[28]Cette chambre était au troisième étage: «Les chambres ont toutes leur numéro; elles portent le nom du degré de leur élévation, comme leurs portes se présentent à droite et à gauche en montant: ainsi lapremière bazinièreest la première chambre de la tour de ce nom, au-dessus du cachot; puis laseconde bazinière, latroisième, laquatrièmeet lacalotte bazinière.»Remarques historiques et anecdotes sur la Bastille, éd. de 1774, p. 13. Les tours de laBazinièreet de laBertaudièreportaient les noms des architectes qui les avaient construites, ou des anciens prisonniers qui les avaient habitées.
[28]Cette chambre était au troisième étage: «Les chambres ont toutes leur numéro; elles portent le nom du degré de leur élévation, comme leurs portes se présentent à droite et à gauche en montant: ainsi lapremière bazinièreest la première chambre de la tour de ce nom, au-dessus du cachot; puis laseconde bazinière, latroisième, laquatrièmeet lacalotte bazinière.»Remarques historiques et anecdotes sur la Bastille, éd. de 1774, p. 13. Les tours de laBazinièreet de laBertaudièreportaient les noms des architectes qui les avaient construites, ou des anciens prisonniers qui les avaient habitées.
[29]Ce n'était sans doute pas l'ameublement ordinaire des chambres de la Bastille, où il y avait dans chacune «un lit de serge verte avec rideaux, paillasse et trois matelas, deux tables, deux cruches d'eau, une fourchette de fer, une cuiller d'étain et un gobelet de même métal, un chandelier de cuivre, des mouchettes de fer, un pot de chambre, deux ou trois chaises et quelquefois un vieux fauteuil.»Rem. hist. et anec. sur la Bastille, p. 14. Le père Griffet dit positivement que ces chambres sonttoujours meublées, mais fort simplement. Constantin de Renneville, qui occupa la seconde chambre de la Bertaudière pendant que leMasque de Ferétait renfermé dans la troisième (en 1702), a fait de sa prison un tableau après lequel on ne doutera pas que celle du prisonnier de Saint-Mars ne fût plus habitable, grâce au soin qu'on avait pris de lameubler de toutes choses:«C'était un petit réduit octogone large environ de douze à treize pieds en tous sens, et à peu près de la même hauteur. Il y avait un pied d'ordure sur le plancher, qui empêchait de voir qu'il était de plâtre; tous les créneaux étaient bouchés, à la réserve de deux qui étaient grillés. Ces créneaux étaient du côté de la chambre larges de deux pieds et allaient toujours en diminuant en cône, dans l'épaisseur du mur, jusqu'à l'extrémité qui, du côté du fossé, n'avait pas demi-pied d'ouverture, et par ce même côté ils étaient fermés d'un treillis de fer fort serré. Comme c'était à travers ce treillis que venait le jour, qu'il était encore obscurci par cette épaisseur de mur qui de ce côté a dix pieds, par la grille et par une fenêtre qui fermait au-dedans de la chambre à volet garni d'un verre très-épais et très-sale, il était si faible que, quand il entrait dans la chambre, à peine servait-il à distinguer les objets et ne formait qu'un faux jour… Les murs de la chambre étaient très-sales et gâtés d'ordure. Ce qu'il y avait de plus propre était un plafond de plâtre très-uni et très-blanc (sans doute pour que les moindres trous percés dans ce plafond par le prisonnier de l'étage supérieur fussent visibles); pour tout meuble, il n'y avait qu'une petite table pliante, très-vieille et rompue, et une petite chaise enfoncée de paille, si disloquée qu'à peine pouvait-on s'asseoir dessus. La chambre était pleine de puces… cela provenait de ce que le prisonnier, qui en venait de sortir, pissait sans façon contre les murs: ils étaient tapissés des noms de quantité de prisonniers… Sur les sept heures, on m'apporta un petit lit de camp de sangles, un petit matelas, un travers de lit garni de plumes, une méchante couverture verte toute percée et si pleine d'une épouvantable vermine que j'ai eu bien de la peine à l'en purger.»Histoire de la Bastille, t. 1, p. 105. Un prisonnier que M. de Saint-Mars amenaitdans sa litière, et qui allait êtrenourri par le gouverneur, ne fut certainement pas si mal logé que l'auteur de l'Inquisition française.
[29]Ce n'était sans doute pas l'ameublement ordinaire des chambres de la Bastille, où il y avait dans chacune «un lit de serge verte avec rideaux, paillasse et trois matelas, deux tables, deux cruches d'eau, une fourchette de fer, une cuiller d'étain et un gobelet de même métal, un chandelier de cuivre, des mouchettes de fer, un pot de chambre, deux ou trois chaises et quelquefois un vieux fauteuil.»Rem. hist. et anec. sur la Bastille, p. 14. Le père Griffet dit positivement que ces chambres sonttoujours meublées, mais fort simplement. Constantin de Renneville, qui occupa la seconde chambre de la Bertaudière pendant que leMasque de Ferétait renfermé dans la troisième (en 1702), a fait de sa prison un tableau après lequel on ne doutera pas que celle du prisonnier de Saint-Mars ne fût plus habitable, grâce au soin qu'on avait pris de lameubler de toutes choses:
«C'était un petit réduit octogone large environ de douze à treize pieds en tous sens, et à peu près de la même hauteur. Il y avait un pied d'ordure sur le plancher, qui empêchait de voir qu'il était de plâtre; tous les créneaux étaient bouchés, à la réserve de deux qui étaient grillés. Ces créneaux étaient du côté de la chambre larges de deux pieds et allaient toujours en diminuant en cône, dans l'épaisseur du mur, jusqu'à l'extrémité qui, du côté du fossé, n'avait pas demi-pied d'ouverture, et par ce même côté ils étaient fermés d'un treillis de fer fort serré. Comme c'était à travers ce treillis que venait le jour, qu'il était encore obscurci par cette épaisseur de mur qui de ce côté a dix pieds, par la grille et par une fenêtre qui fermait au-dedans de la chambre à volet garni d'un verre très-épais et très-sale, il était si faible que, quand il entrait dans la chambre, à peine servait-il à distinguer les objets et ne formait qu'un faux jour… Les murs de la chambre étaient très-sales et gâtés d'ordure. Ce qu'il y avait de plus propre était un plafond de plâtre très-uni et très-blanc (sans doute pour que les moindres trous percés dans ce plafond par le prisonnier de l'étage supérieur fussent visibles); pour tout meuble, il n'y avait qu'une petite table pliante, très-vieille et rompue, et une petite chaise enfoncée de paille, si disloquée qu'à peine pouvait-on s'asseoir dessus. La chambre était pleine de puces… cela provenait de ce que le prisonnier, qui en venait de sortir, pissait sans façon contre les murs: ils étaient tapissés des noms de quantité de prisonniers… Sur les sept heures, on m'apporta un petit lit de camp de sangles, un petit matelas, un travers de lit garni de plumes, une méchante couverture verte toute percée et si pleine d'une épouvantable vermine que j'ai eu bien de la peine à l'en purger.»Histoire de la Bastille, t. 1, p. 105. Un prisonnier que M. de Saint-Mars amenaitdans sa litière, et qui allait êtrenourri par le gouverneur, ne fut certainement pas si mal logé que l'auteur de l'Inquisition française.
La mort de ce prisonnier était mentionnée dans le même journal, à la date du lundi 19 novembre 1703. «Le prisonnier inconnu,toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars avait amené avec lui, venant des îles Sainte-Marguerite, et qu'il gardait depuis long-temps, s'étant trouvé hier un peu plus mal, en sortant de la messe, est mort aujourd'hui sur les dix heures du soir,sans avoir eu une grande maladie, il ne se peut pas moins. M. Giraut, notre aumônier, le confessa hier: surpris de la mort, il n'a pu recevoir ses sacremens, et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Il fut enterré le mardi 20 novembre, à quatre heures du soir, dans le cimetière de Saint-Paul: son enterrement coûta quarante livres.»
Voici donc enfin des dates précises.
L'extrait des registres de sépulture de l'église Saint-Paul confirmait l'exactitude du journal de M. Dujonca: «L'an 1703, le 19 novembre,Marchialy, âgé dequarante-cinq ans, ou environ, est décédé dans la Bastille; duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa paroisse, le 20 dudit mars, en présence de M. Rosarges, major de la Bastille, et de M. Reih, chirurgien de la Bastille, qui ont signé.» Cet extrait fut collationné sur le registre original où le nom deMarchialyétait écrit avec beaucoup de netteté. On ne pouvait donc plus soutenir, sur la foi de Lenglet-Dufresnoy, que ce prisonnier fut enterré auxCélestins.
Le père Griffet, qui mettait ainsi hors de doute le mystère de l'homme au masque sans prétendre toutefois le découvrir, crut devoir relater quelques faits qu'il tenait d'un des derniers gouverneurs de la Bastille, Jourdan Delaunay, mort en 1749.
Le souvenir du prisonnier masqué s'était conservé parmi les officiers, les soldats et les domestiques de cette prison; et nombre de témoins oculaires l'avaientvu passer dans la courpour se rendre à la messe. Dès qu'il fut mort, on avait brûlégénéralement tout ce qui était à son usage, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc.; on avait regratté et reblanchi les murailles de sa chambre, changé les carreaux et fait disparaître les traces de son séjour, de peur qu'il n'eût cachéquelque billet ou quelque marquequi eût faitconnaître son nom. Enfin, long-temps après, le lieutenant de police, Voyer-d'Argenson, qui visitait souvent la Bastille, soumise à son inspection, ayant appris qu'on s'y entretenait encore de ce prisonnier, voulût savoir ce qu'on en pensait, et le demanda aux officiers; mais, sur les vagues conjectures auxquelles ils se livraient entre eux, il se contenta de répondre: «On ne saura jamais cela!»
Après avoir rapporté ces nouvelles pièces, d'un procès qu'on avait débattu en l'air jusque-là, le père Griffet examina et réfuta tour à tour lesMémoires de Perseet les lettres de Lagrange-Chancel, de M. de Palteau et de Saint-Foix: il évita de se prononcer sur le récit de Voltaire, qu'il ne nomme même pas en citant ce récit comme tiré d'un livretrès-connu et très-bien écrit(le Siècle de Louis XIV); il se borna à rapprocher les différentestraditions, pour en faire ressortir les contradictions et les invraisemblances: il en tira seulement deux faits, incontestables à ses yeux, savoir, queLE PRISONNIER AVAIT LES CHEVEUX BLANCS, et que son masque était de velours noir.
Quant aux trois opinions émises au sujet du personnage condamné à rester masqué toute sa vie, il ne voulut reconnaître ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth dans cette victime d'état, et il préféra pencher du côté de la version desMémoires de Perse, parce que le comte de Vermandois lui semblait entrer plus naturellement dans cette mystérieuse captivité, dont il fixa le commencement à l'année 1683, plutôt qu'à l'année 1661, comme avait fait Voltaire; plutôt qu'à l'année 1669, comme le prétendait Lagrange-Chancel; plutôt qu'à l'année 1685, comme l'exigeait le système de Saint-Foix.
La date avancée par Voltaire, sans aucune preuve, aurait contredit les trois systèmes qui retrouvaient, dans leMasque de Fer, le duc de Beaufort, le duc de Monmouth et le comte de Vermandois: «Il n'y a aucune de ces dates (1669, 1683, 1685), dit le père Griffet, qui, une fois bien constatée, ne réfutât invinciblement une des trois opinions.»
Mais le père Griffet ne donnait aucune raison particulière qui l'autorisât à choisir la date de 1683 avec l'opinion qu'on y rattachait: il répéta les motifs que Saint-Foix avait développés avec une solide logique contre la lettre de Lagrange-Chancel, et il ajouta que le duc de Beaufort, non seulement n'était pas capable d'entraver les projets du roi et du ministre Colbert, mais encore bornait ses fonctions à celles degrand-maître, chef et surintendant de la navigation et commerce de France, la charge d'amiral ayant été supprimée par le cardinal de Richelieu. Il traita d'absurdela supposition de Saint-Foix, parce qu'un faux duc de Monmouth, quelle que fût sa ressemblance avec le condamné, n'aurait pas réussi à tromper les évêques qui l'assistèrent à ses derniers momens, et les officiers de justice qui le conduisirent au supplice en plein jour, à dix heures du matin, dans une place publique de Londres; et que d'ailleurs le véritable duc, aurait-il été soustrait à l'échafaud, ne pouvait demeurer ignoré à la Bastille après la révolution d'Angleterre et la mort de Jacques II, en 1701. Le témoignage du père Tournemine, que Saint-Foix invoquait avec confiance, ne semblait pas d'un aussi grand poids au père Griffet qui accusa de crédulité excessive ce bon jésuite connu pour sonimagination toujours vive et enflammée.
Le père Griffet s'étendit avec plus de complaisance sur le fait raconté dans lesMémoires de Perse, et, malgré une lettre de la présidente d'Osembray, qui parle desregrets infinisque laissa le comte de Vermandois, lequel avaitdonné tant de marques d'un prince extraordinaire que le regret de sa mort fut une douleur publique, et qui dit positivement que le roi futfort touchéde cette perte pleurée par Mmede La Vallière aux pieds du crucifix[30]; malgré la pompeuse épitaphe gravée à la louange du défunt dans le chœur de l'église cathédrale d'Arras, il n'hésita point à soutenir que le comte de Vermandois, après des débauches avérées, s'était rendu coupable de quelquegrand attentatavant son départ pour l'armée, tel qu'un soufflet donné au dauphin. «On en avait parlé, dit-il, long-temps avant que lesMémoires secretsaient paru, sur une de ces traditions qui ont, à la vérité, besoin d'être prouvées, mais qui ne sont pas toujours fausses.Le souvenir de celle-ci s'était toujours conservé, quoiqu'on n'en fît pas beaucoup de bruit du temps du feu roi, par la crainte de lui déplaire: c'est de quoi beaucoup de gens, qui ont vécu sous son règne, pourraient rendre témoignage. On ne prétend pas soutenir que l'attentat en question soit un fait indubitable,on soutient seulement que l'on ne l'a pas réfuté jusqu'à présent par des preuves sans réplique.»
[30]Lettres de Roger de Rabutin, comte de Bussy, éd. de 1716, t. 6, p. 135.
[30]Lettres de Roger de Rabutin, comte de Bussy, éd. de 1716, t. 6, p. 135.
Le père Griffet alléguait enfin une induction, bien futile, il est vrai, tirée du nom supposé deMarchiali(le registre porteMarchialy), dans lequel on avait découvertHic amiral(c'est l'amiral), sans prétendre que cette mauvaise anagramme, moitié latine et moitié française, pût être rangée même parmi les probabilités; cependant, après avoir incliné vers l'opinion qui faisait du comte de Vermandois l'homme au masque, il déclara vouloir attendre,pour former une décision, qu'on eût la date certaine de l'arrivée de ce prisonnier à la citadelle de Pignerol; car, jusque-là, on ignorerait la vérité:il y a grande apparence qu'on ne la saura jamais!disait-il à l'exemple du lieutenant de police Voyer-d'Argenson.
Saint-Foix se hâta de faire imprimer saRéponseau père Griffet, et s'attacha surtout à démontrer que le prisonnier masqué ne pouvait être le comte de Vermandois: il s'efforça de prouver par des raisonnemens, plutôt que par des autorités contemporaines, que ce prince était incapable d'avoir porté la main sur le dauphin, et que Louis XIV n'avait pu se prêter à unemomerieaussi indécente que celle des obsèques et de l'enterrement d'unebûcheà la place de son fils; il se moqua de l'anagramme deMarchiali[31], et soutint, à tort, qu'on n'était pas dans l'usage d'appeler le comte de VermandoisM. l'amiral[32]: il cita, sans propos et sans but, un passage très-remarquable d'uneHistoire de la Bastille, imprimée en 1724, lequel coïncide en effet avec l'anecdote duMasque de Fer; mais il ne songea pas à profiter d'une découverte aussi neuve, qui pouvait être la base d'un nouveau système et servir en tous cas à constater les précautions qu'on prenait pour la garde du prisonnier inconnu.
[31]On donnait quelquefois aux prisonniers un faux nom fabriqué avec l'anagramme du leur. Nous lisons dans la 3elivraison dela Bastille dévoilée, p. 79: «Villeman, c'est encore M. Jean deManvillerevenu des îles de Sainte-Marguerite à la Bastille: M. Delaunay avait renversé son nom et l'avait fait inscrire de même sur les registres, pour dérober à tout le monde le lieu de la détention du prisonnier.»
[31]On donnait quelquefois aux prisonniers un faux nom fabriqué avec l'anagramme du leur. Nous lisons dans la 3elivraison dela Bastille dévoilée, p. 79: «Villeman, c'est encore M. Jean deManvillerevenu des îles de Sainte-Marguerite à la Bastille: M. Delaunay avait renversé son nom et l'avait fait inscrire de même sur les registres, pour dérober à tout le monde le lieu de la détention du prisonnier.»
[32]Prosper Marchand rapporte dans sonDictionnaireplusieurs pièces de vers de Benserade, adressées àMonsieur l'Admiral, en 1681.
[32]Prosper Marchand rapporte dans sonDictionnaireplusieurs pièces de vers de Benserade, adressées àMonsieur l'Admiral, en 1681.
Ensuite il présenta de nouveaux faits à l'appui d'une substitution de victime sur l'échafaud du duc de Monmouth: il faillit se croire personnellement offensé du trait de satire que le père Griffet avait lancé contre son confrère, le père Tournemine,célèbre dans toute l'Europe, aimé, estimé, considéré à la cour et à la ville. Mais les plus forts argumens du système de Saint-Foix ne reposaient que sur des ouï-dire plus ou moins croyables; l'histoire lui fournissait à peine quelques vagues allégations.
Saint-Foix essaya pourtant de répondre au défi du père Griffet, en établissant, d'une manière irrécusable, que le prisonnier n'avait été amené qu'en 1685 à Pignerol, et, faute de pièces authentiques, il se jeta dans des suppositions souvent erronées.
Il fixe d'abord avec justesse, et pour la première fois, l'époque à laquelle M. de Saint-Mars fut nommé au commandement de lacitadelle(ou plutôt du donjon et de la prison) de Pignerol, lorsque Fouquet fut envoyé dans cette forteresse, après son arrêt du 20 décembre 1664, sous la garde spéciale de Saint-Mars.
En 1681, une année environ après la mort de Fouquet, Saint-Mars devait conduire lui-même son second prisonnier d'état, le comte de Lauzun, aux eaux de Bourbon; mais il fut exempté de cette commission à cause de ses fréquens démêlés avec Lauzun, et remplacé par Maupertuis, sous-lieutenant des mousquetaires du roi[33]: si l'homme au masque eût été enfermé à Pignerol en 1681, se demande Saint-Foix, Saint-Mars aurait-il été chargé de suivre Lauzun dans un voyage detroismois?
[33]Mém. de Mlle de Montpensier, collection Petitot, 2esérie, t. 42, p. 424.
[33]Mém. de Mlle de Montpensier, collection Petitot, 2esérie, t. 42, p. 424.
En 1684, les réjouissances pour la naissance du duc d'Anjou furent l'objet d'une contestation assez vive entre M. d'Herleville, gouverneur de la ville et de la citadelle de Pignerol, et M. de Lamothe de Rissan, lieutenant du roi: cette contestation pouvait-elle avoir lieu, se demande Saint-Foix, sinon en l'absencede Saint-Mars, quiavait encore les lettres de commandementpour la citadelle, et Saint-Mars pouvait-il s'éloigner, si le prisonnier masqué lui eût été déjà confié? Par malheur, Saint-Foix ignorait que Saint-Mars avait passé de Pignerol à Exilles, dont il fut nommé gouverneur au mois de mai 1681[34].
[34]«Sa Majesté, ayant connu l'extrême répugnance que vous avez à accepter le commandement de la citadelle de Pignerol, a trouvé bon de vous accorder le gouvernement d'Exilles, vacant par la mort de M. le duc de Lesdiguières.» Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 12 mai 1681. Extr. des archives des Affaires étrangères, par M. Delort.
[34]«Sa Majesté, ayant connu l'extrême répugnance que vous avez à accepter le commandement de la citadelle de Pignerol, a trouvé bon de vous accorder le gouvernement d'Exilles, vacant par la mort de M. le duc de Lesdiguières.» Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 12 mai 1681. Extr. des archives des Affaires étrangères, par M. Delort.
Saint-Foix signala, malgré ces erreurs, plusieurs points intéressans, surtout une alliance de famille entre Saint-Mars et madame Dufresnoy, dont il avait épousé la sœur: or, madame Dufresnoy, femme du premier commis de la guerre et maîtresse de Louvois, était à portée de servir son beau-frère auprès du ministre qui avait la surintendance des places de guerre et des prisons d'état. Saint-Foix raconta, en outre, comme un faitcertain, que madame Lebret, mère de feu M. Lebret, premier président et intendant de Provence,choisissait à Paris, à la prière de madame de Saint-Mars, son intime amie, le linge le plus fin et les plus belles dentelles, et les envoyait à l'île de Sainte-Marguerite pour le prisonnier. Il raconta aussi, sans garantir l'exactitude de cette circonstance, que «le lendemain de l'enterrement deMarchialy, une personne ayant engagé le fossoyeur à le déterrer et à le lui laisser voir, ils trouvèrent un gros caillou à la place de la tête.»
Unami du père Griffet, lequel sans doute n'était autre que ce jésuite lui-même, écrivit àl'Année littérairede Fréron, théâtre principal de ce débat où Voltaire était mis en cause, une lettre au sujet despièces du procès, réunies et publiées par Saint-Foix en 1770: il pensait quece procès n'était pas encore assez instruit pour pouvoir être jugé. Cependant il ne paraissait pas éloigné de croire à ladisparitiondu comte de Vermandois, plutôt qu'à sa mort devant Courtray; et il mit en avant une de ces traditions, qu'on peut toujours fabriquer sans crainte d'être convaincu de mensonge.
«Onassure, dit-il, que le jour même où le corps du comte de Vermandois dut être transporté à Arras, il sortit du camp une litière, dans laquelle on crut qu'il y avait un prisonnier d'importance, quoiqu'on répandît le bruit que la caisse militaire y était renfermée; et l'on ajouta que cette litière prit un chemin détourné. J'ai lu,quelque part, que le caveau, dans lequel on dit que le comte de Vermandois fut inhumé, à Arras, a été gardé très-soigneusement. Il me semble encore qu'il y avait dans le même écrit diverses anecdotes qui annonçaient un mystère enseveli dans cette tombe.»
L'auteur de la lettre, adoptant, sans examen, l'absencede Saint-Mars hors de Pignerol, à la fin de l'année 1683 et au commencement de la suivante, comme Saint-Foix avait tenu à la constater, en interprétant mal l'État de la France en 1684, s'efforçait de la rapporter à l'enlèvement même du comte de Vermandois, que Saint-Mars serait allé chercher en secret au camp de Courtray, pour le transférer masqué à Pignerol.
Enfin l'ami du père Griffet, d'un ton semi-sérieux et semi-plaisant, avançait une nouvelle conjecture, et proposait de chercher, sous le masque du prisonnier, le sultan Mahomet IV, détrôné en 1687, puisque le sort de ce sultan étaitassez incertaindepuis sa déposition, et que, le prisonnier passant pour un prince turc en Provence, le nom deMarchialyétant quasi turc, tout s'accordait à soutenir un système non moins vraisemblable que les autres.
Saint-Foix résolut de fermer la bouche à tous lesamisque le père Griffet pouvait avoir encore: il fit venir d'Arras l'extrait des registres capitulaires de la cathédrale, constatant que Louis XIV avait écrit lui-même au chapitre pour lui enjoindre derecevoir le corpsdu comte de Vermandois, décédéenla ville de Courtray; qu'il avait désiré que le défunt fût inhumé, au milieu du chœur de l'église, dans le même caveau qu'Élisabeth, comtesse de Vermandois, et femme de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, morte en 1182; qu'une somme de dix mille livres avait été donnée au chapitre pour la fondation d'un obit à perpétuité en mémoire du comte de Vermandois; que les magistrats et les officiers municipaux de la ville étaient avertis d'assister à ce service célébré solennellement; et que, quatre ans après l'enterrement, à l'occasion de cet anniversaire, le roi avait fait don à la cathédrale d'unornement complet de velours noir et de moire d'argent, avec un dais aux armes du comte de Vermandois, brodées en or. Il n'était pas probable, en effet, comme le remarque Saint-Foix, que Louis XIV eût cherché uncaveau de famillepour y enterrer unebûche, et qu'il eût fondé un obit perpétuel avec une telle solennité en présence d'un cercueil vide.
Saint-Foix, peu tolérant en matière de plaisanterie, accusa de mensonge l'ami du père Griffet, à cause d'une citation tronquée que l'anonyme avait faite desMémoires de Mlle de Montpensier[35], et avoua dédaigneusement que cetamiétaittrès-capable de soutenir, par des citations aussi vraies, quele prisonnier au masque était Mahomet IV.
[35]Il s'agissait de cette phrase:Ce sont des histoires qu'on ne sait pas et que l'on ne voudrait pas savoir. MmeMontpensier veut parler des débauches italiennes qu'on avait attribuées au comte de Vermandois:l'Ami du père Griffetapplique ces paroles au démêlé que le prince aurait eu avec le dauphin.
[35]Il s'agissait de cette phrase:Ce sont des histoires qu'on ne sait pas et que l'on ne voudrait pas savoir. MmeMontpensier veut parler des débauches italiennes qu'on avait attribuées au comte de Vermandois:l'Ami du père Griffetapplique ces paroles au démêlé que le prince aurait eu avec le dauphin.
La mort du père Griffet, arrivée l'année suivante (1771), mit un terme à cette longue et curieuse discussion: aucunamine sortit de ses cendres pour argumenter à sa place.
Un nouveau système, qui ne devait prendre faveur qu'un demi-siècle après son apparition, fut livré à la publicité dans cette même année où Saint-Foix se flattait d'avoir fondé le sien sur des bases inébranlables.
Le baron d'Heiss, ancien capitaine au régiment d'Alsace, qui ne nous est connu que par le catalogue de sa bibliothèque et son amitié bibliographique avec Mercier de Saint-Léger, adressa auJournal Encyclopédiqueune lettre datée de Phalsbourg, 28 juin 1770, avec un ancien document qu'il regardait comme une explication de l'énigme duMasque de Fer: ce document était une lettre traduite de l'italien, et insérée dans l'Histoire abrégée de l'Europe(par Jacques Bernard), qu'on publiait à Leyde, chez Claude Jordan, 1685 à 1687, en feuilles détachées.
Par cette lettre, copiée scrupuleusement dans l'ouvrage périodique de Jacques Bernard (mois d'août, 1687 à l'articleMantoue), on apprend que le duc de Mantoue, ayant dessein devendresa capitale au roi de France, son secrétaire l'en détourna et lui persuada même de s'unir aux autres princes d'Italie, pour s'opposer à l'ambition de Louis XIV. En conséquence, ce secrétaire fit plusieurs voyages auprès des souverains, afin de les entraîner dans cette ligue; mais, à la cour de Savoie, ses complots furent dénoncés au marquis d'Arcy, ambassadeur de France. Celui-ci accabla de civilités cet agent de trahison, lerégalafort souvent, et l'invita enfin à une grande chasse à deux ou trois lieues de Turin. Ils partirent ensemble; mais à peu de distance de la ville, ils furent enveloppés par douze cavaliers qui enlevèrent le secrétaire,le déguisèrent, le masquèrent et le conduisirent à Pignerol. Le prisonnier ne resta pas long-temps dans cette forteresse, qui étaittrop près de l'Italie, etquoiqu'il y fût gardé très-soigneusement, on craignait que les murailles ne parlassent: on le transféra donc aux îles Sainte-Marguerite,où il est à présent sous la garde de M. de Saint-Mars, dit la lettre. «Voilà une nouvelle bien surprenante, mais qui n'en est pas moins véritable!»
Le baron d'Heiss, sans faire grand fracas de sa découverte, en était fort satisfait, et, rappelant avec Voltaire qu'aucun prince ni personne de marquen'avait disparu en ce temps-là, il n'hésitait point à penser que ce secrétaire du duc de Mantoue dût être le prisonnier masqué.
Cependant cette opinion ne trouva pas d'abord beaucoup de partisans, soit que leJournal Encyclopédiquefût peu lu, soit plutôt que les ingénieuses dissertations de Saint-Foix eussent épuisé pour un temps la curiosité des juges de ce procès plein de ténèbres. A peine si le document historique, qui mettait au jour un acte odieux dugrand roi, sembla digne d'attention, et nul écrivain ne hasarda un commentaire sur un fait relégué dans le chaos des calomnies forgées par la presse de Hollande.
Quelques années après (1779), leJournal de Parisreproduisit l'extrait de l'Histoire abrégée de l'Europe, et le rédacteur, qui était probablement Sénac de Meilhan, fort habile à imaginer des travestissemens littéraires, alla jusqu'à dire que l'original italien de cette lettre existait à la Bibliothèque du roi. Mais personne n'eut la patience de l'y chercher ni le bonheur de le découvrir.
Voltaire était demeuré neutre durant ces débats, où son nom fut à peine prononcé de part et d'autre; peut-être s'y mêla-t-il sous le voile d'un pseudonyme, selon son habitude, semblable à ces preux chevaliers qui venaient couverts d'armures noires dans les tournois, et ne s'y faisaient reconnaître que par leurs beaux coups de lance. Seulement, dans un supplément ajouté à une nouvelle édition de l'Essai sur les mœurs, et intituléNouvelles remarques sur l'histoire, il avait répété que l'anecdote duMasque de ferétaitaussi vraie qu'étonnante, et il avait consigné (12eremarque) une partie des faits relatés dans la lettre de M. de Palteau, en remarquant quecette nouvelle preuve n'était pas nécessaire, quoiqu'il ne faille rien négliger sur un fait si éloigné de l'ordre commun.
Il voulut en finir avec deux systèmes qu'il avait déjà réfutés dédaigneusement, et comprendre dans cette dernière réfutation celui de Saint-Foix, en faveur duquel la critique semblait se prononcer. Dans la septième édition duDictionnaire philosophique, réimprimé sous le titre dela Raison par alphabet, 1770, 2 vol. in-8, où il fit entrer dans l'articleAnal'anecdote sur leMasque de Fer, il rectifia les erreurs qu'il avait commises lui-même, faute de documens authentiques, et il se servit pour cela du journal de Dujonca, publié par le père Griffet, qui avait, dit-il,l'emploi délicatde confesser les prisonniers de la Bastille. Il traita derêvel'opinion qui faisait du prisonnier inconnu le duc de Beaufort ou le comte de Vermandois; il se moqua plus sérieusement desillusionsde Saint-Foix, en disant que, pour les admettre, il faudrait croire que le duc de Monmouth fût ressuscité et eût changé l'ordre des temps, substitution plus difficile que celle d'un patient livré au bourreau. On voit que Voltaire donnait toujours la date de 1661 ou 1662 au commencement de la prison duMasque de Fer. Il railla surtout la condescendance qu'on supposait à Louis XIV, deservir de sergent et de geôlierau roi Jacques II, puis au roi Guillaume, puis à la reine Anne.
Voltaire rapporte ensuite que le prisonnier déclaralui-mêmeà l'apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'ilcroyait avoir environ soixante ans. Au sujet de ce renseignement que rien ne constate, un plaisant dit que l'auteur de laHenriadeen était réduit à faire descomptesd'apothicaire. Il est impossible en effet de s'en rapporter à ce ouï-dire, outre que cet infortuné, captif depuis tant d'années, et privé des moyens de calculer exactement la marche du temps, se trompait peut-être dans ses conjectures sur son âge: on sait que Latude, après une longue détention, n'avait plus aucune idée précise relativement aux années qui s'étaient écoulées pendant sa captivité.
Voltaire se demandait encore: «Pourquoi donner un nom italien à ce prisonnier? On le nomma toujoursMarchialy!» M. de Palteau avait pourtant fait connaître que le nom deLatourfut affecté à l'inconnu de son vivant. Quant au nom porté sur le registre des sépultures, quiconque était instruit du régime administratif des prisons d'état pouvait apprécier combien ce faux nom avait peu d'importance. Voltaire n'eut pas été intrigué du nom italien deMarchialy, s'il avait lu ce passage desRemarques historiques sur le château de la Bastille, imprimées quatre ans plus tard: «Le ministère n'aime pas que les gens connus meurent à la Bastille. Si un prisonnier meurt, on le fait inhumer à la paroisse de Saint-Paul sous le nom d'un domestique, et ce mensonge est écrit sur le registre mortuaire pour tromper la postérité. Il y a un autre registre où le nom véritable des morts est inscrit (p. 33).» Ce registre n'a point été retrouvé dans les archives de la Bastille.
Voltaire finissait son article par cette espèce de proclamation dans laquelle on peut voir la conscience d'une vérité cachée ou l'orgueil d'un esprit qui déguise son ignorance sous un silence prudent: «Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le père Griffet et n'en dira pas davantage.»
Cependant cet article fut suivi d'uneAddition de l'éditeur, beaucoup moins discrète, attribuée à Voltaire parbien des gens de lettreset par les éditeurs de Kehl: cetteadditionparut dans une nouvelle édition duDictionnaire philosophique, sous le titre deQuestions sur l'Encyclopédie distribuées en forme de dictionnaire, par des amateurs, Genève, 1771, 9 vol. in-8.L'éditeur, ou Voltaire qui prenait souvent ce titre dans ses ouvrages pour faire passer quelque vérité audacieuse, sans en être personnellement responsable, dit: «Rien n'est plus aisé non-seulement de concevoir quel était le prisonnier, mais qu'il est même difficile qu'il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L'auteur de cet article aurait communiqué plus tôtson sentiment, s'il n'eût cru que cette idée devait déjà être venue à bien d'autres et s'il ne se fût persuadé que ce n'était pas la peine de donner comme une découverte une chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette anecdote.» C'était ne plus même admettre le doute dans une question si obscure et si peu éclaircie jusque-là. L'éditeur, qui s'appelle ici l'auteur, par distraction, s'étonne que «tant de savans et tant d'écrivains, pleins d'esprit et de sagacité, se tourmentent à deviner qui peut avoir été le fameuxMasque de Fer, sans que l'idée la plus simple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais présentée à eux;» en conséquence, il se décideenfin à dire ce qu'il en pense depuis plusieurs années.
Il rejette sans réfutation les diverses opinions qui étaient en lutte, sans oublier la dernière, celle du baron d'Heiss, à propos de laquelle cetteadditionsemble avoir été faite, et il juge impossible de concilier le personnage d'un secrétaire du duc de Mantoueavec les grandes marques de respectque Saint-Mars donnait à son prisonnier; ilne s'amuse pasà prouver que ce prisonnier ne saurait être le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth, ni le secrétaire du duc de Mantoue:l'auteur conjecture que Voltaire est aussi persuadé que lui du soupçon qu'il va manifester, mais que Voltaire, à titre de Français, n'a pas voulu publier tout net, surtout en ayant assez dit pour que le mot de l'énigme ne dût pas être difficile à deviner.
Selon lesoupçonde l'éditeur, leMasque de Ferétait un frère aîné de Louis XIV. Anne d'Autriche l'avait eu d'un amant, et la naissance de ce fils aurait détrompé la reine sur sa prétendue stérilité. Après cette couche secrète, par le conseil du cardinal de Richelieu, un hasard avait été adroitement ménagé pourobliger absolument le roi à coucher en même lit avec la reine; un second fils fut le fruit de cette rencontre conjugale, et Louis XIV avait ignoré jusqu'à sa majorité l'existence de son frère adultérin. La politique de Louis XIV, affectant un généreux respect pour l'honneur de la royauté, avait sauvé de grands embarras à la couronne et un horrible scandale à la mémoire d'Anne d'Autriche, en imaginant unmoyen sage et justed'ensevelir dans l'oubli la preuve vivante d'un amour illégitime. Ce moyen dispensait le roi de commettre une cruauté, qu'un monarque moins consciencieux et moins magnanime que Louis XIVeût estiméenécessaire.
«Il me semble, poursuit toujoursnotre auteur, que plus on est instruit de l'histoire de ce temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette supposition.»
Était-ce bien là réellement l'opinion de Voltaire? Avait-il en effet été initié à ce secret d'état par le duc de Richelieu ou par Mmede Pompadour? Est-ce lui-même qui a rédigé cette note assez mal écrite? Ne serait-ce pas plutôt une interpolation d'un véritable éditeur, qui aurait cru ne faire que reproduire plus explicitement l'opinion de Voltaire? En tout cas, il est certain que, depuis cette déclaration publiée sous la responsabilité d'unéditeuranonyme, Voltaire s'abstint, avec une affectation inexplicable, de revenir sur le sujet duMasque de Fer, comme s'il eût dit tout ce qu'il savait, ou peut-être tout ce qu'il en pouvait dire. Le système de Voltaire s'enracina dans les esprits, sans que personne osât songer à le renverser; et celui de Saint-Foix, au contraire, qui n'avait triomphé un moment qu'à force d'esprit et de témérité, ne survécut pas à son brillant auteur, mort deux années avant Voltaire (1776).
En 1774, un écrivain anonyme fit paraître sous le manteau un petit ouvrage sur la Bastille[36], dans lequel l'anecdote de l'Homme au Masque de Ferne fut pas omise. La police poursuivit avec tant de rigueur cet écrit qui contenait bien des particularités secrètes sur le régime intérieur de la prison d'état, que peu d'exemplaires échappèrent aux saisies et au pilon: on n'en connaît guère que deux ou trois de l'édition originale portant les armes de France au frontispice, comme pour signaler les œuvres de la royauté. CesRemarques historiquesne sont pourtant qu'un extrait textuel de la partie descriptive de l'Inquisition françaisede Constantin de Renneville, avec des additions curieuses. La noteVest consacrée à un rapide examen des divers systèmes auxquels le mystère duMasque de Feravait donné lieu jusque-là: l'auteur penche visiblement du côté de l'opinion du père Griffet en disant: «Ce jésuite, confesseur des prisonniers de la Bastille, n'atteste pas que l'Homme au Masque de Ferfût le comte de Vermandois; mais il rassemble bien des raisons et des probabilités en faveur de cette opinion, etil semble que sur cette matière le suffrage du père Griffet doit être d'un grand poids.»
[36]Remarques historiques et Anecdotes sur le château de la Bastille, 1774, petit in-12. Ce livre était si rare en 1789, qu'un éditeur (peut-être l'imprimeur Grangé qui a fait sortir de ses presses plusieurs opuscules sur la Bastille et sur leMasque de Fer) le réimprima sous ce titre:Remarques et Anecdotes sur le château de la Bastille, suivies d'un détail historique du siége, de la prise et de la démolition de cette forteresse, in-8ode 106 pages, et y ajouta une préface déclamatoire contre les prisons d'état,ces monumens odieux de l'oppression, ces tombeaux vivans de la justice et de l'humanité! «J'ai eu en possession, pendant bien peu de temps à la vérité, dit l'auteur de cette préface, un manuscrit précieux sur cette matière. Je pourrais même me prévaloir de sa rareté, puisque sans être très-volumineux, dix louis n'ont pu m'en rendre propriétaire. On pense bien que je n'ai pu ni peut-être dû le copier en entier.» Ce même ouvrage fut encore reproduit en 1789, sous une autre forme, avec d'importantes additions:Remarques historiques sur la Bastille; sa démolition et Révolutions de Paris en juillet 1789 avec un grand nombre d'anecdotes intéressantes et peu connues, Londres, in-8o, deux parties, 199 et 137 pages.
[36]Remarques historiques et Anecdotes sur le château de la Bastille, 1774, petit in-12. Ce livre était si rare en 1789, qu'un éditeur (peut-être l'imprimeur Grangé qui a fait sortir de ses presses plusieurs opuscules sur la Bastille et sur leMasque de Fer) le réimprima sous ce titre:Remarques et Anecdotes sur le château de la Bastille, suivies d'un détail historique du siége, de la prise et de la démolition de cette forteresse, in-8ode 106 pages, et y ajouta une préface déclamatoire contre les prisons d'état,ces monumens odieux de l'oppression, ces tombeaux vivans de la justice et de l'humanité! «J'ai eu en possession, pendant bien peu de temps à la vérité, dit l'auteur de cette préface, un manuscrit précieux sur cette matière. Je pourrais même me prévaloir de sa rareté, puisque sans être très-volumineux, dix louis n'ont pu m'en rendre propriétaire. On pense bien que je n'ai pu ni peut-être dû le copier en entier.» Ce même ouvrage fut encore reproduit en 1789, sous une autre forme, avec d'importantes additions:Remarques historiques sur la Bastille; sa démolition et Révolutions de Paris en juillet 1789 avec un grand nombre d'anecdotes intéressantes et peu connues, Londres, in-8o, deux parties, 199 et 137 pages.
Le gouvernement, qui avait toujours redouté et contrarié les recherches relatives au prisonnier masqué, espéra enfin que ce sujet était épuisé pour la curiosité publique. Soulavie nous apprend que «le garde des sceaux, Hue de Miromesnil, n'avait jamais laissé discuter les anecdotes du mystérieux personnage, lorsqu'elles pouvaient indiquer un membre de la famille royale, et M. de La B… (La Borde, premier valet de chambre du roi) fut obligé d'envoyer, sous le nom de Voltaire, un mémoire manuscrit à Londres, le bureau de la librairie n'ayant jamais permis à ce sujet que d'amuser le tapis et de dire, avec le père Griffet ou ses semblables, que le prisonnier était le duc de Monmouth, le duc de Beaufort ou quelque autre de cette classe[37].» Ce petit ouvrage, intitulé pompeusement l'Histoire de l'Homme au Masque de Fer, par Voltaire, in-12 de 32 pages, 1783, rassemblait en effet tout ce que Voltaire avait éparpillé dans ses œuvres au sujet du prisonnier, et Linguet, qui, dans son séjour à la Bastille, recueillit quelques lointaines traditions échappées à ses devanciers, en avait fait part à M. de La Borde, sans oser les mentionner lui-même dans sesMémoires de la Bastille, imprimés à Londres la même année.
[37]Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. 6, p. 6. Soulavie ne laisse aucun doute sur le nom de l'auteur de cet opuscule, que nous avions attribué à quelque libraire spéculateur. Dans le 3evol. des mêmesMémoires, p. 104, il s'était expliqué plus clairement encore: «Les dernières anecdotes qu'on a puisées sur leMasque de Fernous ont été données par M. Linguet, qui, long-temps détenu à la Bastille, obtint quelques renseignemens des plus anciens officiers ou serviteurs du château; il donna ses notes à M. de La Borde, qui les a publiées en ces termes, dans un petit ouvrage sur ceMasque.»
[37]Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. 6, p. 6. Soulavie ne laisse aucun doute sur le nom de l'auteur de cet opuscule, que nous avions attribué à quelque libraire spéculateur. Dans le 3evol. des mêmesMémoires, p. 104, il s'était expliqué plus clairement encore: «Les dernières anecdotes qu'on a puisées sur leMasque de Fernous ont été données par M. Linguet, qui, long-temps détenu à la Bastille, obtint quelques renseignemens des plus anciens officiers ou serviteurs du château; il donna ses notes à M. de La Borde, qui les a publiées en ces termes, dans un petit ouvrage sur ceMasque.»
Selon Linguet, le prisonnier portait un masque de velours et non de fer; le gouverneur lui-même le servait etenlevait son linge; lorsqu'il allait à la messe, il avait les défenses les plus expresses de parler et de montrer sa figure: l'ordre était donné aux invalides qui l'accompagnaient de tirer sur lui dans le cas où il eût enfreint ces défenses; lorsqu'il fut mort, on brûla tous ses meubles, on dépava sa chambre, on ôta les plafonds, on visita tous les coins, recoins, tous les endroits qui pouvaient cacher un papier, un linge; en un moton voulait découvrir s'il n'y aurait pas laissé quelque signe de ce qu'il était. Les personnes de la Bastille, qui avaient rapporté ces faits à Linguet, «les tenaient de leurs pères, anciens serviteurs de la maison, lesquels y avaient vu l'Homme au Masque de Fer.» On a peine à comprendre pourquoi Linguet choisit La Borde pour secrétaire dans cette circonstance et se priva d'un thème aussi fertile en déclamations, lui qui, dans sesMémoires de la Bastille, raconte sérieusement qu'on l'empoisonnait, lui qui fait un drame horrible et ténébreux de l'ensevelissement d'un prisonnier mort dans une chambre voisine de la sienne, lui enfin qui accumule tant de malédictions contre lessouffrances inconnueset lespeines obscuresde cette prison d'état.
La plupart des faits racontés par Linguet et par M. de La Borde entrèrent dans lesremarquessur leMasque de Ferpubliées en 1783 par le marquis de Luchet dans leJournal des Gens du monde, t. 4, no23, p. 282 et suiv. Ce journal, qui paraissait en Allemagne, n'était pas obligé de garder des ménagemens avec la mémoire d'Anne d'Autriche, et le rédacteur de ce journal, attaché à la cour du prince de Hesse-Cassel, avait toute liberté d'amuser ses lecteurs, en mettant à profit ses réminiscences des ouvrages et des conversations de Voltaire.
Cependant le marquis de Luchet n'adopta pas entièrement le système de l'éditeuranonyme desQuestions sur l'Encyclopédie, qui d'ailleurs, en proposant l'histoire d'un fils naturel d'Anne d'Autriche, ne s'était point expliqué sur la personne du père; il fit honneur à Buckingham de cette paternité en litige, et réclama, en faveur de son opinion, un nouveau témoignage, celui de Mllede Saint-Quentin, ancienne maîtresse du ministre Barbezieux, laquelle, retirée à Chartres où elle mourut dans un âge avancé vers le milieu du dix-huitième siècle, avait ditpubliquementque Louis XIV condamna son frère aîné à une prison perpétuelle, et que laparfaite ressemblancedes deux frères nécessita l'invention du masque pour le prisonnier. Voltaire avait pensé aussi que ce masque cachait une ressemblancetrop frappante; mais d'où vient que Voltaire, à qui l'on écrivit de Chartres le bruit qu'on y avait répandu sous le nom de Mllede Saint-Quentin[38], ne le consigna pas dans ses œuvres et se contenta d'en parler à Genève?
[38]9eliv. de laBastille dévoilée, p. 145.
[38]9eliv. de laBastille dévoilée, p. 145.
Certes, Barbezieux avait un caractère léger et dissipé, bien différent de la fermeté et de l'esprit politique de Louvois son père; mais il n'eût point osé divulguer à une maîtresse ce formidable secret d'état, qui ne transpirait pas même dans les indiscrets libelles de Hollande, avant la mort de l'homme au masque: Barbezieux mourut en 1701 etMarchialyen 1703. Le marquis de Luchet n'était-il pas bien capable de supposer cette demoiselle de Saint-Quentin[39], comme il supposait un fils de Buckingham, comme il supposa plus tardMllede Baudeon,la comtesse de Tersan,la duchesse de Morsheim, et plusieurs autres dames dont il rédigea lesMémoires, toujours pour l'amusement desgens du monde?
[39]Les auteurs de laBastille dévoiléevoulurent constater par unprocès-verballe séjour de la demoiselle de Saint-Quentin à Chartres, et l'anecdote racontée par elle à plusieurs personnes de cette ville encore vivantes en 1790; mais ils ne purent obtenir ce procès-verbal et attestèrent seulement lanotoriétédu fait.
[39]Les auteurs de laBastille dévoiléevoulurent constater par unprocès-verballe séjour de la demoiselle de Saint-Quentin à Chartres, et l'anecdote racontée par elle à plusieurs personnes de cette ville encore vivantes en 1790; mais ils ne purent obtenir ce procès-verbal et attestèrent seulement lanotoriétédu fait.
Linguet, dont M. de La Borde et le marquis de Luchet avaient invoqué le témoignage, n'osa pas confirmer ces assertions dans lesAnnales politiques, et craignit peut-être de fournir à ses ennemis le prétexte d'une nouvelle lettre de cachet: le silence de Linguet est inexplicable. Certes, l'abbé Lenglet-Dufresnoy, qui ne se faisait pas scrupule de publier des vérités ou des mensonges hardis, aurait élevé la voix s'il eût encore vécu, lorsque le prieur Anquetil le cita dans une compilation historique, sans critique et sans style, intitulée:Louis XIV, sa cour et le régent, 4 vol. in-12, 1789. Anquetil rapportait, au sujet duMasque de Fer, ce que lui en avait dit Lenglet, qui assurait l'avoirvuà la Bastille, et même lui avoirparlé. Lenglet, malgré cet entretien, ne jeta aucune lumière sur l'histoire de ce prisonnier qui avaitl'esprit vif et orné, disait-il, «parlait très-bien d'affaires, de politique, d'histoire, de religion, était au fait des nouvelles courantes, et montrait par sa conversation qu'il avait voyagé dans toute l'Europe (tome I).»
Le crédule Anquetil, à qui l'auteur duTraité des Apparitionsracontait ces belles choses recueillies dans un de ses nombreux séjours à la Bastille, eut la bonhomie de lepresserde dire ce qu'il pensait de cet inconnu: «Voudriez-vous me faire aller une neuvième fois à la Bastille?» répondit Lenglet qui n'y alla que cinq fois pendant sa vie littéraire, comme l'a prouvé son biographe Michault, de Dijon. En outre, il n'y était allé pour la première fois qu'en 1718, à moins qu'on veuille infirmer les recherches et les calculs de Michault par une note imprimée dans laBastille dévoilée(1relivr., p. 113), où il est dit que Lengletest entré six fois à la Bastille, la première en 1696. Quelle que soit la date de cette première entrée, l'abbé Lenglet, qui était en bon rapport de connaissance avec les officiers de ce château, avait pu apprendre d'eux ce qu'il prétendait savoir duMasque de Ferlui-même.
LeMasque de Fer, qui occupait avec tant d'ardeur les bureaux d'esprit, les journaux et les cafés, avait fait aussi l'entretien de la cour, où les mystères des lettres de cachet et des prisons d'état divertissaient quotidiennement le petit lever du roi et de ses maîtresses. Le régent Philippe d'Orléans avait, disait-on, refusé la confidence de ce grand secret aux instances les plus assidues de ses favoris et de ses compagnons de table: jamais le nom du prisonnier masqué n'était sorti de ses lèvres, même au milieu des plus étourdissantes orgies de la Muette. Louis XV ne se montra point aussi discret, assure-t-on, et les caresses de Mmede Pompadour eurent tout l'empire qu'elle leur savait; mais la spirituelle marquise, qui laissait le censeur Jolyot de Crébillon s'asseoir sur son lit, et le gentilhomme de la chambre Voltaire se mettre à ses genoux, garda peut-être ce secret mieux que son rang dans la compagnie des gens de lettres qu'elle aimait: elle n'avait pourtant pas à craindre la destinée du pêcheur des îles Sainte-Marguerite.
Louis XV fut souvent questionné par ses courtisans sur un sujet qu'il abordait sans répugnance, et qu'il entendait en souriant approfondir devant lui. Mais, à l'occasion des deux systèmes débattus avec une égale probabilité par Saint-Foix et le père Griffet, Louis XV hocha la tête et dit: «Laissez-les disputer; personne n'a dit encore la vérité sur leMasque de Fer.»
Une autre fois, le premier valet de chambre du roi, M. de La Borde, essayant de mettre à profit un moment d'abandon et de familiarité de son maître, pour s'approprier sans péril ce secret qui avait causé la mort de plusieurs personnes, Louis XV l'arrêta dans ses conjectures par ces mots non moins énigmatiques que leMasque de Ferlui-même: «Vous voudriez que je vous dise quelque chose à ce sujet? Ce que vous saurez de plus que les autres, c'est quela prison de cet infortuné n'a fait tort à personne qu'à lui[40].»