IV

Finette ignorait la bonté. Une occasion d’être bonne la surprenait — pourtant elle croyait vivre au delà de toute surprise — mais elle pouvait être bonne après tout, si cela ne dérangeait pas son confort — et alors on y trouvait beaucoup de grâce, car elle n’y attachait aucun prix. Elle était cruelle de la même façon, sans le craindre, mais sans en jouir. Tout se tient, lui avait-on appris, il faut écarter pour toujours l’idée de disjoindre cet enchaînement et de réussir quelquefois à plier la Nature à des exigences plus humaines. Son indispensable égoïsme, professait-elle donc, avait pour contre-coup inévitable une souffrance chez son prochain. Elle acceptait à l’inverse, quand elle n’y pouvait plus rien, de pâtir de ces mouvements durs par quoi les autres reportent l’intérêt sur eux-mêmes. Mais tout en s’occupant de ses affaires et en servant sa propre cause, ne peut-on pas plus souvent épargner à autrui la souffrance ? Ce serait par sobriété, mais alors on se priverait de ce qui nous découvre le plus piquant d’eux-mêmes ? Si Finette répondait oui, c’est qu’elle était arrivée à la limite de la lassitude et de l’indifférence. C’est ainsi qu’elle était de manières douces et libérales.

Elle ne songeait pas longtemps à la mort, mais souvent, et qu’elle bornait sa vie de toutes parts. Elle n’attendait rien que de quelques jours et peu de choses : des sensations de loin en loin. Parce qu’elle avait mis longtemps, dans un seul homme, la source de la plupart de ces sensations, elle pensait bien n’avoir pas été pour cela sentimentale.

Et si, croyant à l’infirmité et au ridicule de tous et qu’il est vain de retoucher la Nature, elle s’était pourtant corrigée de plusieurs défauts, ce n’était jamais que de défauts intellectuels et elle n’avait voulu que polir l’instrument spectaculaire qui lui permettait de savourer ses sensations, se rendre seulement plus intelligente.

La fatigue et l’esprit critique assuraient son désintéressement des hommes ; Finette n’avait aucune idée d’exercer sur eux son pouvoir, elle qui était pourtant capable de vive activité, son cynisme n’était pas entreprenant. De plus, elle ne se jugeait pas belle, et si elle n’ignorait pas le charme que tout le monde lui accordait, elle ne l’estimait pas de la sorte qu’il pût mener les hommes, la plupart du temps, plus loin que la familiarité.

Ainsi faite, elle imagina Gille d’une nature semblable. Elle aimait que du moment qu’on lui résistait, il n’insistât pas et se reportât sur un autre objet. Pourtant elle entrevoyait parfois qu’il ne voulait pas seulement se frôler et se prêter aux passants mais les atteindre et les pénétrer. Il avait des regards d’une inflexion si tendre qu’elle ne pouvait douter sur le moment qu’ils ne fussent sentis de façon forte par celui à qui ils semblaient échapper. Elle se méfiait alors qu’il ne fût prêt à démasquer derrière son indifférence élégante quelque doctrine fantastique sur les possibilités du cœur. Mais les regards de Gille se renouvelaient dans la même heure sur deux ou trois femmes de nature si diverse, qu’elle revenait à ne voir en lui qu’un goulu qui ne s’attardait pas aux délicatesses et aux difficultés de la gourmandise.

Ces raisons, qui n’étaient peut-être pas celles de son partenaire, l’accordaient à lui pour cultiver les illusions que composait leur rencontre. Ils ne connaissaient presque rien des circonstances de leur passé, et, par un calcul simultané, ils arrêtaient sur les lèvres de leurs amis les anecdotes qui auraient éclairé cette partie d’eux-mêmes. Et comme de plus ils ne poussaient pas beaucoup leur sentiment, ils ne découvraient pas vite leurs caractères et ils mettaient dans cette lenteur un plaisir qui en remplaçait d’autres, par exemple ceux de la pudeur.

Gille n’avait jamais trouvé suffisantes la plupart des femmes qu’il avait rencontrées et au plus fort de l’agrément qu’elles lui donnaient il n’oubliait jamais de se dire qu’il en existait d’invisibles qu’il n’avait pas. Mais pour satisfaire son mol ascétisme de paresseux, il comptait sur le temps, étirant nonchalamment sa jeunesse. Il n’avait besoin pour le moment — ce moment, c’était pourtant toute cette belle jeunesse — que d’incidents qui lui fissent éprouver suffisamment la résistance et à la fois la soumission des choses.

Assuré de ces amorces qu’il avait çà et là dans quelques âmes, il venait goûter auprès de Finette le sentiment délicieux qu’elle rendrait inutile un effort de plus. Ou plutôt, même avec elle, il croyait vaguement qu’il aurait pu aller plus loin, mais, pour préserver le droit de se plaindre, il n’en faisait rien. Car il avait pris l’habitude de se plaindre auprès d’elle, par des allusions légères et coquettes.

Finette accueillait ses plaintes avec empressement ; elle y trouvait de quoi se renforcer contre Gille : comme elles sonnaient faux à ses oreilles, elles la confirmaient dans l’idée qu’en se dérobant à lui, elle évitait une séduction molle et dédaigneuse, bientôt entièrement relâchée, qui pourtant — s’assurait-elle — ne lui aurait causé aucune déception ni aucune révolte, puisqu’elle n’attendait de la vie rien de plus mordant.

Gille, contrairement à ce que voyait Finette, n’était pas à l’aise, il n’était pas près de se détendre avec elle. Pourtant elle lui offrait la plus souple camaraderie. Mais il la croyait parfaitement armée contre lui, grâce au souvenir de son mari, et capable de regarder de sang-froid des avances prononcées où dès lors il ne s’imaginait que ridicule.

Toutes ses indications se jouaient furtivement dans leurs yeux et sur leurs ongles tandis qu’ils dînaient seuls, un soir où tout le reste de la bande était ailleurs. La salle à manger était un lieu sobre ; la lumière et le cristal célébraient des noces pudiques. Une bonne cuisine achevait d’écarter toute trivialité.

Elle l’amusait d’une de ses amies dont les amants ne pouvaient se débarrasser que par la fuite : sentiments langoureux, caresses désordonnées, anxiété infinie. Finette constatait, avec un ennui pénible, voisin de la commisération, que cette femme maladroite souffrait. Elle dénonçait, avec une ironie qui ne désarmait pas, cette souffrance comme une erreur. Gille scrutait ce double et égal mouvement d’ironie et de pitié.

Ils laissèrent bientôt cette dame, et ils allèrent fumer dans un petit pavillon très frais, auprès d’un bassin.

« L’embrasser ? Elle sait ! »

A cause de cette image qu’il avait voulu se faire d’une Finette ironique, il avait déjà pris une attitude qui lui paraissait devoir, du reste, obtenir grâce à ses yeux. Cette femme, qui n’était éclairée que par la lune et que certains gestes enfonçaient entièrement dans l’ombre jusqu’à la réduire au point de feu de sa cigarette, ne devait entendre que des paroles narquoises. Il mit entre eux une véracité un peu pointue.

— Croyez-vous qu’une Molly compte pour moi ? demanda-t-il.

— Est-ce que je sais ? Pourquoi pas, mon Dieu ?

— Je pouvais trouver mieux chez vous.

— C’est une autre question. Mais il y a tant de questions.

— Est-ce que nous coucherons ensemble ?

— On ne sait jamais ; mais cela ne nous avancera à rien.

— Pourquoi ? à cause de votre mari ?

— Je ne pourrai vous rendre que la monnaie de votre pièce.

— Qu’est-ce que vous croyez que je peux vous offrir, pas beaucoup, hein ?

— Je ne sais pas ce que vous me donnerez. Mais je sais ce que je pourrai vous rendre.

— Cela m’aurait bien plu de vous toucher, de vous…

— C’est autre chose.

— Mais c’est bien désagréable que vous me réduisiez d’avance à la portion congrue.

— Portion congrue !

Elle eut un geste vif autour de son corps.

Elle avait vu Molly et Suzanne, ces jours derniers, Hyacinthia aller vers lui amusées par les coquetteries précises, intriguées par les réticences vagues du garçon et pourtant toutes animées d’un espoir que faisait renaître sans cesse de tendres allusions soudaines sur un visage assez fermé mais mobile. Elles revenaient résignées, ayant appris des maximes amères d’une bouche plaisante.

Prendrait-elle part à ce jeu curieux et dérobé ? Il n’y avait point de risques au monde pour elle. Elle pouvait lui prêter son corps : l’amour qu’elle avait eu pour son mari l’avait épuisé, laissé aride. Il prendrait ce corps, sans demander davantage. Même s’il prononçait des paroles équivoques, elle n’oublierait pas qu’il n’avait pas besoin de plus. Elle ne se prendrait jamais à cette tendresse à éclipses.

Et puis, il fallait bien qu’elle occupât un jour au moins, cette place que Gille petit à petit lui avait faite au milieu de ses amies, dont chacune n’était évidemment pour lui qu’un prétexte à marquer autour d’elle un tour plus étroit. Elle ne se sentait nullement contrainte par ce resserrement, mais il lui plaisait d’être son complice et d’entrer dans ce système de dédains et de flatteries habiles.

Mais Gille ? Il n’ignorait pas cette opinion que, faute de mieux et pour éviter les démarches grandiloquentes où s’empêtre la recherche de ce mieux, on pourrait limiter désespérément le commerce amoureux à un échange de caresses perdues et à une camaraderie qui ne s’exercerait même que par périodes, quand on en sentirait le besoin de réveiller son égoïsme par le contraste avec un autre. Mais chaque fois qu’il se trouvait devant une femme, il était aussitôt envahi par tous les rêves que les hommes ont pu accumuler sur leurs ombres.

Que Finette pût séparer son corps du reste de son être, Gille commençait de l’en mépriser. En même temps il la craignait parce que par cette manœuvre elle pouvait lui faire sentir quelque chose de douloureux. Enfin, il releva comme un défi ce tranquille partage qu’elle faisait devant lui, jaloux de ce qu’elle lui dérobait.

Un peu plus tard, Finette s’écria que tous les êtres étaient pareils. Lui qui traînait d’une femme à une autre en fut choqué. Il la regarda de travers et la traita de paresseuse.

— On a plus vite fait en disant cela, s’écria-t-il. Cela vous dispense de chercher et de trouver.

— Je ne me sens pas dispensée d’avoir un peu de sang-froid et de regarder ce qui est.

— Et comment avez-vous pu aimer votre mari ? Vous le distinguez pourtant des autres ?

— J’étais une jeune sotte, je prenais des vessies pour des lanternes, mais il me convenait seulement pour un tas de petites raisons en dehors de lui.

— Il y a quelques femmes dans le monde dont chacune pourrait s’imposer à moi pour des raisons qui briseraient mes petites convenances.

— Bah ! vous ne trouverez pas une femme qui plaise à tout le monde ou qui vous plaise tout le temps à vous. Alors je n’ai pas tort. On n’aime pas un être parce qu’il se sépare des autres par des traits infranchissables. On l’aime parce que cela vous arrange, plus ou moins longtemps.

Finette disait toujours un être pour ne pas préciser le sexe et pour ne pas dire : une âme.

— C’est beaucoup, alors que la Nature vous a fait d’une certaine race, de pouvoir extraire toute sa raison d’être d’une femme, qui appartienne à cette race, si on a la chance d’en rencontrer une. Alors on atteint le fond ; c’est tout ce qu’on peut espérer, c’est plus profond qu’on ne croit, le fond d’une âme. C’est beaucoup à espérer.

— Oh ! le beau parleur ! En attendant, vous courez la prétentaine. Pour les aimer si nombreuses, il faut que vous jouissiez de quelque chose de pareil dans toutes. Si vous vouliez jouir de leurs différences, vous resteriez plus longtemps sur chacune.

— Je n’ai pas dit mon dernier mot ; un jour, peut-être, je m’arrêterai net sur une femme.

— Quel drôle de type. Vous ne me faites pas marcher, vous savez. Mais vous, je crois que vous vous mettez dedans, assez bien. Tout cela c’est de la littérature, une littérature que je n’aime pas. Ça ne correspond à rien en vous. Vous trotterez de l’une à l’autre toute votre vie. Et c’est très bien, ça ne prouve pas du tout que vous soyez superficiel.

— Vous croyez ? Mais vous, vous vous contredisez. Avouez : votre grand amour c’était plus que vous n’avouez.

— Mais non, je n’ai jamais autant douté de moi-même et de lui donc ! qu’alors que j’aimais Freddy. J’étais gâteuse, les trois quarts de la journée, mais j’avais tout le temps des minutes de lucidité.

— Oh évidemment ! Vous n’aviez pas besoin de renoncer à dire des petites choses cyniques. Habitudes de langage ! ça ne vous gênait en rien. Vous continuiez à raisonner par instants mais cela n’avait pas plus d’efficacité qu’une pratique superstitieuse, que de toucher un talisman.

— J’avais assez d’autres chiens à fouetter pour ne pas avoir le temps de rêver.

— Quoi ?

— Il fallait que je me défende contre les autres femmes, l’ennui, la satiété, l’ironie et tant d’autres périls.

— Enfin, vous trouviez en lui quelque chose d’irremplaçable ?

— Un monsieur qui ne peut pas se priver de tabac n’a pas besoin de fabriquer une philosophie pour expliquer sa manie. C’était par égoïsme que je me tenais à ce Freddy-là. Pour une femme c’est plus commode. On ne trouve pas tous les jours chaussure à son pied.

— Mais l’égoïsme cultivé par une personne de tête et de cœur…

— Merci.

— … comme vous, produit des sentiments subtils et sublimes. Vous ne savez pas ça, Finette ?

— Vous savez ! J’avais de bonnes habitudes de lit, voilà tout. Pour le reste, je me faisais un mauvais sang abominable, j’inventais des cruautés pour moi toute seule. Mais au plus fort de mes crises, je vous jure que je me voyais encore dans ma glace. « Ma vieille, tu rabâches des préjugés de l’âge de pierre. Bien inutile. » Non, le lit, et cette reconnaissance du ventre qui dure quelques minutes tout de même, un peu de camaraderie encore. C’est tout ce qu’on peut souhaiter, et ça peut être très suffisant. Je crois bien que je n’ai besoin de rien d’autre. D’abord il n’y a rien d’autre. Et encore, il faut payer ça des pires tracas, et les scènes ! et se sentir idiote, folle à lier par moments…

— … parce que le paquet de tabac ne rentre pas et dîne peut-être avec un poule.

— Vous blaguez. Voyez-vous cela ! Peut-être que vous ne connaissez même pas ça et pourtant vous prenez des airs d’un qui a le cœur plus profond que le mien.

— Je tomberai bien sur un bec, un jour, allez. Du reste, qui vous dit que je n’ai pas souffert déjà ?

— Pas beaucoup.

— Non. Mais j’ai souffert de ne pas souffrir.

— Oh ! là ! là ! Ne me parlez pas de ça. Vraiment vous n’y connaissez rien.

Cette discussion où chacun des deux interlocuteurs aurait pu occuper la place de l’autre, dura encore longtemps, elle maintenait leurs distances.

Gilles regardait avec des yeux méfiants, par instants méprisants, et aussi curieux et convoiteux, Finette ramassée dans ses coussins, l’œil piquant.

Dans cette pièce nue, où elle se tenait toujours, il n’y avait que de beaux livres.

— Gille est gentil, dit Finette à son frère, le lendemain. Nous avons causé tard.

— Comment était-il ?

— Très gentil.

Luc avait envie de lancer ses soupçons : « Avez-vous fleurté ? » Mais contrairement à leurs conventions, il la bouda et se priva d’entrer dans sa confidence comme d’habitude. D’autre part, Finette pensait que c’eût été faire insulte à son frère que de prendre les devants pour l’assurer qu’elle ne fleurtait pas avec Gille, car il suffisait qu’elle ne lui dît rien, pour qu’il sût qu’il n’y avait rien. Mais tout cela fit un silence inhabituel.

Ils recherchèrent la voie oblique et recommencèrent de discuter du caractère de Gille.

— Par exemple, baya Finette, il a quelques idées toutes faites. C’est drôle, il a l’air d’avoir l’esprit à l’aise et tout d’un coup, il vous sort de grosses balivernes, comme si, ma parole, il y croyait et que cela lui tienne au cœur et que ça joue un rôle quelconque dans sa vie. Et si on le blague, il se renfrogne. Les gens sont tous les mêmes, tiens. Le dernier gigolo, quand il n’y a plus de galerie, vous prend un ton de gravité et vous récite son catéchisme.

— Je te l’ai dit : il trompe son monde. Devant Hyacinthia, il la fait au greluchon, mais il aimerait mieux la sacristie et les grandes orgues avec une honnête partenaire.

— Eh bien ! tout de même, non, il est comme ça par moments, quand on discute : de vieilles manies qui lui reviennent, un vieil orgueil idiot et gentil. Mais il est aussi bien le contraire, c’est une vraie vache aussi.

Pendant ce temps, Gille, mécontent de Finette, la comparait sévèrement à Madame de B… Celle-ci était plus fière et plus douce. Elle l’attendait, intacte et fermée. « Tête dure, habitée par des rêves obstinés, ce sont les miens », lui murmurait-il sans vergogne.


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