Il falloit que Zaka se fût apperçue du trouble qui me dévoroit, car elle étoit devenue aussi craintive que moi; elle hésitoit à me demander ce que j'avois, & j'hésitois à lui découvrir ce que je ressentois.
Je reconnus que son cœur n'étoit pas plus tranquille que le mien. Cette découverte m'inspira un grand contentement, sans savoir pourquoi. En la voyant inquiete, agitée, je tombai dans une espece de ravissement que je ne puis définir. Son maintien étoit plus réservé, elle n'osoit plus badiner avec moi; mais je la voyois chaque jour inventer mille prétextes pour rester à mes côtés. Elle fuyoit sans raison, & sans raison revenoit un instant après.
Mon cœur étoit trop surchargé pour ne pas s'ouvrir; mais je ne savois à qui dire mon secret, si c'étoit à Azeb ou à Caboul, afind'apprendre d'eux le moyen de me tranquilliser. Zaka m'étoit trop redoutable; ma voix expiroit en sa présence, je ne savois de quels termes me servir pour lui peindre la situation de mon ame; & pourtant j'entrevoyois qu'elle seule pouvoit me comprendre.
Malgré ma ferme résolution de calmer mes tourmens en lui en faisant l'aveu, de jour en jour je devenois plus timide; mon cœur voloit sur mes levres, & ne s'échappoit jamais.
Je me suis demandé, dans un âge plus avancé, pourquoi l'amour, cette passion si légitime, s'effraie de lui-même, se déguise, comme par honte, sous le nom d'amitié, & se rend, sous ce masque, douloureux & pénible.
Que de traits déchirent l'ame avant qu'elle ose d'elle-même s'abandonner au plaisir d'aimer & d'être aimé! Quel est donc ce frein importun qui nous arrête dans la carriere du bonheur? D'où naît cet effroi qui semble nous avertir que la félicité est dangereuse? La plusheureuse des passions est environnée d'épines qui écartent notre main.
L'amour est sans honte chez les animaux, parce que ce n'est en eux qu'un instinct aveugle; mais chez l'homme, c'est une volupté profonde & durable. Il n'est point de volupté sans la pudeur: c'est elle qui assaisonne notre bonheur, qui le rend plus touchant & plus vif; l'imagination nous apporte des plaisirs qui n'appartiennent qu'à elle.
J'étois heureux par mon imagination; je n'avois d'autres idées, d'autres mouvemens, que ceux que je recevois de mon amour. Je marchois de pensée en pensée, & toutes me plaisoient. Si je voyois de loin Caboul ou mon pere, je les évitois: ils venoient me distraire de la seule idée qui me charmoit profondément.
Je respirois avec plus de liberté lorsque je me trouvois dans un lieu parfaitement solitaire. Je n'éprouvois quelque repos que sur la cime des montagnes, ou dans le fond d'un bois ténébreux. Mes pensées, toutes contrairesles unes aux autres, se succédoient avec la plus grande rapidité. Tantôt les tourmens que j'endurois se changeoient en sentimens agréables; tantôt une mélancolie sombre prenoit le dessus & obscurcissoit tout mon être. Un arbre touffu m'offroit-il son ombrage, je m'y arrêtois, & là, sur la premiere fleur que rencontroient mes regards, mon imagination dessinoit les traits de Zaka. Des larmes involontaires couloient de mes yeux, & je ne savois à qui reprocher la douleur muette & délicieuse qui remplissoit mon ame.
Je soupirois à la vue du crystal des fontaines, de l'herbe molle des prairies, de la nuée transparente qui voloit dans les airs: il me manquoit un bien que mon œil avide poursuivoit dans les objets mouvans de la nature. Je surabondois de vie, & je la répandois jusques sur les êtres inanimés.
Plus les lieux où je me trouvois étoient sombres, plus l'image de Zaka venoit avec tous ses rayons éclairer ces déserts. Ah! quand mon imagination fatiguée voyoit fuirson adorable fantôme, tout demeuroit autour de moi froid & immobile comme la pierre sur laquelle je m'asseyois.
Alors, si j'appercevois une colline élevée, j'y portois mes pas: il falloit un plus vaste horizon à mon cœur oppressé de soupirs. De là je considérois l'espace qui me séparoit de Zaka; je cherchois des yeux si sa vue ne pouvoit pas l'embrasser & me découvrir. Un instant après, l'ennui me saisissoit, & d'un pied précipité je revolois vers l'endroit où je savois la trouver. A mon retour, si elle se plaignoit de mon absence, ce seul mot de sa bouche faisoit tressaillir mon ame de joie, & ma douleur se calmoit. Auprès d'elle je me disois: Je suis bien ici, & je serois mal ailleurs; c'est ici que je sens le plaisir de l'ame.
Portant toujours Zaka au fond de mon cœur, les pensées auxquelles je m'abandonnois en songeant à elle, me conduisirent un jour fort loin dans notre caverne. Je parvins jusqu'au rocher le plus éloigné, qui terminoit le ceintre dont notre plaine étoit fermée, & je le franchis. J'errois, guidé par la mélancolie; j'oubliois les précipices qui m'environnoient, & les hommes méchans dont Azeb m'avoit parlé. L'amour, qui occupoit mon ame, ne me laissoit pas le soin de réfléchir qu'ils avoient leur habitation non loin de ces lieux.
Je gravis jusqu'au sommet de la montagne, & bientôt, à mon grand étonnement, je découvris une plaine immense, moi qui n'avois jamais vu qu'un vallon resserré. Non: je suis incapable de rendre ce que je sentis à l'aspect de ce magnifique spectacle. Un rang derochers, entre lesquels étoient de plus petites plaines presque toutes de sable, avoit été comme un rideau qui m'avoit caché la nature. Je n'avois entendu que le rugissement de quelques animaux féroces; je n'avois habité qu'un désert. O joie, lorsque je vis pour la premiere fois des campagnes florissantes, des productions qui m'étoient inconnues, le radieux mêlange des couleurs! Les arbres étoient en fleurs; leur odeur délicieuse sembloit être le parfum que la terre envoyoit au ciel en signe de reconnoissance. Le soleil, dans toute sa majesté, doroit les plantes qu'il faisoit éclore. Dans le lointain, les bras d'un fleuve majestueux coupoient en arcs argentés les prés humides. Que mon œil étoit charmé de poursuivre son cours! J'étois muet d'admiration: ces rochers, remparts sourcilleux qui entouroient ma triste demeure, transformés en une tour bleue, me donnoient un spectacle ravissant.
Pénétré de joie, avide de voir & de jouir, je considérois chaque objet; j'y revenois encore,& je ne me lassois point de le contempler. Je m'écriois par intervalle: Ah, si Zaka étoit ici! Un doux mouvement remua mon cœur; je sentis que j'allois pleurer, je ne retins pas mes larmes; elles coulerent délicieusement. Etoit-ce l'amour, étoit-ce le charme de la nature, qui m'attendrissoit à ce point? Tous deux avoient rassemblé leurs sensations pour enchanter mon ame, & je crois que le moment où elles se réunissent est le complément de la félicité de l'homme.
Je descendis de la montagne à pas lents, tendant les bras vers le ciel: mes pieds nus se plongerent dans le tendre gazon. Je cherchois à rendre graces à l'auteur de ma joie; je le cherchois, je ne le connoissois pas encore; mais déjà j'admirois ses ouvrages & je le devinois par sentiment. J'étois heureux, & mon cœur créoit un long cantique d'actions de graces dans une langue qui n'avoit point de mots.
Enfin, sorti du charme profond où les beautés de la nature m'avoient retenu, j'eusun moment d'inquiétude; je songeai que je n'étois pas loin des hommes méchans, dont mon pere m'avoit parlé: mais je crus qu'ils ne pouvoient pas exister dans un aussi beau climat. Tout me rassuroit; le calme, le silence, la fraîcheur de l'air, le concert des oiseaux. Des animaux couverts d'une laine touffue bondissoient autour de moi; mes mains les caresserent avec transport. Je rencontrois de petits bosquets d'arbres chargés de fruits, & qui plioient sous le fardeau. Dans le plaisir inexprimable qui me saisissoit, je sautois comme un enfant & frappois des deux mains, tournant vingt fois autour de l'objet qui m'avoit émerveillé.
Conduit à chaque pas par un nouveau plaisir, j'avançai fort loin: j'apperçus une cabane ouverte; j'y entrai. Elle étoit déserte; mais en voyant des vases & différens ustensiles à peu près semblables à ceux dont je m'étois servi dès mon enfance, j'eus l'idée d'un peuple nouveau. Je ne fus point tenté de les emporter, puisqu'ils m'auroient été inutiles;mais je cueillis une fleur & un fruit pour Zaka, & je dirigeai mes pas vers mon désert. Ah! si Zaka eût été là, j'aurois choisi cette cabane abandonnée, & je me serois contenté d'aller revoir quelquefois ceux qui avoient élevé mon enfance. Je sentois que j'étois assez fort pour me séparer d'eux, & pour demander à la terre ma nourriture & celle de Zaka. J'aurois été fier de cultiver la terre pour elle & de la laisser reposer, pourvu qu'elle eût regardé mes travaux en me souriant par intervalle.
Zaka fut le premier objet que j'apperçus à mon retour. Sa vue me causa un extrême plaisir, parce que j'avois quelque chose de nouveau à lui annoncer; & c'étoit une volupté pour moi de la rendre attentive & de l'intéresser à ce que je lui disois. Mon absence l'avoit rendue inquiete; elle m'avoit cherché de tous côtés. Avec plus de vivacité qu'à l'ordinaire, elle me fit de tendres reproches & se plaignit du chagrin que je lui avois causé; chagrin précieux à mon cœur.
Je lui offris mes petits présens: ils lui furent aussi agréables que si je lui eusse donné les plus grandes richesses. Elle plaça la fleur dans ses cheveux noirs qui rouloient jusques sur son sein: elle prit le fruit qu'elle sépara avec ses belles dents, & m'en donna la moitié que je mangeai avec délices, car sa bouche y avoit touché.
Zaka fut curieuse de voir ce que j'avois vu; elle se promit un plaisir égal au mien: nous arrêtâmes que le jour suivant nous irions ensemble, par la route que j'avois découverte, visiter la belle plaine. Azeb s'étonna lorsque je lui fis naïvement le récit de mon voyage. Fidele à ses principes, il ne blâma point la hardiesse avec laquelle je m'étois exposé; mais décrivant un cercle avec son bras, il nous défendit de franchir les rochers qui bornoient notre enceinte.
Nous avions connu Azeb sous les rapports de bienfaiteur, d'homme attentif à nos besoins, mais non sous ceux de maître qui pût borner nos pas avec un geste de sa main. Nous conçûmes le projet de la désobéissance, au moment même qu'il nous intimoit son ordre, parce que cet ordre nous sembloit injuste; puisque nous avions la force d'escalader les rochers, pourquoi n'aurions-nous pas déployé en liberté nos facultés naissantes?
Nous nous dérobâmes avant l'aurore pour aller voir la belle plaine. J'aidois Zaka, je laguidois à travers les sentiers périlleux. Nous atteignîmes enfin le but de nos travaux, & nous fûmes magnifiquement récompensés de notre courage. Ma chere Zaka éprouva le même ravissement qui avoit pénétré mon ame. Que dis-je! la sensibilité de son cœur lui procura une joie plus vive encore. Que j'étois satisfait de la voir contente! Plus heureux que la veille, je regardois Zaka & la nature; mais la nature me sembloit moins belle, moins ravissante que Zaka. Nous nous assîmes près d'un petit ruisseau dont l'eau étoit transparente: Zaka s'y mira & elle rougit. A l'ombre d'un oranger nous badinâmes, nous nous jetâmes des fleurs: l'aimable vivacité de Zaka me fit faire mille folies. Les oiseaux chantoient au-dessus de nos têtes & formoient le plus tendre ramage. Nous y prêtames l'oreille, & leurs accents parlerent vivement à nos cœurs.
Pourquoi ne chantons-nous pas comme eux? dis-je à Zaka. Zaka ne répondit rien & soupiroit les yeux baissés. Le plus vif colorisanimoit ses joues; ses mains que je serrois, trembloient dans les miennes; elle leva un instant les yeux, & un regard plus vif, plus perçant que l'éclair, acheva d'embraser tout mon être. Des larmes ruisseloient le long de ses joues enflammées & tomboient mouiller son sein palpitant. Je recueillis ses larmes brûlantes, & la pressant avec feu contre mon sein, je lui dis: Tu pleures, ma Zaka, tu pleures, & tu caches tes chagrins à Zidzem... Tu ne l'aimes point comme il t'aime; tu trembles, tu détournes les yeux... Dis, pourquoi veux-tu me fuir, moi qui ne suis bien qu'auprès de toi? Elle vouloit s'échapper, je la retins fortement dans mes bras... Que tu es injuste, Zidzem! Tu es aussi troublé, aussi inquiet que moi, & tu me demandes ce que tu ne veux pas me découvrir: tu me caches ton cœur, & depuis long-tems je cherche à t'expliquer les secrets du mien. Je ne veux rien avoir de caché pour toi. J'ai senti des mouvemens, mon cher Zidzem, des mouvemens inconnus que je ne puis t'exprimer moi-même:aide-moi à les définir. Je soupire lorsque tu es absent, & je soupire encore lorsque je suis près de toi. Ce n'est qu'avec une certaine honte timide que je te rends tes caresses. Pourquoi ne ressens-je pas la même chose auprès d'Azeb & de Caboul? Ah, Zidzem! tu es ma plus grande félicité: c'est tout ce que je puis te dire.
Je fus étonné, lorsque dans le tableau que Zaka fit de son cœur, je reconnus le mien. C'est ainsi que je suis, m'écriai-je avec transport; j'éprouve un pareil trouble; je t'aime comme tu m'aimes: mais je sens de plus que toi un feu secret & indomtable, dont je ne suis plus le maître. Il me dévore, il me consume, il me rend malheureux... Je demeurai muet, cherchant quelques expressions qui pussent mieux rendre ce que je voulois lui dire.
Zaka, rouge de pudeur & d'amour, gardoit le silence. Un attrait invincible entrelaça plus étroitement mes bras autour de son col; nos yeux se rencontrerent, nos levres enun instant s'unirent, & nos ames s'échapperent tout aussi rapidement sur le bord de nos levres; le feu de nos baisers confondit si bien les transports de nos cœurs, que nous n'avions plus besoin de mots pour les exprimer. Le teint de Zaka étoit animé des couleurs les plus vives: son sein palpitoit contre le mien; Zaka étoit l'innocence même, & ce fut elle qui m'éclaira. Le feu ardent dont j'étois consumé ne m'auroit point instruit aussi rapidement que le fit son amour: elle tomba égarée dans des plaisirs qu'elle ne connoissoit pas plus que moi, & que je devois à ses caresses. O moment d'ivresse & de volupté, vous ne sortirez jamais de mon cœur: je reverrai toujours la belle plaine, l'arbre qui nous prêta son ombrage, & la tendre Zaka, foible & abandonnée toute entiere aux transports impétueux de mon amour. Je lui devois tout, une émotion profonde, voluptueuse, & une nouvelle lumiere qui sembloient m'ennoblir à mes propres regards.
Nous recherchâmes nos forces pour sortir de l'oubli où nous étions de tout ce qui nous environnoit. Précieuse extase de l'amour, douce récompense de deux cœurs sensibles & vertueux, vous remplîtes nos ames! Nous ne rougîmes point de nous être fait heureux: le repentir ne leva point sa tête de serpent parmi les roses de la volupté: nous ne sentions dans un doux abattement que notre bonheur mutuel: nos cœurs, dégagés d'un poids accablant, étoient légers comme l'air. Zidzem, me dit Zaka, jamais, jamais je n'aurois cru que j'eusse pu être si heureuse. Ah, puissent tous nos jours être aussi fortunés que celui-ci! Je répondis à Zaka par un baiser & par un soupir, & mon cœur se remplissoit de l'idée que chaque jour une volupté aussi douce pourroit nous appartenir.
Nous quittâmes à regret la plaine, témoinde notre innocente ardeur, nous retournâmes à notre désert: il perdit sa farouche rusticité; l'amour y étoit descendu, l'amour y régnoit & nos yeux ne voyoient qu'amour. Je ne sais quel sentiment nous disoit que nous avions pris un rang honorable parmi l'espece humaine, & nous nous crûmes, orgueilleux de nos sensations, bien au-dessus d'Azeb & de Caboul, que nous regardions avec une sorte de supériorité; car un instinct secret nous disoit qu'ils étoient incapables de goûter les plaisirs que nous avions éprouvés. Dans notre ivresse, nous nous regardions comme des êtres privilégiés bien au-dessus d'eux.
Azeb s'étoit apperçu de notre absence & des suites qu'elle avoit eues. Il ne nous fit aucune réprimande, & nous regardant comme devant vivre & mourir dans ce désert, sans connoître d'autres hommes ni d'autres mœurs, il affecta une indifférence qui répondoit au plan qu'il avoit conçu relativement à nous.
Mon cœur reprit son ancienne tranquillité.L'amour heureux est la paix & l'harmonie de l'ame. Je ne desirois que Zaka; je la possédois cent fois plus belle à mes yeux depuis qu'elle étoit tendre; cent fois plus ravissante, je goûtois dans ses bras ces plaisirs si chers & si doux, lorsque c'est l'amour qui les donne & qui les reçoit.
Je crus long-tems qu'aucune passion étrangere à l'amour ne pourroit entrer dans mon cœur, parce que je le sentois rempli de cet inépuisable sentiment. Mon bonheur me parut solidement établi: chaque jour devoit s'écouler comme le précédent: chaque jour l'heureux Zidzem devoit sentir le cœur de Zaka palpiter contre le sien: chaque jour il devoit couvrir de baisers cette bouche dont le moindre accent étoit un bienfait: chaque jour il devoit voir ces beaux yeux pleins d'amour, languir & s'éclipser sous le nuage des plaisirs. La peine, les chagrins, la douleur même ne pouvoient plus approcher le mortel fortuné qui possédoit Zaka. Plein de mon ivresse, je n'appercevois dans la carriere de lavie qu'une suite de plaisirs égaux, & j'étois plongé à cet égard dans l'illusion la plus parfaite: enfin, je croyois non seulement au bonheur, mais encore à sa durée éternelle.
Quelques mois ralentirent néanmoins l'extrême vivacité de mes desirs. Prenez bien garde aux circonstances, cher chevalier: ce fut dans ce même tems où mon cœur se trouvoit heureux & satisfait, qu'un desir nouveau vint tourmenter mon esprit: desir plus noble, plus grand, mais bien plus difficile à contenter. Ce desir devint en moi si vif, que s'irritant par l'impuissance de ma raison, il absorba toutes les facultés de mon entendement. Ma pensée arrêtée dans son essor me donna la premiere idée de ma foiblesse & m'humilia à mes propres yeux.
Vous verrez peut-être avec quelqu'intérêt la route que ma raison a suivie pour s'éleverà un Dieu. C'étoit cette grande question qui m'agitoit; je faisois les plus grands efforts pour la pénétrer, & j'y rêvois jusques dans les bras de Zaka.
En voyant le soleil, je lui disois: Qui t'a fait? Il y a quelqu'un de caché derriere toi; il y a un bras qui te soutient. Ce monde si beau, que tu éclaires, d'où vient-il? Tout est animé, tout vit, tout se meut. Qui a fait les cieux, la lune & les étoiles? Il y a quelque chose au-dessus de moi, autour de moi, au-dedans de moi, que je conçois & que je ne comprends pas. Que le soleil a de gloire! Que l'œil de Zaka a d'expression! Il y a je ne sais quoi d'inexprimable & de céleste dans son regard, & le soleil avec tous ses rayons vient se peindre dans une goutte d'eau. Qui a fait le soleil & l'œil de Zaka? Et ma pensée, de qui l'ai-je reçue? Je ne me la suis pas donnée. Qui a bâti mon corps souple, celui de Zaka, structure charmante, où toutes les graces sont répandues? Le soleil semble fait pour mon œil, & mon œil pour le soleil:le soleil domine la nature, & la réjouit; mais il ne parle pas. Quel a été le commencement de ce bel astre & de ce grand ouvrage? Je sens la joie, le contentement, la volupté; à qui dois-je ces sensations délicieuses? qui dois-je en remercier? Ah, que je dois aimer la cause de Zaka, la main qui a arrondi ces bras caressans & cette bouche voluptueuse qui presse la mienne!
J'étois absorbé dans une impuissante méditation, en voulant soulever, déchirer un voile qui enveloppoit mon entendement; & rassemblant toutes les forces de mon ame, je voyois comme un abyme immense où j'étois pressé par une puissance unique & supérieure. Je me sentois dépendant; je me sentois appartenant à cette puissance invisible: je ne pouvois me soustraire à son empire; il ne me manquoit plus que de savoir son nom; & c'étoit ce nom que je cherchois, que je m'efforçois de deviner. Je n'avois pas encore appris les mots d'ordre, d'union, d'harmonie, d'unité; mais toutes ces idées étoient en moi.J'admirois les prodiges de la création, en cherchant à lire le décret divin de la Toute-Puissance. La langue religieuse m'étoit encore étrangere; mais déjà mon cœur, plein de flamme, avoit adoré.
J'avois remarqué depuis quelque tems que mon pere, sur la fin du jour, s'enfonçoit dans un bois voisin & qu'il en revenoit ordinairement plus triste qu'il n'y étoit entré. Cette marche mystérieuse piqua ma curiosité: un soir je me glissai sur ses pas; après plusieurs détours, je le vis entrer dans une espece d'antre souterrein, que l'œil le plus observateur n'auroit pu distinguer. Je me tins à l'entrée, j'écoutai, avançant la tête, retenant jusqu'à mon souffle. Tout étoit en silence: je découvris une lumiere au fond de la caverne, & Azeb prosterné devant un objet que je ne pus distinguer. Après quelques momens, j'entendis Azeb parler. Un frisson pénétra tous mes sens aux paroles étonnantes que proféra sa bouche. Ces paroles étoient pour moi, dans l'état où je me trouvois,d'une trop grande conséquence pour que je ne les gravasse pas profondément dans ma mémoire. Les voici:
«Si tu es, si tu m'entends, quel que tu sois, Auteur de la nature, toi que les chrétiens, sous le nom d'un Dieu crucifié, & les sauvages sous celui d'Oromadou, adorent: ô écoute-moi, & apprends-moi à te connoître! Le soleil, par sa chaleur bienfaisante, vient ranimer mes membres, la terre enfante des fruits en abondance; je jouis de tous les êtres qui m'environnent, & je puis sans orgueil me croire le but de la création. Tu es! Mon cœur, pénétré de respect pour ta grandeur, me le dit; mon cœur, pénétré d'amour pour ta clémence, me le persuade. La voix de l'univers, par son bel ordre & sa magnificence, annonce ta gloire: les êtres animés chantent tes louanges; & moi, ignorant que je suis, & peut-être ingrat, je me tais en ta présence.
»Je te demande où je dois te chercher,où je dois te trouver. Résides-tu dans le temple des chrétiens, les plus sanguinaires de tous les humains, ou te découvres-tu à l'homme simple & sauvage qui, sans être coupable de sang & d'injustice, t'adore dans un arbre qu'il a planté de sa main? Je n'apperçois autour de moi que des ombres; je crains de t'offenser en reconnoissant pour Dieu ce qui n'est pas toi. Déjà mes membres qui fléchissent, mon sang privé de chaleur, mon cœur qui ne bat plus que foiblement, m'annoncent que le jour de ma mort n'est pas éloigné. Quoi, Azeb deviendra poussiere sans t'avoir connu! Malheureux qu'il est! il ne pourra donc point instruire Zidzem & Zaka du chemin qui conduit à toi! Ils ne sauront pas te connoître, t'aimer, t'adorer. Comment pourront-ils jamais être heureux? O toi qui es! aie pitié de mon ignorance; daigne...» Les accents s'étoufferent alors dans sa bouche, & sa voix s'éteignit parmi ses sanglots.
Que devins-je en ce moment terrible &à jamais mémorable! J'éprouvai un saint effroi; mon cœur étoit plein de respect pour cet Auteur de la nature, dont je n'avois pas encore entendu prononcer le nom. J'attendois avec impatience qu'Azeb sortît de la caverne, pour m'entretenir avec celui auquel il parloit à genoux. Je brûlois de le connoître. Sans lui,Zidzem & Zaka ne sauroient être heureux!... Je pensois que cet antre obscur pouvoit être son séjour; je résolus d'unir mes vœux & mes prieres aux larmes & aux instances d'Azeb, afin qu'il se montrât à nos yeux. Mon pere sortit & ne m'apperçut pas: je le vis qui essuyoit une larme que l'amour paternel lui avoit fait verser.
J'entrai avec un frémissement respectueux au fond de la caverne: mon œil cherchoit de tous côtés avec qui Azeb s'étoit entretenu; je ne trouvai personne; je vis seulement une table couverte d'une peau de tigre; dessus étoient rangées deux figures: l'une représentoit une espece de monstre hideux, moitié homme, moitié dragon; & l'autre, unhomme souffrant, cloué sur une croix de bois. Une lampe éclairoit foiblement cette scene imposante. Cette demi-obscurité, ces objets nouveaux & formidables, les paroles d'Azeb, je ne sais quel mouvement inconnu m'entraînerent. Une horreur sacrée me pénetre, mes genoux chancelent, je tombe prosterné devant ces deux figures, le cœur puissamment ému & l'esprit dans les ténebres. J'implorois & appellois à grands cris cet Auteur de la nature. Daigne te montrer à moi, lui criois-je, Maître du soleil & des élémens! toi à qui je dois la vie & Zaka; daigne me parler, me répondre... Je m'afflige de ce qu'il demeure insensible à ma priere brûlante. Je m'imaginois qu'il avoit parlé à mon pere, & qu'il me rejetoit. Aussi-tôt, dans la ferveur de mon enthousiasme, je composai un assemblage d'exclamations & de mots incompréhensibles, & dans ce mêlange confus je le suppliai ardemment de ne pas se dérober plus long-tems à mes yeux.
Cependant ces deux figures demeuroientimmobiles, & je m'en étonnai; j'attendois un mouvement de ces êtres inanimés, auxquels j'attribuois de la vie & de la puissance. Tout-à-coup la lampe pâlit, s'éteint; l'obscurité m'environne; mon imagination se trouble, enfante des fantômes; la terreur s'empare de mon ame, elle glace tous mes sens: le front pâle, les cheveux hérissés, je cherche une issue & me traîne à pas tremblans hors de ce lieu effrayant & redoutable.
J'étois triste; je marchois plongé dans une profonde rêverie: Zaka alarmée me demanda ce que j'avois; je ne lui répondis rien. Elle insista. Pourrois-tu me dire, lui dis-je, qui m'a fait, qui t'a fait, qui a fait le soleil, les bois, les montagnes, les poissons, les oiseaux, les reptiles? Zaka me regarda, paroissant fort indifférente à ces questions. Elle m'embrassa, me voyant en peine. Je sentis que ce qui m'occupoit passoit la portée de Zaka & ne devoit pas lui être révélé.
Ma curiosité me tourmentoit chaque jour davantage: tous mes pas, toutes mes actions, toutes mes pensées ne tendoient qu'à éclaircir cet impénétrable mystere. J'observai Azeb plusieurs fois, & toujours en secret. Enfin, ne pouvant plus domter ce desir sublime, j'entrai un soir précipitamment, lorsqu'il commençoit à prier; je me jetai à ses pieds; &me relevant avec impétuosité, je le serrai dans mes bras, & je m'écriai en larmes: O mon pere, mon pere! découvre-moi ce secret qui tourmente ma vie. Ce que je te demande est nécessaire à mon repos & à ma félicité. Apprends-moi à lui parler comme tu lui parles: montre-le moi, mon pere; où est-il? Que j'unisse ma priere à la tienne; que je lui sois agréable comme tu l'es à ses yeux; que je l'entretienne comme tu l'entretiens!
Azeb étonné de mes transports, du feu & de la rapidité de mes discours, me pressa sur son sein paternel, & mon front fut inondé de ses larmes. Je repris avec la même chaleur: Ces figures qui sont sur cette table, est-ce là ce que je dois adorer? Elles ne parlent point: les animaux du moins ont un regard. A qui dois-je m'adresser pour apprendre ce que je dois savoir? Tout est muet ici; & celui qui a tout fait sans doute n'y est pas.
Mon pere me regardoit avec attendrissement; une flamme céleste parut luire sur sonfront; il me saisit par la main:Mon fils, suis-moi. Il m'emmene hors de l'antre; je monte avec lui sur une colline dont la route m'étoit inconnue; il me conduit par des sentiers nouveaux, & je fus surpris de parvenir au sommet d'une montagne élevée, d'où l'on découvroit les plaines des mers.
J'apperçus pour la premiere fois cet amas immense d'eau: il sembloit toucher & s'unir à la voûte des cieux; le soleil couchant, environné de nuages de pourpre, peignoit toute la magnificence de ses rayons dans ce vaste miroir, & sembloit prêt à descendre dans les eaux qu'il venoit d'embraser. Mon œil ébloui se perdoit dans des torrens de feu, & j'étendois les mains comme pour embrasser cette scene sublime.
Rassemble toute ton attention, mon fils, me dit Azeb d'une voix douce & majestueuse. Ce que je vais te dire exige toutes les forces de ton entendement. La crainte de t'enseigner des erreurs & de remplir ton esprit, jeune & flexible, de préjugés dangereux, m'a jusqu'iciretenu: je ne t'ai point parlé d'objets trop élevés pour la foiblesse de l'enfance; la raison a éclaté en toi, elle s'est élancée vers la lumiere; il est tems de t'instruire; mais ne crois que ce que ton propre cœur t'affirmera; il est devenu fort & capable d'embrasser la raison: voilà le flambeau qui ne t'égarera point. Mon fils, regarde le soleil: quelle pompe, quelle majesté! quel bras l'a suspendu à la voûte du firmament? Qui a créé ses rayons bienfaiteurs qui descendent sur la terre nous éclairer pendant notre entretien? Réponds-moi, mon fils: qui est l'auteur de ce globe étincelant & superbe?
Je ne le saurois nommer, répondis-je à mon pere. Je l'ai regardé bien des fois cet astre: il me semble l'ame de la nature; mais il y a un bras qui le soutient, il y a sûrement quelqu'un derriere lui... Oui, il y a quelqu'un, reprit Azeb, & ta raison dans ce moment doit te dire que cet Être est puissant, intelligent. Un être sans commencement a pu seul créer ce globe qui a commencé un jour à faire letour du monde: il a été avant tout ce qui est; & comme tout existe par lui, tout est dans sa main; il a fallu à ce tout une origine, une source, une cause, & cette cause est éternelle. Alors il traça un cercle sur le sable pour me donner une image de l'éternité; puis il ajouta: Son intelligence est au-dessus de toutes les intelligences. Considere, mon fils, ce vaste empire des flots, ces montagnes, ces colosses de pierre, l'immensité des cieux; tout cela pourroit-il être l'ouvrage d'un être borné, d'un homme, par exemple, quelque grand qu'on le suppose, d'un homme, être toujours fini, atôme perdu dans l'immensité des choses? Non, il a fallu qu'un pouvoir créateur, intelligent, infini, ait fait naître ces merveilles incompréhensibles qui étonnent nos foibles regards: il a devancé les tems, parce que rien ne pouvoir exister qu'en lui & que par lui; tout vient de lui, tout y rentrera; c'est la source des êtres & le maître de toute la nature.
Azeb étendit les bras comme pour me marquerque tout ce que je voyois étoit son domaine. Il est, s'écria-t-il! adorons-le. Et il se prosterna la tête contre terre, & il m'en fit faire autant. En se relevant il me dit: Tu le connois présentement; mais cet Être intelligent veut être caché: il ne se manifeste que par ses œuvres, & n'est-ce pas assez? Un coin du grand rideau est soulevé: mais il ne sera pas éternellement voilé, ce Maître de l'univers; nous irons à lui; nous sommes faits pour vivre avec lui; dès que nous le connoissons, rien de nous ne périra; l'ayant apperçu, c'est pour être toujours sous ses regards. Alors Azeb me prit dans ses bras & me dit: Nous sommes tous deux dans les siens, & pour n'en jamais sortir: tu l'as connu cet Être invisible, c'est pour ne plus cesser de le connoître; l'ayant apperçu, tu l'appercevras toujours.
Azeb m'expliqua qu'il y avoit un rapport entre lui & moi, que cette union ne seroit jamais rompue; & me serrant la main, il s'écrioit:Jamais, jamais!tu ne peux échapper à lui....toujours, toujoursà lui!
Ces mots avoient pour moi quelque chose tout à la fois de terrible & de consolant. Azeb m'expliqua que la pensée qui étoit en moi ne devoit pas plus finir que celui qui me l'avoit donnée; que je ne l'aurois pas reçue si j'eusse dû la perdre; que j'étois désormais immortel. Il fit un petit cercle dans le grand, & me dit:Te voilà!Il prit ensuite un fruit & me dit: Mange, il est bon, il vient de celui qui est bon: toujours le grand Être sera bon pour toi, si tu es bon pour autrui.
Il me fit encore regarder le petit cercle, en disant: Nous sommes faits pour l'agrandir. Il traça un cercle plus grand, & il me dit qu'avec le tems nous serions intimement unis au grand cercle, & qu'alors commenceroit notre souverain bonheur.
Azeb me regarda d'un œil plein d'amour & me dit: Il t'aime comme je t'aime, il t'embrassera comme je t'embrasse, si tu es bon. Un soupir de feu s'échappa de sa poitrine embrasée, un rayon céleste parut resplendirsur son visage; il pleura sur moi, mais ses larmes étoient douces, & je pleurai avec lui; sa main élevée vers le firmament me disoit:Il le remplit. Les yeux tournés vers le ciel, nous tombâmes tous deux à genoux; un seul & même soupir s'éleva de nos cœurs; nous unîmes le cantique de nos prieres; telle fut l'offrande pure que nous envoyâmes au Maître de la nature. Notre émotion étoit au comble, & nous tombâmes embrassés l'un & l'autre, comme atterrés sous un poids d'amour & de respect. Un ver rampoit alors, & il me dit: Et nous aussi devant sa grandeur nous sommes des vers qui rampons; mais malgré notre petitesse & notre misere,nous irons à lui; nous irons à lui, il nous attend; nous sommes ses créatures; il nous voit; adorons sa grandeur, implorons sa bonté. Nous priâmes de nouveau, & nous nous roulâmes dans la poussiere, en lui criant: Tu es grand, tu es fort, tu es majestueux, & nous sommes petits, foibles & misérables; communique-nous de ta force & de ta grandeur.
Ah! si du haut de son trône ce grand Dieu a daigné abaisser ses regards sur un pere vertueux & tendre, sur un fils plein de reconnoissance & d'amour, il n'aura pas rejeté nos vœux. Nous ne l'adorions pas dans l'enceinte étroite d'un temple, mais sur la cime élevée d'un mont. Pendant ce tems, le soleil se cacha derriere un nuage immense; la nature se décolora; nous vîmes fuir à regret cette magnifique image du Créateur: les objets qui nous environnoient pâlirent; le brillant coloris de l'univers disparut, & les vifs transports dont notre ame avoit été pénétrée s'appaiserent & firent place à un calme doux & tranquille.
Je laissai sur la montagne le vénérable Azeb dans un accablement de pensées; & respectant sa profonde méditation, je descendis tout ému, pour m'abandonner solitairement à mes réflexions sur cette scene auguste dont j'avois été le témoin.
Les paroles d'Azeb étoient gravées dans mon cœur; il me sembloit encore l'entendre annonçant le Dieu de l'univers. Tout avoit pris autour de moi une ame; tout crioit autour de moi,il existe!& en même tems tout me donnoit une preuve invincible de sa haute sagesse. J'avois senti l'Auteur de tant d'œuvres admirables; mais je ne l'avois pas encore reconnu. Je le vis empreint dans le vol de l'oiseau, dans la cime flottante de l'arbre, & le nom de l'Eternel me parut fait pour être exalté par toute la terre.
La création me sembla plus brillante: toutm'intéressoit, jusqu'à l'herbe des campagnes; tout étoit pour moi une représentation visible de la Divinité. Ma raison avoit remonté sans peine à une premiere Cause, éternelle, infinie. Dès qu'elle éclaira mon entendement, je fus facilement & parfaitement convaincu de cette grande vérité: elle me parut évidente & nécessaire. J'apperçus de même le rapport sensible des êtres créés; toutes les créatures correspondoient entr'elles sous la main du Dieu unique: la nature étoit vivante sous l'œil d'un Dieu vivant; j'étois moi-même une portion animée d'un souffle divin, enveloppée dans une masse terrestre, & je disois dans ma pensée: Tu ne périras point; tu vivras toujours avec l'unité sublime, avec l'harmonie éternelle: je me sentois alors plus de force & d'activité. La nature développoit à mes yeux sa grace & sa majesté: je vis que, dans ses ouvrages, les uns étoient mâles, les autres délicats; & chaque jour ajoutoit à l'idée que j'avois de la grande Intelligence, parce que toute chose me l'annonçoit, & que cetteétude remplissoit mon ame d'une joie délicieuse. La création étoit la splendeur réfléchie de la Majesté suprême; & convaincu que je serois toujours le compagnon de l'Eternel, je sentois un noble orgueil qui me donnoit un profond contentement.
Ce fut moi qui annonçai à Zaka un Dieu créateur. Je lui donnai l'idée d'un Être dont la main alluma le soleil & imprima en même tems à un ver de terre & à moi la faculté de se mouvoir: je lui appris que la perfection de Dieu étoit dans son unité, & que ses qualités infinies n'appartenoient nécessairement qu'à lui. Je voulus que mon amante eût ma religion: elle adopta sans peine un Dieu qui étoit le mien; elle raisonnoit peu, mais elle sentoit vivement. Pouvoit-elle ne pas chérir avec tendresse ce Dieu qui avoit créé le plaisir & réuni nos cœurs?
Une plaine agréable, une colline verte, voilà le temple où nous l'adorions. Nos vœux étoient simples & souvent formés par un soupir; mais ce soupir du cœur étoit sincere:les tendres embrassemens de Zaka invitoient mon ame à célébrer de nouveau le Maître bienfaisant de l'univers: la lune voyoit notre hommage, & le soleil levant nous trouvoit à genoux. Azeb avoit marqué cette heure solemnelle pour le moment de la priere.
O jours fortunés! je ne séparois Dieu de Zaka que par le sentiment d'un respect muet & profond; & quand la terre étoit en fleurs, qu'un beau jour avoit prêté à la verdure une couleur plus vive, Azeb nous prenant par la main, disoit avec recueillement:Du haut des cieux Dieu nous sourit.
Je vivois content, & j'imaginois qu'ainsi s'écouleroit le reste de ma vie, lorsqu'un accident imprévu vint troubler ma félicité. Zaka changea tout-à-coup: les couleurs de son teint pâlirent; elle perdit l'appétit; son sommeil étoit agité; au milieu d'une course légere, ses jambes se refusoient à la porter. Le changement de son humeur m'alarma encore plus que celui de sa santé: elle devint triste, capricieuse; elle se refusoit aux plaisirs qu'elle avoit jusques là goûtés avec autant de ravissement que moi; & lorsque je m'en plaignois, elle me disoit avec un ton qui exprimoit à la fois l'amour & le regret, qu'elle en ignoroit la cause, mais que j'étois toujours ce qu'elle avoit de plus cher dans la nature.
Je jugeai qu'elle étoit malade; & voulant la soulager, j'exprimois le suc des végétaux que je connoissois pour être salutaires à l'homme,& je le lui faisois boire. J'allois sur le haut des rochers chercher des racines & des fruits qui pussent lui redonner l'appétit, & je priois le grand Être de lui rendre la santé.
Sa santé ne revenoit point: toujours les mêmes caprices; de sorte que je ne reconnoissois plus ma Zaka. Je n'osois m'en plaindre à Azeb ni à Caboul; je n'aurois même su comment leur en parler. Je ne sais quelle mélancolie l'occupoit: elle dormoit lorsque j'aurois voulu la voir éveillée; elle étoit éveillée lorsque j'aurois voulu dormir. Nous ne nous accordions plus. Je ne savois à quoi attribuer ce changement de caractere. Quelquefois ses caresses me dédommageoient de ses caprices désordonnés; & je m'imaginois avoir perdu ma Zaka, lorsqu'elle revenoit à moi avec plus de tendresse.
Elle se plaignoit toujours, & je ne savois plus que faire pour la guérir. Les mêmes symptomes de tristesse & de mélancolie duroient encore: mes soins étoient sans effet, lorsque, lassé de son goût dépravé, je lui enfis des reproches. Alors elle pleura abondamment; & un soir que j'étois couché près d'elle, elle porta ma main sur son flanc, & me dit d'écouter. Je sentis un point saillant: aussi-tôt je pâlis, & je lui dis: O ma chere Zaka! je vois ce que tu as; tu as avalé un lézard. Il y a quatre mois que, dormant sous un palmier, j'en pris un qui m'étoit déjà entré dans la bouche. Je ne sais, dit-elle, je n'ai point avalé de lézard; mais je sens là comme s'il y en avoit un: c'est lui qui me rend triste & inquiete. Oui, repris-je, que veux-tu que ce soit? J'ai toujours détesté ces lézards. A quoi sont-ils bons? Alors, me levant, je me mis à tuer tous les lézards que je rencontrois: chose que je n'avois pas encore faite.
A table, un lézard familier étant venu, je le tuai en présence d'Azeb, qui me regarda d'un œil sévere, car il ne m'avoit jamais vu faire pareille action, & je lui dis:c'est que Zaka a avalé un lézard qui remue dans son ventre, & que je veux les exterminer tous. Azeb regarda Zaka & se tut.
Rien n'égaloit mon chagrin de voir Zaka souffrir; & comme je m'imaginois qu'un lézard en étoit la cause, je m'échappai jusqu'à dire une fois devant Azeb: Pourquoi y a-t-il des lézards dans le monde? La grande Intelligence auroit bien dû ne les pas créer. Azeb me répondit: Tais-toi, petite intelligence, vermisseau de terre; tu le sauras un jour, quand tu en seras digne, car aujourd'hui tu es un insensé. Il me dit ces mots d'un ton si grave qu'il m'en imposa; il m'auroit fallu une raison plus exercée pour comprendre que le mal physique entroit dans le plan de la création, & que l'Auteur de toutes choses, par des ressorts inconnus à notre ignorance, faisoit tout servir à l'accomplissement de ses décrets & de notre bonheur.
Le ventre de Zaka grossissoit, & je me confirmois dans l'idée qu'un lézard occasionnoit sa maladie, la rendoit triste & pesante, & que ce lézard vivoit dans ses entrailles à ses dépens. Cela me mit dans une telle fureur que je ne pouvois entendre prononcer lenom d'un lézard sans une colere interne. Or, le prétendu lézard la tourmentoit étrangement. Azeb gardoit toujours un profond silence.
Je rêvois au moyen de détruire la race des lézards, lorsqu'au bout de quelques mois je trouvai Zaka que je venois de quitter, au bord d'une fontaine, évanouie & presque baignée dans son sang. En m'approchant pour la secourir j'apperçus une petite créature que je pris & qui me causa la plus violente surprise. Son regard sembloit me dire:Je suis à toi. Je réfléchis un instant pour savoir si elle étoit tombée du ciel ou si elle étoit sortie du sein de la terre, & je vis clairement que cette créature ne pouvoit appartenir qu'à Zaka. Alors je la baisai, je la tenois entre mes bras, & mon cœur tressailloit d'alégresse. En levant les yeux, je vis de loin Azeb; & l'appellant de toute ma force, je lui présentai cet enfant, en m'écriant avec transport:Nous sommes quatre!Hélas! j'oubliois le bon Caboul, non par insensibilité, mais parcequ'il n'entroit point dans la sphere de mes tendres affections.
Oui, nous sommes quatre, reprit Azeb qui accourut avec la sollicitude paternelle peinte sur le visage; & prenant l'enfant de mes mains, il s'approcha de Zaka, lui donna les soins qui lui étoient nécessaires, la lava dans la fontaine, tandis que, dans un silence stupide, je le regardois sans savoir quel étoit son dessein.
J'étois partagé entre la joie & l'étonnement; je m'emparai de la petite créature, & je crus reconnoître les traits de Zaka visiblement empreints sur son visage. Je la baisai, & mon cœur connut des mouvemens encore plus doux que ceux de l'amour. Enfin je sentis que j'aimois un autre être autant que Zaka, & je m'écriai: Elle est à moi, je ne m'en sépare plus. Ses cris remuerent mon ame, & dans ce moment je crus qu'elle avoit toujours été avec moi, parce que je me disois que je ne pouvois plus l'abandonner. En effet, mon cœur se fondoit auprès d'elle, &je tournois autour de la mere & de la fille sans savoir ce que je faisois.
Que Zaka étoit attendrissante! Son regard me redemanda la petite créature; elle l'approcha de sa mamelle: quelle surprise, quand je vis sa bouche enfantine s'attacher à ce sein que j'avois couvert de baisers! Je demeurai en extase, je n'osois plus respirer: je contemplois ce spectacle nouveau. Jamais Zaka ne me parut si belle: je conçus pour elle un respect qui redoubla mon amour. Les baisers qu'elle donnoit à l'enfant me sembloient une dette que je devois acquitter. Je ne savois laquelle des deux m'étoit la plus chere, & ma tendresse partagée en étoit plus forte. Je reportois à la petite créature toutes les caresses que je recevois de Zaka, & Zaka m'en payoit encore. Mon cœur suffisoit à peine au torrent délicieux dont il étoit inondé.
Que d'agrément, que de naïveté, que de mollesse, lorsqu'elle allaitoit sa fille, lorsque je la voyois se jouer & sourire sur le sein découvert de sa mere qui devenoit enfantelle-même! Elle la caressoit de maniere à me faire sentir des voluptés inexprimables; elle l'invitoit à prendre sa mamelle; ensuite appellant le sommeil par un murmure doux, long & uniforme, elle l'endormoit. Alors j'imposois silence à toute la nature; je chassois Azeb & Caboul; j'aurois voulu faire taire le vent. Lorsque ses tendres paupieres se fermoient, privé du spectacle gracieux de ses ris & de ses mouvemens, je craignois qu'elle ne se réveillât plus; mais quand elle sortoit du sommeil, je croyois la voir pour la premiere fois, telle que je l'avois rencontrée au bord de la fontaine.