourchier, descendante et héritière d’un Cromwell, lord Bourchier, dont la pairie s’était éteinte en 1471, et d’un Bourchier, lord Robesart, autre pairie éteinte en 1429. Partageant la croissance redoutable des événements, il trouva plus court de dominer par le roi supprimé que par la pairie réclamée. Le cérémonial des lords, parfois sinistre, atteignait le roi. Les deux porte-glaives de la Tour, debout, la hache sur l’épaule, à droite et à gauche du pair accusé comparaissant à la barre, étaient aussi bien pour le roi que pour tout autre lord. Pendant cinq siècles l’antique chambre des lords a eu un plan, et l’a suivi avec fixité. On compte ses jours de distraction et de faiblesse, comme par exemple ce moment étrange où elle se laissa séduire par la galéasse chargée de fromages, de jambons et de vins grecs que lui envoya Jules II. L’aristocratie anglaise était inquiète, hautaine, irréductible, attentive, patriotiquement défiante. C’est elle qui, à la fin du dix-septième siècle, par l’acte dixième de l’an 1694, était au bourg de Stockbridge, en Southampton, le droit de députer au parlement, et forçait les communes à casser l’élection de ce bourg, entachée de fraude papiste. Elle avait imposé le test à Jacques, duc d’York, et sur son refus l’avait exclu du trône. Il régna cependant, mais les lords finirent par le ressaisir et par le chasser. Cette aristocratie a eu dans sa longue durée quelque instinct de progrès. Une certaine quantité de lumière appréciable s’en est toujours dégagée, excepté vers la fin, qui est maintenant. Sous Jacques II, elle maintenait dans la chambre basse la proportion de trois cent quarante-six bourgeois contre quatrevingt douze chevaliers; les seize barons de courtoisie des Cinq-Ports étant plus que contre-balancés par les cinquante citoyens des vingt-cinq cités. Tout en étant très corruptrice et très égoïste, cette aristocratie avait, en certains cas, une singulière impartialité. On la juge durement. Les bons traitements de l’histoire sont pour les communes; c’est à débattre. Nous croyons le rôle des lords très grand. L’oligarchie, c’est de l’indépendance à l’état barbare, mais c’est de l’indépendance. Voyez la Pologne, royaume nominal, république réelle. Les pairs d’Angleterre tenaient le trône en suspicion et en tutelle. Dans mainte occasion, mieux que les communes, les lords savaient déplaire. Ils faisaient échec au roi. Ainsi, en 1694, année remarquable, les parlements triennaux, rejetés par les communes parce que Guillaume III n’en voulait pas, avaient été votés par les pairs. Guillaume III, irrité, ôta le château de Pendennis au comte de Bath, et toutes ses charges au vicomte Mordaunt. La chambre des lords, c’était la république de Venise au cœur de la royauté d’Angleterre. Réduire le roi au doge, tel était son but, et elle a fait croître la nation de tout ce dont elle a fait décroître le roi.
La royauté le comprenait et haïssait la pairie. Des deux côtés on cherchait à s’amoindrir. Ces diminutions profitaient au peuple en augmentation. Les deux puissances aveugles, monarchie et oligarchie, ne s’apercevaient pas qu’elles travaillaient pour un tiers, la démocratie. Quelle joie ce fut pour la cour, au siècle dernier, de pouvoir pendre un pair, lord Ferrers!
Du reste, on le pendit avec une corde de soie. Politesse.
On n’eût pas pendu un pair de France. Remarque altière que fit le duc de Richelieu. D’accord. On l’eût décapité. Politesse plus grande. Montmorency-Tancarville signait:Pair de France et d’Angleterre, rejetant ainsi la pairie anglaise au second rang. Les pairs de France étaient plus hauts et moins puissants, tenant au rang plus qu’à l’autorité, et à la préséance plus qu’à la domination. Il y avait entre eux et les lords la nuance qui sépare la vanité de l’orgueil. Pour les pairs de France, avoir le pas sur les princes étrangers, précéder les grands d’Espagne, primer les patrices de Venise, faire asseoir sur les bas sièges du parlement les maréchaux de France, le connétable et l’amiral de France, fût-il comte de Toulouse et fils de Louis XIV, distinguer entre les duchés mâles et les duchés femelles, maintenir l’intervalle entre une comté simple comme Armagnac ou Albret et une comté-pairie comme Évreux, porter de droit, dans certains cas, le cordon bleu ou la toison d’or à vingt-cinq ans, contrebalancer le duc de la Trémoille, le plus ancien pair chez le roi, par le duc d’Uzès, le plus ancien pair en parlement, prétendre à autant de pages et de chevaux au carrosse qu’un électeur, se faire diremonseigneurpar le premier président, discuter si le duc du Maine a rang de pair, comme comte d’Eu, dès 1458, traverser la grande chambre diagonalement ou par les côtés; c’était la grosse affaire. La grosse affaire pour les lords, c’était l’acte de navigation, le test, l’enrôlement de l’Europe au service de l’Angleterre, la domination des mers, l’expulsion des Stuarts, la guerre à la France. Ici, avant tout l’étiquette; là, avant tout l’empire. Les pairs d’Angleterre avaient la proie, les pairs de France avaient l’ombre. En somme, la chambre des lords d’Angleterre a été un point de départ; en civilisation, c’est immense. Elle a eu l’honneur de commencer une nation. Elle a été la première incarnation de l’unité d’un peuple. La résistance anglaise, cette obscure force toute-puissante, est née dans la chambre des lords. Les barons, par une série de voies de fait sur le prince, ont ébauché le détrônement définitif. La chambre des lords aujourd’hui est un peu étonnée et triste de ce qu’elle a fait sans le vouloir et sans le savoir. D’autant plus que c’est irrévocable. Que sont les concessions? des restitutions. Et les nations ne l’ignorent point. J’octroie, dit le roi. Je récupère, dit le peuple. La chambre des lords a cru créer le privilège des pairs, elle a produit le droit des citoyens. L’aristocratie, ce vautour, a couvé cet œuf d’aigle, la liberté.
Aujourd’hui l’œuf est cassé, l’aigle plane, le vautour meurt.
L’aristocratie agonise, l’Angleterre grandit.
Mais soyons justes envers l’aristocratie. Elle a fait équilibre à la royauté; elle a été contre-poids. Elle a fait obstacle au despotisme; elle a été barrière.
Remercions-la, et enterrons-la.
Près de l’abbaye de Westminster il y avait un antique palais normand qui fut brûlé sous Henri VIII. Il en resta deux ailes. Edouard VI mit dans l’une la chambre des lords, et dans l’autre la chambre des communes.
Ni les deux ailes, ni les deux salles n’existent maintenant; on a rebâti tout cela.
Nous l’avons dit et il faut y insister, nulle ressemblance entre la chambre des lords d’aujourd’hui et la chambre des lords de jadis. On a démoli l’ancien palais, ce qui a un peu démoli les anciens usages. Les coups de pioche dans les monuments ont leurs contre-coups dans les coutumes et les chartes. Une vieille pierre ne tombe pas sans entraîner une vieille loi. Installez dans une salle ronde le sénat d’une salle carrée, il sera autre. Le coquillage changé déforme le mollusque.
Si vous voulez conserver une vieille chose, humaine ou divine, code ou dogme, patriciat ou sacerdoce, n’en refaites rien à neuf, pas même l’enveloppe. Mettez des pièces, tout au plus. Par exemple, le jésuitisme est une pièce mise au catholicisme. Traitez les édifices comme vous traitez les institutions.
Les ombres doivent habiter les ruines. Les puissances décrépites sont mal à l’aise dans les logis fraîchement décorés. Aux institutions haillons il faut les palais masures.
Montrer l’intérieur de la chambre des lords d’autrefois, c’est montrer de l’inconnu. L’histoire, c’est la nuit. En histoire, il n’y a pas de second plan. La décroissance et l’obscurité s’emparent immédiatement de tout ce qui n’est plus sur le devant du théâtre. Décor enlevé, effacement, oubli. Le Passé a un synonyme, l’Ignoré.
Les pairs d’Angleterre siégeaient, comme cour de justice, dans la grande salle de Westminster, et, comme haute chambre législative, dans une salle spéciale nommée «maison des lords»,house of thé lords.
Outre la cour des pairs d’Angleterre, qui ne s’assemble que convoquée par la couronne, les deux grands tribunaux anglais, inférieurs à la cour des pairs, mais supérieurs à toute autre juridiction, siégeaient dans la grande salle de Westminster. Au haut bout de cette salle, ils habitaient deux compartiments qui se touchaient. Le premier tribunal était la cour du banc du roi, que le roi était censé présider; le deuxième était la cour de chancellerie, que le chancelier présidait. L’un était cour de justice, l’autre était cour de miséricorde. C’était le chancelier qui conseillait au roi les grâces; rarement. Ces deux cours, qui existent encore, interprétaient la législation et la refaisaient un peu; l’art du juge est de menuiser le code en jurisprudence. Industrie d’où l’équité se tire comme elle peut. La législation se fabriquait et s’appliquait en ce lieu sévère, la grande salle de Westminster. Cette salle avait une voûte de châtaignier où ne pouvaient se mettre les toiles d’araignée; c’est bien assez qu’elles se mettent dans les lois.
Siéger comme cour et siéger comme chambre, c’est deux. Cette dualité constitue le pouvoir suprême. Le long parlement, qui commença le 3 novembre 1640, sentit le besoin révolutionnaire de ce double glaive. Aussi se déclara-t-il, comme une chambre des pairs, pouvoir judiciaire en même temps que pouvoir législatif.
Ce double pouvoir était immémorial dans la chambre des lords. Nous venons de le dire, juges, les lords occupaient Westminster-Hall; législateurs, ils avaient une autre salle.
Cette autre salle, proprement dite chambre des lords, était oblongue et étroite. Elle avait pour tout éclairage quatre fenêtres profondément entaillées dans le comble et recevant le jour par le toit, plus, au-dessus du dais royal, un œil-de-bœuf à six vitres, avec rideaux; le soir, pas d’autre lumière que douze demi-candélabres appliqués sur la muraille. La salle du sénat de Venise était moins éclairée encore. Une certaine ombre plaît à ces hiboux de la toute-puissance.
Sur la salle ou s’assemblaient les lords s’arrondissait avec des plans polyédriques une haute voûte à caissons dorés. Les communes n’avaient qu’un plafond plat; tout a un sens dans les constructions monarchiques. A une extrémité de la longue salle des lords était la porte; à l’autre, en face, le trône. A quelques pas de la porte, la barre, coupure transversale, sorte de frontière, marquant l’endroit où finit le peuple et où commence la seigneurie. A droite du trône, une cheminée, blasonnée au pinacle, offrait deux bas-reliefs de marbre, figurant, l’un la victoire de Cuthwolph sur les bretons en 572, l’autre le plan géométral du bourg de Dunstable, lequel n’a que quatre rues, parallèles aux quatre parties du monde. Trois marches exhaussaient le trône. Le trône était dit «chaise royale». Sur les deux murs se faisant vis-à-vis se déployait, en tableaux successifs, une vaste tapisserie donnée aux lords par Élisabeth et représentant toute l’aventure de l’armada depuis son départ d’Espagne jusqu’à son naufrage devant l’Angleterre. Les hauts accastillages des navires étaient tissus en fils d’or et d’argent, qui, avec le temps, avaient noirci. A cette tapisserie, coupée de distance en distance par les candélabres-appliques, étaient adossés à droite du trône trois rangs de bancs pour les évêques, à gauche trois rangs de bancs pour les ducs, les marquis et les comtes, sur gradins et séparés par desmontoirs. Sur les trois bancs de la première section s’asseyaient les ducs; sur les trois bancs de la deuxième, les marquis; sur les trois bancs de la troisième, les comtes. Le banc des vicomtes, en équerre, faisait face au trône, et derrière, entre les vicomtes et la barre, il y avait deux bancs pour les barons. Sur le haut banc, à droite du trône, étaient les deux archevêques, Canterbury et York; sur le banc intermédiaire, trois évêques, Londres, Durham et Winchester; les autres évêques sur le banc d’en bas. Il y a entre l’archevêque de Canterbury et les autres évêques cette différence considérable qu’il est, lui, évêquepar la divine providence, tandis que les autres ne le sont quepar la divine permission. A droite du trône, on voyait une chaise pour le prince de Galles, et à gauche des pliants pour les ducs royaux, et en arrière de ces pliants un gradin pour les jeunes pairs mineurs, n’ayant point encore séance à la chambre. Force fleurs de lys partout; et le vaste écusson d’Angleterre sur les quatre murs, au-dessus des pairs comme au-dessus du roi. Les fils de pairs et les héritiers de pairie assistaient aux délibérations, debout derrière le trône entre le dais et le mur. Le trône au fond, et, des trois côtés de la salle, les trois rangs des bancs des pairs laissaient libre un large espace carré. Dans ce carré, que recouvrait le tapis d’état, armorié d’Angleterre, il y avait quatre sacs de laine, un devant le trône où siégeait le chancelier entre la masse et le sceau, un devant les évêques où siégeaient les juges conseillers d’état, ayant séance et non voix, un devant les ducs, marquis et comtes, où siégeaient les secrétaires d’état, un devant les vicomtes et barons, où étaient assis le clerc de la couronne et le clerc du parlement, et sur lequel écrivaient les deux sous-clercs, à genoux. Au centre du carré, on voyait une large table drapée chargée de dossiers, de registres, de sommiers, avec de massifs encriers d’orfèvrerie et de hauts flambeaux aux quatre angles. Les pairs prenaient séance en ordre chronologique, chacun suivant la date de la création de sa pairie. Ils avaient rang selon le titre, et, dans le titre, selon l’ancienneté. A la barre se tenait l’huissier de la verge noire, debout, sa baguette à la main. En dedans de la porte, l’officier de l’huissier, et en dehors le crieur de la verge noire, ayant pour fonction d’ouvrir les séances de justice par le cri:Oyez! en français, poussé trois fois en appuyant solennellement sur la première syllabe. Près du crieur, le sergent porte-masse du chancelier.
Dans les cérémonies royales, les pairs temporels avaient la couronne en tête, et les pairs spirituels la mitre.
Les archevêques portaient la mitre à couronne ducale, et les évêques, qui ont rang après les vicomtes, la mitre à tortil de baron.
Remarque étrange et qui est un enseignement, ce carré formé par le trône, les évêques et les barons, et dans lequel sont des magistrats à genoux, c’était l’ancien parlement de France sous les deux premières races. Même aspect de l’autorité en France et en Angleterre, Hincmar, dans lede ordinatione sacri palatii, décrit en 853 la chambre des lords en séance à Westminster au dix-huitième siècle. Sorte de bizarre procès-verbal fait neuf cents ans d’avance.
Qu’est l’histoire? Un écho du passé dans l’avenir. Un reflet de l’avenir sur le passé.
L’assemblée du parlement n’était obligatoire que tous les sept ans.
Les lords délibéraient en secret, portes fermées. Les séances des communes étaient publiques. La popularité semblait diminution.
Le nombre des lords était illimité. Nommer des lords, c’était la menace de la royauté. Moyen de gouvernement.
Au commencement du dix-huitième siècle, la chambre des lords offrait déjà un très fort chiffre. Elle a grossi encore depuis. Délayer l’aristocratie est une politique. Elisabeth fit peut-être une faute en condensant la pairie dans soixante-cinq lords. La seigneurie moins nombreuse est plus intense. Dans les assemblées, plus il y a de membres, moins il y a de têtes. Jacques II l’avait senti en portant la chambre haute à cent-quatrevingt-huit lords; cent-quatrevingt-six, si l’on défalque de ces pairies les deux duchesses de l’alcôve royale, Portsmouth et Cleveland. Sous Anne, le total des lords, y compris les évêques, était de deux cent sept.
Sans compter le duc de Cumberland, mari de la reine, il y avait vingt-cinq ducs dont le premier, Norfolk, ne siégeait point, étant catholique, et dont le dernier, Cambridge, prince électoral de Hanovre, siégeait, quoique étranger. Winchester, qualifié premier et seul marquis d’Angleterre, comme Astorga seul marquis d’Espagne, étant absent, vu qu’il était jacobite, il y avait cinq marquis, dont le premier était Lindsey et le dernier Lothian; soixante-dix-neuf comtes, dont le premier était Derby et le dernier Islay; neuf vicomtes, dont le premier était Hereford et le dernier Lonsdale; et soixante-deux barons, dont le premier était Abergaveny et le dernier Hervey. Lord Hervey, étant le dernier baron, était ce qu’on appelait «le puîné» de la chambre. Derby, qui, étant primé par Oxford, Shrewsbury et Kent, n’était que le quatrième sous Jacques II, était devenu sous Anne le premier des comtes. Deux noms de chanceliers avaient disparu de la liste des barons, Verulam, sous lequel l’histoire retrouve Bacon, et Wem, sous lequel l’histoire retrouve Jeffreys. Bacon, Jeffreys, noms diversement sombres. En 1705, les vingt-six évêques n’étaient que vingt-cinq, le siège de Chester étant vacant. Parmi les évêques, quelques-uns étaient de très grands seigneurs; ainsi William Talbot évêque d’Oxford, chef de la branche protestante de sa maison. D’autres étaient des docteurs éminents, comme John Sharp, archevêque d’York, ancien doyen de Norwick, le poëte Thomas Spratt, évêque de Rochester, bonhomme apoplectique, et cet évêque de Lincoln, qui devait mourir archevêque de Canterbury, Wake, l’adversaire de Bossuet.
Dans les occasions importantes, et lorsqu’il y avait lieu de recevoir une communication de la couronne à la chambre haute, toute cette multitude auguste, en robes, en perruques, avec coiffes de prélature ou chapeaux à plumes, alignait et étageait ses rangées de têtes dans la salle de la pairie, le long des murs où l’on voyait vaguement la tempête exterminer l’armada. Sous-entendu: Tempête aux ordres de l’Angleterre.
Toute la cérémonie de l’investiture de Gwynplaine, depuis l’entrée sous le King’s Gate jusqu’à la prise du test dans le rond-point vitré, s’était passée dans une sorte de pénombre.
Lord William Cowper n’avait point permis qu’on lui donnât, à lui, chancelier d’Angleterre, des détails trop circonstanciés sur la défiguration du jeune lord Fermain Clancharlie, trouvant au-dessous de sa dignité de savoir qu’un pair n’était pas beau, et se sentant amoindri par la hardiesse qu’aurait un inférieur de lui apporter des renseignements de cette nature. Il est certain qu’un homme du peuple dit avec plaisir: ce prince est bossu. Donc, être difforme, pour un lord, c’est offensant. Aux quelques mots que lui en avait dits la reine, le lord chancelier s’était borné à répondre:Un seigneur a pour visage la seigneurie. Sommairement, et sur les procès-verbaux qu’il avait dû vérifier et certifier, il avait compris. De là des précautions.
Le visage du nouveau lord pouvait, à son entrée dans la chambre, faire une sensation quelconque. Il importait d’obvier à cela. Le lord-chancelier avait pris ses mesures. Le moins d’événement possible, c’est l’idée fixe et la règle de conduite des personnages sérieux. La haine des incidents fait partie de la gravité. Il importait de faire en sorte que l’admission de Gwynplaine passât sans encombre, comme celle de tout autre héritier de pairie.
C’est pourquoi le lord-chancelier avait fixé la réception de lord Fermain Clancharlie à une séance du soir. Le chancelier étant portier,quodammodo ostiarius, disent les chartes normandes,januarum cancellorumque potestas, dit Tertullien, il peut officier en dehors de la chambre sur le seuil, et lord William Cowper avait usé de son droit en accomplissant dans le rond-point vitré les formalités d’investiture de lord Fermain Clancharlie. De plus, il avait avancé l’heure pour que le nouveau pair fit son entrée dans la chambre avant même que la séance fût commencée.
Quant à l’investiture d’un pair sur le seuil, et en dehors de la chambre même, il y avait des précédents. Le premier baron héréditaire créé par patente, John de Beauchamp, de Holtcastle, fait par Richard II, en 1387, baron de Kidderminster, fut reçu de cette façon.
Du reste, en renouvelant ce précédent, le lord-chancelier se créait à lui-même un embarras dont il vit l’inconvénient moins de deux ans après, lors de l’entrée du vicomte Newhaven à la chambre des lords.
Myope, comme nous l’avons dit, lord William Cowper s’était aperçu à peine de la difformité de Gwynplaine; les deux lords parrains, pas du tout. C’étaient deux vieillards presque aveugles.
Le lord-chancelier les avait choisis exprès.
Il y a mieux, le lord-chancelier, n’ayant vu que la stature et la prestance de Gwynplaine, lui avait trouvé «fort bonne mine».
Au moment où les door-keepers avaient ouvert devant Gwynplaine la grande porte à deux battants, il y avait à peine quelques lords dans la salle. Ces lords étaient presque tous vieux. Les vieux, dans les assemblées, sont les exacts, de même que, près des femmes, ils sont les assidus. On ne voyait au banc des ducs que deux ducs, l’un tout blanc, l’autre gris, Thomas Osborne, duc de Leeds, et Schonberg, fils de ce Schonberg, allemand par la naissance, français par le bâton de maréchal, et anglais par la pairie, qui, chassé par l’édit de Nantes, après avoir fait la guerre à l’Angleterre comme français, fit la guerre à la France comme anglais. Au banc des lords spirituels, il n’y avait que l’archevêque de Canterbury, primat d’Angleterre, tout en haut, et en bas le docteur Simon Patrick, évêque d’Ély, causant avec Evelyn Pierrepont, marquis de Dorchester, qui lui expliquait la différence entre un gabion et une courtine, et entre les palissades et les fraises, les palissades étant une rangée de poteaux devant les tentes, destinée à protéger le campement, et les fraises étant une collerette de pieux pointus sous le parapet d’une forteresse empêchant l’escalade des assiégeants et la désertion des assiégés, et le marquis enseignait à l’évêque de quelle façon on fraise une redoute, en mettant les pieux moitié dans la terre et moitié dehors. Thomas Thynne, vicomte Weymouth, s’était approché d’un candélabre et examinait un plan de son architecte pour faire à son jardin de Long Leate, en Wiltshire, une pelouse dite «gazon coupé», moyennant des carreaux de sable jaune, de sable rouge, de coquilles de rivière et de fine poudre de charbon de terre. Au banc des vicomtes il y avait un pêle-mêle de vieux lords, Essex, Ossulstone, Peregrine, Osborn, William Zulestein, comte de Rochfort, parmi lesquels quelques jeunes, de la faction qui ne portait pas perruque, entourant Price Devereux, vicomte Hereford, et discutant la question de savoir si une infusion de houx des apalaches est du thé.—A peu près, disait Osborn.—Tout à fait, disait Essex. Ce qui était attentivement écouté par Pawlets de Saint-John, cousin du Bolingbroke dont Voltaire plus tard a été un peu l’élève, car Voltaire, commencé par le père Porée, a été achevé par Bolingbroke. Au banc des marquis, Thomas de Grey, marquis de Kent, lord chambellan de la reine, affirmait à Robert Bertie, marquis de Lindsey, lord chambellan d’Angleterre, que c’était par deux français réfugiés, monsieur Lecoq, autrefois conseiller au parlement de Paris, et monsieur Ravenel, gentilhomme breton, qu’avait été gagné le gros lot de la grande loterie anglaise en 1614. Le comte de Wymes lisait un livre intitulé:Pratique curieuse des oracles des sibylles. John Campbell, comte de Greenwich, fameux par son long menton, sa gaîté et ses quatrevingt-sept ans, écrivait à sa maîtresse. Lord Chandos se faisait les ongles. La séance qui allait suivre devant être une séance royale où la couronne serait représentée par commissaires, deux assistants door-keepers disposaient en avant du trône un banc de velours couleur feu. Sur le deuxième sac de laine était assis le maître des rôles,sacrorum scriniorum magister, lequel avait alors pour logis l’ancienne maison des juifs convertis. Sur le quatrième sac, les deux sous-clercs à genoux feuilletaient des registres.
Cependant le lord-chancelier prenait place sur le premier sac de laine, les officiers de la chambre s’installaient, les uns assis, les autres debout, l’archevêque de Canterbury se levait et disait la prière, et la séance commençait. Gwynplaine était déjà entré depuis quelque temps, sans qu’on eût pris garde à lui; le deuxième banc des barons, où était sa place, étant contigu à la barre, il n’avait eu que quelques pas à faire. Les deux lords ses parrains s’étaient assis à sa droite et à sa gauche, ce qui avait à peu près masqué la présence du nouveau venu. Personne n’étant averti, le clerc du parlement avait lu à demi-voix et, pour ainsi dire, chuchoté les diverses pièces concernant le nouveau lord, et le lord-chancelier avait proclamé son admission au milieu de ce qu’on appelle dans les comptes rendus «l’inattention générale». Chacun causait. Il y avait dans la chambre ce brouhaha pendant lequel les assemblées font toutes sortes de choses crépusculaires, qui quelquefois les étonnent plus tard.
Gwynplaine s’était assis, silencieusement, tête nue, entre les deux vieux pairs, lord Fitz Walter et lord Arundel.
Ajoutons que Barkilphedro, renseigné à fond comme un espion qu’il était, et déterminé à réussir dans sa machination, avait dans ses dires officiels, en présence du lord-chancelier, atténué dans une certaine mesure la difformité de lord Fermain Clancharlie, en insistant sur ce détail que Gwynplaine pouvait à volonté supprimer l’effet de rire et ramener au sérieux sa face défigurée. Barkilphedro avait probablement même exagéré cette faculté. D’ailleurs, au point de vue aristocratique, qu’est-ce que cela faisait? Lord William Cowper n’était-il pas le légiste auteur de la maxime: En Angleterre, la restauration d’un pair importe plus que la restauration d’un roi? Sans doute la beauté et la dignité devraient être inséparables, il est fâcheux qu’un lord soit contrefait, et c’est là un outrage du hasard; mais, insistons-y, en quoi cela diminue-t-il le droit? Le lord-chancelier prenait des précautions et avait raison d’en prendre, mais, en somme, avec ou sans précautions, qui donc pouvait empêcher un pair d’entrer à la chambre des pairs? La seigneurie et la royauté ne sont-elles pas supérieures à la difformité et à l’infirmité? Un cri de bête fauve n’avait-il pas été héréditaire comme la pairie elle-même dans l’antique famille, éteinte en 1347, des Cumin, comtes de Buchan, au point que c’était au cri de tigre qu’on reconnaissait le pair d’Ecosse? Ses hideuses taches de sang au visage empêchèrent-elles César Borgia d’être duc de Valentinois? La cécité empêcha-t-elle Jean de Luxembourg d’être roi de Bohême? La gibbosité empêcha-t-elle Richard III d’être roi d’Angleterre? A bien voir le fond des choses, l’infirmité et la laideur acceptées avec une hautaine indifférence, loin de contredire la grandeur, l’affîrment et la prouvent. La seigneurie a une telle majesté que la difformité ne la trouble point. Ceci est l’autre aspect de la question, et n’est pas le moindre. Comme on le voit, rien ne pouvait faire obstacle à l’admission de Gwynplaine, et les précautions prudentes du lord-chancelier, utiles au point de vue inférieur de la tactique, étaient de luxe au point de vue supérieur du principe aristocratique.