Gille ne s’étonna pas que Jacqueline entrât dans cette histoire. Il attendait toujours que chaque partie de son passé réapparût à un moment ou à un autre pour rappeler plus vivement qu’elle n’avait cessé de vivre en lui. Aussi demeura-t-il d’abord tranquille, insensible ; le nom qui avait été prononcé semblait se perdre sans bruit dans son cœur.
Mais soudain il fut mordu par une pensée atroce. Dans quelle immobilité inhumaine avait-il vécu depuis des mois pour que restât suspendue au milieu de lui-même dans ce silence inarticulé, Jacqueline, cette cloche merveilleuse qui contenait toute la sonorité dont son âme était capable ?
— « Oui, oui, je la connais très bien, s’entendait-il dire. C’est une femme remarquable. Vous ne la connaissez pas ?
— Elle a été divorcée ? Elle est remariée à D. M… qu’elle a soigné pendant la guerre ? Il est complètement aveugle ?
— Complètement.
— Il a beaucoup de talent, je trouve. Comme virtuose, pas comme compositeur.
— C’est une drôle d’histoire. Avant la guerre c’était un raté, un monsieur qui essayait de placer à droite et à gauche des opéras énormes et essoufflés. Une blessure le retire du monde qu’il voyait mal et dont la vue le gênait. Après des mois de souffrances inconnues, le simple besoin de ses doigts, croit-il, le fait revenir à son piano. Tout d’un coup tout est changé : il a trouvé le génie dans le noir, le génie des grands types, comme s’il avait été le déterrer dans leur tombeau. Il a une technique impossible, mais il n’y a pas un des grands chauffards cosmopolites qui puisse vous tirer la millième partie d’un morceau que ce bonhomme a remâché au fond de son trou.
— Vous n’arrangez pas un peu ? Vous aimez la musique ?
— Non.
— Mais elle ?
— Je ne sais pas, je ne l’ai pas vue depuis son mariage. Mais je suis tranquille, elle doit l’adorer.
— Pourquoi ? Quel âge a-t-elle ? Elle est belle ?
— Elle doit avoir dans les quarante. Elle a un visage admirable.
— Il n’y a rien eu entre vous ?
— Si.
— Naturellement. Qu’est-ce qui va se passer ?
— Je serai bien content de la revoir. C’est une femme très bien. Vous l’aimerez peut-être beaucoup.
Gille était atterré : il avait été pris par l’intrusion de ce souvenir dans un flagrant délit d’absence, de néant. Pouvait-il y avoir eu une femme comme Jacqueline ? Ce n’était pas si loin. Il n’y avait entre elle et lui que quatre ans qui n’avaient rien été. Il revivait depuis une minute. Il avait alors vingt-trois ans, maintenant il en avait vingt-sept. Sa vie ! Ce phare se rallumait, marquant les bords d’un abîme où s’étaient englouties plusieurs années. Sa vie avant, après Jacqueline ? Rien.
Comment avait-il pu n’y plus penser ? C’est que sans doute c’était un autre homme qui avait aimé Jacqueline, non pas celui qu’il regardait dans la glace de Finette, impunément à son aise dans cette maison, auprès de cette femme ? Il s’était perdu, il se retrouvait, quatre ans plus tard, au coin d’une rue. Du reste, avant Jacqueline, il était l’homme d’aujourd’hui.
Cette histoire réapparaissait étrangère, inconnue, pleine de mystère, et quel mystère ? son mystère à lui.
« J’ai aimé Jacqueline, elle m’a aimé. Cette femme a été ma mère : elle me saisit de moi-même si fort que je vis que je n’avais pas existé auparavant. Elle était comme de ma famille, comme de mon sang, chair de nourrice. J’ai toujours été à mon aise dans cet amour. Elle ne resta pas longtemps à portée de ma main, mais sa présence a rayonné en tous sens : on l’attendait, on la savoure encore. Cet événement est comme mon âme, en dehors du temps.
« Il n’y eut pas de commencement ; pourtant nous ne nous approchâmes qu’après nous être regardés dans les yeux pendant plusieurs mois. Cela n’a point fini, cela ne s’est même pas interrompu dans l’ordre de la chair : comment sortir d’une telle intimité ? Je n’exagère ni pour elle, ni pour moi : cela fut ainsi, qu’elle le veuille ou non. Les circonstances n’importent point : une telle rencontre fait tomber juste les calculs les plus probables de la Nature. Et pourtant c’était une traverse à chaque pas de nos amours ; mais les anecdotes étaient comme des insectes dans nos fourrures de fortes bêtes.
« Elle avait quarante ans. Pourquoi pas soixante ? D’un seul coup je l’avais dans toutes ses années. Certes je sentais sous ma dent, et qui résistaient, ces vingt ans qui s’étaient accumulés entre le moment où elle était entrée dans l’amour et celui où elle m’y avait reçu. Mais en même temps la pulpe de la maturité faisait fondre ma langue comme une montagne au printemps et desserrait mes mâchoires hargneuses.
« Mon désir m’avait porté d’un trait au cœur même de sa vie. Il n’y eut jamais entre nous une hésitation, un geste hors du propos de nous unir selon les lois les plus profondes. J’étais jeune, j’étais pur, j’étais moi. »
Gille marchait dans le parc de Finette, où tout à coup soufflait un grand vent venu d’un pays oublié.
Quel est ce rêveur ? Ce vantard ? D’où sort-il ?
« Elle a toujours été tout entière dans l’amour et tout ce qui l’a touchée s’est toujours naturellement allié à l’amour. Elle n’a jamais eu d’argent ; elle travaillait et, bien qu’elle fût née pour ne rien faire, elle a pu travailler comme un homme. Elle n’avait aucun besoin comme ils disent : mais elle savait manger, se promener, dormir, se taire, causer. Et à Paris on la croyait à la campagne : elle habitait dans n’importe quelle caserne comme un paysan qu’on a recruté mais qui, rêvant la nuit, déploie des prairies pleines de bêlements. Elle n’occupait que deux pièces : une salle de bains et une chambre où elle avait son lit, ses livres : on pouvait les compter et ils étaient macérés dans l’odeur forte de son âme. Sur une petite table, elle se faisait servir une grillade, un morceau de fromage, un fruit. Elle fumait du tabac français, tout naïf, qui n’est que du tabac. Elle s’habillait de la fraîcheur d’un bain et d’une robe unie. Personne n’a jamais vu cette robe, qui s’anéantissait sur elle, entièrement dévorée par sa personne.
« Elle n’avait pas des pieds ni des mains selon les conventions exténuées, elle avait des mains et des pieds. L’ivoire de ses dents témoignait de la réalité du monde. « Elle est belle mais elle est bête », j’ai entendu cette phrase-là dans un salon. Un salon ! moins que le ruisseau de la rue, quand ce n’est pas le promenoir où je rencontre une femme que je couche sur mes tablettes que vous brûlerez avec mes intestins à ma mort ; brûlez-les aux magnanimes effluves du terreau. Sa beauté était une décision comme l’intelligence. Elle n’était qu’elle-même, mais elle était entièrement elle-même : c’est ainsi qu’elle était bornée.
« Ses dents encore ! C’était sa santé, son bonheur, sa justice.
« Son corps, je n’y pense guère. Je n’ai pas subi le pouvoir de la mort qui déjà l’avait abîmé. Il n’y avait pas entre nous une question de plus ou de moins. Je l’ai mangé, ce fruit avant qu’il soit pourri le moins du monde, et dans mon ventre et parmi les métamorphoses que je lui assure il se conserve, le frais miracle.
« Le dessin, le dessin, il nous faut encore et toujours du dessin, nous ne serons jamais las de découper la Nature. Je ne comprends rien à ces visages sans nez, il me faut un nez. Mais ce qu’on ne peut pas décrire c’est un menton. Dieu les rate presque toujours, dégoûté. Il y a là un secret. Chez la femme ce trait n’est pas mâle, mais c’est pourtant celui qui la marie hautement avec l’homme ; il dit les maternités, les régences, et la guerre quand l’homme fait défaut.
« Je pourrais retourner pendant des heures les bottes odorantes dans ma grange.
« Je puis satisfaire largement à mon appétit. Sa beauté parle dans l’éternité. »
Gille revint vers Finette et elle ne vit rien. On ne croit pas qu’un autre homme puisse sortir du bois que celui qu’on y a vu entrer et qui vous plaît. Il la regardait, plus éloigné d’elle qu’à aucun moment, plein d’une tendresse renaissante qui n’était pas pour elle. Il croyait alors que c’était pour Jacqueline. Mais qui sait ? N’était-ce pas pour une autre, qui se formait dans les flancs de cette Jacqueline du passé, prête à se reproduire par la vertu de ces mélanges inévitables que Dieu prépare inlassablement ?