V

Au bout de quelques jours, Gille se trouva esseulé. Il réussissait trop bien à se débarrasser des femmes, à leur faire comprendre qu’elles ne pouvaient durer devant lui. Quand elles tâchaient prise, avec un découragement si prompt qu’il lui semblait accentué par l’ironie, il avait un frisson.

Pourtant, il ressentait bientôt leur rancune : mais il s’en plaignait, oubliant que lui en vouloir c’était une façon de ne pas l’oublier et qu’au surplus on ne pardonne jamais, et ses propres rudesses.

Mais au fond il souhaitait de sentir un espace inhumain s’élargir autour de lui. Une paresse comme une croissance qui n’en finissait pas, une ignorance crasse, une indifférence sordide, une distraction éperdue faisaient que Gille retombait avant d’arriver au « point où le monde commence, » songeait-il, « étrange et immense, là où se marque une distinction qui est décisive, entre notre âme et une autre âme. Je soupçonne l’existence de ce monde des âmes comme l’astronome, par une opération du plus pur et du plus inefficace de mon esprit. »

Il prétendait tout à coup que l’univers n’était pas la grande unité vague, nonchalante, qui se perdait en lui, et qui ne cherchait que par saccades, après de longs oublis langoureux, à se préciser. L’univers était plusieurs, fait d’âmes distinctes, merveilleusement diverses. Alors il croyait qu’une curiosité nerveuse, piquante, l’allait pousser sur ces étoiles, ces îles errantes, inconnues.

Mais ces notions passaient sans jamais prendre poids dans son cœur. Il continuait d’aller à l’aventure, obscur vagabond ébloui de loin en loin, mais non illuminé par le désir qui soudain, devant lui, battait le briquet. Alors il se jetait sur quelque silhouette dans l’ombre, mais l’aveugle, c’était pour prendre le sens de sa propre forme en se frottant à une autre forme, plutôt que pour atteindre le point palpitant dans ce qui résistait un peu sous sa main, qu’il lâchait trop vite, quitte à se sentir dans l’instant déplorablement dépourvu.

Le lendemain de la visite au château Louis XIII, Gille avait téléphoné à Lady Hyacinthia. Mais elle était sortie. Cela l’avait découragé sans raison, comme s’il y avait eu un fait exprès. Il ne revint à l’attaque que deux jours après. Elle lui dit de venir aussitôt et qu’elle était seule.

Il regarda avec étonnement cette femme qui pendant vingt-quatre heures comme plusieurs autres avait dominé sa destinée. Comme elle donnait des ordres savants au maître-jardinier, elle parut n’être que son propre majordome, obéissant ponctuellement au plan préconçu de sa carrière, plutôt que la jouisseuse désorientée qu’il avait louée au hasard. Il n’eut plus que l’idée de fuir un lit où il serait entré comme un nouveau cheval dans sa stalle pleine de paille fraîche. Il ne voulut même pas éviter que sa retraite ne fût une débandade qui mît les torts de son côté : il manqua au rendez-vous suivant et ne s’excusa point.

Molly et Françoise vaquaient à leurs consolations et à de nouveaux plaisirs. Molly, dans de telles circonstances, ne perdait jamais une minute, trop affamée pour suivre longtemps les exigences compliquées de la gourmandise et rester le bec ouvert devant un fin morceau qu’on lui retirait. Il lui fallait s’empiffrer sans cesse, de n’importe quoi, par exemple du jeune Prune.

Françoise était passée dans les chasseurs à cheval qui tenaient garnison par là. Gille regardait paisiblement son successeur et comment tout peut se faire si facilement dans le monde, qu’on le sent devenir fluide, inexistant. Il se prêtait si bien à la fantasmagorie qu’il se demandait si ce lieutenant rouge, frais, qui sentait bon le cuir et le tabac n’était pas lui-même. Il ne sentait pas dans les gestes de Françoise la solution de continuité. Et quand elle parlait, il n’en croyait pas ses oreilles.

« C’est tout de même malheureux, mon petit Gille, ce que vous avez fait. J’aurais pu vous aimer comme une folle. Dans le petit bois, je venais à peine de jeter mon bonnet par-dessus les moulins. Enfin, j’avais bien eu dix amants, mais je me gardais encore pour vous, si vous aviez voulu. Maintenant, je ne sais même pas s’il serait trop tard. Figurez-vous que je me suis fait mal, mal, mal. »

Ces paroles donnaient à Gille du dépit et l’envie de dormir.

Il vit arriver une nouvelle invitée et Luc s’en réjouir fort. Luc en avait souvent parlé à Gille qui la connaissait un peu. Cette personne, encore jeunette, jouait les petites filles perverses, réclamait qu’on l’appelât Bernard, mais un nez fort gros venait justifier un peu lourdement ce prénom viril.

Des transports, envenimés de ricanements, la jetèrent, lors de son débarquement, dans les bras de Luc. Puis fut longuement embrassée Finette qui prêtait sa joue et le coin de sa bouche avec un petit air, sous l’œil morne de Gille. Celui-ci crut devoir serrer la main dure de la nouvelle venue, non sans amabilité, mais il riait jaune.

Il se sentait mal à l’aise tout à coup dans cette maison. Il s’accommodait fort bien de Luc mais encore fallait-il que celui-ci lui soufflât le moins possible dans le nez des poussières qu’il avait l’habitude de respirer ailleurs. Que Luc n’aimât pas les femmes, cela ne gênait Gille que de loin en loin, lui semblait-il. Se pliant à tout hasard, habité par une curiosité lente, il demeurait encore à demi fasciné, à demi distrait devant Luc comme devant toute nouvelle rencontre : la coquetterie faisait de son esprit une méduse, sensuelle et plastique comme la matière, modifiant sa forme au moindre contact. Mais ensuite la dissemblance lui sautait à la gorge, il sentait une morsure précise. Pourtant, alors que Gille savait ainsi qu’entre lui et quelque être apparemment humain une ligne de démarcation imperceptible mais définitive venait d’être tracée, en même temps, quelque chose de friable sur son visage simulait l’accueil le plus souple. Il n’écartait jamais personne, aucune ombre, mais cette manière libérale le faisait frayer plutôt avec les gens vicieux qu’avec les honnêtes gens : c’est qu’il préférait un vice virulent, qui montrait la vivacité et la promptitude de la mort violente, à une vertu faite de fatigue vitale, mais qui le faisait penser à une vieillesse interminable. Il gagnait d’ailleurs à ces contacts téméraires plus d’une écorchure qui l’obligeaient à s’écarter souvent pour empêcher qu’elles ne s’envenimassent.

Gille regarda Finette et Bernard. Un homme regarde la gangrène ronger sa jambe de bois. Qu’est-ce que ces sourires, ce jeu d’allusions ? Pour l’instant il est parfaitement paisible. « Peu m’importe qu’elles couchent ensemble, dit-il, mais qu’est-ce que ces mines d’affranchies, cette petite prétention en sourdine à la nouveauté ? Finette accepte d’entrer dans ce facile mystère, dans cette vulgarité ? »

Pour l’instant ! mais l’instant suivant, il voit un accouplement et son sang ne fait qu’un tour. Il maudit le Démon. Comment peut-on ainsi lui donner le droit d’insulter à Dieu ? et de le blesser lui, Gille, d’une sale blessure ? Voyant cela, il a horreur de l’amour comme la première fois — et la dernière — qu’il refit la découverte d’Onan, ce Prométhée à la manque…

« Finette a-t-elle jamais été seule avec cet affreux gamin, avec ce don Juan nain, rampant et licheur ? Et ce monstre ne lui a pas paru répugnant, vraiment ? »

On lui désobéit à lui, l’homme.

Gille est toujours épouvanté de voir chez les autres le désordre de désir qui menace son âme. Un trait, une soudaine précision de la vie qui cerne plus ou moins de chair, indique une pente où l’être se précipite comme l’eau. Mais lui, n’a jamais perdu la tête ; toujours dans les tourbillons, dans le choquement des genoux, il a perçu à travers la guirlande des corps, les fortes attaches, les grandes serrures d’airain qui tiennent les choses unies ; de petites clés sournoises peuvent les ouvrir, mais l’airain reste là massif, nécessaire.

Dans ce temps les bornes de la propriété individuelle sont renversées. Personne ne croyant plus à l’autonomie des âmes, tout tombe dans la plus basse communauté. Le même danger nous serre tous de près : le plaisir n’est plus un moyen, il est une fin ; dès lors, il est difficile de se tenir à un degré de retenue dans une chute qui entraîne tout le monde au cloaque le plus vulgaire.

Se sentir acculé à ses propres abîmes, voilà ce qui glaçait Gille, ce soir-là, auprès d’une Finette qui ne lui était pas très chère.

On dîna : tous ces gens mangèrent et burent comme s’ils voulaient vivre, comme s’ils ne voulaient pas mourir. La force de la nourriture fit entre Gille et eux un gros malentendu : trompé par la vie qui se réchauffait dans son ventre, il fut disposé à louer tout ce qui se trouvait à portée de ses yeux, il jetait de tous côtés, sur Luc, sur Bernard, sur Finette des regards brillants.

Quand ils furent vautrés sur le divan de Luc, il marcha longtemps de long en large autour d’eux, promenant comme une branche arrachée au bois voisin, une joie qui n’avait pourtant pas poussé pour s’étendre dans ce lieu, et dont il retenait sauvagement les rameaux qui auraient cinglé allégrement, cruellement ces âmes. Ainsi distrait, il put fermer l’oreille quelque temps à la conversation. Mais leurs propos le minaient.

Ils parlaient de leurs amis qui n’étaient pas là. C’est ici que se montre l’amour inévitable des humains les uns pour les autres : ils s’assoient en rond, le derrière dans leur égoïsme, mais ils parlent des autres plus que d’eux-mêmes. Ils sont fascinés par le scintillement que fait l’existence des autres. Ils ne les aiment pas : pas un qu’ils suivraient dans la mort. Pourtant, quand l’un quelconque meurt, il emporte une partie de leur vie ; il n’est pas d’homme qui ne soit noué qu’à soi-même et à qui vingt ans ne suffisent pour qu’il achève de dépérir de la perte de cinq ou six amis qu’il aura ignorés, méconnus, trahis, calomniés, frappés, mais qui s’étaient fichés dans sa chair de façon qu’on ne pût les arracher sans emporter le morceau. C’était merveille de voir, ce soir-là, après tous les soirs, cet amour sec, flambant, sans aucune douceur, qui donnait une chaleur suffocante.

Molly, qui avait saccagé le jeune Prune toute la journée, contente, commença de sommeiller. Finette était enfoncée net en elle-même comme un ver luisant dans la nuit. Luc et Bernard tournèrent sur eux-mêmes des griffes fragiles, et se mirent à fumer un peu d’opium.

Mais dans cette fumée où macère l’hystérie des ports, la voracité des marins — une pièce d’or fondant dans une main moite — une plainte s’échappa. Ils dirent le supplice du désir déchaîné qui se tord sur lui-même, s’exaspère et se ronge. Toutes les barrières tombées entre les âmes, la chair de tous les corps se cherchant et réunie dans un seul spasme incessant, infiniment facile, usure universelle et terrible, restait pourtant un point où chacun aurait pu être soi-même, un petit grelot plaintif, un souvenir. Et cette grêle sonnaille faisait dans la nuit toute la présence d’un pauvre troupeau perdu. Gille fut témoin, chez ces humains-là, d’un regret irrémédiable, d’un reproche inexpiable : chacun, abandonné à tous, maudissait tout le monde de lui voler, de lui arracher le cœur de chacun. Dans cette immense matière informe où glisse de tout son poids la chair, il y a des éclats d’âme comme des échardes qui çà et là cochent encore un peu de souffrance. Cette souffrance fugitive est la dernière trace de conscience.

Gille se sentit pour ses voisins une pitié atroce et avilissante. Il songea alors au mépris et à s’en rehausser comme d’un verre d’alcool. Mais sa propre ignominie lui revenait aux lèvres, et le verre qu’il en approchait, il le jeta, il le fracassa.

« N’était-il vraiment pas leur frère en bassesse ? » Aussitôt la noblesse apparut : « Il faut le leur dire », et, tout de suite après, la facilité : il le leur dit.

« J’ai beaucoup plus pensé aux femmes qu’à Dieu et à ses hommes », chantonna-t-il, au-dessus de trois têtes engourdies, devant une Finette qui ne montrait qu’un œil. « Je ne fais rien d’autre. Autrefois, quand j’étais enfant, je les espérais. Ensuite, pendant le temps de ma jeunesse, au temps du désespoir, je les regrettais plutôt que la vie. Maintenant, j’en rêve encore. Cela fait un grand sommeil.

« Je ne les connais pas. Je les ai trop désirées. Je ne sais pas les enfoncer vivantes dans mon cœur… »

Et il continua quelque temps.

Quand Gille fut rentré dans sa chambre, il sentit une souffrance plus précise que celle qui venait de s’épancher.

Que faisait Finette ?

Il s’adonna à la jalousie.

« Je suis le lieu d’une agitation forcenée. Je ne pense à rien ; je ne pense pas à Finette qui est au centre. Le seul point fixe autour de quoi tourbillonne le sang, c’est une image qui revient : un sourire, un signe dans l’air qui n’est pas pour moi.

« Assez, assez. Je ne veux pas être tremblant, anxieux, faible. Je veux arracher cette pointe de mon crâne. Tous ces mouvements déchirent cette vieille plaie infecte : la jalousie. Je ne suis amoureux que jaloux : alors des forces enfoncées dans mon âme comme une émeute contenue, s’élancent et je sens leur férocité. A d’autres moments, je tisonne dans les yeux du public l’image d’un garçon qui touche à tout, qui est toujours prêt à tout licher ; mais quand souffle la jalousie, un Gille ambitieux, avare, acharné se dresse devant l’autre et le balaye du revers de la main. Il est possédé de la rage absolue de tirer à soi, d’arracher au monde la femme qu’il tient. A ce furieux-là le moindre contact de l’amante avec les autres vivants, dont il sent le moindre palpiter de façon menaçante, capiteuse, est insupportable. Il fait de ses nerfs, de sa chair autour d’elle une zone interdite, infiniment sensible, où la moindre transgression propage des courants mortels, des brûlures atroces, des démences paniques.

« Cette seule impulsion me soulève et, semble-t-il, va m’épuiser tout entier.

« Mais je vois ce qui est derrière cette jalousie : un égoïsme de bête malade et furieuse, irréductible à l’amour. L’égoïste paye en une minute des années d’ignorance : n’ayant jamais songé que d’autres âmes existaient que la sienne, quand tout à coup l’amour lui en jette une dans les jambes, il renâcle, surpris. Et cette compagne qui l’approche, au lieu de lui apporter un baume, redouble le venin qui est dans le sang de l’incurable. »

Le lendemain, Gille demanda à Finette si elle aimait les femmes.

— Moi, pas le moins du monde. Imbécile ! vous n’avez pas vu ça. »


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