XIII

A peine était-il devenu l’amant de Finette, que Gille s’était dit : « Eh bien ! voilà ! le cauchemar est fini. Maintenant cela ira comme sur des roulettes. Mais je m’étonne d’avoir pu croire si gros un obstacle qui à cette heure est derrière moi. Et il est vrai que ce succès ne me met qu’au niveau de tout le monde. Et cet élan, qui n’eut pas besoin d’être fort, ne me portera pas loin dans son cœur. »

Pourtant il était obligé de se rendre à l’art délicieux avec lequel, recevant enfin des marques de tendresse attendues longtemps en secret, elle lui cédait lentement l’aveu de son impatience et contenait encore ses transports de reconnaissance. La pudeur, après beaucoup de hardiesse, est savoureuse, et si Finette n’avait de pudeur qu’au lit, elle en avait de jolie qualité qui momentanément ne manqua pas de toucher Gille, et cette flatterie de la femme amoureuse qui caresse avec des mains sournoises et sagaces la vanité de l’homme. Finette lui faisait oublier les échecs passés en même temps qu’elle faisait valoir la réussite présente. Enfin Gille pour la première fois peut-être appréciait la volupté du moment, se rappelant en désespoir de cause qu’elle est rare et prenant soin de la relier aux points de comparaison dont il disposait.

Finette avait, au-dessous de sa tête de laideron fin et piquant, assis sur des hanches et des cuisses assez mal tournées, un buste gracile, fait d’une ligne délicate, tremblée et pourtant nerveuse qui allégeait des bras potelés, flattait des épaules fléchissantes et ployait une nuque et des reins brisés par l’antique plaisir. Par devant, de la plus fine terre de pipe, un ventre et deux seins, d’un contour si mince.

Mais Gille n’avait pas une très forte nature, il était bientôt las, et le temps passait avant qu’il retrouvât ses esprits. Quand il avait fait l’amour, il lui semblait qu’il n’aurait jamais envie de recommencer ; paresseux et primesautier, il ne lui fallait pas plus pour renoncer décidément à prolonger ses ébats.

Pourtant il lui arrivait de s’animer au jeu et de demeurer au lit. Quand le débat amoureux a assez duré, le désordre se répand et s’installe enfin entre deux corps.

« Je n’aime que les premiers baisers, parce que j’y découvre la saveur d’une âme et qu’ils te ferment la bouche : je peux imaginer la pudeur sur tes lèvres muettes. Tes lèvres et ta langue sont bien souples et me figurent de tes désirs une héraldique délicate. Mais comment les mouvements limités de ces petits bouts de chair, de ces petits poissons peuvent-ils te troubler aussi loin, comme si le siège de ton âme était dans ce charmant petit bocal, plein d’idées justes mais prisonnières ? Je crains que l’abondance de ton discours n’empâte ta langue et que notre agitation ne tourne au barbouillage. Et puis, je réfléchis, garce, que tu as toujours donné ta bouche plus aisément que ton sexe, prostituée, bouche d’égout. Oh ! ces aveux que je leur ai arrachés à toutes, à toutes. Elles n’ont pas le sens de la noblesse du visage.

Allons ailleurs ! Quittons cette région que tu n’as pas su garder pour la lumière. J’ai hâte de te manger, de te ravager, de mettre toute ta peau sens dessus dessous.

Je ne suis pas pressé, je veux te donner mon temps, égrener mes minutes sur ton corps. Je veux te faire languir, te crisper, jeter un désaccord incroyable entre toutes les parties de toi-même, te tirer par les cheveux dans les sables mouvants. Mais ne crie pas avant d’être écorchée. Oui, c’est cela, mords ta langue, sournoise, fanatique.

Je veux… qu’est-ce que je ne veux pas ? je veux te prendre, te vaincre, que tu dépendes de moi au bout d’une corde, au fond du puits. Je veux bien d’autres choses, et peut-être le contraire. Regarde-moi, aveugle, viande de sommeil. Je veux. Voici que tout mon espace s’éveille, je me multiplie : c’est de là que naît la contradiction. Car si je veux te prendre, je veux aussi être pris. Pourquoi n’as-tu pas souci de moi ? pourquoi ne te jettes-tu par sur moi ? Pourquoi n’as-tu pas faim de tout ce qui est moi ?

Ah ! tu y viens ! Mais alors tu m’aimes, tu souhaites mon bonheur !

Ah ! cette caresse ! Il y a longtemps qu’elle s’est insinuée en moi, il y a longtemps qu’elle m’a mordu à jamais, cette caresse aux seins. Comme c’est drôle, comme cela me trouble ; d’abord c’est fort piquant, tout à fait délicieux, ces deux points de mon corps sont devenus les plus sensibles. Effet d’un long exercice, sans doute d’autres parties de mon corps pourraient devenir aussi troubles. Pourtant mes seins frémirent très vite sous la langue de cette prostituée, tandis qu’en d’autres endroits, après bien des tentatives, cela reste une gêne, et mon ventre même, ce n’est qu’un recours à la fatigue, ou une coutume des prostituées, à moins qu’un art exquis… mais allez chercher un art exquis.

Mais comment peux-tu t’intéresser à mon bonheur ? Vicieuse, fallacieuse, sorcière. Si tu recherches l’image précise de mon plaisir, est-ce donc que ma seule présence ne te transporte pas ? Hélas ! je me méfie, tout d’un coup. Tu veux échapper de quelque manière à la servitude, esclave. Arrête ! je ne veux pas que tu me vainques.

Ah non ! pas me vaincre. Je ne veux pas être seul avec le plaisir, cela me fait peur. Et puis il ne s’agit pas de moi. Il s’agit de toi, de t’anéantir. Assez. D’ailleurs tes caresses m’ennuient déjà. Viens. Il ne s’agit pas de moi. Oubliées, ces longues heures où tout mon corps sensible… Un devoir farouche m’appelle… Il s’agit de toi, mon amour… Grandis, grandis mon cœur. Hélas ! je vois bien qu’il ne s’agit pas de moi. Arrête, arrête. Ne me quitte pas encore. Dis-moi ! sais-tu qui te tient ? Enfer et damnation. Elle ne sait plus, elle ne sait pas, elle n’a jamais su. Si maintenant un autre prenait mon masque de nuit, derrière ses paupières closes elle verrait le même feu. Femme perdue, écoute. Je t’interroge. Je suis là. Elle grogne. Quel nom va sortir de ses lèvres ? Adam, Adam. Je ne m’appelle pas Adam, je m’appelle Gille. Oui, je te comprends bien, peu importe ; tu sais bien que moi seul. Ah ! merci ! tu me soulages. Oui, n’est-ce pas, ce ciel, cet enfer : moi seul. Je suis Gille. Eh bien ! alors, le temps est venu, tout va finir. Perds-toi, perds-moi ! Dieu, je passe la main. »


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