Gille reçut un coup de téléphone qui le fit partir. Non pas que l’affaire fût urgente, mais fuir Finette flattait sa coquetterie et ses dégoûts.
Sur la route, tandis qu’il roulait vers Paris, il se trouva assis à côté de lui-même.
— Qui prendre ? Garder quelqu’un ? Où aller ? Où revenir ?
— Tout de même Gille ne s’est pas embêté ! mon petit Gille, tu les as eues !
— Qui ? Quoi ? Qu’est-ce que j’ai eu, je te le demande ?… Est-ce qu’il y en a d’autres ? Mais où ?
— Ah ! tu vois !… Il faut les chercher, courir le monde.
— C’est drôle, je ne connais personne. Je n’ai jamais vu une femme, une femme selon mon cœur, ni même une belle femme. Quand j’avais dix-huit ans je croyais aux belles femmes comme un ouvreur de portières. Il n’y en a peut-être pas.
— Si, il y a quelque chose, ne te rassure pas, feignant, lâche.
— Des bourgeoises comme Molly. Eh eh ! Suzanne ! A Paris elle était bien placée. Oui, mais en province, elle ne trouve que moi, ou le lieutenant de chasseurs.
— Ne fais pas l’imbécile, tu sais que tu peux les avoir toutes, et que tu n’y auras pas de mérite.
— Voire, j’en ai raté : des putains et des femmes du monde.
— Mais non, tu t’es sauvé à la moindre anicroche. Tu es un beau pleutre. Il faut que pourtant tu aies Lady Hyacinthia, cela te forcera à te remuer.
— Et puis après ?
— A partir d’aujourd’hui, il faut prendre le monde par n’importe quel bout, et ne plus le lâcher. Après cela, tu pourras faire le dégoûté, mais pas avant. Tu sais très bien que tu n’auras aucune confiance dans ton déplaisir, tant que tu ne les auras pas exactement comptées toutes et tu es loin de compte. Tu n’es pas triste, tu es un peu lent, voilà tout. Ne te disperse plus. Assez de ces Molly, tout pour Hyacinthia.
— Mais Madame de B…, ce serait encore mieux. Voilà une femme. Quel corps ! il est comme ceci, comme cela. La Hyacinthia, c’est impossible, je ne pourrai jamais. Elle me dégoûte, autant que Molly et Françoise.
— Une belle peau, qui sait ?
— … J’ai besoin de coucher tout de suite avec une belle fille, qui me plaise. Ce sera un prodige. Paris en est plein. Qui sait ? ce soir ? Oui, ce soir.
Il arrivait tard à Paris. Les bouffées imaginaires de la ville ameutèrent dans son âme une populace de forces énervées. Comme un voyageur qui revient des solitudes, en s’approchant de ce vieux mystère éventré, bien que son nez fût fatigué de l’odeur séculaire de toute cette tripe cent fois repliée sur elle-même, il s’échauffa encore. Il ne savait sur qui se jeter : aucune ne l’attendait, de tant de femmes qu’il avait croisées, accrochées, relâchées. A cette heure, où les rattraper ? Il aurait pu remettre à demain toute entreprise et ménager autour de ses yeux la paix de la campagne. Mais il voulait s’arracher à toute douceur.
Il y a les endroits où l’on a tout sous la main. Des êtres, on se rabat sur les choses. Il sauta dans un bar.
C’est pourquoi le lendemain matin il s’arracha si tard au sommeil déchiré où se disputaient sa fatigue et le bruit que depuis plusieurs heures menait le monde. Dans ce bar il avait bu et il était demeuré pendant longtemps dans une stupeur fixe, dévisageant les visages peints, attendant une volupté sauvage. Mais toutes les femmes qui étaient là étaient en main.
Gille n’ouvrit pas les yeux pendant qu’on ouvrait sa fenêtre. Mais, déjà, vivant, il jouit que le temps passât encore, infini de somnolences, de réflexions se ramifiant en rêves, de réminiscences sournoises, d’où il se leva titubant.
Puis ce furent les travaux fastidieux de la toilette. Inachevés : il renonçait pour ce jour-là à cet exercice des muscles devant la glace qui simulent la fierté. Enfin, après avoir hésité sur les couleurs du jour, il fut prêt, avec une cravate plus orgueilleuse que lui.
Il était une heure. Le restaurant était plein d’hommes d’affaires qui avaient déjà abattu un bon tiers de leur journée. Lui, qui n’avait rien fait, mangea autant qu’eux : toutes sortes de hors-d’œuvre baignant dans le vinaigre et le poivre ; de la viande rouge, arrosée de bière anglaise ; un fromage travaillé par la mort ; le café mêla son arome à celui d’un cigare assez vert dont les fumées s’enroulèrent aux esprits d’une vieille fine.
Il y avait là peu de femmes et toutes attentives aux travailleurs qui s’étaient arrêtés pour casser la croûte avec elles. Pourtant cette brune mince, très soignée, très habilement présentée, aux seins si promptement dessinés, tout en conduisant ses intérêts et en répondant ponctuellement au gros qui lui en contait sur un nouveau modèle de suspension pour poids lourd et le rôle charmant que prendrait cet énorme bijou dans leurs échanges, avait l’air disposé à remplir de quelque couchaillerie les heures creuses de la journée. Tout d’un coup Gille eut envie de faire un effort pour mordre à cet engrenage d’acier.
« Montrer le désir, en réservant nettement le sentiment : il faut d’abord glisser sur la dureté de cœur dont se targue cette personne qui a réussi dans le siècle. Mais on pourra la lui faire oublier bientôt par des manœuvres faciles. On a donc fait entendre dans le premier moment qu’on ne peut résister à une subite attraction de la peau ; on a marqué de la surprise d’être entraîné à une manifestation aussi rabattue que de faire de l’œil à une femme dans un restaurant sous le nez de son ami. Mais ensuite, la partenaire peut pressentir que ce désir vif est adouci par quelque faiblesse ; dans ses regards à elle apparaît un peu aussi de cette sensibilité qu’on cherche toujours sans en avoir l’air, qui dans ce lieu public n’est qu’entre vous et moi et qui promet de donner une tournure bien délicate à ce brusque accrochage. Mais que faire ? Impossible d’aller au lavabo. »
Alors rien ! une heure perdue dans une rêvasserie d’autant plus menteuse qu’elle serrait de plus près la réalité.
Une grande carne, assise un peu plus loin, était beaucoup moins tenue par un déjeuner de camarades. Notre bateleur dérangea sa parade. Plus tard, au moment où il se leva, cette femme alla dire bonjour à quelqu’un près de la porte. Mais elle était trop maigre et puis ne lui demanderait-elle pas de l’argent ? Il s’en alla, sans l’avoir frôlée, et après s’être retourné une soudaine fois vers la brune aux seins prompts.
Ce n’est que vers quatre heures qu’il a ce rendez-vous d’affaires. Avec l’âcreté de son cigare dans le sang, il marche : tous les visages, comme des petites vagues crispées, sautent à l’encontre de ses pas. Est-ce son regard qui les brise ? Tourner les talons, remonter ce courant qui injustement emporte la vie loin de lui. Vœux perdus.
Quel homme sent comme lui la présence insupportable de ce grand corps qui court par la ville ? Il ne craint pas des rivaux, mais il voudrait au contraire saluer leur ardeur.
Une Américaine est fière ; il faut qu’une femme dans un lit soit grande comme un continent. Cette Russe a un cou blanc mais elle n’a pas de nez ; quelle catastrophe, comme un cyclone ; pas de nez, la nature est féroce. L’Espagnole est un tendre animal domestique — que les femmes soient esclaves, pour que lui soulève leurs chaînes — mais elle est trop courte.
Voilà le trottoir des prostituées. Quelque chose dans Gille commence de vaciller, comme défaille un morceau de la planète : forêt ou mer, en proie au vent.
Non, regardons d’abord ces tableaux, entrons dans cette boutique. Gorgeons-nous de volumes ; ces lumières couraient, dans la campagne, elles furent surprises par le rut. Des cuisses, des fesses, des seins, n’importe quel visage. La chair anonyme, et pourtant chaque trait est unique, singulier mais il ne dit point une âme ici et là, il trace la figure totale de ce corps renversé dans les étoiles. Il sort.
Ah ! cette grande femme, ce grand bateau. Comme c’est grand, il y en a. Faces multipliées : la chair, tourne sur elle-même et fait face à tous les points du monde. Ce fard, cette hanche. Ce sourire, ce bas. Dans Gille, il y a une avalanche, un effondrement. Il est heurté par une belle épaule, par un quartier de roc.
Il passe à côté d’elle. Un seul coup d’œil mais qui rencontre ce regard des prostituées. Un éclair transmet toute la fureur. Ne croyez pas au chiqué : on ne joue pas avec le feu. Elles ont toujours une seconde de vertige quand elles se penchent sur la profondeur des reins. Et que veulent-elles éperdument ? Sont-ce des sous ? Allons donc. C’est pourquoi ensuite elles réussissent si bien la simulation : la coquetterie, vannée, se soulève d’abord tout naturellement.
Celle-ci marchait aveugle, les orbites calcinées, les vertèbres martelées. Elle était grande, et la paresse, la goinfrerie, l’avaient doublée : sa croupe et sa poitrine, c’était sur le bitume ondulé déjà comme sur le flot des draps, surchargés de feu et de nuages, l’épaisse coque du vaisseau de ligne en plein combat.
Gille la suit. Pourquoi ce trouble insensé ? Ce garçon qui a roulé partout et au plus bas et depuis longtemps, a-t-il honte, prétend-il donc nommer encore l’ignominie où il s’abîme ? On lui fait violence ; il plie sur les genoux.
Il la suit. Elle entre dans un hôtel. Quel sourire elle lui fait quand il est pris. Et lui, sa bouche se tire comme d’un ivrogne qui va vomir. Ils se mettent nus.
Tout d’un coup on comprend la situation : ils sont l’un et l’autre hauts, larges et jeunes. La nudité est une annulation de tout. Il lui a mis une bonne somme dans la gueule pour qu’elle ne parle plus, et il a tiré les rideaux avec soin. Pour tant de ratés, voici une réussite. Ce jour est à marquer d’une croix rouge. Il ne trouvera peut-être pas dix fois dans toute sa vie une bête de cette race-là, une grande race blanche dont on parle.
Un grand coffre renferme des trésors ; Gille les voit étalés sur le lit : ce cœur, ce foie, ces poumons, ces petits reins. Mais peut-être sont-ils déjà avariés, et par exemple cette matrice ? Elle a l’air d’avoir bien tenu le coup et résisté à l’alcool et à ce ravage perpétuel que la femme porte en elle, prétendant jouer de son sexe impunément.
A ce tronc superbe s’embranchent quatre membres d’une finesse qu’on ne voit pas aux bâtardes des salons. Ces poignets, ces chevilles, ces mollets hauts, ces jarrets qui n’ont pas été oubliés par l’artisan, ces genoux, pièces de précision.
Est-ce que cette femme avait une tête ? Si le corps était resté à l’abri des coups, elle en était meurtrie, et de la mauvaise peinture sur une peau livide, et des cheveux hachés sur la nuque. Mais un œil immobile comme la mer qui noie en soi-même ses tempêtes : et l’ivoire des dents où l’or est un ornement barbare, comme nourri de la puissance continentale d’un éléphant. Du reste, cette tête, Gille la trancha quand d’abord il la baisa au cou, les lèvres retroussées, avec ses dents, pour marquer la limite supérieure de ses caresses, et elle roula dans l’abîme.
A peine couchée sur le lit par son jeune client, elle avait compris qu’il ne s’agissait pas de sa besogne ordinaire. Soumise, elle attendait au lieu de prendre les devants, selon son habitude.
L’homme, emporté par une ardeur droite, s’avance sur cette femme déserte, comme un roi rentre dans son royaume sur les pas des envahisseurs. A son geste salutaire les populations renaissent, il vient des pousses de printemps aux arbres charbonneux. Ce roi connaît toutes les ruses qui bercent une foule. Il trace sur ce corps des signes qui l’enveloppent dans le charme oublié du bonheur. Mais les femmes oublient-elles jamais ? Et celle-ci s’est retrouvée aussitôt dans le sentier de ses premiers désirs, quand elle avait dix-sept ans.
Les lenteurs, les soins de Gille, elle s’en passerait bien mais elle saura aussi lui en être reconnaissante. Pieusement, elle s’arme contre ces saintes douceurs, pour ne pas démériter, pour ne pas s’abîmer trop vite et gâcher la grâce. Il y a une mendiante secrète et fière sous cette fille, la plus brisée : affamée, elle sait savourer le bon morceau qu’une main anonyme, d’une charité raffinée, lui porte aux lèvres. Elle se plie avec un tact parfait à la circonstance et par exemple enfonce le drap dans sa bouche plutôt que de la tendre à celle si bonne qui ne la demande pas, qui ne veut donner des marques qu’à ces enflures de son corps, à ces ouvertures de son âme et que par un regard timide et promptement rentré dans la nuit envahissante du délire, elle aperçoit scellée et suspendue au-dessus de la sienne comme celle de Dieu.
Mais tout est fini.
Alors, il n’y a plus que l’horreur de cette superbe fille qui se réveille dans son ruisseau. Elle sait faire un long silence et une immobilité qui déploient au-dessus d’elle un beau pavillon. Elle se relève pleine de courtoisie.
— Merci.
— Tu n’as pas d’amant ?
— Non.
— Tu en as eu ?
— Oui. Un. Ça m’a suffi. Je n’en ai eu que des ennuis.
— Mais tu aimes l’amour. Alors ?
— Oh bien ! de temps en temps, ça arrive. On n’y pense pas.
— Mais un amant ?
— Les femmes comme nous, on ne peut trouver qu’un type qui en veut à notre argent, ou alors il ne voudrait pas qu’on reste là.
— Tu en gagnes pas mal ?
— Le mois dernier j’ai fait cinq mille.
— Tu vas être riche.
— Oh ! tu sais, il faut s’habiller, et puis j’aime bien bouffer, et puis il y a le poker, et puis mon frère qui est au régiment.
— Où est-il ?
— Aux dragons. C’est un joli gars, et gentil, seulement tu sais ce que c’est, les mandats. C’est le poker qui me perd, moi.
— Pas de drogues ?
— Penses-tu ! je tiens à ma peau, c’est bon pour les timbrés. L’autre jour, il y en a un qui voulait me donner de la coco, je lui ai mis une bâfe… On se reverra ?
— Peut-être.
— Seulement, je pars en Égypte. Tu es gentil. Elle a pas perdu son temps, celle qui t’a appris. Tu es doux.
— Et les femmes ?
— Des fois. Mais c’est pas la même chose. Ça me prend quelquefois. Mais ça ne vaut pas un homme quand c’est bien. Au revoir, ma petite gueule. Reviens, hein. Merci.
Gille s’en alla au hammam. Il était en retard pour son rendez-vous qui fut vite fini.
Il se trouva de nouveau dans la rue, assez lourd. Il ne songea pas à se promener dans un Paris assez désert, et que ce jour-là semblaient enfin oublier les étrangers. Il rentra chez lui. Il voulait reboucler sa valise, et rentrer à la campagne, chez Finette. Mais, dans sa chambre, il s’allongea sur son lit. Sous l’écume du sang une grosse bête était vautrée au beau milieu de son après-midi, le ventre à midi, le nez ronflant vers six heures, et toute ambition écrasée sous son aisselle chaude. Il ne dormait pas, il était bercé avec une douceur de marée par le clapotement de son sang, plein, comme l’eau d’un port, des débris de nourriture et des vapeurs de l’amour brutal.
Mais plus tard il se leva, aiguillonné par une consigne obscure. Il se lava encore, se regarda, sans espoir de se saisir, dans la glace, tira ses cheveux en arrière pour composer un maléfice à l’usage des dames et il repartit. Mais va-t-il rester seul encore ? Il rentre pour téléphoner à des amis : ils sont à mille lieues. Alors que faire avant le dîner ? Il y a des maisons calmes où des femmes vivent nues comme des poissons dans l’eau. A cette heure-ci, elles attendent le dîner, en buvant l’apéritif. Mais c’est défendu de fumer. Il y en a encore une qui coud, et les hommes viennent passer là un bon moment avant de rentrer dans leur famille. Famille pour famille. Ici on jouit des plaisirs de l’amitié. Les religieuses recevaient dans leur couvent et offraient des collations à leurs amis.
Gille s’en va donc dans une de ces maisons. Bien avant d’entrer, il est repris par le sentiment du solennel qui l’a quitté pendant trois heures. De quel pays inconnu traverse-t-il la frontière ? Quelle surprise l’attend ? On ne sait jamais.
Il entre. Le silence de la portière. Le silence de l’escalier. Maison du silence.
Une maquerelle connaît les deux côtés de la question. Elle aussi traîna un boulet de beauté et de paresse avant de passer dans la chiourme, en ayant mis à gauche. Elle a dans la main la balance avec le poids soudain de l’âge et de l’argent. Elle a le sourire, cette petite chose humide qui facilite le jeu de la civilisation, elle est aimable. Ne croyez pas si vite qu’elle soit obséquieuse. Elle aura vite fait de mettre au pas celui-ci ou celui-là. Mais elle entre si vivement dans la tranquille avarice des hommes : sa parole en est tout onctueuse. M. Gille est connu et il est estimé pour ses largesses et ses façons flatteuses. Quelle douce sensation terrestre que de bavarder vers sept heures du soir après le travail de la journée, avant la soupe, avec des femmes, dans leur maison moelleuse de silence. Une fois de plus il en jouit.
Mais des portes s’ouvrent à deux battants. Gille se trouve devant la merveille du monde. Il n’y a qu’un grand corps féminin, modulé infiniment comme une seule parole solitaire. Il n’est qu’une chair pour tant de seins et tant de hanches, il y pousse des cheveux multicolores, des ongles comme des coquillages et par là-dessus s’étendent des grandes taches de fard. Il ne voit rien.
Mais pour des raisons à côté, il faut choisir, et il y a longtemps qu’il est parti avec n’importe laquelle. Et les autres se sont rassises, abaissant leurs paupières en veilleuses sur des quinquets grésillants dans le rhimels, la cupidité, l’antique labeur des captives. Dans la chambre, Gille ne lui jette qu’un coup d’œil ; il s’en doutait, celle-ci ne sera pas fameuse dans sa mémoire. C’était l’autre plus à droite qu’il fallait prendre. Ces seins ne forment pas d’idée. Il ne regarde plus. Il se déshabille pour la troisième fois de la journée, avec patience et application, seul, car elle a disparu. Quand il est nu, il est tout de même content, il s’allonge sur le lit. Il attend. Elle rentre. Il ne bouge pas. Elle sourit, elle dit les phrases de courtoisie, elle retire un voile. Elle s’agenouille devant lui.
Où manger maintenant ? En sortant de là, Gille voit qu’il n’est pas encore l’heure du dîner. Il achète le journal et le lit en brûlant sa vingtième cigarette, il le lit entièrement pendant qu’il marche, pendant qu’il boit, debout, parmi les hommes et les femmes debout, qui parlent encore un peu de l’argent que les uns ont gagné, que les autres vont recevoir.
Gille lit, regarde, boit. Il lit tous les visages, tous les articles, les alcools de toutes les couleurs. Il grandit, il élargit, il déploie ce lieu d’une main magnanime. Il voudrait avoir là des camarades pour leur taper sur le ventre. Il est dans l’admiration de tous ceux qui sont là, du lucre. Chien obscur et perdu, il se glisse furtivement, frétillant de complicité bestiale, dans la troupe des loups.
Il sait d’où ils viennent tous ceux qui entrent ici : ceux qui ont reçu l’argent tout bonnement et ceux qui l’ont arraché d’un geste délicat ; ceux qui n’ont rien fait, qui ont dormi ; et ceux qui ont maigri dans une salle de boxe.
Pourquoi regretter des Far-West de légende, quand ici on est au milieu d’une bande qui écume, rafle et a toujours son plein. Gille tâte leur secret naïf : le monde n’existe pas, mais il y a un coin plein de bonnes choses : fourrures et boutons de manchettes, personne n’en veut, c’est pour nous.
Et les filles sortent toutes, d’un seul mouvement, des lieux où elles attendaient, seules ensemble, depuis leur éveil tardif.
Au milieu des femmes, il continue de rêver : quand il était loin d’elles, elles n’ont cessé de peupler sa solitude. Aussi quand il les regarde, celles-ci, elles sont fascinées par ces yeux qui semblent les avoir déjà connues. Les gagner est le cadet de ses soucis ; il les admire. Il y en a d’autres : les bourgeoises, les mères de famille, les femmes du monde, le faubourg, le gratin, les jeunes filles. Où sont-elles ?
Il s’en va seul et seul entre encore pour dîner dans un autre bar où il continue ses incantations. Il ne remarque même pas que ces filles, sensibles aux désirs les plus passagers, prennent pour invites ces regards tout intérieurs. L’alcool monte et il s’enfonce de plus en plus dans ce jeu de cartes, dans ces réussites dont leurs visages forment les figures, visages en chair et en os. La chair des femmes est d’un seul tenant, tout à l’heure il n’aura qu’à étendre la main.
Toute la force qu’il a refoulée tout le jour, bat à ses épaules et à ses cuisses. De plus en plus plein de lui-même il abandonne ce restaurant, retraitant à jamais vers son centre.
Gaby est blanche, rousse, verte. Elle a une dent verte. Gaby a une stature admirable. Mille hélices tournantes composent ses volumes éblouissants : belles coques et belles conques. Des cheveux de rouille et des yeux, comme sous l’eau, des pièces de cuivre perdues. Gille en sait long sur la pourriture des rousses, ce lait près de tourner de leur peau fleurie de toutes parts de traces roses et cette puissante pigmentation : lisières fétides, franges fumeuses, lits de feuilles mortes, cressons délavés.
Gille s’émerveille bientôt devant un brasier mouvant de beaux membres enflammés. Il reporte la main sur le monde dont il a semblé s’écarter un instant. Et c’est une main lourde, douce, qui, pelotant la pâte, ajoute singulièrement à l’œuvre de Dieu.
Il entreprend de grands ébats comme un garçon de vingt ans sur son cheval dans un pays de hauts-plateaux. Il parcourt d’un trait les prairies, il dévale les collines, il atteint d’un bond les sommets et s’y tient. Il saute de sa monture et se renverse dans l’herbage. Et le ciel est le plus grand champ.
Tiens, mais ce Gille est ambitieux. Regardez-le grogner de contentement : cette femme, dans sa main.
Voilà pourquoi les contrées attendaient au soleil : pour qu’un hardi capitaine apparaisse, un point sur la colline, et suivi de sa troupe grossissante, fonde sur la ferme et le château, le verger et le buffet et pille tout. Comme la richesse s’épanouit au moment où la couvre une forte paume. Hourra ! en avant, les amis. Pille, pille. L’incendie, bien pris, commence de craquer quelque part, et là un sabot a écrasé un petit enfant. La douleur et la joie de la femme s’engouffrent comme une foule en fuite dans l’âme du capitaine des pillards, si maître des siens et qui chevauche partout, impassible.
Quelle boucherie ! ces grands quartiers de viande ! Galopade en écharpe sur une route, qui dérape au tournant, il lui passe la main gauche sous la taille, il la soulève un peu et avec sa droite il lui tire en arrière un long bras gauche, cela lui fait saillir un sein : on voit la beauté crier vers le ciel, mordue. Tire le bras en arrière plus encore comme une barrière qui s’ouvre, depuis l’aisselle jusqu’à la hanche, c’est une immense plaine déclive, le flanc de la terre.
Il faut être partout à la fois. Mon Dieu : quelle journée, quelle jeunesse ! Encore, encore.
Au milieu de ce désarroi, derrière l’oreille, il y a une idylle derrière les paupières closes, entre un homme et une femme, tandis que l’invasion roule dans les rues, un bref drame.
Pourquoi s’en tenir là, pourquoi ne pas faire un enfant, pourquoi ne pas avoir une salle à manger où on mangerait de la soupe en tête à tête et il lui achèterait des robes ? Tout cela passe dans un regard bas et bref et il n’en tient que mieux la femme.
Enfin, tant de galopades achèvent de circonvenir cette population divisée par les flammes, rassemblée dans une seule église, dans une seule flamme. O la vierge renversée dans le sein de sa mère.
Mais si tout de suite après, sur les ruines fumantes, l’ironie est une petite goutte d’eau qui grésille, n’oubliez pas que la tendresse était penchée sur les mourants.
— Tu es content, demanda la maquerelle à la descente.
Gille claqua la porte.
Mais oui, il était content. Que demandait-il de plus à ses dieux ?
Il s’affala dans un taxi, il s’affala dans son lit. Mais là bientôt il se réveilla de sa puissante somnolence, car une tasse de café s’exhalait du fond de son âme comme une cassolette : il se prenait à composer de nouveau Madame de B…