Il parla d’autre chose. Décidément, il ne pouvait se livrer à Finette, d’aucune manière ; il voyait entre elle et lui dans une agitation hystérique le fantôme du cynisme qui d’une main griffait cette femme au visage, et de l’autre le tenait toujours à égale distance d’elle, ni près ni loin. Il savait bien qu’il jouait la comédie, pour complaire à ce fantôme et lui arracher des murmures flatteurs, mais il lui en voulait à elle qu’il pût prolonger si longtemps cette fiction. « Si je pouvais la prendre dans mes bras, lui montrer mon vrai visage. Mais je ne peux pas lui donner mon corps où mon cœur est si gros. Pourtant ce n’est qu’une femme, je pourrais la broyer, la refaire. Je n’ai pas le cœur à cet ouvrage, même si je réussissais — et pourquoi, mon Dieu, ne réussirais-je pas ? — je lui en voudrai d’avoir dû donner d’abord ma sueur, avant mon sang. Il doit bien y avoir une femme dans le monde qui a tout préparé pour moi : avec ses larmes elle a déjà mêlé la pâte. »
Cependant Gille ne pouvait jamais rester, les bras inertes, devant un humain ; il lui fallait au moins simuler, comme un dévot s’acharne à sa prière les jours de sécheresse, un effort de communication. Ce frissonnement perpétuel l’entraînait à toutes sortes de manifestations qui paraissaient le priver de tout secret. Mais si loin qu’allât la témérité de ses confidences, elle respectait toujours une marge qui était d’autant mieux abritée qu’on ne soupçonnait pas qu’elle pût s’étendre, si obscure, au delà d’espaces noyés de lumières si crues. La contenance de Gille ressemblait à ces maisons françaises dont le corps de logis, construit sur la route, approche sa façade des passants et se prête à leurs bavardages, mais il y a un haut mur jaloux et nul ne verra jamais les fenêtres de derrière et leur regard intérieur.
Donc Gille interrompit son explication avec Finette, mais quelques heures plus tard il lui remit ces pages qu’il avait commencé d’écrire le matin et qu’il s’était hâté de fixer dans la soirée.
« A dix-huit ans, j’étais sauvage, je n’allais pas dans le monde, je n’approchais jamais des filles ni des femmes propres. Je lisais du matin au soir et rêvais infiniment des héroïnes ; mais j’avais pris une telle habitude de ces rêves-là, de ces rêves blancs qui se mêlaient à mes rêves sombres, que j’oubliais que ces créations délicates étaient aussi de ce monde.
Je pourrais rendre ainsi mon histoire tout à fait médiocre. Cette misère sexuelle se ramènerait à un trait social : parce que je n’ai pas dansé, je n’ai pas été mis à l’abri dans la glacière que fait le monde des jeunes filles ; parce que ma mère ne recevait pas de jeunes femmes, je ne me suis pas logé tout de suite dans un confortable adultère. D’avoir été le fils ombrageux de parents claustrés, aurait tout bonnement fait de moi le bas débauché que je vous montre. Tout cela n’est pas suffisant, mais j’ai bien envie, par modestie, de m’en tenir là.
Ma famille a joué son rôle. Ils étaient encore jeunes et forts, mais tôt avant l’âge, ils s’étaient repliés, ils hivernaient au cœur de Paris comme au fond d’une province. Taciturnes, ils faisaient comme s’ils avaient attendu la mort, mais ils n’y songeaient même pas, pourtant ils avaient quitté la vie. Ils ne me donnaient pas d’argent, ils détestaient que j’eusse des amis et ils ne se souciaient guère de me faire rouvrir les portes qu’ils avaient laissé fermer. J’ai mis des années à traverser la zone d’oubli ou d’ignorance qui s’étendait autour d’eux. J’y recule encore souvent. Pourtant je me suis fait autre que leur fils. Je parviens souvent à oublier ou à cacher celui qui en moi est leur fils…
En tout cas, ma ruine avait commencé avec ma puberté. Tout à coup des images s’étaient imprimées violemment dans mon cerveau. Mon corps resta intact, c’était une flamme droite, je ne portai jamais la main sur moi, car ce n’était pas le plaisir que je désirais mais la forme des femmes. Mais de bonne heure mon esprit commença de fléchir sous le poids de ces images. Il ne pouvait plus ni les mouvoir ni les chasser : des tableaux vivants tournaient en nature morte. Mon sang inemployé nourrissait un rêve de plus en plus lourd, de plus en plus monotone, qui barrait la route à la souple réalité.
Pourtant j’avais des sursauts d’inquiétude et de révolte. Un jour je n’y tins plus ; il fallait qu’à l’instant même une forme se rendît sensible sous mes doigts.
Je sortis de chez moi, mais ce réveil brutal était lourd de mon sommeil, lourd de mes songes. Je me jetai sur n’importe quoi.
Pourtant, au moment où j’entrai dans la chambre de cette grosse garce, je sus très bien aussi que je cessais d’être fier et qu’avant ce temps qui ne finissait pas de somnolence, il y avait eu des heures de pure sensualité, de vivante divination quand chacune de mes fibres perçait le monde avec une force de racine, auxquelles je renonçais définitivement.
Tandis que je me déculottais, j’étais irrité qu’une personne grossière eût le spectacle de ma déchéance. Le pli de ma bouche lui faisait sentir sans doute qui j’étais et que j’allais faire litière sur son ventre d’un orgueil dont je ne me fais même plus l’idée, aujourd’hui. Néanmoins je me disais qu’une telle grosse femelle était bien assez bonne pour moi, pauvre, réduit par la faim : il me semblait que les femmes plus minces, c’eût été trop délicat.
J’avertis cette goton que j’étais vierge ; aussitôt elle me montra des sentiments du dimanche. Son respect trivial me rappela les façons de ces familles du peuple qui mènent au café leur fille le jour de sa première communion.
Mais la nature fit bon compte de ma rage et de mon envie de rire. Je perdais pied de plus en plus dans un trouble qui m’était inconnu, car les délices nocturnes où avaient échoué souvent mes rêves, j’avais toujours cru que c’était les transports de mon âme.
Et à peine est-ce que je fus nu et dans les bras de la femme que cela devint délicieusement intolérable, que cela se résolut dans une faiblesse terrible.
Mais tout de suite après, apparut une peine écrasante. Je pleurai en remettant mes vêtements, je ne regardai plus une fois cette femme qui, honteuse, ses gros seins blancs oppressant sa poitrine, hâta ma fuite.
En rentrant chez moi, j’évitai le baiser de ma mère pour qu’elle ignorât un triste parfum. Je n’y revins pas de six mois.
Ainsi ce qui était tombé fatalement sous ma main c’étaient ces images qui s’étaient imprimées dans mon enfance : affiches, silhouettes sur le trottoir, les nus du music-hall. Un vieil oncle m’emmenait à chaque changement de programme aux Folies-Bergère. Vieux cochon. Hypocrite autant que lui, je taisais mes grognements, mais j’avais été illuminé à jamais d’un paradis rouge, plein de grandes viandes. Sorti d’une prison, je m’étais trouvé dans une autre plus grande qui la renfermait : hors de ma solitude, c’était l’immense machine à illusions de la ville où mes élans firent long feu. Sur les murs, dans le ruisseau, d’incessantes théories de femmes peintes furent mes chaînes mouvantes et incassables. Le souci de la beauté avait si tôt fermenté dans mon cœur que la pâte en tourna à la première aigreur. La grosse ville, qui se réengendre sans cesse, qui dégénère de plus en plus, bâtarde de ses propres œuvres embrouillées, m’imposa le souvenir, non pas d’un sourire spirituel, mais d’un sein à l’expression cynique.
Je rôdais sur les boulevards ; avec l’argent du Nouvel An, je vins enfin au mauvais lieu. La maquerelle — pour ma jeunesse un sourire de vieux monsieur — me salue avec une voix criarde et me pousse tremblant de lâcheté dans une salle pleine de lumières crues et de chairs peintes.
Les enfants sont comme les barbares : en sautant toutes les dégradations, ils sont capables d’aller d’un trait au plus bas et de s’en repaître avec leurs belles dents. Je fus traversé d’un désir fulgurant pour la laideur.
Il y avait en moi quelque chose de puissant et de paresseux qui buta tout de suite et s’agenouilla dans cette bauge. Ce que je voyais me tint lieu de toute la beauté qui court dans le monde et qu’on peut attraper. N’importe quoi, sur-le-champ, qui m’assomme ! Ma mollesse, ma goinfrerie, mon ignorance, un génie de forçat s’incarnaient et s’étalaient dans ces catins : les vices se confondaient avec les maladies, ces paysannes étaient vieillies de la première bouffée d’air qu’elles avaient respirée en entrant dans la ville ; la graisse recouvrait la chair, dans ses ornières s’agglutinait la poudre comme le lichen dans les fissures de l’écorce, et le fard c’est l’imagination sordide qui attire les mendiants comme moi sur les mendiantes. Cette réalité allait déposer dans mon esprit une nouvelle couche de rêves plus épais.
Je me sentis écrasé par mon immonde destinée. Je fis un faible signe à la première venue : une petite blonde maigrelette, à peine aperçue. Elle avait des cheveux de mousse qui sentaient le champagne bon marché, des jarrets fragiles.
Elle m’accorda quelques caresses sommaires qui rayonnèrent comme des prodiges. Puis ce fut la même brisure que la première fois, mais je la dissimulai avec un soin rageur.
Comme c’est long de se rhabiller.
Dès lors les seins et les croupes grouillèrent de plus belle. Nuit et jour je croyais voir à l’horizon les plus belles montagnes. Je prenais dans le concret la mince amorce qui me suffisait pour nourrir abondamment l’irréel. Une pièce de cent sous à la main, je recherchais l’ivresse que donne le désir, au moment où il s’accélère en approchant de son but. C’est ainsi que j’ai aimé les prostituées, parce qu’en suivant dans leurs bras des rites machinaux, mais qui pour mes premiers élans devenaient le prétexte d’atroces explosions d’énergie, je pouvais rêver plus fort. J’ai toujours rêvé, je rêve encore.
Mais c’étaient leurs formes mêmes qui peuplaient ces rêves et s’installaient dans mon âme. En sorte qu’il est venu un temps — oh ! beaucoup plus tard, des années après ! — où, sur le sein d’une femme polie il me fut impossible de fixer mes regards, mais je fermais les yeux et toute la prostitution du monde grouillait sous mes paupières illuminées. Ah ! ces images, Finette, débarrassez-moi de ces images. Je me suis usé à me remémorer ces formes poisseuses. Mon âme s’est fatiguée et la fatigue de mon âme a anéanti mon corps avant qu’il soit atteint par les épreuves qui pourraient lui être propres : l’âge, la maladie.
Parfois je reprenais le goût de la réalité, alors j’étais déçu par la brièveté, la sécheresse des instants que j’achetais. J’aurais pu rester pourtant plus longtemps auprès de ces femmes qui aiment, comme les autres, à bien recevoir, les rendre plus aimables. Mais j’entrais chez elles, l’œil bas. Je n’osais montrer mes furieuses admirations, les talents qui me grillaient les doigts, la tendresse aussi qui fronçait ma bouche. Je restais immobile, elles me rangeaient parmi ces faibles brutes qui font leur clientèle et elles me distribuaient, avec une politesse distraite, leurs caresses accoutumées que je supportais avec peine, jusqu’au moment bientôt venu où nous nous accordions pour y mettre la fin la plus simple.
C’est pourtant ainsi que moi, qui étais tout élan, je me soumis à des pratiques que souhaitent les vieillards. Le goût que j’avais des caresses, m’inclinait à ces efforts de volonté : alors que je brûlais d’en prodiguer, je préférais encore tolérer les leurs, plutôt qu’il n’y en eût pas du tout entre nous. Un enfant frais simulait la débauche, la fatigue.
Cependant j’imaginais aussi des sourires chastes, un col vierge que ploie la confiance. Mais ces hanches charnues qui persistent dans mes mains après la débauche où je me consume en attendant de pures noces, elles reparaissent bientôt.
Il y a séparation entre deux songeries. Avec de jeunes femmes, j’imagine fort bien un commerce de sentiments patients, grandissants, gradués par la science domestique, le souci de réussir la vie, jour par jour, de gagner peu à peu le ciel et la terre. Je les vois debout, penchées, plutôt que dans le lit renversées.
Mais ces visions diaphanes — rendues plus opaques çà et là par quelques précisions, je compose meuble à meuble les chambres où s’accumule cette vie suave — passent en flottant, sans prendre de substances devant les formes épaisses, coloriées, odorantes des prostituées, où mon désir, à tout bout de champ, retrouve sa grasse ornière.
Ces deux mondes semblent irrémédiablement dissociés. Pourtant je sais qu’ils gardent encore des communications souterraines et je n’ai pas perdu l’espoir de me ressaisir, de fondre tout cela. Qui sait ? Je suis encore loin de la mort et la mort n’est pas en moi, bien que l’autre soir dans vos mains, Finette, seulement un cadavre…
Je me rappelle aussi ce temps où la folie de mes yeux, la fringale de mon cœur plutôt que de me jeter au fond des maisons me faisait battre les rues. Car s’il est un grand corps couché derrière les persiennes, le même court par la ville, en jupons, surmonté d’un visage peint de mille promesses, qui feignent une allusion pour nous, sans qu’elles le sachent, à tous les trésors du monde qu’elles ne soupçonnent pas. Une quête hagarde, pudique, rampante, désespérée. Mais dans la rue je marchais encore dans mon rêve. Voir, seulement, la tendresse errer sur le visage des femmes, fut longtemps pour moi un assouvissement si merveilleux, que j’en oubliais de tendre la main, mendiant négligent. C’est ainsi que de toutes parts des ombres m’échappaient. Pourtant dans la rue je me réveillais plus facilement qu’ailleurs. Mais voyez l’inattendu, c’était une consigne sociale qui me mettait au pas. « Il faut que j’aie une maîtresse, il faut que je fasse figure dans le monde. »
Alors je les regardais avec des yeux pleins d’émeute, une émeute de nègres qui veulent des blanches. Elles prenaient peur, elles hâtaient le pas, la main sur leur ventre, comme le bourgeois sur son porte-monnaie. J’entrais dans une auto, je m’asseyais à côté d’une dame qui sortait de chez sa couturière. Mais j’étais si amoureux qu’il me semblait impossible de survivre à un refus ; il en résultait cette dureté dans mes yeux qui leur faisait croire à un voleur. On me chassait. Jamais je n’ai reçu de gifles ni d’insultes : comme mon visage laissait voir aussitôt un chagrin abominable, elles sentaient en même temps que mon désir n’était cruel que pour moi. Dans leurs regards apparaissait la charité, la complicité. Mais déjà j’étais retombé dans la foule. J’ai réussi quelquefois. Quand maintenant je descends dans la rue… Oh ! j’ai eu tout de même quelques moments…
Elle n’avait pas de chapeau, mais une dentelle noire comme à Venise doublait ses cheveux. Sa robe était pauvre.
Mon premier regard s’enflamma. J’eus une assurance effrayante et je m’enfuis vers elle. Arrêtée, elle me regarda dans les yeux : j’avais déjà mis dans mon regard de la fierté. J’étais sur elle, je m’entendis : « Attendez, attendez. Laissez-moi parler. J’ai quelque chose à vous demander. »
Avec un bel accent italien : « Vous voulez faire l’amour ? »
— « Oh ! oui ! »
Je ne savais où l’emmener. « Prends un fiacre, j’ai une adresse », me dit-elle avec un sourire net et rusé.
Un orgueil bouffon remplaça aussitôt la faiblesse dans mes veines. Mais comme je la regardai, je tremblai de nouveau : elle avait un profil dont le trait dur était velouté par la jeunesse, des cheveux touffus et furieux, à ses lèvres l’obscénité rutilait, et un mouvement rapide emportait son buste en avant.
Je la soulevai dans mes bras pour gravir l’escalier. Le bonheur et le malheur qui attendaient ce moment depuis ma naissance me sautèrent en même temps aux épaules, mais j’allais.
Elle sonna, m’arrêta dans le vestibule, alla chuchoter derrière une porte. On nous fit entrer dans une chambre : il fallut donner sept francs à une ombre.
Pour nous joindre nous fendions nos vêtements comme une foule. Je me battis, enfin à travers la chemise déchirée, je débouchai : la peau, la chair parsemée de dents, de poils.
Mais j’aperçus, j’atteignis à peine ce corps brûlant : je trébuchai, jeune cheval dont les pattes fougueuses s’embarrassent. Ce que, le lendemain, j’aurais considéré comme une piteuse maladresse, ce que plus tard je regretterai comme le merveilleux gâchis de la jeunesse, ce fut le triomphe et le bonheur : j’eus une chance que je ne soupçonnai pas. Elle avait senti ma fraîcheur, l’émerveillement de mon plaisir l’avait touchée. Elle était assez usée pour saluer ce retour du printemps qui n’était déjà plus le sien, elle était assez rouée pour être mordue par ma verdeur. Bref, elle put faire de ma fougue son délice subit. Elle s’attendrit ensuite, me serra dans ses bras avec reconnaissance, me prit la tête dans ses mains avec respect.
La langue fait fermer les yeux, fait oublier les yeux. Les seins, cette ligne mystérieuse, en disaient long à mon cœur. A mon cœur. La gratitude fondait mes lèvres. Comme un chien maigre dans son écuelle, je grommelais des paroles de bénédiction.
Des caresses couraient partout comme de jeunes soldats dans la première ville pillée, des baisers purs, des étreintes brutales comme l’enfance, un chant de liberté dans le sang, dans tout le jet des idées, une force invincible dans les membres, un orgueil qui ne finira pas. Quels cris, comme ceux qui se dressent sur les sommets exaltés par le soleil d’août, s’allumèrent à mon front.
Ce n’est pas moi, après dix ans de travaux, qui me moquerais de la promptitude : cinq minutes après, je me précipitai encore avec toute ma fougue, je fus encore désarçonné. Laetitia fut encore gagnée par la foudroyante contagion, la grande peste du bonheur. La planète bondissait. Le souvenir me passe à travers le corps. Beau masque de sueur, tu es de nouveau autour de mes yeux.
Le caprice ardent me faisait crier que les femmes en marche vers moi dans l’ombre de la chambre ne la rejoindraient pas, ne la dépasseraient pas, qu’elle l’emportait d’un premier coup sur tout ce qui ne se montrait pas encore. Me croyant trop riche d’un coup, je voulais ne plus rien souhaiter. Le moment des serments prématurés, des sacrifices inefficaces arrivait déjà. Je lançais le défi qu’elle ne sortît pas de ce cœur où elle n’entrait pas, malgré l’éclat qu’elle faisait sur le seuil.
Elle ne m’écoutait guère, mais seulement mon bouillonnement de source.
Ses traits réguliers étaient animés par les désirs en sorte que belle elle était piquante comme si elle n’avait été que jolie. Son corps était souple et brusque, avec des attaches fines : taille et genoux, cou et poignets, entre des formes épanouies, joues, gorge, croupe, cuisses, mollets. Du noir et du rouge qui n’étaient pas peints, fort tranchants au visage.
Je me hâtai pour découvrir la terre, j’étais épars, mené par un génie qui se faisait jour dans les maladresses. Égaré, je revenais au grand coup de filet. Je ne savais point alors par quels calculs sublimes elle me rejoignait dans mes emballements.
Las, je fus dépité de ma lassitude, nouveau délice que je ne sus pas savourer.
Elle me dit : « Tiens, tu n’as pas le tempérament que je croyais, mais tu seras un amoureux. » Cet augure trouva un sot qui n’en fut pas enchanté.
Mais il fallut détacher mes lèvres et mes mains de la vie que j’attendais depuis des années et dont aucune imagination ne m’avait tenu lieu. Nous descendîmes dans un Paris de nuit, plein de chats gris.
Quand je l’eus quittée, je m’élançai dans ma solitude. Je ne pensais plus à elle, j’étais tout à mon accroissement. J’aurais voulu me coucher sur le bitume : dans une clairière, je prêtais une oreille complice au travail de la nature : les tramways glissaient, les autobus écrasaient doucement le pavé de bois. Je regardai les hommes avec des yeux gais, pleins d’une espiègle fraternité.
Plus tard, comprimant sous ma chemise une touffe d’odeurs et de bruissements inoubliables, je traversai, inaperçu, ma famille penchée sur sa soupe.
A peine est-ce que j’attendis pour la revoir ; les heures se consumaient dans un unique point de feu. Enfin plus de rêves, plus d’espoirs, plus aucune de ces ruses de l’esprit, de ces simulations du cœur, de ces substitutions honteuses, plus rien qu’un feu où hier et demain brûlent de la même haleine que le jour même.
Je la rejoins. Plusieurs rencontres se confondent. Mes gestes sont plus lents. Les replis de son corps tombent les uns après les autres sous mon attention et une musique se dessine. Je connais ma bouche, mes mains, mes cuisses, si ce n’est ma poitrine, mes pieds, et tant d’autres régions encore répandues sur le long espace.
Mais je ne pus apprendre tout en même temps. Pour elle, l’aventure perdait sa saveur.
Elle commença de me parler d’un amant qu’elle regrettait. Il était plus âgé, il avait vu plus de pays. Et puis il avait de l’argent. Je n’en avais aucun. Il arrivait qu’elle dût compléter notre maigre écot.
Je commençai moi-même à me distraire. Je l’examinai, me rappelant qu’il fallait être sévère, à la hauteur des exigences que j’avais formées avant cette vie. Je trouvais facilement ses défauts et aussitôt je me félicitais de ma perspicacité et de ma rigueur. Je la comparais à d’autres que j’apercevais à peine, la marge lumineuse s’éteignit autour d’elle. Je cherchais à la dissoudre dans le bavardage. Je lui confiais que ma famille était riche, que certains de mes camarades roulaient sur l’or. Mais aussitôt elle se trouva en difficulté et me demanda de lui communiquer un peu de cet or. J’en fus bien sot et, quoique je ne l’aimasse plus et que je la méprisasse, je fus triste. Mais le plaisir de lui écrire un mot sec m’eut vite consolé.
Je la rencontrai deux mois plus tard dans la rue. Qui était-elle ? Je ne l’ai jamais su. Elle tint à me faire croire qu’elle n’avait agi ainsi que sous l’effet de mes railleries qui lui faisaient pressentir une rupture, pour s’assurer d’avance une vengeance. Je me méfiai de cette explication, j’eus peut-être tort. Enfin elle me laissa sentir qu’une réconciliation entière lui ferait plaisir. J’en profitai, puis je la lâchai promptement.
J’étais farouche, j’aimais d’un amour obscur, animal, la solitude. Comme les bêtes, j’y trouvais mon âme. Dans ces moments-là, je hume les odeurs humaines comme ces pays impossibles qu’entrevoit un voyageur qui s’abuse, au moment de partir. Est-ce Robinson Crusoé qui m’a grommelé une parole étrange ? Les femmes renversées nues sur les lits sont des îles infiniment perdues dans la mer de leurs songes, peuplées d’un silence mobile de flore, et leurs songes se perdent dans mon songe. Ce sont des îles, pleines d’animaux doux et furtifs. Pourquoi, par une mythologie inquiète, en avons-nous fait des âmes, des déesses, compagnes improbables de nous, les pauvres dieux ? »