Chapter 5

[40]Soulavie ajoute de son crû une explication de ces paroles amphibologiques et la met aussi dans la bouche de Louis XV: «car il n'a jamais eu ni femme ni enfans.»Mém. du maréchal de Richelieu, t. 3, p. 109.

[40]Soulavie ajoute de son crû une explication de ces paroles amphibologiques et la met aussi dans la bouche de Louis XV: «car il n'a jamais eu ni femme ni enfans.»Mém. du maréchal de Richelieu, t. 3, p. 109.

Les ministres de Louis XVI n'étaient pas comme ceux de Louis XIV, confidens du secret de leur maître; car le vertueux Malesherbes, pendant son premier ministère qui ne dura que neuf mois, s'imposa le devoir de tirer la vérité du tombeau deMarchialyet de venger la mémoire de cet infortuné, seule réparation que pût inventer l'humanité du ministre insatiable de faire le bien; mais ses recherches, secondées par Amelot, ministre de Paris[41], ses visites à la Bastille, ses enquêtes dans les papiers de la police[42], demeurèrent sans résultat.

[41]On voit par une lettre du major Chevalier à M. Amelot, imprimée dans la 9elivraison de laBastille dévoilée, p. 28, que cet officier lui avait envoyé, dès le 30 septembre 1775, les mêmes extraits historiques qu'il adressa ensuite à Malesherbes.

[41]On voit par une lettre du major Chevalier à M. Amelot, imprimée dans la 9elivraison de laBastille dévoilée, p. 28, que cet officier lui avait envoyé, dès le 30 septembre 1775, les mêmes extraits historiques qu'il adressa ensuite à Malesherbes.

[42]Voy.la Bastille dévoilée, 1relivraison, p. 54.

[42]Voy.la Bastille dévoilée, 1relivraison, p. 54.

Chevalier, major de la Bastille, le même qui avait inventé, dit-on, le grand registre des prisonniers, fut chargé spécialement de fouiller les archives et d'écrire l'histoire secrète du château depuis son origine[43], quoique un pareil travail demandât plus de lumières et d'instruction qu'il n'en avait: il recueillit pourtant des documens originaux très-curieux, et il les envoya au ministre le 19 novembre 1775, en lui disant, dans un style hérissé de barbarismes et de fautes d'orthographe: «Si dans la suite je trouve quelque chose qui puisse être utile, soit pour le service, soit pour la curiosité, de même que pour tout ce que vous pouvez désirer, je serai toujours à vos ordres.» La pièce concernant leMasque de Ferétait rédigée d'après le journal de Dujonca et la dissertation du père Griffet. M. de Malesherbes n'en fit aucun usage et ne la rendit pas publique, sans doute parce qu'il espérait toujours arriver à la solution de ce grand problème historique[44].

[43]Voy.Remarques historiques sur la Bastille, 1774, p. 32.

[43]Voy.Remarques historiques sur la Bastille, 1774, p. 32.

[44]Ces pièces écrites de la main du major Chevalier sont aujourd'hui dans la collection de mon respectable ami, M. Villenave, qui les a eues avec beaucoup de papiers de Malesherbes.

[44]Ces pièces écrites de la main du major Chevalier sont aujourd'hui dans la collection de mon respectable ami, M. Villenave, qui les a eues avec beaucoup de papiers de Malesherbes.

En 1780, le père Papon, de l'Oratoire, qui avait visité les îles Sainte-Marguerite au commencement de l'année 1778 pour y chercher des détails de localité utiles à sonHistoire de Provence(4 vol. in-4, 1777-1786), publia de nouvelles anecdotes sur leMasque de Ferdans sonVoyage littéraire de Provence, Paris, 1780, in-12, composé avec des notes dont il ne pouvait faire usage pour son histoire dédiée à M. de Boisgelin, archevêque d'Aix. Il avait recueilli ces renseignemens dans la citadelle, où un officier de la compagnie franche, âgé de soixante-dix-neuf ans, lui raconta ce qu'il tenait de son père, lequel étaitpour certaines choses l'homme de confiancedu gouverneur Saint-Mars.

Un jour Saint-Mars s'entretenait avec son prisonnier, en restant hors de la chambre,dans une espèce de corridor pour voir de loin ceux qui viendraient. Le fils d'un de ses amis venait d'arriver pour passer quelques jours dans l'île; ce jeune homme s'avance du côté où il distingue des voix. Le gouverneur, surpris à l'improviste, ferme aussitôt la porte de la prison, court au-devant de l'indiscret et lui demanded'un air troublés'il n'a rien entendu; rassuré par la réponse du jeune homme, il le fit pourtant repartir le jour même en écrivant à son ami que «peu s'en était fallu que cette aventure n'eût coûté cher à son fils, et qu'il le lui renvoyait de peur de quelque nouvelle imprudence.»

Un autre jour, unfrater(garçon de chirurgien) aperçut, sous la fenêtre du prisonnier,quelque chosede blanc flottant sur l'eau: c'était une chemise très-fine, pliée avec assez de négligence et sur laquelle on avait écrit d'un bout à l'autre. Le pauvre homme la prit et l'apporta au gouverneur, qui ne l'eut pas plus tôt examinée qu'il demanda,d'un air fort embarrassé, aufrater, s'il n'avait pas eu la curiosité de lire ce qui était écrit dessus; celui-ci protesta plusieurs fois qu'il n'avait rien lu; «mais deux jours après, il fut trouvé mort dans son lit.» N'est-ce pas là l'origine de l'anecdote du plat d'argent?

Le valet qui servait le prisonnier, et qui partageait ainsi sa captivité, mourut dans la prison, et ce fut le père de l'officier, que Papon interrogeait, qui chargea sur ses épaules le corps du défunt et qui le porta de nuit au cimetière. On chercha une femme pour remplacer ce valet: une paysanne du village de Mongins alla se présenter au gouverneur; mais quand elle fut avertie qu'elle devait, une fois pourvue de cet emploi, renoncer à ses enfans et au monde, elle refusa de s'enfermer pour le reste de ses jours.

Il n'y avait que peu de personnes qui eussent la liberté de parler auMasque de Fer, et sa prison, que l'épaisseur des murs et la force des grilles protégeaient contre toute tentative d'évasion, était gardée au dehors par des sentinelles qui avaient ordre de tirer sur les bateaux qui s'approcheraient à une certaine distance.

Mais le père Papon n'essaya pas même de découvrir quel était ce prisonnierdont on ne saura peut-être jamais le nom, dit-il. M. Dulaure, qui étudiait alors les antiquités nationales et surtout les fautes de la royauté pour en faire une leçon au peuple, reproduisit textuellement, dans saDescription des principaux lieux de la France, Paris, 1789, 6 vol. in-18 (1repartie, p. 184), les anecdotes rapportées dans leVoyage littéraire de Provence; il les accompagna des autres faits révélés par Voltaire et Lagrange-Chancel. Mais, au lieu d'adopter une opinion entre toutes celles qui avaient eu des avocats et des partisans, il avoua qu'ellesne valaient pas la peine d'être répétées, et il exposa nettement que «si l'on ne découvrait quelquesmonumensignorés du temps de la régence d'Anne d'Autriche et du ministère du cardinal Mazarin, ou bien quelquesmémoires écrits par les personnes initiées dans le secret, le nom de ce prisonnier, inconnu à ses contemporains, le serait aussi à la postérité.» Cette phrase semble une annonce indirecte dumémoireapocryphe que Soulavie préparait à cette époque dans son cabinet enrichi des matériaux dérobés à la bibliothèque du maréchal de Richelieu; on peut, sans faire injure à la mémoire de Dulaure, que la passion aveuglait trop souvent, supposer qu'il avait vu cette pièce dans les mains de Soulavie et qu'il la regardait alors comme authentique, puisqu'il en fit usage depuis dans sonHistoire de Paris.

Cependant un nouveau système s'élaborait en silence, et plusieurs hommes très-judicieux étaient portés à lui donner la préférence. Le chevalier de Taulès, secrétaire d'ambassade à Constantinople, ramassait mystérieusement les matériaux de ce système qui tendait à inculper les jésuites chassés de France et poursuivis de tous côtés avec la fureur des représailles. On ne peut apprécier quel sentiment de prudence ou de générosité l'empêcha de publier son livre, qui était dès lors connu dans les lettres, quoique manuscrit, et qui fut communiqué dès 1783 à M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères.

Duclos prit les devans sur M. de Taulès, en imprimant qu'un jésuitegros collier de l'ordrelui avait avoué que «leMasque de Ferétait une sottise de la Société, qu'il fallait ensevelir dans l'oubli.» Cette insinuation n'eut pas de suite à cette époque, et l'on ne demanda pas compte du prisonnier masqué à la société de Jésus, qui avait tant d'autres comptes plus graves à rendre.

C'était sous les décombres de la Bastille qu'on espérait retrouver les preuves de cette iniquité dugrand roi, et quand la vieille prison féodale s'écroula sous le marteau du peuple, le 14 juillet 1789, le premier prisonnier qu'on chercha parmi les cachots, livrés au jour éclatant de la justice et de l'humanité, pour délivrer au moins son nom encore captif dans ces ténèbres, ce devait être leMasque de Fer!

Dès que la Bastille tomba au pouvoir du peuple, les portes des prisons furent brisées à coups de hache; mais on ne trouva que huit personnes à délivrer, au lieu des innombrables victimes qu'on supposait ensevelies au fond de cette sinistre forteresse: on prétendit que, peu de jours auparavant, la plupart des détenus avaient été transportés ailleurs secrètement.

Les souvenirs de plusieurs captivités célèbres planaient au-dessus des ruines, qu'on avait hâte de faire disparaître pour placer cette inscription:Ici l'on danse, à l'endroit même où tant de larmes avaient coulé depuis des siècles; le fantôme duMasque de Ferétait sans doute présent aux yeux des démolisseurs patriotes, et quand un desvainqueursapporta en trophée au bout d'une baïonnette le grand registre de la Bastille[45], l'assemblée municipale de l'Hôtel-de-Ville attendit dans un silence solennel que le secret du despotisme royal tombât de ces pages sanglantes[46]: le folio 120, correspondant à l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier masqué venu des îles Sainte-Marguerite, avait été enlevé et remplacé par un feuillet d'une écriture récente!

[45]«C'est un in-folio immense ou plutôt une suite de cahiers qui augmentent journellement. Ces cahiers sont contenus dans un très-grand carton ou portefeuille en maroquin, fermant à clef, lequel est encore renfermé dans un double carton. Ces feuilles, distribuées en colonnes, portent des titres imprimés à chacune. Irecolonne:Noms et qualités des prisonniers. IIecol.Dates des jours d'arrivée des prisonniers au château.IIIecol.Noms des secrétaires d'état qui ont expédié les ordres.IVecol.Dates de la sortie des prisonniers.Vecol.Noms des secrétaires d'état qui ont signé les ordres d'élargissement.VIecol.Causes de la détention des prisonniers.VIIecol.Observations et Remarques.Le major remplit la sixième colonne suivant les indications qu'il peut avoir, et le lieutenant de police lui donne des instructions quand il veut et comme il veut. La septième colonne contient l'historique des faits, gestes, caractères, vie, mœurs et fin des prisonniers. Ces deux colonnes sont des espèces de mémoires secrets dont l'essence et la vérité dépendent du jugement droit ou faux, de la volonté bonne ou mauvaise du major et du commissaire du roi; plusieurs prisonniers n'ont aucune note sur ces deux dernières colonnes. Ce livre est de l'invention du sieur Chevalier, major actuel.»Remarques historiques sur la Bastille, 1774, p. 31 et 32. La distribution des colonnes indiquée dans cet ouvrage n'est pas tout-à-fait la même que celle du registre qui a servi à la rédaction de laBastille dévoilée: ce dernier «est un registre de 280 pages in-folio, broché et soigneusement renfermé dans un portefeuille de maroquin; d'un côté est écrit en lettres d'or le motBastille; de l'autre, sont gravées les armes du roi: ledit portefeuille fermait à clef. Chaque page de ce registre est divisée en onze colonnes. Voici ce qui se trouve imprimé en tête de chaque colonne: IreNoms et qualités des prisonniers. IIeDates de leur entrée. IIIeNoms de MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres. IVeTomes. VePages. VIeDates de leur sortie. VIIeNoms de MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres. VIIIeTomes. IXePages. XeMotifs de la détention des prisonniers. XIeObservations. Nota. Nous n'avons aucune connaissance desTOMESetPAGESauxquels renvoient les colonnes 4e, 6e, 8eet 9e.» Première livraison, p. 44.

[45]«C'est un in-folio immense ou plutôt une suite de cahiers qui augmentent journellement. Ces cahiers sont contenus dans un très-grand carton ou portefeuille en maroquin, fermant à clef, lequel est encore renfermé dans un double carton. Ces feuilles, distribuées en colonnes, portent des titres imprimés à chacune. Irecolonne:Noms et qualités des prisonniers. IIecol.Dates des jours d'arrivée des prisonniers au château.IIIecol.Noms des secrétaires d'état qui ont expédié les ordres.IVecol.Dates de la sortie des prisonniers.Vecol.Noms des secrétaires d'état qui ont signé les ordres d'élargissement.VIecol.Causes de la détention des prisonniers.VIIecol.Observations et Remarques.Le major remplit la sixième colonne suivant les indications qu'il peut avoir, et le lieutenant de police lui donne des instructions quand il veut et comme il veut. La septième colonne contient l'historique des faits, gestes, caractères, vie, mœurs et fin des prisonniers. Ces deux colonnes sont des espèces de mémoires secrets dont l'essence et la vérité dépendent du jugement droit ou faux, de la volonté bonne ou mauvaise du major et du commissaire du roi; plusieurs prisonniers n'ont aucune note sur ces deux dernières colonnes. Ce livre est de l'invention du sieur Chevalier, major actuel.»Remarques historiques sur la Bastille, 1774, p. 31 et 32. La distribution des colonnes indiquée dans cet ouvrage n'est pas tout-à-fait la même que celle du registre qui a servi à la rédaction de laBastille dévoilée: ce dernier «est un registre de 280 pages in-folio, broché et soigneusement renfermé dans un portefeuille de maroquin; d'un côté est écrit en lettres d'or le motBastille; de l'autre, sont gravées les armes du roi: ledit portefeuille fermait à clef. Chaque page de ce registre est divisée en onze colonnes. Voici ce qui se trouve imprimé en tête de chaque colonne: IreNoms et qualités des prisonniers. IIeDates de leur entrée. IIIeNoms de MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres. IVeTomes. VePages. VIeDates de leur sortie. VIIeNoms de MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres. VIIIeTomes. IXePages. XeMotifs de la détention des prisonniers. XIeObservations. Nota. Nous n'avons aucune connaissance desTOMESetPAGESauxquels renvoient les colonnes 4e, 6e, 8eet 9e.» Première livraison, p. 44.

[46]Chap. 14 et 15 dela Bastille, ou Mémoires pour servir à l'histoire du gouvernement français, par Dufey de l'Yonne; 3elivraison de laBastille dévoilée; lesJournées mémorables de la Révolution française, t. 1, p. 21.

[46]Chap. 14 et 15 dela Bastille, ou Mémoires pour servir à l'histoire du gouvernement français, par Dufey de l'Yonne; 3elivraison de laBastille dévoilée; lesJournées mémorables de la Révolution française, t. 1, p. 21.

Dans les souterrains de la Bastille, on découvrit des squelettes entiers; dans les latrines, des ossemens brisés et putréfiés[47]: alors on se souvint avec terreur des horribles assertions que Constantin de Renneville avait avancées dans sonHistoire de la Bastille, et qu'on avait trop légèrement traitées de fables calomnieuses; on pensa que bien des crimes, bien des vengeances, étaient restés enfouis dans les ombres impénétrables de cette prison d'état, et que les murs, tout couverts de noms et de dates[48], offraient des listes de proscription plus amples et plus véridiques que les registres du greffe.

[47]«Quelques prisonniers ont péri à la Bastille par des voies secrètes, mais ces exemples sont rares.»Rem. hist. sur la Bastille, p. 33. VoyezAntiquités nationales, par Millin, t. 1, art. de la Bastille, p. 15.

[47]«Quelques prisonniers ont péri à la Bastille par des voies secrètes, mais ces exemples sont rares.»Rem. hist. sur la Bastille, p. 33. VoyezAntiquités nationales, par Millin, t. 1, art. de la Bastille, p. 15.

[48]On trouve dans lesRévolutions de Paris, à la suite desRemarques historiques sur la Bastille, leRelevé exact des noms et inscriptions gravées sur les murs des cachots, et leLangage des murs ou les cachots de la Bastille dévoilant leurs secrets.

[48]On trouve dans lesRévolutions de Paris, à la suite desRemarques historiques sur la Bastille, leRelevé exact des noms et inscriptions gravées sur les murs des cachots, et leLangage des murs ou les cachots de la Bastille dévoilant leurs secrets.

Quelques curieux se mêlèrent donc aux travaux rapides de la démolition, et visitèrent en détail la tour de la Bertaudière que leMasque de Feravait habitée cinq ans, et dans laquelle il avait pu laisser la trace de son passage; mais on eut beau déchiffrer tout ce qui était écrit avec la pointe d'un couteau ou d'un clou sur les parois de pierre, sur les planchers de bois, sur les serrures, sur les meubles, sur le plomb des vitres, rien dans ces archives funèbres n'avait un rapport plus ou moins direct avec le malheureuxMarchialy, et l'on ne douta plus que les ordres de Louis XIV pour effacer tout vestige de cette étrange mascarade n'eussent été ponctuellement exécutés.

Plusieurs personnes pourtant se demandèrent par quelle raison le cadavre du prisonnier n'avait pas, comme ceux dont on retrouvait les débris, été confié aux oubliettes infectes de la Bastille plutôt qu'à la terre bénite du cimetière de Saint-Paul: on pouvait répondre à cette objection, que les restes humains découverts dans les fouilles appartenaient sans doute à une époque antérieure aux formalités de la prison d'état, ou n'accusaient que la scélératesse des officiers subalternes, capables d'un assassinat pour dépouiller un prisonnier; d'ailleurs en 1703, quand mourutMarchialy, Louis XIV, entièrement livré à Mmede Maintenon et à son confesseur le père Lachaise, avait une dévotion si scrupuleuse, qu'il n'eût pas refusé les secours de l'église et la sépulture chrétienne à son plus grand ennemi.

Cependant toutes les recherches ne furent pas infructueuses, s'il faut en croire la dernière feuille desLoisirs d'un Patriote français, recueil périodique[49], qui cita, le 13 août 1789, «une carte qu'un homme curieux de voir la Bastille prit au hasard avec plusieurs papiers: cette carte contient, ajoute le rédacteur, le numéro 64389000 et la note suivante:Foucquet, arrivant des iles Sainte-Marguerite, avec un masque de fer; ensuite trois X.X.X., et au-dessous,Kersadion.» Le journaliste attestait avoir vu la carte, et présentait de rapides observations à l'appui de ce système, que la découverte vraie ou prétendue de la carte avait mis au jour.

[49]M. Deschiens, dans son catalogue des journaux de la révolution, ne nomme pas l'auteur de celui-ci, qui ne parut que pendant un peu plus d'un mois, et qui forme un seul volume (36 num. du 5 juillet au 13 août 1789). Ne pourrait-on l'attribuer à Brissot de Warville, et le regarder comme un annexe littéraire duPatriote Françaisque rédigeait alors ce journaliste, qui se souvenait d'avoir été pensionnaire du roi à la Bastille? Ce recueil est aujourd'hui fort rare et ne se trouve pas à la Bibliothèque royale.

[49]M. Deschiens, dans son catalogue des journaux de la révolution, ne nomme pas l'auteur de celui-ci, qui ne parut que pendant un peu plus d'un mois, et qui forme un seul volume (36 num. du 5 juillet au 13 août 1789). Ne pourrait-on l'attribuer à Brissot de Warville, et le regarder comme un annexe littéraire duPatriote Françaisque rédigeait alors ce journaliste, qui se souvenait d'avoir été pensionnaire du roi à la Bastille? Ce recueil est aujourd'hui fort rare et ne se trouve pas à la Bibliothèque royale.

Cette carte singulière, dont l'usage est aussi obscur que le chiffre, exista-t-elle réellement? La situation politique du moment était trop grave pour qu'on donnât beaucoup d'attention à ce document, dont l'authenticité est maintenant impossible à prouver, et d'ailleurs, lesLoisirs d'un Patriote françaisavaient un fort petit nombre de lecteurs; car la révolution, qui marchait déjà au son du tocsin en suivant la tête du gouverneur de la Bastille, M. Delaunay, et celle de M. de Flesselles, prévôt des marchands, n'accordait plus deloisirsaux patriotes enrôlés dans la milice citoyenne.

Néanmoins cette carte fut reproduite avec les réflexions du rédacteur, sous ce titre pompeux et trompeur:Grande Découverte! l'homme au Masque de Fer dévoilé, in-8ode sept pages d'impression. «Ce n'est pas la seule carte qu'on ait tiré de la Bastille, lit-on dans cette feuille, il y en avait plusieurs signées de quelques ministres ou de quelques personnes inconnues avec des ordres relatifs au prisonnier. Quant à celle que je cite,je l'ai vue!» L'anonyme, après avoir cherché à établir que Fouquet ne mourut pas à Pignerol, présume, d'après le témoignage de cette carte, que ce prisonnier d'état réussit à se sauver, futrepris, ramené en secret dans sa prison, masqué et condamné à passer pour mort, en châtiment de sa tentative d'évasion.

Cet imprimé se vendit dans les rues, où la liberté de la presse faisait affluer une prodigieuse quantité de brochures et de feuilles volantes, et cette opinion nouvelle, jetée au public sans preuves, sans nom d'auteur, sans aucune sorte de garantie historique, produisit toutefois certaine impression, en présence même des autorités de Voltaire, de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet et du baron d'Heiss, qui n'avaient jamais introduit Fouquet dans leurs discussions.

On se rappela toutefois une phrase duSupplément du Siècle de Louis XIV, d'après laquelle le ministre Chamillart aurait dit que leMasque de Fer«était un homme qui avait tous les secrets de Fouquet.» Des gens fort judicieux allèrent jusqu'à croire que Chamillart, que Saint-Simon (t. 7, p. 238) nous peint d'un caractèrevrai, droit, aimant l'état et le roi comme sa maîtresse, opiniâtre à l'excès, avait dit la vérité sans pourtant manquer à son serment ni trahir un secret qui eût pu compromettre l'honneur de son maître; selon une idée que d'autres ont eue avant nous, Chamillart voulait désigner Fouquet et ne le pas nommer, par un accommodement de conscience assez fréquent dans ces temps de morale jésuitique: en effet, qui était mieux instruit des secrets de Fouquet que Fouquet lui-même?

Quant à la carte qui servait de base à ce système, elle ne me paraît point aussi absurde que l'ont jugée différens critiques.

1oLe numéro inintelligible de 64389000 renfermait peut-être un sens qu'on ne pouvait traduire par des lettres; car l'emploi des chiffres était très-usité dans les affaires d'état; ou bien encore, ce nombre extraordinaire avait-il été mal rapporté par négligence, sinon par suite de la détérioration de cette carte foulée aux pieds, mouillée, tachée de boue: dans cette seconde hypothèse, il faudrait lire d'abord, au lieu de 6438, l'année de l'entrée du prisonnier à la Bastille, 1698, et immédiatement après le numéro de l'écrou, 9000 ou plutôt 900.

2oCes trois X.X.X. peuvent aussi s'interpréter de diverses manières également plausibles: est-ce la désignation d'un registre, d'une série, d'une armoire? car les archives de la Bastille étaient si considérables, que le régent y avait créé, en 1716, une place degardesous la surveillance immédiate du gouverneur[50]; or, dans tous les grands dépôts de livres et de papiers, on distingue les divisions par des lettres, suivant l'ordre alphabétique, que l'on répète plusieurs fois au besoin. Tel est le système de classement usité à la Bibliothèque du Roi.

[50]Pièces envoyées par le major Chevalier à M. de Malesherbes. Cabinet de M. Villenave.

[50]Pièces envoyées par le major Chevalier à M. de Malesherbes. Cabinet de M. Villenave.

3oQuant au nom propre deKersadion, qui est un nom breton, et qu'on doit lire de préférenceKersadiououKersaliou, c'est peut-être celui qu'on avait imposé à Fouquet, selon la règle des prisons d'état où de fréquens changemens de noms déroutaient la curiosité des indifférens et les démarches actives des intéressés: ainsi M. de Palteau prétend que l'homme au masque était connu sous le nom deLatourà la Bastille, et nous le voyons désigné par le nom deMarchialysur les registres de la paroisse de Saint-Paul. Le fameux Latude, qui est resté trente-quatre ans à la Bastille, a subi deux ou trois baptêmes de cette espèce.

Cette carte aurait donc fait partie d'un catalogue général des prisonniers, destinée qu'elle était à indiquer le nom véritable, le faux nom, le numéro du volume contenant le détail des faits et les observations relatives, le numéro du carton des pièces à l'appui, la date et tous les renvois correspondant à une vaste collection de documens qui n'existent plus[51].

[51]LesRemarques historiques et Anecdotes sur la Bastille, nous autorisent à supposer une classification semblable: «Lors de l'arrivée de chaque prisonnier, on inscrit sur un livre ses noms et qualités, le numéro de l'appartement qu'il va occuper et la liste de ses effets déposés dans la case du même numéro. Le livre de sortie contient un protocole de serment et protestation de soumission, de respect, de fidélité pour le roi… Le troisième livre en feuilles contient les noms de tous les prisonniers, et le tarif de leurs dépenses… Enfin, le quatrième livre est un in-folio immense (le grand registre décrit plus haut)… On réunit en registre tous les ordres à jamais donnés et adressés au gouverneur de la Bastille, toutes les lettres des ministres et de la police; tout est recueilli soigneusement, et se retrouve au besoin.» P. 30 et suivantes.

[51]LesRemarques historiques et Anecdotes sur la Bastille, nous autorisent à supposer une classification semblable: «Lors de l'arrivée de chaque prisonnier, on inscrit sur un livre ses noms et qualités, le numéro de l'appartement qu'il va occuper et la liste de ses effets déposés dans la case du même numéro. Le livre de sortie contient un protocole de serment et protestation de soumission, de respect, de fidélité pour le roi… Le troisième livre en feuilles contient les noms de tous les prisonniers, et le tarif de leurs dépenses… Enfin, le quatrième livre est un in-folio immense (le grand registre décrit plus haut)… On réunit en registre tous les ordres à jamais donnés et adressés au gouverneur de la Bastille, toutes les lettres des ministres et de la police; tout est recueilli soigneusement, et se retrouve au besoin.» P. 30 et suivantes.

Il est facile de prouver que les archives de la Bastille, qui étaient immenses, et qui contenaient les papiers des autres prisons d'état, ont été pillées avant et pendant le siége, anéanties et dispersées après le dépôt fait à l'Hôtel-de-Ville:

1ola troisième livraison de laBastille dévoilée(par Charpentier), page 152, cite des lettres tirées de ces archives, et concernant le château de Pierre-Encise, à Lyon. On a lieu de croire que la police envoyait à la Bastille toutes ses correspondances secrètes pour y être conservées en sûreté.

2oCette même livraison présente des renseignemens qui sont d'accord avec nos suppositions, et que le rédacteur tenait du chevalier de Saint-Sauveur, officier de la Bastille durant dix-huit ans. «Nous avons appris que les motstomeetpage, qui sont deux fois répétés dans les colonnes de chaque page du grand registre, renvoient à degros volumes reliésqui renfermentsimplementles ordres d'entrée et de sortie de chaque prisonnier. Cette découverte nous a fait moins regretter la perte de ces mêmes volumes; nous nous étions imaginés qu'ils renfermaient des objets bien plus intéressans.» Comment cesgros volumesont-ils disparu? le gouvernement avait donc intérêt à leur destruction? Quand ils n'auraient contenu que lesordres d'entrée et de sortie de chaque prisonnier, n'était-ce point assez pour éclaircir beaucoup de faits obscurs, pour en révéler d'autres tout-à-fait ignorés? On conçoit la perte de feuilles volantes, réunies en liasse, mais non celle de gros volumes qui étaient couverts sans doute en parchemin, et capables de résister même à un incendie tel que celui qui consuma ou plutôt attaqua le dépôt des livres saisis et les archives, lorsque les assiégeans eurent mis le feu à l'hôtel du gouvernement.

3oMon savant et honorable ami M. Villenave, qui visita la Bastille le lendemain de la prise, se souvient d'avoir remarqué dans les cours une énorme quantité de papiers à demi-brûlés; il en ramassa quelques-uns, manuscrits et imprimés, qu'il conserve encore dans sa précieuse collection de pièces relatives à la révolution; mais il se souvient aussi que des sentinelles empêchaient les curieux d'emporter ces papiers qu'on enlevait sous les yeux des commissaires nommés par la ville. «La vérité est, dit Cubières dans sonVoyage à la Bastille, que M. de Mirabeau avait aussi un ordre pour venir faire sa moisson de manuscrits, et je ne doute pas qu'il n'en ait rapporté plusieurs de très-curieux. J'aurais bien voulu en ramasser à mon tour; mais je n'en avaisni permission ni ordre.»

4oCharpentier nous apprend avec quel soin l'autorité faisait recueillir les papiers de la Bastille, qui furent déposés à l'Hôtel-de-Ville, etcouverts d'un voile aussi impénétrable que celui qui les dérobait au jour quand ils étaient sous les voûtes de la Bastille. Le bruit courut mêmequ'on ferait une perquisition à main armée chez les personnes soupçonnées de garder des pièces trouvées à la Bastille. L'Hôtel-de-Ville n'était pas le seul dépôt de ces papiers; le district de Saint-Germain-des-Prés en possédait un grand nombre[52]. Ces papiers, tombés dans les mains des particuliers,se dispersaient tous les jours, passaient en province et même dans les pays étrangers. Trente commissaires, choisis pour entreprendre le dépouillement du dépôt de l'Hôtel-de-Ville, s'arrêtèrent effrayés devant les difficultés et la longueur de ce travail, et Charpentier, qui criait toujours que les archives de la Bastille n'avaient fait que changer de cachot, avait déjà publié six livraisons de laBastille dévoilée, à l'aide d'une collection particulière, rassemblée au Lycée, laquelle ne formait pasla millième partiedes papiers déposés à l'Hôtel-de-Ville[53]. Charpentier ne fit paraître que neuf livraisons de son livre; le reste des documens conquis le 14 juillet 1789 a été détourné depuis par l'adresse des agens de l'ancien gouvernement, ou perdu par l'incurie des gardiens de ce vaste répertoire d'iniquités morales et politiques.

[52]Voyez lesRévolutions de Pariscitées plus haut, p. 34.

[52]Voyez lesRévolutions de Pariscitées plus haut, p. 34.

[53]Bastille dévoilée, première livraison, p. 7; 4elivraison, p. 3; 6elivraison, p. 1.

[53]Bastille dévoilée, première livraison, p. 7; 4elivraison, p. 3; 6elivraison, p. 1.

On concevra l'intérêt que la royauté avait à l'anéantissement des preuves écrites de ses abus de pouvoir, en se représentant l'effet produit alors sur les masses par la dénonciation du moindre fait nouveau relatif à la Bastille, dont le fantôme épouvantait encore les Parisiens. Ces papiers accusateurs étaient autant de pierres que le peuple avait en main pour lapider la monarchie.

Nous démontrerons plus loin que le grand registre, qu'on n'eut pas le temps ni l'ordre de détruire au moment du siége, avait subi de nombreuses mutilations ou altérations à une époque antérieure, et que des officiers français avaient été chargés de rechercher et d'enlever, vers 1770, tous les papiers concernant Fouquet dans les archives de Pignerol.

Mais puisque cette carte n'a pas été conservée et que son existence ne fut point constatée par une exposition publique qui aurait attiré la foule en aussi grande affluence que l'échelle de Latude et les portes de fer de la Bastille, nous nous abstiendrons de la citer au rang des preuves, et même de défendre sa vraisemblance. Toujours est-il que la prise de la Bastille ayant accoutumé les esprits à l'imprévu et au merveilleux, on ne s'étonna pas de la trouvaille d'une carte et d'un nouveau système sur leMasque de Fer: les prisons républicaines allaient bientôt offrir des mystères plus inexplicables et plus horribles.

Le prisonnier masqué était encore une fois redevenu un objet de mode et d'engouement: les systèmes de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet, du baron d'Heiss et de Voltaire, repassèrent tour à tour sur la scène, sans qu'aucune découverte vînt les fortifier; les écrivains de places et de carrefours s'emparaient à l'envi de ce sujet déjà si populaire et toujours aussi mal connu.

On imprima et l'on colporta dans le même mois une quantité de misérables imprimés qui sortaient presque tous d'une librairie de la rue de Chartres, à laquelle leMasque de Fervalut de bons profits. Il y eut d'abordle véritable Masque de Fer, d'après les archives de la Bastille, in-8ode huit pages: c'était le duc de Monmouth, d'après Saint-Foix; ensuite, d'après Voltaire et lesMémoires de Perse, l'Histoire du Fils d'un roi, prisonnier à la Bastille, trouvée sous les débris de cette forteresse, in-8ode seize pages: c'était le comte de Vermandois, et le compilateur de cette notice,trouvée, disait-il,parmi une foule d'autres papiers, lors de la prise de l'asile de la tyrannie, se vantait de résoudre le problème,grâce aux révolutions de Paris.

L'effronterie du faussaire alla plus loin dans leRecueil fidèle de plusieurs manuscrits trouvés à la Bastille, dont un concerne spécialement l'homme au Masque de Fer, in-8ode 32 pages; c'était encore le comte de Vermandois; mais l'auteur avait la hardiesse de dire qu'il donnait lacopie exacted'une feuille découverte dans le mur d'une chambre de la tour de la Bertaudière, et que cette feuille avait été écrite par le comte de Vermandois, et cachée par luile 2 octobre 1701, à six heures du soir[54]. Ce mensonge ridicule et impudent devait, selon le libraire, servir desupplément aux trois livraisons de la Bastille dévoilée, qui commençait à paraître avec un succès bien mérité.

[54]Plusieurs découvertes de ce genre eurent lieu cependant à la démolition de la Bastille; le nommé Mauclerc trouva, en visitant les cachots, un «morceau de papier taillé en pointe, aux deux côtés, roulé et placé dans un petit trou à gauche de la cheminée.» Sur ce papier était écrite une sentence politique qui fut attribuée à Linguet. Le même Mauclerc raconte qu'un jeune homme, visant comme lui ces cachots, «aperçut la longueur du petit doigt d'un suif noirci, qu'avec son couteau il enleva cette couche de suif et découvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de toile rouge, large d'environ deux pouces, se terminant en pointe à l'une des extrémités, sur lequel lambeau sont tracés en fil blanc très-fin ces trois lignes:+ + + + + +| ansJ'ai respecté les jours de mon roiVoilà mon crime.Ce morceau de linge était roulé et contenait un bout de ce même fil blanc, attaché à un brin de crin noir très-fort.»Révolutions de Paris, à la suite desRemarques historiques sur la Bastille, p. 136.

[54]Plusieurs découvertes de ce genre eurent lieu cependant à la démolition de la Bastille; le nommé Mauclerc trouva, en visitant les cachots, un «morceau de papier taillé en pointe, aux deux côtés, roulé et placé dans un petit trou à gauche de la cheminée.» Sur ce papier était écrite une sentence politique qui fut attribuée à Linguet. Le même Mauclerc raconte qu'un jeune homme, visant comme lui ces cachots, «aperçut la longueur du petit doigt d'un suif noirci, qu'avec son couteau il enleva cette couche de suif et découvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de toile rouge, large d'environ deux pouces, se terminant en pointe à l'une des extrémités, sur lequel lambeau sont tracés en fil blanc très-fin ces trois lignes:

+ + + + + +| ansJ'ai respecté les jours de mon roiVoilà mon crime.

+ + + + + +| ans

J'ai respecté les jours de mon roi

Voilà mon crime.

Ce morceau de linge était roulé et contenait un bout de ce même fil blanc, attaché à un brin de crin noir très-fort.»Révolutions de Paris, à la suite desRemarques historiques sur la Bastille, p. 136.

Plusieurs autres écrits, cachant leur pauvreté ou leur niaiserie sous de magnifiques intitulés, circulèrent dans Paris encore tout ému de l'enfantement d'une révolution; mais le public, trompé par ces mystifications méprisables, n'était que plus impatient de pénétrer ce secret, dont les dépositaires avaient tous disparu de même que les murs de la Bastille.

L'éditeur anonyme de la troisième édition desRemarques historiques sur la Bastillequi reparurent en 1789 comme un ouvrage nouveau, sous la rubrique de Londres, n'ajouta rien pour fixer l'incertitude où l'on sera probablement toujoursà l'égard du prisonnier inconnu, pensait-il; mais il ne se fit pas scrupule de renchérir sur ce qu'on savait du masque et de l'enterrement deMarchialy: «Son masque était simplement de velours noir, garni de baleines très-fortes et attaché par derrière avec un cadenas scellé; il était fait de manière qu'il lui était impossible de l'ôter ou de l'arracher lui-même et qu'il pouvait manger avec sans beaucoup d'incommodité.» Où l'éditeur avait-il trouvé ces détails minutieux qu'il débitait avec tant d'effronterie ou de naïve crédulité? «Il esttrès-certainque le tronc seul du cadavre fut enterré, et que la tête coupée, puis partagée en divers morceaux, pour la défigurer, fut enterrée en plusieurs autres lieux.» L'éditeur ne nous dit pas comment il avait appris cette variante de la tradition recueillie par Saint-Foix; mais la Bastille, comme on sait, était une mine inépuisable.

Charpentier, ami de Linguet qui l'encourageait à écrire un ouvrage historique sur la Bastille, et qui promettait de lui fournir des éclaircissement singuliers, eut l'idée d'étaler au grand jour les injustices que cette prison d'état avait cachées dans son ombre. Un comité de gens de lettres s'était formé au Lycée, sous la direction de Charpentier, pour dépouiller et analyser tous les papiers de la Bastille, qu'on leur confierait, afin deconserver des pièces intéressantes, déjà éparses, et qui, dans peu, seraient perdues sans ressource, si on ne les conservait au plus tôt. Ce fut en quelque sorte un acte d'opposition contre la municipalité de Paris qui avait invité les possesseurs de ces pièces à en faire le dépôt à l'Hôtel-de-Ville, et qui ne se mettait pas en peine de les rendre publiques.La Bastille dévoilée, ou Recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire, fut donc publiée par livraisons, en 1789 et 1790, reproduisant et commentant le grand registre, dans lequel les entrées et les sorties des prisonniers étaient régulièrement marquées par ordre chronologique.

Ce travail fut exécuté avec autant de conscience que de célérité; mais les pièces contenant l'entrée et la sortie des prisonniers ne remontaient pas au-delà de l'année 1663; à partir de cette époque, Charpentier avait puisé ses documens «dans de petits feuillets manuscrits enfilés par un lacet, qui paraissaient être les dépositaires des notes relatives aux prisonniers jusqu'à ce que le temps permît de les mettre au net sur le grand registre.» Ces notes présentaient pourtant bien des lacunes. Il en était de même du grand registre, dans lequel on avaitenlevé avec beaucoup de précautionle folio 120, correspondant à l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier inconnu à la Bastille; on avait aussidéchiréetmutiléles feuillets qui comprenaient la fin de l'année 1703 et les suivantes, comme pour effacer tout ce qui pouvait avoir rapport àMarchialy.

L'absence du folio 120 fit croire naturellement à Charpentier «qu'on avait mis autant de soin pour anéantir après la mort du prisonnier tout ce qui aurait pu donner quelques lumières sur son sort, qu'on en avait mis pendant sa vie pour dérober aux regards des curieux le mystère caché sous ce masque de fer;» il désespéra donc de trouver dans les papiers de la Bastille la moindre indication à ce sujet, et il dut se borner à faire une dissertation historique à l'aide des témoignages existant; mais cette dissertation ne parut que dans la neuvième livraison de laBastille dévoilée, qu'elle occupe tout entière.

Durant cet intervalle de temps, signalé par la publication de plusieurs ouvrages sur la Bastille et son prisonnier masqué, le folio 120 du grand registre fut remis entre les mains de Charpentier, non pas l'original, maisun feuillet semblable, entièrement écrit de la main propredu major Chevalier.

On obtint la certitude qu'en 1775 M. Amelot, ministre de la ville de Paris, s'était fait communiquer toutes les pièces qui concernaient directement ou indirectement l'homme au masque: le major Chevalier, qui avait rempli les fonctions de sa charge à la Bastille depuis 1749, déclara lui-même qu'il avait, par l'ordre du ministre, opéré cette soustraction et envoyé à M. Amelot les feuillets déchirés du grand registre: on avait lieu de croire que ces feuillets étaient anéantis, mais on les retrouva, dit-on, par les soins de M. Duval, ancien secrétaire de la police, et leur authenticité fut à peine mise en doute, lorsque Charpentier les imprima dans son livre, rédigé avec modération et plein d'une sage critique, qu'on traduisait au fur et à mesure en Allemagne et en Angleterre.

Il est remarquable que ce folio où l'entrée du prisonnier a été relatée dans la forme ordinaire des écrous est divisé par colonnes, et en contient plusieurs réservées pour marquer les renvois aux tomes et pages d'un journal, d'une correspondance ou d'un recueil très-volumineux (37 volumes, d'une part, et 80 ou 8, de l'autre) qu'on n'a plus, ce qui s'accorde assez bien avec la disposition de la carte décrite dans lesLoisirs d'un Patriote français.

Voici le tableau figuré de cette feuille, copié d'après l'original autographe du major Chevalier[55]et reproduit avec une scrupuleuse fidélité, sans omettre les fautes de français et d'orthographe qu'on remarque dans la rédaction de cet étrange historien de la Bastille.

[55]Le cabinet de M. Villenave nous fournit cet original envoyé à M. de Malesherbes, et presque entièrement semblable à celui que Chevalier avait fait passer à M. Amelot, peu de mois auparavant, et qui tomba dans les mains de l'éditeur de laBastille dévoilée.

[55]Le cabinet de M. Villenave nous fournit cet original envoyé à M. de Malesherbes, et presque entièrement semblable à celui que Chevalier avait fait passer à M. Amelot, peu de mois auparavant, et qui tomba dans les mains de l'éditeur de laBastille dévoilée.

Nota.Ce prisonnier à esté ammenés à la Bastille par M. de Saint Mars, dans sa litierre, lorsqu'il est venû prendre possession du gouvernement de la Bastille venant de son gouvernement des illes de Sainte Margueritte et Honnorats et qu'il avoit cy devant à Pignerol.Ce prisonnier estoit traités avec une grande distingtion de M. le Gouverneur, et n'estoit vû que de luy et de M. Rosarges major dud. chateau, qui seul en avoit soin. Il n'a point été malade que quel heures, mort comme subitement; il a été enseveli dans un linceuil de toille neuve et genéralement tout ce qui s'est trouvés dans sa chambre à esté brulés, comme son lit tout entier y compris des matelats, tables, chaises et autres ustanciles reduis en poudres et en cendres, et jettés dans les latrines, le reste a esté fondu comme argenterie, cuivre ou étain.Ce prisonnier estoit logés à la troisième chambre de la tour Bertodierre, laquelle chambres a esté regrattés et piqués jusqu'au vif dans la pierre et blanchie de neuf de bout à fonds, les portes, chassis et dormant des fenetres ont esté brulés comme le reste.Il est à remarquer que le nom deMarchialique lon lui a donnés sur le registre mortuaire de Saint Paul, on y trouve lettre pour lettre ces deux mots l'un latin l'autre françois,Hic Amiral, c'est l'Amiral.

Nota.Ce prisonnier à esté ammenés à la Bastille par M. de Saint Mars, dans sa litierre, lorsqu'il est venû prendre possession du gouvernement de la Bastille venant de son gouvernement des illes de Sainte Margueritte et Honnorats et qu'il avoit cy devant à Pignerol.

Ce prisonnier estoit traités avec une grande distingtion de M. le Gouverneur, et n'estoit vû que de luy et de M. Rosarges major dud. chateau, qui seul en avoit soin. Il n'a point été malade que quel heures, mort comme subitement; il a été enseveli dans un linceuil de toille neuve et genéralement tout ce qui s'est trouvés dans sa chambre à esté brulés, comme son lit tout entier y compris des matelats, tables, chaises et autres ustanciles reduis en poudres et en cendres, et jettés dans les latrines, le reste a esté fondu comme argenterie, cuivre ou étain.

Ce prisonnier estoit logés à la troisième chambre de la tour Bertodierre, laquelle chambres a esté regrattés et piqués jusqu'au vif dans la pierre et blanchie de neuf de bout à fonds, les portes, chassis et dormant des fenetres ont esté brulés comme le reste.

Il est à remarquer que le nom deMarchialique lon lui a donnés sur le registre mortuaire de Saint Paul, on y trouve lettre pour lettre ces deux mots l'un latin l'autre françois,Hic Amiral, c'est l'Amiral.

[56]LaBastille dévoilée, 9eliv. p. 34, porte:vol.8e; la plupart des ouvrages où cette feuille a été copiée depuis offrent en toutes lettres:volume8me.

[56]LaBastille dévoilée, 9eliv. p. 34, porte:vol.8e; la plupart des ouvrages où cette feuille a été copiée depuis offrent en toutes lettres:volume8me.

Ce feuillet est évidemment composé avec le journal de Dujonca et les anciennes notes que le père Griffet avait employées dans sa dissertation; il y a entière analogie de faits et souvent d'expressions entre ces documens et la rédaction assez peu littéraire de Chevalier. Cependant on a sujet de croire que le folio soustrait au grand registre différait de celui qui fut représenté comme une copie; car dans le registre les feuilles sont divisées enonzecolonnes (voyez ci-dessus, la notede la page 114), tandis que le folio envoyé à messieurs Amelot et de Malesherbes ne contient quedix colonnes, l'une desquelles porte ce titre imprimé:Dates de leurs morts, au lieu deDates de leurs sorties. La colonne qui manque dans le folio est intitulée au grand registre:Noms de messieurs les secrétaires d'État qui ont contresigné les ordres. Comment d'ailleurs expliquer l'enlèvement de ce folio, autrement que par l'intention de cacher ce qu'il renfermait et même d'en détruire la preuve?

Rien ne fait supposer que le grand registre, où n'existait plus le folio 120, fût celui dont on attribue l'invention à Chevalier, major de la Bastille depuis 1749: le grand registre commence à l'année 1686 et ne paraît pas plus moderne; au contraire, on est bien certain que le major est l'auteur du feuillet apocryphe, remis par M. Duval aux éditeurs de laBastille dévoilée, soit qu'il l'ait imaginé en entier, soit qu'il l'ait copié sur le feuillet original avec de notables modifications, d'après des ordres supérieurs. Comment aurait-on écrit au commencement du 18esiècle:C'est le fameux homme au masque, tandis que cet homme ne devintfameuxqu'en 1751, après la publication duSiècle de Louis XIV?

On reconnaît la main de la police de Sartines et de Lenoir, dans la perte de ce feuillet et dans la manière dont il fut remplacé; peut-être avait-il disparu avant que Chevalier fût chargé de recherches dans les archives. Les minutieuses précautions qu'on avait prises à la mort deMarchialydonnent assez à entendre qu'on n'eût pas laissé subsister quelque pièce écrite, capable de faire deviner le nom de ce prisonnier. En tout cas, les volumes 37 et 80 ou 8 de Dujonca, auxquels renvoyaient les colonnes destomeset despagesdans le feuillet écrit par le major, ne vinrent à la connaissance de personne, et à peine put-on obtenir quelques témoignages pour constater qu'une collection degros volumesavait figuré dans les archives de la Bastille.[57]


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