[57]On sait combien le gouvernement de Louis XVI employa d'argent et de ruse pour étouffer toutes les accusations qui pouvaient sortir contre lui des ruines de la Bastille. Les auteurs des différens ouvrages publiés alors sur cette prison d'état ne trouvèrent de renseignemens qu'auprès d'anciens officiers qui avaient été, à une époque antérieure, éloignés du service, et qui gardaient rancune à l'administration. Mais presque tous ceux qui, en dernier lieu, étaient attachés à la Bastille par des fonctions élevées ou subalternes, refusèrent de se faire dénonciateurs: on doit présumer qu'ils furent indemnisés généreusement, d'après ce seul fait (autographe de M. Villenave): un lieutenant de la Bastille, ayant perdu ses effets dans le sac du château, adressa une pétition à Louis XVI, pour obtenir un secours; le roi écrivit de sa main, au bas de la pétition:Bon pour quatre mille livres.
[57]On sait combien le gouvernement de Louis XVI employa d'argent et de ruse pour étouffer toutes les accusations qui pouvaient sortir contre lui des ruines de la Bastille. Les auteurs des différens ouvrages publiés alors sur cette prison d'état ne trouvèrent de renseignemens qu'auprès d'anciens officiers qui avaient été, à une époque antérieure, éloignés du service, et qui gardaient rancune à l'administration. Mais presque tous ceux qui, en dernier lieu, étaient attachés à la Bastille par des fonctions élevées ou subalternes, refusèrent de se faire dénonciateurs: on doit présumer qu'ils furent indemnisés généreusement, d'après ce seul fait (autographe de M. Villenave): un lieutenant de la Bastille, ayant perdu ses effets dans le sac du château, adressa une pétition à Louis XVI, pour obtenir un secours; le roi écrivit de sa main, au bas de la pétition:Bon pour quatre mille livres.
A propos de ces renvois, dignes de prêter aux conjectures, quelqu'un eut l'idée de rectifier ainsi le numéro de la carte citée dans lesLoisirs d'un Patriote français, 6-4-37-8-9000, pour le rendre compréhensible par l'addition d'un seul chiffre, et par cette explication: la carte, faite après la mort du prisonnier, aurait renvoyé au volume 6epour l'entrée de Fouquet à la Bastille en 1663; au volume 4epour sa sortie en 1664, lorsqu'on le transféra à Pignerol; au volume 37e, pour son retour à la Bastille en 1698; au volume 8e, pour sa mort en 1703; et enfin au numéro d'ordre 9000, désignant le nombre de prisonniers enregistrés avant lui.
Mais l'auteur dela Bastille dévoiléen'eut pas recours à ces calculs problématiques: dans sa neuvième livraison, il fit un examen succinct, mais judicieux, des diverses opinions qu'on avait fait valoir jusqu'alors à l'égard duMasque de Fer, en discutant pour la première fois celle de M. de Taulès, qui ne révélait sonsecretà ses amis quesous la foi du serment(p. 171 de la 9eliv.); mais il retomba dans le système de l'éditeurdesQuestions sur l'Encyclopédie, ou du libelliste desAmours d'Anne d'Autriche, en s'efforçant de prouver que, suivant la solutionla plus vraisemblable, le prisonnier était fils naturel d'Anne d'Autriche et frère aîné de Louis XIV.
Le champ s'ouvrait plus large et plus libre aux paradoxes, les moins respectueux pour l'honneur de la monarchie, depuis que l'approbationdes censeurs royaux et leprivilége du roin'étaient plus nécessaires pour les nombreux ouvrages que la presse lançait de toutes parts, depuis que la police avait renversé son encre rouge et que le pilon ne faisait plus la guerre aux livres.
La Bastille fut encore le prétexte de plusieurs compilations moins importantes, dans lesquelles figurait leMasque de fersous différens noms.
Le chevalier de Cubières, qui mena la muse de Dorat à la Bastille, le 16 juillet 1789, voulut aussi dire son mot sur leMasque de Fer, dans le récit de sonVoyageen prose et en vers[58], sans doute pour justifier les qualités decitoyen et soldatqu'il avait prises en tête de sa brochure: Cubières aspirait déjà à devenir poète républicain, afin de se venger des épigrammes de Rivarol, auxquelles il devait son unique célébrité. Ce fut dans les notes de cet opuscule, qui rappelle seulement par la forme le spirituelVoyage de Chapelle et Bachaumont, que Cubières se vanta d'être mieux instruit que ses contemporains au sujet du prisonnier masqué. «Le bruit a couru d'abord, dit-il avec la légèreté d'un faiseur de poésies fugitives, que, dans cet immense et redoutable dépôt des secrets de la monarchie, on avait trouvé des pièces qui renfermaient celui du célèbreMasque de Fer: ce bruit a cessé tout-à-coup, et l'on a même dit qu'on n'avait rien trouvé de relatif à cet illustre prisonnier. On m'a révélé ce secret long-temps avant la prise de la Bastille; et comme on ne m'a point fait une condition de n'en rien dire, et que le temps est venu de ne plus rien dissimuler, je vais écrire ce que je sais, et l'écrire avec la franchise qui me caractérise.»
[58]Voyage à la Bastille, fait le 16 juillet 1789, et adressé à Mmede G… à Bagnols, en Languedoc, par Michel de Cubières, citoyen et soldat, in-8o; Paris, 1789.
[58]Voyage à la Bastille, fait le 16 juillet 1789, et adressé à Mmede G… à Bagnols, en Languedoc, par Michel de Cubières, citoyen et soldat, in-8o; Paris, 1789.
Après cet exorde charlatanique, écrit de ce style qui était bien digne d'être appliqué plus tard à l'Éloge de Marat, Cubières raconte que, le 5 septembre 1638, Anne d'Autriche, qui avait mis au monde, entre midi et une heure, un fils qui fut Louis XIV, accoucha d'un second filspendant le souper du roi, et que Louis XIII résolut de cacher la naissance de cet enfant, pour éviter les prétentions d'un frère jumeau à la couronne de France. Cubières a la bonne foi d'ajouter qu'il n'en sait pas davantage. On doit lui tenir compte de la réserve qu'il a mise dans sa prétendue révélation: il pouvait ne pas se contenter d'un mensonge de quinze lignes, lui qui avait déjà publié dix ou douze volumes sans y faire entrer une idée!
Le fougueux journaliste Carra, sous le voile de l'anonyme, qui fut levé par leMoniteurdu 6 juillet 1790, publia lesMémoires historiques et authentiques sur la Bastille, dans une suite de près de trois cents emprisonnemens, détaillés et constatés par des pièces, notes, lettres, rapports, procès-verbaux, trouvés dans cette forteresse, et rangés par époques, depuis 1475 jusqu'à nos jours; 1789, 3 vol. in-8o.
Les noms de l'auteur et du libraire-éditeur (Buisson) de cesMémoiresnous avaient d'abord mis en défiance contre leur caractère d'authenticité, si hautement réclamé dans le titre de l'ouvrage; l'esprit et le style desobservationsqui entrecoupent les pièces historiques n'eussent pas servi à nous faire changer d'avis, et nous supposions que ce livre avait été fabriqué par les scribes de Soulavie, avec des documens plus ou moins falsifiés, sous les yeux de Carra, qui aurait écrit leDiscours préliminaire, où la déclamation va jusqu'au burlesque. «Rois imbécilles, rois fanatiques, Sardanapales français, sortez un instant des abîmes de la mort, pour subir le plus grand des supplices, celui de voir proclamer vos forfaits par toute la terre; et vous, peuples de la terre, lisez ces annales du crime!…» Mais nous nous sommes convaincus que cesMémoiressont aussi exacts et non moins curieux peut-être que laBastille dévoilée. Les pièces citées existaient réellement dans les archives de la Bastille, et les plus anciennes qui sont aussi les plus considérables avaient été copiées dès 1775, et transmises par le major Chevalier à M. de Malesherbes[59].
[59]Nous avons entre les mains ces copies, qui sont conservées dans le cabinet de M. Villenave, et en les comparant avec le tome 1 de l'ouvrage de Carra, nous ne trouvons que des suppressions peu importantes dans l'imprimé. On voit à l'article duMasque de Fer, p. 315, que Carra avait eu communication, avant Charpentier, du folio 120 du grand registre, écrit par le major Chevalier, et des autres pièces envoyées à Malesherbes en 1775. On a lieu de soupçonner que ces pièces étaient fournies à l'éditeur par Malesherbes lui-même, dans les papiers duquel on les a trouvées.
[59]Nous avons entre les mains ces copies, qui sont conservées dans le cabinet de M. Villenave, et en les comparant avec le tome 1 de l'ouvrage de Carra, nous ne trouvons que des suppressions peu importantes dans l'imprimé. On voit à l'article duMasque de Fer, p. 315, que Carra avait eu communication, avant Charpentier, du folio 120 du grand registre, écrit par le major Chevalier, et des autres pièces envoyées à Malesherbes en 1775. On a lieu de soupçonner que ces pièces étaient fournies à l'éditeur par Malesherbes lui-même, dans les papiers duquel on les a trouvées.
L'article duMasque de Ferreproduit presque textuellement, sans avoir égard aux colonnes imprimées du grand registre, le folio 120, tel que Chevalier l'avait envoyé à Malesherbes; l'éditeur ajoute seulement que le masque de velours noir étaitattaché sur le visagedu prisonnier, etqu'un ressort le tenait par derrière. Il passe rapidement en revue les versions desMémoires de Perse, de Voltaire, de La Grange-Chancel et de Saint-Foix: il en conclut quetous se sont également trompés sur les dates, et vraisemblablement sur leurs conjectures. Ensuite il cite, dans ses propresobservations, l'extrait d'une lettre que nous rapporterons ailleurs, après laquelle on ne peut plus douter qu'en 1691 le prisonnier fûtsous la gardede Saint-Mars depuisvingt ansau moins. On doit regretter cependant que Carra, plus curieux de phrases que de faits, ait négligé d'indiquer la source de cette lettre qui nous semble authentique, par la raison que cet ouvrage est rempli de pièces originales publiées avec autant de bonne foi que d'ignorance. Le déclamateur Carra n'était point assez adroit pour inventer un pareil artifice; et sans doute il ne regardait pas cette lettre comme un document si extraordinaire et si précieux, qu'il dût en justifier à ses lecteurs. Au reste, il croyait résoudre le problème, en adoptant le sentiment debeaucoup de personnesqui pensaient que le prisonnier masqué était un frère aîné de Louis XIV.
Louis Dutens, dont la réputation de poète et de littérateur français était fort accréditée en Angleterre, ne s'amusa pas à réunir dans la lettre sixième de saCorrespondance interceptée, in-12, 1789, les systèmes de ses devanciers: il en choisit un, celui du baron d'Heiss, qu'il appuya de quelques faits aussi neufs que singuliers; il prouva qu'un ministre du duc de Mantoue avait été enlevé par ordre de Louis XIV, vers 1685, croyait-il, et enfermé secrètement à Pignerol, parce que le cabinet de Versailles craignait l'habileté et la perfidie de cet Italien dans les négociations entamées avec la cour de Piémont. L'enlèvement semblait incontestable, quoique le cabinet de Versailles l'eût toujours nié, malgré la dénonciation de l'Histoire abrégée de l'Europe; mais Dutens prétendait que la victime de cet attentat contre le droit des gens était un comte Girolamo Magni.
Dutens dit que ce fut à Paris, en 1778, peut-être en fouillant les archives des affaires étrangères, qu'il acquit des lumières sur ce sujet; il avait recueilli aussi la tradition à Turin, où il alla ensuite avec lord Mount-Stuard, envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre; mais il ne put compulser les archives de Mantoue, qu'on avait transportées à Vienne en 1707, et il ne trouva rien dans celles de Turin, où une lacune de quarante années (1660 à 1700) ne permettait pas de constater un fait qui avait sans doute mis en jeu les ressorts de la diplomatie italienne.
Durant le séjour de Dutens à Paris, l'abbé Barthélemy, dont la bonne foi ne peut être suspecte, lui montra un mémoire fait à l'instance du marquis de Castellane, gouverneur des îles Sainte-Marguerite, par un nommé Claude Souchon, alors âgé de soixante-dix-neuf ans, fils d'un homme qui avait étécadetde la compagnie franche des îles, du temps de Saint-Mars. Ce Claude Souchon est certainement le même officier que Papon avait interrogé en 1778; mais, dans son Mémoire, il fut moins réservé qu'il l'avait été dans ses paroles. Instruit par les confidences de son père et du sieur Favre, aumônier de la prison, il rapporta en détail les circonstances de l'enlèvement du prisonnier masqué (en 1679) qu'il appelait unministre de l'Empire; et son récit s'accorde si fidèlement avec les Correspondances officielles relatives à cette affaire, publiées depuis, qu'on est forcé de l'admettre comme véritable dans toutes ses parties. Claude Souchon assure que le prisonniermourut aux îles Sainte-Marguerite, neuf ans après sa disparition.
Dutens démentait par là, disait-il, les assertions de Voltaire, et faisait évanouir lemerveilleuxde l'anecdote, en établissant que leMasque de Fern'était autre que le ministre du duc de Mantoue, quoique celui-ci, mortneuf ans après sa disparition, c'est-à-dire en 1697, aux îles Sainte-Marguerite, ne pût avoir été transféré à la Bastille en 1698, ainsi que l'atteste le journal de Dujonca. Dutens, à l'appui de son opinion, cite de plus le témoignage du duc de Choiseul, qui, n'ayant pu arracher à Louis XV le secret duMasque de Fer, pria Mmede Pompadour de le demander elle-même au roi, et apprit par l'entremise de la favorite que ce prisonnier étaitun ministre d'un prince italien.
Ce petit écrit, qui avait passé inaperçu en 1789, reparut avec de légers changemens dans le deuxième volume (p. 204 et suiv.) desMémoires d'un Voyageur qui se repose, publiés à Paris, en 1806, par Dutens, qui n'osa pas néanmoins répéter cette conclusion qu'il avait tirée d'abord de ses recherches: «Il n'y a aucun point d'histoire mieux établi que le fait que le prisonnier au masque de fer fut un ministre du duc de Mantoue enlevé à Turin.»
LeMasque de Ferinondait encore une fois le public de dissertations plus ou moins hypothétiques; et ce sujet tenait aussi occupés les meilleurs critiques de l'Angleterre. M. Quentin Crawfurd publia, en 1790, un article anglais, dans lequel, après avoir comparé les systèmes soutenus jusqu'à cette époque, il opinait en faveur de celui de Voltaire, avec tant de conviction, qu'il ne pouvait douter, disait-il, que le prisonnier masqué fût le fils d'Anne d'Autriche, sans toutefois déterminer la date de sa naissance. Depuis, M. Crawfurd renouvela dans un ouvrage français cette discussion judicieuse, mais plus forte d'inductions morales que de preuves écrites.
Ce prétendu fils d'Anne d'Autriche semblait alors réunir toutes les probabilités en sa faveur, et devoir mettre fin aux conjectures que l'homme au masque soulevait depuis quarante-cinq ans: aussi ne s'occupait-on plus que de découvrir son père infortuné.
M. de Saint-Mihiel, qui travaillait à la recherche de cette paternité, fit paraître à Strasbourg, en 1790, une brochure in-8o, que nous n'avons pas vue, intitulée:Le véritable Homme dit au Masque de Fer, ouvrage dans lequel on fait connaître, sur des preuves incontestables, à qui ce célèbre infortuné dut le jour, quand et où il naquit. M. de Saint-Mihiel avait imaginé unmariage secretentre la reine-mère et le cardinal Mazarin!
C'était sans doute un bel exemple à suivre pour les prêtres ennemis du célibat; mais on ne tint pas compte à l'auteur d'avoir légitimé la naissance duMasque de Fer: la critique refusa de prendre part aux noces de Mazarin. N'eût-il pas été plus logique d'imiter l'avocat Bouche, qui, dans sonEssai sur l'Histoire de Provence, 2 vol. in-4o, publié en 1785, regardait l'histoire duMasque de Fercomme unefablede l'invention de Voltaire, ou bien n'était pas éloigné de conclure que ce prisonnier fûtune femme?
La vérité historique n'existait plus dans ces temps de révolution sociale, où les événemens du jour contredisaient ceux de la veille, où les hommes ne se reconnaissaient plus eux-mêmes, où le présent, semblable à un volcan en éruption, jetait son reflet et ses laves sur le passé. Le faux régnait dans les sentimens, dans les idées, dans les mœurs; l'exagération gâtait les meilleures choses, et personne n'y prenait garde, puisque chacun participait à ce vertige général. Le fait extraordinaire duMasque de Feravait été jusque-là soumis à une analyse chimique, pour ainsi dire, et dégagé de tout l'alliage mensonger que lui prêtait la tradition: en 1790, on ne disserta pas davantage, on supposa un document d'après lequel la question était résolue, sans appel, sous les auspices de ce maréchal de Richelieu qui passait pour avoir été dépositaire du secret de Louis XIV.
L'abbé Soulavie, qui trouvait moyen de changer en roman les pièces les plus authentiques, et qui donnait pour vraies ses plus grossières impostures, ne manqua pas de faire entrer leMasque de Ferdans lesMémoires du maréchal de Richelieu[60], et prétendit avoir découvert de quoi expliquer cette énigme, dans les papiers du maréchal. Celui-ci, en effet, avait eu l'imprudence de confier sa bibliothèque, ses notes et ses correspondances à Soulavie, qui s'en servit avec une insigne mauvaise foi, comme le déclara le duc de Fronsac dans une protestation énergique contre le secrétaire de son père; mais on peut assurer que la ridiculerelation, insérée dans le troisième volume desMémoires, ch.IX, ne fut pas trouvée par Soulavie, ni par M. de La Borde, comme le dit laCorrespondancede Grimm (t. 16, p. 234, de la première édition), dans les cartons du duc de Richelieu. Le titre seul de ce morceau suffirait pour le démentir, en prouvant l'inexpérience de l'auteur qui a voulu déguiser son style et qui n'a pas su éviter ces mauvaises locutions que l'école encyclopédiste avait introduites dans la langue: «Relation de la naissance et de l'éducation duprince infortuné, soustraitpar les cardinaux de Richelieu et Mazarin à lasociété, et renfermé par l'ordre de Louis XIV; composée par le gouverneur de ce princeau lit de la mort.»
[60]Mémoires du maréchal duc de Richelieu, pour servir à l'histoire des cours de Louis XIV, de la minorité et du règne de Louis XV: ouvrage composé dans la bibliothèque et sur les papiers du maréchal, et sur ceux de plusieurs courtisans ses contemporains. Londres, 1790, les quatre premiers volumes; Paris, Buisson, 1793, les cinq derniers. Le succès de ce livre fut si grand, qu'on en fit une seconde édition cette année-là.
[60]Mémoires du maréchal duc de Richelieu, pour servir à l'histoire des cours de Louis XIV, de la minorité et du règne de Louis XV: ouvrage composé dans la bibliothèque et sur les papiers du maréchal, et sur ceux de plusieurs courtisans ses contemporains. Londres, 1790, les quatre premiers volumes; Paris, Buisson, 1793, les cinq derniers. Le succès de ce livre fut si grand, qu'on en fit une seconde édition cette année-là.
Quelques citations, choisies dans le récit où le changement d'orthographe ne déguise pas l'imitation maladroite du style du dix-septième siècle, ne laisseront aucun doute sur la fausseté de cette pièce aussi grossièrement fabriquée que les poésies deClotilde de Surville.
«Leprince infortuné, que j'ai élevé et gardéjusqu'à la fin de mes jours, naquit le 5 septembre 1638, à huit heures et demiedu soirpendant le souper du roi; son frère, à présent régnant (Louis XIV), était né le matin à midi pendant le dîner deson père; maisautant la naissance du roi fut splendide et brillante, autant celle de son frère fut triste et cachée avec soin.» Le gouverneur, quoiqueau lit de la mort, se souvient de sa rhétorique! Selon lui, Louis XIII fut averti par la sage-femme que la reine devaitfaire un second enfant, et cette double naissance lui avait été annoncée depuis long-temps par deux pâtres qui disaient dans Paris que si la reine accouchait de deuxdauphins, ce serait le comble du malheur de l'état. Le cardinal de Richelieu, consulté par le roi, répondit que dans le cas où la reine mettrait au monde deux jumeaux,il fallait soigneusement cacher le second, parce qu'il pourrait à l'avenir vouloir être roi. Louis XIII était doncsouffrant dans son incertitude; quand les douleurs du second accouchement commencèrent, ilpensa tomber à la renverse. Ayant réuni en présence de la reine l'évêque de Meaux, le chancelier, le sieur Honorat, la dame Péronette sage-femme, il leur dit que celui d'entre eux qui publierait l'existence d'un second dauphin en répondrait sur sa tête. La reine accoucha donc d'un dauphin «plusmignard(voilà une expression de rondeau gaulois) et plus beau que le premier, qui ne cessa de se plaindre et de crier,comme s'il eût déjà éprouvé du regret d'entrer dans la vie où il aurait ensuite tant de souffrances à endurer.» (Ah! Monsieur le gouverneur, vous avez lu lesÉpreuves du sentimentde Baculard d'Arnaud!) Le roi fit faire plusieurs fois le procès-verbal de cettemerveilleusenaissance,unique dans notre histoire, et tous les témoins le signèrent avec serment de ne jamais rien révéler de ce qui s'était passé; la sage-femme futchargéede cet enfant et le cardinal s'empara plus tard de l'éducation du prince destiné à remplacer le dauphin, si celui-ci venait à décéder. Quant aux bergers qui avaient prophétisé au sujet des couches d'Anne d'Autriche, le gouverneur n'en a plus entendu parler; d'où il conclut que le cardinalaura pu les dépayser. (Le verbedépayserpris dans cette acception figurée ne se trouverait pas avant la cinquième édition duDictionnaire de l'Académie, publiée l'an VII de la République.)
Dame Péronnette éleva comme son fils le prince qui passait pour le bâtard de quelquegrand seigneur du temps; le cardinal le confia plus tard au gouverneurpour l'instruire comme l'enfant d'un roi, mais en secret, et ce gouverneur l'emmena en Bourgogne dans sa propre maison. La reine-mère paraissait craindre que, si la naissance de ce jeune dauphin était connue, les mécontens ne se révoltassent, «parce que plusieurs médecins pensent que le dernier né de deux frères jumeaux est le premier conçu, et par conséquent qu'il est roi de droit;» néanmoins Anne d'Autriche ne put se décider à détruire les pièces qui constataient cette naissance. Le prince, à l'âge de dix-neuf ans, apprit ce secret d'état, en fouillant dans la cassette de son gouverneur, où il trouva des lettres de la reine et des cardinaux de Richelieu et Mazarin; mais pour mieux s'assurer de sa condition, il demanda les portraits du feu roi et du roi régnant: le gouverneur répondit qu'on en avait de si mauvais, qu'il attendait qu'on en fît de meilleurs pour les placer chez lui. Le jeune homme projetait d'aller à Saint-Jean de Luz où était la cour, à cause du mariage du roi et de l'infante d'Espagne (1660), et dese mettre en parallèle avec son frère: son gouverneur le retint et ne le quitta plus.
«Le jeune prince alors étaitbeau comme l'amour, et l'amour l'avait aussi très-bien servipour avoir un portrait de son frère;» car une servante, avec laquelle il avait une liaison intime, lui en procura un. Le prince se reconnut et courut chez son gouverneur en lui disant: «Voilà mon frère et voilà qui je suis!» Le gouverneur dépêcha un messager à la cour pour réclamer d'autres instructions; l'ordre vint de les enfermer ensemble. Ce gouverneur, qui n'oublie rien si ce n'est de se nommer, termine ainsi sa confession générale écrite en manière de nouvelle sentimentale: «J'ai souffert avec lui dans notre prison, jusqu'au moment que je crois que l'arrêt de partir de ce monde est prononcé par monjuge d'en haut, et je ne puis refuser à la tranquillité de mon ame ni à mon élève une espèce de déclaration qui lui indiquerait les moyens de sortir de l'état ignominieux où il est, si le roi venait à mourir sans enfans.Un serment forcé peut-il obliger au secret sur des anecdotes incroyables qu'il est nécessaire de laisser à la postérité?» Touchante attention d'un homme qui se meurt et qui songe à éclairer lapostéritésur desanecdotes incroyables!
Cette belle histoire fut tellement goûtée, que Champfort, en rendant compte desMémoires du maréchal de Richelieudans leMercure de France, s'écriait avec une bonhomie assez peu digne de son caractèremordicant: «Il est enfin connu ce secret qui a excité une curiosité si vive et si générale!» Certes, rien ne coûtait à Soulavie en fait de mensonges,grâce au sentiment patriotique dont il était animé, disait Champfort; car Soulavie prétendait, que larelationavait été remise par le régent lui-même à Mllede Valois, sa fille, pour prix d'une complaisance d'autre nature, et que cette princesse, qui s'immolait ainsi à la curiosité du duc de Richelieu, son amant, avait donné à celui-ci le manuscrit, payé en monnaie fort déshonnête, comme il appert d'un étrange billet en chiffres que l'abbé, biographe du maréchal, n'a osé traduire que dans sa seconde édition: «Le voilà le grand secret; pour le savoir, il m'a fallu me laisser5, 12, 17, 15, 14, 1,trois fois par8, 3[61].» L'abbé Soulavie ne se faisait pas faute d'un inceste de plus ou de moins, pour ajouter du piquant à ses révélations, rédigées dans d'excellensprincipesque Champfort louait de préférence au style négligé de l'ouvrage.
[61]Ce billet obscène courait déjà manuscrit en 1789, comme je l'ai supposé d'après une phrase de Dulaure. On lit dans la sixième livraison de laBastille dévoilée, qui parut en janvier 1790: «Dans plusieurs journaux, dans plusieurs brochures, on a annoncé la découverte prochaine du secret tant désiré, tant attendu, de l'homme au Masque de Fer. J'ai vu une copie de la pièce sur laquelle cette espérance est fondée. C'est une lettre en chiffres, de sept à huit lignes, écrite à M. le maréchal duc de Richelieu, par Mllede Valois d'Orléans.» Charpentier, dans sa neuvième livraison, ne jugea pas que cettemonstrueuseanecdote fût digne d'une réfutation détaillée.
[61]Ce billet obscène courait déjà manuscrit en 1789, comme je l'ai supposé d'après une phrase de Dulaure. On lit dans la sixième livraison de laBastille dévoilée, qui parut en janvier 1790: «Dans plusieurs journaux, dans plusieurs brochures, on a annoncé la découverte prochaine du secret tant désiré, tant attendu, de l'homme au Masque de Fer. J'ai vu une copie de la pièce sur laquelle cette espérance est fondée. C'est une lettre en chiffres, de sept à huit lignes, écrite à M. le maréchal duc de Richelieu, par Mllede Valois d'Orléans.» Charpentier, dans sa neuvième livraison, ne jugea pas que cettemonstrueuseanecdote fût digne d'une réfutation détaillée.
On peut croire que M. de La Borde, qui aimait à inventer des mystifications historiques et qui avait déjà fait un roman de ce genre dans laLettre de Marion de Lorme aux auteurs du Journal de Paris[62], prit la plume au nom dugouverneurd'unprince infortuné plus beau que l'amour, et fournit ce méchant pastiche aux compilations de Soulavie. Cependant on ne contesta pas l'authenticité de ce conte fait à plaisir, parce qu'on n'avait pas le loisir de s'arrêter sur un sujet aussi frivole à l'approche de la Terreur et au bruit du canon d'alarme.
[62]On sait que dans cette facétie, imprimée en 1780, in-12, Laborde essaya de prouver que la célèbre Marion Delorme était morte le 5 janvier 1748, à l'âge de cent trente-quatre ans et dix mois.
[62]On sait que dans cette facétie, imprimée en 1780, in-12, Laborde essaya de prouver que la célèbre Marion Delorme était morte le 5 janvier 1748, à l'âge de cent trente-quatre ans et dix mois.
D'ailleurs Soulavie ne regardait pas lui-même comme très-convaincant le récit qu'il avait supposé, car il ne se dispensa pas de rassembler, avec des commentaires contradictoires, tous les faits rapportés tour-à-tour par lesMémoires de Perse, par Voltaire, par Lagrange-Chancel, par l'abbé Papon, par M. de Palteau et par le père Griffet: il en tira cet argument que le prince devait avoir une ressemblance qui l'eût fait reconnaîtrependant un demi siècle et d'un bout de la France à l'autre. Soulavie ne se fait pas faute d'adopter et de paraphraser une circonstance que le chevalier de Cubières avait avancée dans sonVoyage à la Bastille: il raconte que Louis XV était impatient de savoir les aventures duMasque de Fer, et que le régent lui répondait toujours queSa Majesté ne pouvait en être instruite qu'à sa majorité; la veille même du jour où cette majorité devait être déclarée en parlement, le duc d'Orléans refusa encore de dévoiler ce secret, en prétextant qu'il manquerait à son devoir, s'il parlait avant le terme fixé. «Le lendemain, le roi, en présence des seigneurs de la cour, tirant ce prince à l'écart pour être instruit du secret, tous les yeux accompagnèrent le roi, et on vit le duc d'Orléans émouvoir la sensibilité du jeune monarque. Les courtisans ne purent rien entendre; mais le roi dit tout haut en quittant le duc d'Orléans: «Eh bien! s'il vivait encore, je lui donnerais la liberté!» Cette anecdote, fût-elle vraie, n'ajoute aucune présomption en faveur de l'opinion défendue par Soulavie, car le malheur d'un étranger pouvaitémouvoirle jeune roi de quinze ans, sans que sasensibilitéfût mise en jeu par les infortunes d'un personnage de sa famille.
Mais une note, dont l'authenticité semble d'autant plus incontestable que Soulavie n'y attache presque pas d'importance, mérite bien plus de créance que les quarante pages précédentes: c'est le résumé d'un entretien de l'auteur avec le maréchal de Richelieu, qui avait toujours ététrès-réservésur le secret du prisonnier masqué. Soulavie, dans un entretien particulier, lui demandece qu'on doit croire du Masque de Feret lui dit: «Il serait bien intéressant de laisser dans vos mémoires ce grand secret à la postérité! vos liaisons avec le feu roi, avec les favorites, toujours fort curieuses de secrets, et avec toute l'ancienne cour qui le fut sans cesse sur le mystérieux prisonnier, ont pu vous l'apprendre, et vous avez vous-même instruit Voltairequi n'osa jamais publier le secret en entier. N'est-il pas vrai, monsieur le maréchal, que ce prisonnier était le frère aîné de Louis XIV, né à l'insu de Louis XIII?» Ces questions embarrassèrent visiblement le vieux courtisan, qui se jeta dans une réponse évasive: il avoua que leMasque de Fern'était ni le frère adultérin de Louis XIV, ni le duc de Monmouth, ni le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort; il appelarêveriesces différens systèmes, quoique leurs auteurs eussent relaté des anecdotestrès-véritables, et convint qu'il y avait ordre de tuer le prisonnier s'il essayait de se faire connaître. «Tout ce que je puis vous dire, monsieur l'abbé, continua-t-il,c'est que ce prisonnier n'était plus aussi intéressant, quand il mourut, au commencement de ce siècle, très-avancé en age; mais qu'il l'avait été beaucoup, quand, au commencement du règne de Louis XIV par lui-même, il fut renfermé pour de grandes raisons d'état.»
Cette réponse remarquable fut recueille par Soulavie qui l'écrivit sous les yeux du maréchal et qui lui en soumit la rédaction; M. de Richelieu corrigea seulement quelques expressions et ajouta de vive voix cette observation plus énigmatique: «Lisez ce que M. de Voltaire a publié en dernier lieu sur cemasque, ses dernières paroles surtout, et réfléchissez!» Quelles sont cesdernières parolesde Voltaire? faut-il les prendre dans lesQuestions sur l'Encyclopédie, dans l'article même consacré auMasque de Ferou dans l'addition de l'éditeurde 1771? faut-il plutôt entendre par là lesdernières parolesdu principal endroit où cette anecdote est discutée dans les ouvrages de Voltaire, et recourir auSiècle de Louis XIVet auSupplémentde cette histoire? en ce cas, ce seraient celles-ci: «Pourquoi des précautions si inouïes pour un confident de M. Fouquet, pour unsubalterne? qu'on songe qu'il nedisparuten ce temps-là aucun homme considérable!»
Cesdernières parolespouvaient fortifier, il est vrai, le système de Soulavie, en même temps qu'elles en indiquaient un autre à établir.
Soulavie finit peut-être par se persuader que sa découverte était réelle, et il essaya de le prouver clairement dans la suite desMémoires du maréchal de Richelieu, qu'il augmenta de cinq volumes en 1793. Mais sesNouvelles considération sur le Masque de Fer, imprimées en tête du 6evol. de cesMémoires, ne méritent pas plus d'estime que le manuscrit dugouverneuranonyme.
Il était si plein de son opinion, qu'il la regarda comme adoptée généralement, et qu'après avoir décidé ainsi le fond de la question,le prisonnier fut un frère de Louis XIV, il s'occupa seulement de rechercher si ce frère était légitime ou adultérin, et il s'en tint au texte même de sa fameuserelationqu'il certifiaitsortie de la maison d'Orléans. Cette dissertation semble avoir été faite pour combattre l'additionajoutée à l'article duMasque de Ferdans leDictionnaire Philosophiquepar l'éditeurde 1771, addition que les éditeurs de Kehl avaient attribuée à Voltaire, en réfutant avec une note assez vive la pièce fausse produite depuis peu dans lesMémoires du maréchal de Richelieu.
Conçoit-on que Soulavie, qui avait sacrifié si légèrement l'honneur de Mllede Valois à une accusation infâme, s'érigeât en champion de la vertu d'Anne d'Autriche et s'inscrivît en faux contre le système qui tendait à faire duMasque de Ferle fils naturel de cette reine et de Buckingham, ou de Mazarin, ou de tout autre amant?
Soulavie, comme on voit, tenait beaucoup à son roman, non moins mystérieux que les romans d'Anne Radcliff, qui eurent la vogue des Mémoires apocryphes publiés chez le libraire Buisson, entrepreneur du scandale de l'ancienne monarchie; on a lieu de supposer, d'après nombre d'inductions, que cet abbé défroqué avait un intérêt occulte à déshonorer la maison d'Orléans pour rendre ce nom odieux et affaiblir le parti de Philippe-Égalité.
Un écrivain spirituel, qui s'était fait un nom dans la littérature avec les Mémoires supposés d'Anne de Gonzague, princesse palatine, fut dégoûté de ce genre facile par les succès peu honorables de Soulavie, et lorsqu'il voulut traiter le sujet duMasque de Fer, il choisit exprès l'opinion du baron d'Heiss, comme la moins romanesque, pour s'y rattacher dans un article fort sensé, qui fait partie de sesŒuvres philosophiques et littéraires, 2 vol. in-12, imprimées à Hambourg en 1795.
Sénac de Meilhan, pendant son émigration, retournait ainsi en France, par la pensée, à la suite du prisonnier inconnu, qu'il avait pris pour le secrétaire du duc de Mantoue. A l'appui de la lettre italienne traduite dans l'Histoire abrégée de l'Europe, il invoqua le témoignage des journaux italiens de 1782, qui avaient rapporté de la même manière l'anecdote de l'enlèvement de Matthioli, trouvée dans les papiers d'un marquis de Pancalier de Prie, mort à Turin cette année-là.
L'opinion de Sénac fut reproduite, avec quelques nouveaux rapprochemens de faits et de dates, dans un article intitulé:Mémoires sur les problèmes historiques et la méthode de les résoudre, appliqué à celui qui concerne l'Homme au masque de fer, et signé C. D. O., que leMagasin encyclopédiquepublia en 1800 (6eannée, t. VI, p. 472.) Cet article, surchargé de considérations vagues et verbeuses, est écrit par une personne qui n'avait point approfondi la question, et qui annonce que des notes découvertes à la bibliothèque de Turin prouvent l'identité duMasque de Feret de Girolamo-Magni, premier ministre du duc de Mantoue.
Le savant Millin, directeur de l'estimable recueil où parut cet article, avait précédemment, dans sesAntiquités nationales(in-4, t. I, art. I, laBastille) examiné les systèmes émis sur leMasque de Fer, et adopté de préférence celui qui donnait à Louis XIV un frère aîné, fruit des galanteries d'Anne d'Autriche: c'était pour lui une occasion d'envisager ce faitsous un point de vue politiqueet de comparer Louis XIV auxdespotes asiatiques. Aussi fut-ilaccueilli favorablement, quand il présenta en 1790 à l'Assemblée Nationale son ouvrage, qui devait servir de liste de proscription aux monumens mis hors la loi!
Le système de Soulavie enté sur sa ridiculerelation, avait pourtant trouvé des partisans en Allemagne; non seulement on représentait à Berlin un drame,le Masque de Fer, où Louis XIV, amoureux de la femme de son frère, voyait les deux époux s'empoisonner devant lui, pour échapper l'un à sa haine et l'autre à son amour, mais encore M. Spittler avait, dans leMagasin de Gottingue, essayé d'établir, avec toute la conscience de son érudition germanique, une opinion qui n'était déjà plus admissible en France, et qui reposait principalement sur un livre français que nous ne connaissons pas, intitulé:Mémoires secrets du Masque de Fer.
Ce fut alors que le système que Sénac de Meilhan avait défendu en dernier lieu prévalut en France par la seule force des pièces qu'on découvrit à Paris dans les archives des Affaires Étrangères, et il a été presque seul soutenu jusqu'à ce jour, avec quelque apparence de vérité, il faut l'avouer.
M. Roux-Fazillac fit paraître le premier, en 1800, ces pièces authentiques dans lesRecherches historiques et critiques sur l'Homme au masque de fer, d'où résultent des notions certaines sur ce prisonnier, in-8ode 142 pages. Ces recherches, puisées à des sources que la Révolution avait pu seule mettre à la discrétion des curieux, se composent de correspondances secrètes relatives aux négociations, aux intrigues et à l'enlèvement d'un secrétaire du duc de Mantoue, nommé Matthioli et non Girolamo-Magni. On ne pouvait plus douter de cet enlèvement exécuté en 1679, avec les circonstances révélées déjà par l'Histoire abrégée de l'Europe, mais le plus mince esprit de critique eût établi des différences capitales dans la position humiliante de ce prisonniersubalterneà Pignerol, et dans les respects que Saint-Mars témoignait pour le prisonnier masqué, suivant le consentement unanime de toutes les traditions.
Un anonyme, qu'on croit être le baron de Servière, revint deux ans après sur la plupart des faits que lesRecherchesde Roux-Fazillac avaient constatés; mais il ne fit aucune mention de l'ouvrage de son devancier, dans cetteVéritable clef de l'Histoire de l'Homme au masque de fer, in-8o, de onze pages, sous la forme d'une lettre signéeReth, adressée au général Jourdan et datée de Turin, 10 nivose an XI (31 décembre 1802), où l'on trouve de nouveaux détails historiques sur la personne et la famille de Matthioli.
Reth rapporte que dînant un jour chez le général, on lui demanda son avis sur leMasque de Feret qu'il ne voulut pas s'expliquer avant que toutes les pièces à l'appui de son système fussent réunies entre ses mains: il annonce dans sa lettre la publication de ces pièces en un ouvrage spécial qui n'a point paru, et prie le général de luigarder le secret, quoique ce prétendu secret eût été mis en circulation publique par le baron d'Heiss, depuis plus de trente ans.
Au milieu des documens authentiques cités dans cette notice, l'auteur a glissé plusieurs faits hasardés qui ne reposent que sur une tradition vague: selon lui, en 1723, le lendemain de la majorité de Louis XV, le régent,en présence de la cour, aurait révélémystérieusementau roi le secret du prisonnier masqué. Il est à peu prés avéré que la cour ignorait en 1723 l'existence de ce prisonnier; autrement, une anecdote si singulière fût arrivée plus tôt à la publicité.
L'auteur de la lettre fait valoir avec adresse la ressemblance qui existe en effet entre le nom de Matthioli et celui deMarchialy, écrit sur le registre mortuaire de Saint-Paul; il ajoute cette particularité, qui n'a pas l'importance qu'il y attache pour son système, savoir que Saint-Mars, dans sa correspondance officielle, défigure le nom de son prisonnier en écrivantMarthioly, ce qui se rapprocherait davantage deMarchialy: mais comment supposer qu'on ait presque divulgué le véritable nom duMasque de Ferdans les actes publics d'une paroisse?
Enfin le pseudonyme Reth démontre jusqu'à l'évidence que le secrétaire du duc de Mantoue a été enlevé, masqué et emprisonné par ordre de Louis XIV: il oublie seulement de prouver que ce secrétaire et l'homme au masque de fer ne sont qu'une seule et même personne, sous deux noms différens et à des époques différentes.
Les Anglais n'étaient pas moins curieux que les Français de connaître à fond ce terrible épisode du règne dugrand roi: la dissertation que M. Crawfurd avait déjà publiée fut augmentée considérablement et incorporée dans un ouvrage anglais sur la Bastille, traduit en français et imprimé à Londres, sous la date de 1798[63]. Cette histoire, tirée en partie desRemarques historiques sur la Bastille, semble avoir été écrite par un homme d'état, peu partisan de la révolution française et surtout fort opposé à la politique du Directoire: nous croyons pouvoir l'attribuer à M. Crawfurd, tant on remarque d'analogie entre ladiscussionsur leMasque de Fer, insérée dans ce livre, et la notice plus détaillée qu'il donna depuis dans la première édition de sesMélanges d'histoire et de littérature, in-4o. Ces deux notices, rédigées dans le même esprit de critique et souvent avec les mêmes expressions, doivent être parties de la même main. L'auteur inconnu de cetteHistoire de la Bastilleachève en ces termes l'examen des divers systèmes: «Je ne puis douter que l'homme au masque n'ait été le fils d'Anne d'Autriche; mais sans pouvoir décider s'il était frère jumeau de Louis XIV et s'il était né pendant le temps que la reine n'habitait pas avec le roi ou pendant son veuvage. Les abbés Barthélemy et Beliardy, qui avaient fait beaucoup de recherches sur ce prisonnier, le pensaientcomme moi.» M. Crawfurd s'appuie aussi de l'autorité des abbés Barthélemy et Beliardy, qu'il avait interrogés à ce sujet, après la publication de laCorrespondance interceptée, pour établir une opinion tout-à-fait conforme sur la naissance duMasque de Fer.
[63]Cet ouvrage, extrêmement rare en France, est intitulé:Histoire de la Bastille, avec un appendice contenant entre autres choses une discussion sur le prisonnier au masque de fer, traduit sur la seconde édition de l'original anglais, 1798, sans nom de lieu, in-8ode 474 pages. Nous n'avons pas connaissance de l'original; mais on peut juger avec certitude, d'après le type des caractères et la qualité du papier, que la traduction a été imprimée en Angleterre.
[63]Cet ouvrage, extrêmement rare en France, est intitulé:Histoire de la Bastille, avec un appendice contenant entre autres choses une discussion sur le prisonnier au masque de fer, traduit sur la seconde édition de l'original anglais, 1798, sans nom de lieu, in-8ode 474 pages. Nous n'avons pas connaissance de l'original; mais on peut juger avec certitude, d'après le type des caractères et la qualité du papier, que la traduction a été imprimée en Angleterre.
M. Crawfurd ne changea pas d'opinion depuis la publication des documens authentiques sur lesquels se fondait le système de Roux-Fazillac: il le réfuta d'une manière assez satisfaisante dans lesMélanges d'histoire et de littérature, tirés d'un portefeuille, 1809, in-4o, réimprimés à petit nombre sous le même titre en 1817, in-8o. M. Crawfurd confirmait la réponse de Louis XV à M. de Choiseul, rapportée par Dutens, et ajoutait cette circonstance, que le duc de Choiseul avait, à la prière des abbés Barthélemy et Beliardy, adressé des questions au roi, qui parutfort embarrassé, en disant qu'il croyait quele prisonnier était un ministre d'une des cours d'Italie.
M. Crawfurd réfuta aussi le système de M. de Taulès, d'après le manuscrit encore inédit dont il avait eu communication. Ce système, que M. de Taulès avait soumis sans doute à Voltaire, qui lui fut en effet redevable d'un grand nombre d'anecdotes sur le siècle de Louis XIV[64], tendait à prouver que leMasque de Ferétait un patriarche des Arméniens, nommé Arwedicks, enlevé de Constantinople, et conduit secrètement aux îles Sainte-Marguerite par les intrigues des jésuites. M. Crawfurd ne se montra pas plus favorable à l'opinion de M. de Taulès qu'à celles qu'il avait déjà combattues avec beaucoup de logique; il persévéra dans la sienne plus fortement, et répéta que le prisonnier masqué ne pouvait être qu'un fils d'Anne d'Autriche et sans doute de Buckingham.
[64]Voyez les lettres inédites de Voltaire à M. de Taulès, tome 70 de l'édition desŒuvres de Voltaire, publiée par Dupont.
[64]Voyez les lettres inédites de Voltaire à M. de Taulès, tome 70 de l'édition desŒuvres de Voltaire, publiée par Dupont.
On peut mentionner ici que cette supposition, purement romanesque, avait été mise à sa place dans un roman de M. Regnault-Warin, lequel eut quatre éditions à cause de son titre:l'Homme au masque de fer, 1804, 4 vol. in-12; jamais roman de Ducray-Dumesnil ou de Montjoye ne réunit mieux les conditions voulues d'un imbroglio faux, invraisemblable et sentimental. L'auteur avait essayé de faire de sa préface une espèce de dissertation, dans laquelle il donnait son thème de romancier comme un fait incontestable: il avait même fait graver en taille-douce le portrait de son héros pour tenir lieu de pièce justificative.
Napoléon, qui lisait parfois des romans, et des plus mauvais, entre deux victoires, puisa peut-être dans celui-ci une vive impatience de connaître le secret de Louis XIV; il ordonna même de grandes recherches qui demeurèrent sans résultat, malgré le zèle des courtisans empressés à satisfaire la volonté impériale. Durant plusieurs années, le secrétaire de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Affaires étrangères, et M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit judicieux à éclaircir les abords de ce ténébreux mystère historique. Ils ne trouvèrent l'un et l'autre que des suppositions à mettre sous les yeux du grand homme qui exprima tout haut son dépit, en songeant qu'il serait maître de l'Europe sans jamais le devenir d'un secret enseveli dans le tombeau de ses prédécesseurs. Il comprit alors que la puissance avait des bornes[65].
[65]Mmela duchesse d'Abrantès nous a communiqué ces détails; elle se souvient de plusieurs conversations qui eurent lieu sur ce sujet à la Malmaison en présence de l'empereur, et auxquelles chacun prenait part. Napoléon était sombre et pensif pendant ces débats qui l'intéressaient vivement.
[65]Mmela duchesse d'Abrantès nous a communiqué ces détails; elle se souvient de plusieurs conversations qui eurent lieu sur ce sujet à la Malmaison en présence de l'empereur, et auxquelles chacun prenait part. Napoléon était sombre et pensif pendant ces débats qui l'intéressaient vivement.
Après que le soldat de fortune fut tombé prisonnier à Sainte-Hélène, comme leMasque de Feraux îles Sainte-Marguerite, le sort du premier préoccupa seul l'attention publique.
La Biographie universelleadmit dans sa nomenclature leMasque de Fer, faute de pouvoir le classer sous un autre nom; et le laborieux M. Weiss, de Besançon, dans un article du tome 27, publié en 1820, imagina de rassembler, en abrégé, une monographie de cet illustre prisonnier, sans toutefois se prononcer pour un des systèmes qu'il cataloguait comme les livres de sa bibliothèque. Cet article est curieux, malgré les fautes[66]qu'on ne peut attribuer à l'érudit biographe, qui termine sa nomenclature en reconnaissant qu'une lettre de Barbezieux, où ce ministre dit à Saint-Mars:Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'a fait votre ancien prisonnier, «semble renverser tous les systèmes suivant lesquels cet infortuné n'aurait dû son malheur qu'au hasard de sa naissance.»