Elle était arrivée, depuis quelques jours déjà, et, sous prétexte de fatigue, avait à peine paru chez Finette qui disait : « Ce sont des ours, laissons-les. » Cependant, elle se promenait dans les champs et Gille l’y avait rencontrée.
Un coup d’œil fit entrer cet homme jeune dans les mystères du temps. Jacqueline était la même, alors que tout avait changé autour d’elle : ce qui n’avait pas changé, il découvrait donc avec un horrible dépit que pour être si résistant, cela lui avait échappé à lui, comme cela se dérobait à son successeur, comme cela s’était gardé contre son prédécesseur.
Elle avait vieilli ; dans un corps qu’elle abandonnait, qu’elle oubliait comme un autre vêtement, sous une robe plus que jamais dédaignée, sa beauté, devenue tout intérieure, frappait des coups irréparables.
« Grande amoureuse, tu sais préserver encore ta longue ambition, tu as mis la main sur un homme qui ne peut s’arrêter à tes superficielles déchéances, mais par le génie aveugle de son désir il reste sensible à tes vertus essentielles, et il engrange paisiblement, parmi les incendies et les ruines, ta dernière, ta plus riche moisson. Avec mes yeux émerillonnés, je ne pouvais être celui-là. »
Il recevait l’accueil de son sourire toujours admirable. Il s’inclina devant cette blancheur indestructible, cette jeunesse indomptable des dents. Elle avait moins de rides que lui, ses cheveux gris étaient joyeux. Toute la mystique que nourrissait la mémoire amaigrie de Gille tombait en poussière devant cette santé toujours triomphante qui requérait une admiration plus vivante. Les herbes et les branches rentrent dans un temple où une religion s’est fatiguée.
— Qu’est-ce que vous êtes devenu, Gille ? Avez-vous été heureux ? Avez-vous fait quelque chose ?
Ces derniers mots « avez-vous fait quelque chose ? » firent tiquer Gille, ils creusaient un côté du caractère de Jacqueline : pour elle un homme devait faire quelque chose, peu lui importait du reste ce que ce fût, et elle se tenait près de lui avec son amour, toujours prêt à approuver et à aider.
« Faire quelque chose » ! Certes, il craignait sa sévère franchise. Mais si cette question le révoltait, ce n’était pas tant qu’elle allât au-devant de tristes aveux, mais qu’au delà de la faiblesse que ses aveux allaient découvrir, elle heurtât une défense irréductible en lui, la croyance inavouée qui était le ressort qui le maintenait debout :
« Je ne fais rien, mais qu’on me laisse suspendre à cette seule parole de vie, à ce hameçon déchirant : « que ne mérite de vivre que l’absolu. » Peut-être un absolu se forme en moi, laissez-moi à mon attente. »
— Jacqueline, je n’ai point retrouvé de femme comme vous.
— Allons, allons ! Ne me dites pas de banalités. Vous n’avez pas voulu. Du reste, vous avez été amoureux, on m’a montré de jolies filles qui…
— Peuh ! si vous saviez… Non… je suis seul.
— Faut-il vous croire ? C’est vrai, je me rappelle qu’il y avait en vous des dispositions pour gâcher tout, autour de vous. Mais vous êtes peut-être très bien, seul.
— Vous ne pouvez soupçonner comme j’ai mal tourné.
— Oh ! j’imagine ce que vous appelez votre solitude : lâcher une femme tous les quinze jours, mais en essayer une nouvelle tous les mois. Et naturellement vous leur avez infligé bien plus de mal que vous n’en avez supporté.
— Hélas !… eh bien, non. Je ne leur laisse pas le temps de m’aimer, et pourtant, Dieu sait qu’elles sont toujours prêtes à chérir et à souffrir.
— Voilà de quoi calmer vos scrupules.
— Mais je souffre assez de la facilité avec laquelle je réussis à les détacher de moi, pour que vous me croyiez. Vous-même…!
Il s’arrêta.
— Je vous ai beaucoup aimé, Gille, beaucoup plus que vous n’avez pu le sentir. Vous étiez trop jeune, vous pensiez trop à la guerre, et à tout le reste de la vie que je vous empêchais de connaître… et à la mort.
— Mais c’est vous qui m’avez fait connaître la vie et je ne l’ai connue que par vous, vous avez été tout pour moi. Mais je n’ai guère compté pour vous ; vous avez renoué votre vie, après mon départ, si promptement.
— J’aurais pu vous aimer beaucoup plus encore et longtemps.
— Mais vous avez pu ne pas le faire. Non, il vaut mieux ne pas réfléchir sur notre amour, ce que j’ai de mieux dans ma vie, et pourtant si douteux.
— Ce n’est jamais moi qui ai cessé d’aimer, mais on m’arrachait l’amour du cœur.
— En tout cas, je vous vois aujourd’hui amoureuse encore et heureuse…
Ils marchèrent sans parler. Puis il reprit :
— Mais cette tranquillité, je vois de quoi elle est faite. Quand l’amour se confond avec la paix, je me prépare à le haïr.
— Un travail écrasant. Jacques est pauvre. Et il ne peut refuser ce qui est en lui et qui est immense. Et il n’a aucune facilité, il lui faut des heures pour préparer un concert, il a besoin de moi à chaque minute.
— Vous êtes dévorante, vous vous repaissez de son travail autant que de lui-même.
— Oui. Eh bien ! quoi ? Vous trouvez cela terre à terre, mais je ne vois rien d’autre. C’est cela, l’amour : il faut le nourrir de quelque chose.
— Justement, je ne pouvais rien vous donner, je n’étais que ce cri : « je vis, avant de mourir ». Vous n’avez guère pu m’aimer.
— Vous, c’était autre chose, la jeunesse, son incroyable promesse.
— Oui, autre chose, mais peu de chose. Vous ne vous êtes jamais lancée de mon côté. Mais peu importe, le peu qui a été entre nous c’est tout le bien de ma vie, c’est mon seul bien.
— Mais je n’ai pas oublié, j’ai le droit de ne pas oublier. Votre jeunesse, Gille, comme elle me fait encore du bien !
— Ça, je n’y comprends rien. Moi, qui n’ai qu’un pauvre amour, je me demande comment vous pouvez en accorder plusieurs. Cela me décourage mortellement.
— Gille, j’ai toujours senti que vous étiez menacé par quelque chose qui m’est si étranger que je ne le vois pas. La menace semble s’être rapprochée. Mais Finette ?
— Croyez-vous que je l’aime ?
— Ma foi !
— Jacqueline, je suis bien tranquille, vous ne croyez pas que je l’aime.
— Mon petit Gille, c’est vrai, mais au fond j’ai tort et vous aussi. Elle a l’air d’avoir du bon cette femme, et un homme peut faire ce qu’il veut d’une femme.
— Oui, c’est étonnant qu’elle ne me touche pas un peu. Je suis impossible.
— Il ne faut pas vous forcer, non plus. Comme vous êtes drôle. Laissez-vous aller, faites-lui l’amour et qui vivra verra.
— Comme ça vous ressemble, ces conseils pour miséreux. Et puis, ma pauvre Jacqueline, si vous saviez !
— Quoi encore ?
— C’est lamentable. Et devant vous tout à coup cela me paraît invraisemblable. Quel être je suis. Comment, après vous avoir connue, ai-je pu retomber ? Car vous n’avez jamais su d’où je sortais déjà quand je vous ai rencontrée…
Quand Gille tenait ces propos il y avait pourtant un semblant de nouveau dans ses jours.
Après un déjeuner, Finette avait décidé de se laisser aller, et cela n’avait pas manqué : il était devenu tout d’un coup son amant, sans y penser. Mais non qu’il ne pensât pas, bien au contraire : ses yeux avaient achevé de s’ouvrir et ils prodiguaient maintenant ces regards studieux qu’amorce le désir et dont il se nourrit ensuite.
Gille crut que ce résultat était obtenu grâce au repos qu’on lui avait fait prendre, mais ce n’était pas tant le repos physique que le repos de l’esprit. L’isolement avait été le seul vulnéraire dont il pût s’accommoder pour panser son âme déchiquetée. Peu à peu les mille images qui le démangeaient de toutes parts comme des orties s’étaient effacées et dans son âme déblayée il avait pu recevoir une femme suffisamment au large pour qu’elle pût se déployer et lui imposer sa forme.
Tout semblait s’arranger. Aux yeux de tous les faux témoins qui habitaient dans cette maison, leur liaison se déclara régulière et paisible, en dépit des airs détachés qu’ils prenaient. Car ils n’oubliaient jamais, ni l’un, ni l’autre, de se justifier aux yeux de Luc et de Bernard. Finette laissait entendre à son frère que la simplicité qui la poussait vers Gille était un vice de plus, inattendu et curieux. Gille se posait comme un jeune cheval qu’on a mis au vert et qui remet à plus tard les ruades.
Ainsi donc se dénouait cette crise considérable à laquelle Gille venait de faire une si longue allusion. Il y avait deux ou trois ans qu’il avait commencé de sentir la terre se dérober sous ses pas et toutes les femmes lui échapper, aussi bien celles qui lui donnaient à rêver que celles qui un instant le mettaient en possession d’une partie de lui-même. Et voilà qu’il suffisait d’une conjoncture aussi simple que cette halte à la campagne, la courte persévérance d’une femme plus curieuse que dévouée, pour tout résoudre.