CHAPITRE XIV.

Vous m'avez vu heureux jusqu'ici, cher chevalier; mon sort va changer. Que n'ai-je toujours vécu dans ce désert, inconnu au reste des hommes! L'amitié seule peut m'engager à continuer; ma douleur renaît au seul nom de Zaka, & son souvenir renouvelle des larmes dont la source ne peut tarir.

Je ne disconviens pas des avantages que j'ai retirés de mon infortune; mais qu'ils m'ont coûté cher! J'ai été plus éclairé; mais j'ai perdu le bonheur. La lueur qui me guidoit étoit foible; mais les sciences orgueilleuses ne m'en ont guere plus appris. Tous les progrès de la civilisation ne m'ont apporté quelques jouissances de plus que pour me donner des idées contentieuses & pénibles. J'ai souvent regretté mon désert; quelqu'un dira que je ne regrette que mon jeune âge. Mais pourquoi ma mémoire me fait-elle vivreincessamment dans ce séjour où ma vie étoit simple & laborieuse, & où les moindres commodités des arts m'étoient étrangeres? J'ai connu les plaisirs des villes, & ils n'ont fait qu'effleurer mon ame; toutes les recherches de la gourmandise n'ont jamais apporté à mon palais la saveur d'une racine arrachée de la main de Zaka & que nous partagions ensemble.

Et toi, malheureuse amante! dirai-je, malheureuse sœur! toi qui fis le tourment de ma vie après en avoir été le charme; si la tyrannie, si la superstition, les chagrins n'ont point abrégé tes jours; si tu donnes une larme à ma mémoire; si tu te rappelles les destins de nos premiers ans, la paix & la volupté qui remplissoient nos cœurs... Que dis-je! oublions nous, chere Zaka; nous nous sommes trouvés criminels sans le savoir; nous avons offensé des loix que nous ne connoissions pas; nous n'avions pas prévu que la société rejeteroit des liens qui n'avoient éveillé en nous aucun remords. Jamais l'idée de crimene s'étoit offerte à notre imagination: nous nous aimions sous le regard du ciel; nous étions chastes aux yeux de la nature entiere. Ah! quel cœur désormais osera s'assurer d'être innocent ou coupable?

Le plaisir d'observer la nature, nous attiroit souvent vers la belle plaine, ou plutôt nous aimions à revoir ces mêmes lieux où, pour la premiere fois, nous avions connu le bonheur. Ma fille, presque toujours dans les bras de Zaka, étoit devenue notre compagne inséparable. Les moindres progrès qu'elle faisoit en déployant ses facultés naissantes, nous transportoient d'une joie folle; nous lui parlions comme si elle avoit pu nous répondre, & le sourire de sa bouche enfantine étoit d'une éloquence dont rien n'approchoit.

J'avoue que, sans négliger Azeb, je l'écoutois moins: j'interrompois quelquefois la conversation la plus sérieuse, pour voler au berceau de ma fille, dès que j'entendois un de ses cris. J'avoue que j'aimois plus ma fille que je n'aimois mon pere. N'est-ce pas ainsi que l'a voulu la nature? Elle a placé la tendressela plus vive dans le cœur des parens, comme le soutien de la race humaine; elle n'a point enflammé le cœur des enfans d'un pareil amour, peut-être parce que les parens peuvent se passer de la tendresse de leurs enfans, & que les enfans ne peuvent se passer de la tendresse de leur pere. Azeb lui-même se levoit vingt fois pour surveiller ma fille; & quand nous l'emportions dans nos promenades lointaines, il paroissoit chagrin ou jaloux. Caboul, dont le caractere étoit froid & tranquille, avoit pris une si forte affection pour cette enfant, qu'elle ne quittoit les bras de sa mere que pour passer dans les siens, & chacun lui murmuroit à l'oreille son langage particulier.

Nous avions découvert, pour aller à la belle-plaine, un sentier moins pénible, & nos pas mille fois imprimés l'avoient rendu commode. Sans la crainte d'Azeb, qui ne pouvoit oublier les cruautés des Espagnols, nous eussions abandonné le creux de nos rochers pour ces plaines agréables. Il nouspermettoit seulement de nous y promener, sachant que les Espagnols s'étoient éloignés.

Un jour que nous avions hasardé une promenade plus longue & que nous marchions sur la côte d'un rocher, nous entendîmes les cris d'un homme qui imploroit du secours. A cette voix lamentable, nous nous regardâmes avec étonnement: la crainte & la pitié combattirent dans nos cœurs. Fuirions-nous? volerions-nous au secours de la voix souffrante? Les cris continuoient; Zaka s'écria la premiere, & l'œil déjà humide: Ah! courons, cher Zidzem. N'entends-tu pas qu'il souffre? Elle prit sa fille, fardeau toujours léger entre ses bras, & nous courûmes vers les rochers d'où partoient les cris douloureux: nous cherchâmes de tous côtés, & nous apperçûmes un homme qui étoit tombé dans une profondeur entre des roches escarpées, & qui faisoit de vains efforts pour remonter. Je m'avançai sur le bord, & roulant quelques pas, je lui tendis la main. Zaka me dirigeoit de la voix; elle fit plus, elle posason enfant, & se laissant glisser, parvint jusqu'à l'endroit où l'homme rampoit sur les mains, blessé & sanglant.

Il fallut toute notre adresse & tout notre courage pour le tirer de cette situation pénible. Je faillis à perdre la vie en sauvant la sienne; mais lui-même hésitoit à nous donner la main, nous regardant sans doute comme des ennemis qui venoient pour lui ôter la vie. Il étoit habillé, & nous étions nus.

Nous lui fîmes mille signes d'amitié & de compassion pour dissiper son effroi, & sans doute il lut sans peine sur notre visage toute la sensibilité de notre ame. A son habillement, nous conjecturâmes que c'étoit un de ces Espagnols qu'Azeb nous avoit peints tant de fois avec les couleurs les plus défavorables; mais la pitié, plus forte que la réflexion, ne nous permit pas d'examiner si nous devions suspendre notre assistance.

Nous le tirâmes de ce précipice, & à peine fut-il parvenu au sommet, qu'il occupa notreattentive curiosité. Zaka oublia un instant de reprendre sa fille, & ne pouvoit rassasier sa vue de ce nouvel objet: elle examina dans le plus grand détail sa figure, la forme de ses habillemens; elle n'en pouvoit croire ses yeux, & malgré cela elle étoit encore plus adroite que moi à laver, à panser les plaies, à ménager la douleur de ce malheureux étranger.

Il y eut combat entre nous pour celui qui iroit chercher Azeb & Caboul; car l'étranger étoit blessé au pied, & pour marcher il avoit besoin de deux points d'appui.

Zaka, qui ne s'étoit jamais montrée rebelle à aucun de mes desirs, vouloit que ce fût moi qui allasse chercher Azeb & Caboul. Il me fallut employer le ton de la priere, & puis de l'autorité, pour qu'elle se déterminât à m'obéir. J'apperçus de la contrainte dans son obéissance, & ce ne fut que long-tems après que cette remarque passagere redevint vivante dans ma mémoire.

Pendant son absence j'essayai quelques mots espagnols que mon pere m'avoit appris. Je voulois le rassurer, & lui dire qu'il n'avoit rien à craindre de nous. Il étoit tout tremblant, malgré notre zele & nos soins. Je compris par ses réponses & ses gestes qu'il venoit d'échapper à l'esclavage tyrannique des Espagnols.

Zaka revint en peu de tems, hors d'haleine, accompagnée d'Azeb & de Caboul. Elle avoit hâté leurs pas avec la plus vive chaleur. Nous transportâmes l'étranger dans notre demeure avec beaucoup de peine. Azeb connoissoit les herbes salutaires, propres à le guérir, & dont la nature avoit gratifié notre désert. Il les appliqua sur les plaies de l'infortuné; il l'assura que dans peu il seroit guéri.

Comme Azeb entendoit parfaitement l'espagnol,l'étranger lui apprit en cette langue qu'il étoit Anglois; qu'il avoit été fait prisonnier par les Espagnols, & réduit par eux au plus affreux esclavage. Enseveli vivant dans les gouffres de la terre pour fournir de l'or à ses insatiables tyrans, las de leur joug & de leurs outrages, il s'étoit échappé, aimant mieux trouver la mort dans les déserts que de l'attendre parmi ces barbares. En gravissant le long des précipices, son pied mal assuré l'avoit fait rouler; & sans un quartier de rocher, auquel il s'étoit retenu, il périssoit. Il étoit si foible qu'il ne pouvoit nous exprimer sa reconnoissance qu'en nous serrant les mains. Zaka étoit attendrie de sa douleur, & moi j'étois tout ému de ce qu'il exaltoit si fort un service que je n'avois regardé que comme un devoir. Je rougissois des louanges qu'il donnoit à notre humanité.

Quelques jours après qu'il eut repris ses forces, il nous fit le tableau des cruautés que les Espagnols exerçoient contre les malheureux destinés à creuser la terre pour en tirerce métal si funeste au monde. Il le fit avec des traits si animés, que nous fondîmes tous en larmes. Sont-ce des hommes, m'écriai-je, qui traitent ainsi des hommes! La nature a-t-elle caché dans leur cœur la rage des bêtes féroces! Combien ne sommes-nous pas heureux d'être séparés de pareils barbares!

Zaka toute tremblante, pressant ma fille dans ses bras, se refugioit dans mon sein. O Zidzem! disoit-elle, sommes-nous loin de ces monstres? Je ne veux plus que tu mettes le pied hors de cette enceinte: ils t'enleveroient pour être leur esclave. Choisis plutôt la mort. Oui, Zidzem, tue-moi de ta main avant que.... Elle retomboit dans mes bras foible & décolorée.

Le plaisir d'être échappé à leurs mains féroces se déployoit tout entier sur le front de l'étranger; & ce plaisir si vif, qu'il ne nous déroboit pas, fut la plus douce récompense de notre pitié. Par la joie que j'éprouvois intérieurement, je sentis que j'avois fait une action agréable à Dieu; je me reconnus bon,ce qui me fit un souverain plaisir. Je pleurois, non sans volupté, car j'étois attendri sur le sort de cet Anglois, & j'éprouvai que l'on ne secourt point son semblable sans en être récompensé dans la partie la plus intime de notre être.

Je conçus bientôt une vive inclination pour cet Anglois. Il étoit d'une figure agréable, & un peu plus âgé que moi. Je souhaitai qu'il n'eût aucun des vices communs aux Espagnols. Combien je me promis d'agrémens dans sa société! Le croiriez-vous, cher chevalier? j'avois soupiré plus d'une fois après un ami, c'est-à-dire, après un jeune homme de mon âge & de mon caractere, avec lequel je pusse converser familiérement & sans gêne. J'avois un besoin de découvrir à quelqu'un toutes mes pensées secretes, & de lui faire part sans réserve de ma joie, de mes chagrins, de toutes ces petites choses si intéressantes à dire quand c'est la confiance qui les reçoit.

Le cœur de l'homme goûte une sorte devolupté lorsqu'il lui est permis de s'épancher librement: c'est un doux besoin, & ce besoin je l'ai assez vivement ressenti. J'aimois assurément Zaka autant qu'on peut aimer, & cependant il me restoit auprès d'elle des momens qui n'étoient pas remplis; ma raison cherchoit un être qui pût éclairer la mienne; il me manquoit le plaisir de la familiarité. L'amour est un feu actif: il épuise l'ame, & c'est après ses jouissances qu'il est doux de se reposer dans le calme paisible de l'amitié. Après avoir senti vivement, on aime, je crois, à raisonner ses sensations, à se rendre compte de ce qu'on a éprouvé, à interroger autrui, à lui communiquer le récit de sa propre félicité. Je cherchois cet ami. Azeb, par son âge & le respect que je lui portois, ne pouvoit être ni mon égal ni mon confident: je sentois que ce que j'avois à dire ne pouvoit pas être déposé dans le sein d'un vieillard. Caboul, quoique doué d'un cœur excellent, n'avoit pas un esprit assez ouvert pour pouvoir m'intéresser pleinement. D'ailleurs,il me paroissoit absolument impassible.

Ce charme mutuel de l'amitié, si long-tems desiré, je me le promis avec cet Anglois. Tout ce qu'il me disoit me le rendoit cher: il m'instruisoit, il m'éclairoit; j'avois soif de sa conversation; il devint mon ami, mon ami inséparable. J'épanchois dans son cœur tout ce qui étoit dans le mien. Je lui fis part de mes plaisirs, de mes peines; je n'avois rien de caché pour lui: je lui parlois de Zaka, & c'étoit pour moi un contentement profond d'embrasser mon amante & d'en parler à mon ami.

Ainsi je n'avois pas encore connu le nom de l'amitié, que j'avois senti cette noble passion. Je m'y livrai avec un penchant qui n'admettoit aucune réserve, & je me félicitois du plaisir nouveau qui alloit embellir notre séjour. Pour le coup, je sentis qu'il ne me manquoit plus rien: j'avois su placer toutes les affections de mon ame, & je puis protester que ce que l'on appelle ambition, gloire, desir de la renommée, desir du pouvoir,je puis attester, dis-je, que ces passions m'étoient parfaitement inconnues. J'étois heureux par l'amour, l'amitié, la confiance, la douce égalité; & mes desirs ne s'égarerent pas au-delà.

Zaka sentoit encore mieux que moi le mérite de l'étranger: elle l'écoutoit avec intérêt; elle m'exaltoit souvent le bonheur que nous avions de le posséder. Avide de recueillir toutes ses paroles, elle l'interrogeoit sans cesse; & infatigable dans sa curiosité, elle sembloit craindre de le fatiguer de ses questions répétées, autant qu'elle lui savoit gré de sa complaisance à y répondre.

Je marque ici l'origine & les progrès du zele qu'elle conçut pour l'étranger, afin que l'on puisse mieux juger de son ame. Déjà familiere avec lui, elle l'appelle à ses côtés, lui commande, & demeure muette lorsqu'il parle. Elle vante son éloquence, & me fait taire lorsque je veux l'interrompre par une question subite. Il lui seroit inutile de déguiser le feu qu'elle met dans ses discours & sesactions, & elle ne songe pas à le dissimuler. Elle ne cherche peut-être pas encore à lui plaire; mais ses regards disent assez que l'étranger lui plaît. Elle me tire quelquefois à part, & me dit en secret: Zidzem, regarde comme il est beau; regarde ses longs cheveux blonds & flottans, & ces yeux bleus si vifs: tous les Européens sont-ils aussi beaux que lui? Quel dommage qu'ils soient si barbares! Comment se peut-il que des hommes d'une si belle physionomie tuent, égorgent, brûlent? Que j'aimerois à demeurer au milieu d'eux, s'ils n'étoient pas aussi méchans! Le pauvre Lodever [c'étoit le nom de l'Anglois] ne ressemble sûrement pas à ceux dont il nous parle; il a souffert par eux, il les déteste, il vivra toujours avec nous. Ah! Zidzem, dis-moi, si dans son pays il a laissé une amante, qu'elle doit être malheureuse! Qu'en dis-tu, cher Zidzem? Songes-tu combien mon cœur auroit à souffrir, s'il falloit que je vécusse séparée de toi?

J'écoutois les discours de Zaka sans éprouver aucun sentiment jaloux. Au commencement, ils ne me paroissoient exprimer que la pitié d'un cœur naïf & compatissant: mais elle les répéta si fréquemment & avec tant de chaleur, qu'ils me déplûrent autant qu'ils m'avoient charmé.

Je ne sais quelle lueur passa dans mon esprit: je devins inquiet & taciturne, sans avoir un juste sujet de plaintes. Je parus froid lorsque Zaka parloit de l'étranger: je ne lui répondis plus; elle en murmura, & alla jusqu'à me reprocher mon indifférence pour un aussi beau jeune homme, qui nous donnoit toutes sortes d'instructions. En effet, il avoit embelli nos petites plantations, & nous avoit donné des conseils salutaires sur la culture de notre jardin.

Malgré l'attachement que j'avois pour Lodever,il me fut impossible de domter une certaine aversion; & comme je le voyois rechercher Zaka, & que celle-ci paroissoit contente de le voir, je voulus toujours être présent à leurs entretiens. J'observois leurs moindres mouvemens, & sur-tout je ne quittois plus Zaka.

Déjà les regards que je jetois sur elle portoient l'empreinte du chagrin qui me dévoroit. O tourment! jamais mon cœur n'avoit rien souffert de si cruel. Lorsque je voulois l'accabler de reproches, je pâlissois de honte comme si j'allois commettre une injustice & m'avilir moi-même. Que cette Zaka si tendre étoit devenue funeste à mon repos! Je la haïssois, je pense, en l'adorant toujours. Je versois des pleurs dans l'ombre, & je n'osois manifester une fureur sombre qui m'empêchoit de jouir de ses caresses.

Je n'osois parler, & j'étois toujours sur le point de délier ma langue & de me livrer à un sentiment furieux. Quel état horrible! Zaka lut sans peine dans mon ame déchirée;elle me demanda avec effroi la cause de ma douleur. Tu la demandes, lui dis-je en pâlissant & dans un trouble inexprimable, tu la demandes la cause de ma douleur, & c'est toi-même qui l'es. Pourquoi ne m'aimes-tu plus? Pourquoi souries-tu à un autre qu'à moi? Tous tes regards m'appartiennent; je ne veux point que tu regardes l'étranger comme tu le fais. Mérite-t-il mieux que moi ton amour? Puis, ne suis-je pas le premier que tu as aimé? Ah! si ma fille savoit parler, elle te reprocheroit ton injustice; elle te diroit qu'elle est venue au milieu de nous deux, & qu'il n'est plus permis à l'un & à l'autre d'aller d'un autre côté. Comment veux-tu que ma fille m'aime un jour, si tu cesses de m'aimer?

A ces reproches, Zaka qui n'avoit point appris à feindre, baissa les yeux comme une coupable, & les relevant tout-à-coup pleins de honte & de larmes, elle se jeta dans mes bras. Injuste Zidzem, dit-elle en soupirant, est-ce un crime que d'avoir un cœur tendre& compatissant? Depuis quand blâmes-tu dans moi ces sentimens d'amour? Je ne t'en ai jamais fait un secret. Je t'avouerai encore plus: Lodever est devenu, après toi & ma fille, celui pour qui je ressens une inclination plus vive; il m'est plus cher qu'Azeb & Caboul. Je m'en veux à moi-même de te ravir quelque chose d'une tendresse que je te dois toute entiere, & cependant je ne puis être tout-à-fait maîtresse de mon cœur. Non, je ne puis m'empêcher d'aimer cet étranger; mais je ne l'aime pas encore comme toi: je crains qu'il ne soit venu pour troubler notre félicité. Je ne crois pas cependant qu'il puisse nous désunir. Non, cela n'est pas possible: mais si sa vue te fait de la peine, si tu ne veux pas que je le regarde, fuyons-le, cher Zidzem, allons planter une cabane plus loin; & quand je ne le verrai plus, je ne le regarderai plus. Je sens que mon cœur m'emporte malgré moi. Eh bien, en vivant ensemble avec notre fille, je n'aurai plus aucune occasion de l'entendre & de le regarder; car jene veux aimer que toi, & je gronde mon cœur quand il veut me dire autrement.

Cet aveu naïf me rassura: je fus joyeux de me retrouver seul possesseur du cœur de Zaka; mais cette joie ne me rendit pas toute ma tranquillité: je vis Zaka se contraindre, éviter les occasions de se trouver avec Lodever, & redoubler envers moi de caresses: mais tous ses mouvemens étoient gênés; son front portoit une certaine mélancolie que je n'avois pas remarquée auparavant. Au milieu de nos tendres embrassemens, nous soupirions souvent ensemble; & sans savoir pourquoi, son nom revenoit parmi nos entretiens. Comme je souffrois moi-même de la peine de Zaka, & que sa situation avoit répandu quelque chose de pénible dans notre façon de vivre, je fus le premier à vouloir rétablir la familiarité qui régnoit. Je le dis à Zaka, je la rendis maîtresse de ses mouvemens; je voulus que Lodever vécût avec elle comme par le passé; car je n'avois plus de joie depuis le moment fatal où je lui avois fait des reproches;il n'y avoit plus de concorde ni d'agrément dans notre société. Zaka ne rioit plus avec la même assurance; son badinage étoit moins naturel avec moi. Lodever, de son côté, n'avoit plus le même empressement. Je me dis à moi-même que, puisque Zaka m'aimoit, je devois être sûr qu'il n'obtiendroit rien de ce qui m'étoit réservé. D'après ce plan, je pris Lodever & Zaka par la main, je les réconciliai; je les priai de vivre en toute liberté, comme ils avoient fait ci-devant, & de me regarder d'un bon œil dans tous les instans.

La familiarité revint, Zaka reprit son ton folâtre: elle rioit, badinoit avec Lodever & j'étois satisfait de la voir si joyeuse.

Cet étranger nous enseigna quelques mots d'anglois: il parloit un peu l'espagnol; de sorte qu'avec le loisir dont nous jouissions, nous pûmes converser avec assez de facilité.

Je m'accoutumai à voir Lodever étroitement lié avec Zaka; & comme la paix étoit revenue, je répandois dans le sein de l'étranger tout le sentiment de ma joie, qu'il sembloit partager. Je le croyois sincérement mon ami, parce qu'il me l'avoit dit cent fois, & qu'il ne m'appelloit jamais d'un autre nom. Il applaudissoit au tableau naïf que je lui faisois de ma félicité, il me suivoit avec une curieuse complaisance dans tous les détails de mon bonheur. Il m'avoit engagé à lui conter l'histoire de nos premieres amours, & je l'avois fait sans m'appercevoir qu'il en tiroit secrétement des inductions sur le caractere de Zaka.

Chaque jour plus enchanté de l'esprit deLodever, je me livrois à lui sans réserve. Trompé par les apparences de la candeur, je croyois ses caresses sinceres: je suivois les mouvemens de mon cœur; & aveugle que j'étois, je ne remarquois point que, lorsque j'embrassois Zaka en sa présence, il devenoit tout-à-coup triste & rêveur. Bon, simple, confiant, je ne savois interpréter ni son assiduité, ni ses regards, ni l'espece d'inquiétude qui ne l'abandonnoit pas; ou plutôt son artifice profond savoit me faire prendre le change sur tous ses mouvemens. Ils auroient été visibles à des yeux plus exercés que les miens; mais tout, jusqu'à la violence que se faisoit Zaka pour se domter, échappoit à ma vue; ma jalousie étoit éteinte; l'amitié m'avoit rattaché le bandeau de l'amour.

Lodever nous entretenoit fréquemment des peuples de l'Europe, de leurs loix & de leurs coutumes. Jamais Zaka ne se lassoit d'entendre ces récits étonnans. Quoi, disoit-elle, il y a tant d'hommes, tant de maisons, tant d'édifices? Je faisois de mon côté mille questions,& chaque réponse m'émerveilloit. J'avois peine à concevoir comment cette fourmilliere d'individus, vivoit sur le même point; & tandis que Lodever m'expliquoit ces choses incroyables, mon esprit s'élançoit vers ces cités populeuses, où à chaque pas se présentoit quelqu'objet intéressant. Quand il me parloit de la hauteur des édifices, & de ceux qui flottoient sur les eaux, j'étois tenté de croire qu'il se jouoit de ma crédulité; mais l'explication étoit si bien détaillée, que je ne pouvois refuser d'ajouter foi à ses discours.

Par degrés je devins curieux de voir par moi-même tant de choses merveilleuses; & rêvant incessament à ces villes magnifiques, mon désert perdit de ses attraits. Transporté chaque jour en imagination chez des peuples puissans, industrieux, polis, je me considérai comme perdu dans une immense solitude, éloigné des plaisirs & des agrémens de la vie, ignorant, foible, pauvre. Enfin j'eus de moi-même l'idée qu'un Européen a d'un sauvage.

Lodever m'insinua le dessein de voyager: il avoit de même préparé l'esprit de Zaka. Je lui en fis part; & transportée de joie, elle applaudit à mon projet. Sa curiosité n'étoit pas moins vive que la mienne, & la nuit elle rêvoit de ce qu'elle avoit entendu pendant le jour. Lodever disposoit à notre insu, de notre ame; il la manioit à son gré, maître d'y verser les idées qu'il vouloit y faire naître. Nous estimions les Européens heureux, parce qu'ils possédoient mille superfluités dont l'image nous séduisoit, & c'étoit à vivre parmi eux que nous placions toute notre félicité.

Azeb avoit caché ses trésors dans un endroit particulier, & j'en ignorois moi-même la valeur. Sur quelques réponses ingénues, l'artificieux Lodever fit tant par ses interrogations captieuses, qu'il m'engagea à les lui montrer à l'insu de mon pere. Je ne pus m'en défendre, malgré une répugnance secrete; mais je n'attachois pas un grand prix à des ustensiles lourds, d'une couleur jaune, & qui ne nous servoient à rien.

Lodever vit nos trésors, & il demeura muet d'étonnement & comme ravi en extase de ce qu'il voyoit. Je me souviens que son visage devint rouge & enflammé, & que, dans un transport qu'il ne put dissimuler, il nous embrassa avec une espece de fureur, en nous disant: Oh, que vous seriez heureux & respectés, si vous possédiez dans mon pays ce qui vous est inutile ici! Que de jouissances! que de plaisirs! Alors, d'un ton animé, il nous fit la description des palais que nous habiterions, de la foule d'esclaves empressés, obéissans au moindre signe; de certains animaux qui nous transporteroient en un clin-d'œil par-tout où nous voudrions aller. Il nous parla des voluptés variées & renaissantes qui nous rappelleroient chaque jour les délices de la vie. Il nous donna une idée de toutes ces jouissances; & quoique ces idées fussent confuses, elles nous plûrent néanmoins, soit qu'il les peignît habilement, soit plutôt parce que nous en portions le germe dans nos cœurs.

Le tableau de ces félicités que nous pouvions toucher & sentir, maîtrisa puissamment notre ame. Imprudens! las de notre repos, dupes de notre imagination qui, pour notre infortune, étoit neuve & vive, nous crûmes que le pays du bonheur étoit l'Europe, & dans notre erreur profonde, nous répétions ensemble, Zaka & moi: Oh, quand serons-nous en Europe, pour y voir ensemble toutes ces merveilles!

Lodever nous persuada que les Européens n'étoient méchans & barbares qu'au sein de l'Amérique, sur laquelle ils avoient un droit de conquête, possession qui leur avoit été confirmée par un pape, maître de tous les empires en qualité devicaire de Dieu; mais que dans leurs foyers ces mêmes Européens étoient doux, humains, généreux, bienfaisans.

La plaine que nous avions tant admirée devint triste à nos yeux; car nos songes nous portoient toutes les nuits dans ces pays fortunés qu'embellissoit notre desir curieux. Nous éprouvâmes tout l'ennui qu'apporteune vie uniforme, lorsque notre pensée s'égare dans des visions. Je respectai ce métal jaune & ces pierres bigarrées qui jusqu'alors ne m'avoient réjoui que par leur éclat, dès que Lodever m'eut appris & leur usage & leur suprême utilité.

Autrefois je m'exerçois à friser la surface des eaux avec ces pierres brillantes; mais dès lors, détestant mon ignorance précédente, & frappé de repentir, je conservai les plus petites avec le plus grand soin, comme le gage de mille plaisirs futurs. Lodever en prenoit quelquefois une, & disoit: Voilà de quoi nourrir vingt personnes pendant six mois sans cultiver la terre; voilà de quoi faire trotter ces chevaux qui vous transportent avec tant de rapidité; voilà de quoi assujettir ces hommes qui se tiennent debout devant vous tandis que vous mangez tout à votre aise.

Nous avions peine à concevoir que cela pût exister; mais Lodever nous le disoit d'un ton si persuasif, si ressemblant à la vérité, que je voyois tout ce qu'il peignoit, & queje jouissois, pour ainsi dire, des voluptés qu'il m'annonçoit. Ce qui me charmoit encore, étoit de faire partager à Zaka toutes ces jouissances: elle, de son côté, songeoit que tout le monde seroit empressé à me servir & à me plaire. Alors elle se montroit encore plus ardente que moi à serrer ces petits cailloux brillans. Elle les cacha, elle les enterra, Lodever lui ayant inspiré l'idée qu'un inconnu pourroit les voir par hasard & les emporter. Il attachoit un prix infini à ces pierres brillantes; il les touchoit avec respect; il sembloit les adorer: il nous apprit à en faire autant. Bientôt nous eûmes un vice de plus, l'avarice, passion triste, qui rétrécit l'esprit, le rend inquiet, le livre à des fantômes. Déjà nous avions la crainte de perdre ces trésors que nous regardions à peine quelques jours auparavant.

Je ne m'étois jamais avisé de dire à Zaka qu'elle étoit belle. Lodever le lui dit pour la premiere fois, en comparant son teint au coloris des fleurs, & ses yeux au brillant des étoiles. Zaka reçut cette louange avec un tel plaisir, que je regrettai fort de n'avoir pas trouvé cet ingénieux compliment. Je vis que Lodever avoit beaucoup plus d'esprit que moi, & j'avoue que cela me fit naître dans l'ame un certain déplaisir. Je voulus faire aussi des comparaisons sur la beauté de Zaka: mais celles de Lodever eurent le prix; & quand je voulois jouter avec lui, il en inventoit dix pour une. Zaka se mit même à rire de quelques-unes de ma composition: ce qui approchoit un peu de la moquerie.

Je me rappelle que la maniere dont elle reçut mes madrigaux me fit de la peine. J'aurois voulu avoir mieux dit pour elle que Lodever:il triomphoit de moi avec un calme qui me donna des mouvemens d'impatience. Rivaux en poésie sauvage, je souffris d'être vaincu.

Il lui enseigna aussi à placer dans ses cheveux noirs de ces petites pierres étincelantes qu'il nommoitdiamans, à en orner ses bras, ses jambes & son sein, afin de plaire davantage. Réellement, elle me parut plus charmante sous cet éclat brillant. Il y entre-mêloit des fleurs, ce qui formoit une espece de diadême sur sa tête; & quand tout cela étoit arrangé, je me trouvois bien sot de ne l'avoir pas imaginé le premier. Le génie de Lodever m'imprimoit une sorte de respect, & je me sentis borné & pauvre en ressources à côté de ses inventions journalieres.

Il loua mon adresse à la chasse, je lui en sus bon gré: je devins tout glorieux de cet éloge. Je le lui faisois répéter; il le répétoit, & je l'en aimois davantage. Je connus l'orgueil d'être loué par un homme que j'admirois, & je me fatiguois toute la journée d'unemaniere incroyable pour mériter ses louanges qui chatouilloient singuliérement mon oreille.

Je voulois faire tout ce qu'il faisoit; il m'apprit à jouer au palet, & je passois des heures entieres à cette futile occupation. Il avoit deux dés qu'il me faisoit rouler, m'ayant appris à lire les points de cette figure cubique. Il me faisoit jouer quelques-unes de mes pierres, & il gagnoit ordinairement; il gagna tant que je ne voulus plus jouer avec lui, & Zaka fut la premiere à m'en détourner, craignant qu'il ne les gagnât toutes. J'eus du chagrin d'avoir perdu une portion de mes pierres brillantes.

Chaque jour il m'enseignoit un jeu nouveau que j'embrassois avec passion, & la culture du jardin se sentoit de notre oisiveté. Ainsi, graces à Lodever, nous marchions de folies en folies. Elles se tiennent par la main; une seule suffit pour amener toutes les autres. D'où nous venoit ce tissu d'extravagances? Etoit-ce de la bonne & simple nature, ou des conseils de notre aimable corrupteur?

Cependant le respectable Azeb voyoit dans l'amertume de son cœur le dégoût que nous inspiroit notre heureux désert, ainsi que toutes les folies que nous adoptions de la bouche de l'étranger. Ses larmes couloient en silence; mais toujours fidele à son premier plan de ne louer ni blâmer aucune de nos actions, il se contentoit de nous dire que le bonheur n'étoit pas plus en Europe que dans le lieu que nous habitions. Il n'osoit contredire ouvertement nos idées, convaincu que l'opposition réelle aux volontés de l'homme enflamme son indépendance naturelle & le rend faux, rusé, artificieux. Dans une circonstance aussi cruelle il se conduisit de même: il attendit que la raison nous éclairât sur un projet insensé; mais la raison l'a-t-elle jamais emporté sur le goût vif du sentiment soutenu des prestiges de l'imagination?

Pervertis que nous étions, nous lui annonçâmes un jour sans ménagement que nous avions pris la résolution de partager le bonheur des Européens & de transporter chez eux nos richesses, afin de jouir sans travail des délices qu'offroient ces climats fortunés. A ces mots, le malheureux Azeb leva les mains vers le ciel, voulut parler, ne put que pleurer, se jeta dans les bras de Caboul, & se retira, accablé sous le poids de sa douleur.

Sa profonde tristesse nous causa quelqu'émotion; mais, ingrats & dénaturés que nous étions, nous nous familiarisâmes avec ce front triste, dont les regards baissés accusoient hautement nos folies; la voix d'un séducteur avoit plus de pouvoir que celle d'un pere. Il nous prit à l'écart; & ayant prononcé le nom de Lodever, il répandit sur nous des larmes; il nous représenta l'impossibilité de parvenir à une colonie Européenne sans un danger manifeste; il nous montra le sacrifice de notre liberté, de notre repos, fait imprudemment à la satisfaction d'un vain desir qui s'éteindroit à lapremiere jouissance; il nous assura que ces mêmes trésors qui nous inspiroient une joie insensée & dont nous avions long-tems ignoré la dangereuse valeur, étoient la source empoisonnée de cette foule de maux qui couvroient les royaumes Européens; il nous fit un tableau effroyable de la violence & de la perfidie réciproque de ceux qui se disputoient les parcelles de ces métaux.

Il ne nous déguisa pas que des jouissances étoient attachées à la distribution de ces richesses; mais il nous assura qu'elles s'écouloient avec rapidité, que nous serions plus malheureux après les avoir perdues, & que la crainte même de les perdre étoit un supplice. Il nous dit, hélas! tout ce que nous n'étions pas alors en état de comprendre.

L'aveu qui lui étoit échappé nous offroit la perspective agréable dont Lodever nous avoit flattés, & nous lui disions: Nous voulons voir des pays nouveaux; nous avons besoin de connoître ce qui est au-delà de notre petit vallon. Lodever nous a peint ce monde commed'une grande étendue, & nous voulons voir ces villes, ces peuples, toutes ces belles choses enfin que font ces hommes & que nous ignorons.

Azeb ne put répondre à nos discours; mais prenant un ton ferme, où l'accent de la douleur perçoit par intervalles, il nous dit: Vous êtes jeunes, mes enfans, votre imagination vous abuse: je sens qu'il me sera impossible d'y mettre un frein; je n'ai voulu & je ne veux que votre bonheur: si vous croyez le trouver dans un autre monde, vous vous trompez. Eh bien, abandonnez la terre qui vous a vu naître, abandonnez un pere qui vous chérit; abandonnez jusqu'au fidele Caboul, cet ami de ma triste vieillesse; je vous le cede encore; je vivrai, je mourrai seul dans ces déserts. J'ai su affermir mon ame contre tous les revers. Je ne prévoyois pas celui-là; mais... m'y voilà disposé.

Le discours de ce bon pere émut nos cœurs; nous nous jetâmes à ses pieds. O mon pere! vous nous accompagnerez, vousjouirez des délices qui nous attendent; nous serons tous heureux loin de ce désert. Si vous connoissiez les jouissances dont Lodever nous a fait le récit! Venez voir avec nous les objets les plus merveilleux. Vous avouerez vous-même qu'un autre monde offre à chaque pas des plaisirs qui nous manquent. Au lieu de nous répondre, Azeb nous embrassa avec un air de compassion, & se retira d'un pas triste & tremblant.

Azeb avoit convaincu notre esprit, mais non point notre cœur: nous n'étions plus heureux dans les montagnes de Xarico, parce que nos desirs enflammés par l'espérance d'autres biens, brûloient de se satisfaire à quelque prix que ce fût. Je chérissois plus que jamais Lodever, dont chaque acte étoit pour moi une instruction. Son industrie facile, son esprit insinuant, tout en lui me plaisoit. Il est vrai qu'il savoit me flatter avec tant d'art, qu'il m'étoit devenu presqu'aussi cher que Zaka.

Vous jugerez, cher chevalier, à quel point mon cœur étoit abusé en sa faveur. Zaka étoit tombée depuis quelque tems dans une mélancolie profonde. Il me fut aisé d'appercevoir que Lodever étoit amoureux de Zaka: je savois qu'elle ne le haïssoit pas. Cependant je la voyois dans une situation pénible. Je frémissois de perdre un cœur sans lequel je ne pouvois vivre heureux. Je ne savois pas dissimuler, & je voyois distinctement que Zaka aimoit Lodever. Elle m'avoit déployé son cœur innocent & sincere, tel que la nature l'avoit formé: je ne pouvois mettre en doute sa tendresse: il n'y avoit en elle ni trahison, ni perfidie, j'en étois bien sûr. Les caresses de Zaka étoient trop vives pour qu'elle pût me trahir; & si le hasard me procura une connoissance qui me manquoit, je n'en avois pas besoin.

Un soir qu'assise à côté de Lodever elle paroissoit rêveuse, je me glissai derriere elle pour écouter leur entretien. Ce cœur que j'avois soupçonné n'étoit retenu dans son amour ni par la honte, ni par la crainte, mais seulement par un amour plus extrême qu'elle me portoit. C'étoit sa tendresse pour moi qui la préservoit d'une infidélité qui sans ce sentiment vainqueur lui auroit peut-être été chere. Voici les paroles de Zaka; pesez-les.

Pourquoi me tourmentes-tu? disoit-elle; tu sais que je ne te hais point, mais je ne puis pas t'aimer autant que Zidzem. Zidzem a possédé mon cœur avant toi, puis-je moins l'aimer? Non; il faut que je l'aime toujours au même degré. Pourquoi es-tu venu pour nous rendre tous deux malheureux? Pourquoi t'obstines-tu à me demander ce que je ne t'accorderai jamais? Contente-toi de l'amour que j'ai pour toi; c'est bien assez; contente-toi de ce baiser, puisqu'il te fait plaisir; tout le reste est pour Zidzem: je l'aime avant toi; & si tu ne veux pas me rendre malheureuse,tu ne me demanderas rien au-delà. Vivons en bonne intelligence, baise ma main, baise mon col, baise mon front: mais garde-toi d'aller au-delà; je te rejeterois loin de moi, je ne te donnerois plus ma main à baiser, car voilà tout ce que je puis faire pour toi. Je t'aime beaucoup; mais j'aime encore plus Zidzem, parce qu'il est le premier & que ma fille me dit, quand je la regarde, que je ne dois point accorder à d'autres ce que je lui ai accordé.

La franchise de Zaka mit en désordre l'éloquence de Lodever; il ne sut que répondre. Il lui dit, mais d'une voix tremblante, qu'il demandoit à partager ces précieuses faveurs avec Zidzem, & non à l'en priver; que je n'en serois pas moins fortuné en l'ignorant; que je ne le saurois jamais...... Non, dit avec impatience Zaka, lui mettant la main sur la bouche, cela ne sera pas, je te le dis, n'y pense plus. Je suis à Zidzem, & non à toi. Baise ma main, baise mon col, baise mon front; mais tu n'obtiendras rien au-delà.Dis, si tu étois à sa place, y consentirois-tu? Pourquoi veux-tu faire de la peine à mon cher Zidzem? N'es-tu pas son ami? Ma fille me dit que je ne dois point t'écouter.

Lodever ne put repliquer; mais il se mit à ses genoux, & employa les prieres & les instances. Zaka le laissa à ses pieds, soupira, & se cacha le visage de ses deux mains. Elle lui déclara en gémissant, qu'il lui en coûtoit beaucoup pour le refuser; qu'il auroit tout à espérer, si elle ne m'aimoit pas avec la plus forte tendresse; mais qu'elle m'aimoit par-dessus tout. En prononçant ces mots, elle se précipita sur lui, fut la premiere à baiser son front, ses yeux, en lui criant: J'aime Zidzem; prends cela pour te consoler. Je t'aime aussi, je te promets de t'aimer; mais ne me demande point, je te le répete, ce que je ne puis t'accorder; contente-toi de ces caresses, & n'offense ni ton ami ni moi. En disant ces mots, elle serroit sa tête contre son sein, & lui baisoit le front.

Lodever, enhardi par cet aveu & sescaresses, crut que le moment de sa victoire étoit arrivé, & tenta quelques efforts. Zaka, sans être intimidée, se dégagea à l'instant de ses bras, sans trouble, sans colere, sans reproches & avec un sang froid qui attestoit la paisible vertu de son ame. Elle s'éloigna sans lui jeter un regard; elle entra dans une allée sombre, & moi je sortis de l'endroit où j'étois caché. Je la retrouvai à cinquante pas, & je ne vis sur son front aucun trouble. Sa victoire ne lui avoit rien coûté: elle m'aborda comme de coutume; rien n'exprimoit sur son visage la conversation qu'elle venoit de tenir; elle me tendit la main avec sérénité; & moi qui l'adorois plus que jamais, je n'étois plus maître de mes mouvemens; je la pressai dans mes bras; les siens s'ouvrirent pour me recevoir; pressé sur son sein, je sentis renaître ce premier instant de volupté qui m'avoit embrasé de tous les feux de l'amour: je m'enivrois du charme de la retrouver tendre & fidelle. Elle s'abandonna à mes transports; elle me disoit, dans l'effusiond'un cœur pur & sincere: Je t'aime avant tout, je t'aime par-dessus tout, sois en sûr. Je ne suis pas maîtresse de mon cœur, je ne sais si un autre y viendra après toi; mais je n'aimerai jamais personne comme je t'aime. Et moi qui avois été témoin des discours & des tentatives de Lodever, n'ayant plus ni inquiétude, ni jalousie, je me plaisois à considérer cette belle ame que la nature s'étoit plû à cacher dans un immense désert.

Croiriez-vous, cher chevalier, que, sûr d'être aimé de Zaka, je ne pus voir sans compassion le trouble qui dévoroit l'ame de mon ami? Je m'attendris sur son état. Plus j'aimois Zaka, plus je sentois qu'on devoit l'aimer: je lui pardonnois l'amour qu'il avoit pour elle, parce que j'éprouvois qu'il étoit impossible de s'en défendre.

Je pouvois, il est vrai, lui reprocher sa conduite mystérieuse, sa réserve, ses efforts, quoique vainement tentés: mais toutes ces fautes étoient celles de l'amour; je les excusois, & ne voyois plus que les combats cruels dont il étoit agité.

Il tomba dans une tristesse sombre que je tâchai vainement d'adoucir par tous les soins de l'amitié. Que sa douleur muette, que ses regards qui tomboient languissamment sur Zaka & s'en détournoient avec effort, firentd'impression sur mon ame! Je n'osai plus être heureux en le voyant souffrir. Je me reprochois mon bonheur comme un crime: & ayant l'expérience des maux sensibles qui accompagnent des desirs inutilement conçus, je me disois que je ne devois pas goûter des plaisirs dont mon ami & mon compagnon étoit privé. Sa physionomie prenoit chaque jour quelque chose de plus triste & de plus farouche, & les tourmens de son cœur se peignoient visiblement sur son visage. Alors je souffris moi-même de sa situation pénible, & je rêvois aux moyens de l'enlever à ses privations douloureuses.

Sans doute il avoit lu dans mon cœur mieux que je n'y lisois moi-même, & il me tint ce discours que j'écoutai sans indignation. Il n'auroit pas tenu le même langage à tout autre qu'un sauvage.

Cher Zidzem, pardonne, me dit-il; je me sens indigne de ton amitié: depuis long-tems je t'offense; il faut que je t'ouvre mon cœur: la dissimulation m'est un fardeau pénible.Ce cœur infortuné aime ta Zaka, & l'aime jusqu'à la fureur. Vois dans ce cœur déchiré tous les tourmens de l'amour. Un feu cruel me consume & me pousse vers le désespoir. Non, je ne cesserai de l'aimer que lorsque je cesserai d'être. Délivre-toi d'un rival odieux, Zidzem, ôte-moi une vie qui m'est importune; préserve-moi du crime que dans mon aveuglement je pourrois commettre. Va, la mort sera pour moi un bienfait; mes jours ne sont plus qu'un long supplice; je ne veux pas être plus long-tems ingrat envers mon ami, mon libérateur: c'est assez d'être malheureux, sans devenir criminel & perfide. Ah, combien je me hais moi-même d'être ainsi! Mais je suis seul consumé de desirs, tandis que tu reposes dans les bras de Zaka. Dangereuse Zaka! les feux que tu allumes ne peuvent s'éteindre. Il falloit ne te pas voir, pour ne point t'adorer. Je n'ai plus d'autre ressource que la mort contre l'horreur de mon existence, & c'est l'asyle que j'embrasse. Adieu, mon cher Zidzem. Tesyeux ne seront plus fatigués de mon aspect coupable; tes oreilles n'entendront plus mes gémissemens: je vais mourir, puisque je ne puis vivre sans envier le bien qui t'appartient.

Il prononça ces mots avec un tel désordre, que je craignois à chaque instant les suites extrêmes de son désespoir. Je fus touché jusqu'aux larmes après l'avoir entendu. La confiance qu'il me marquoit, cet aveu sans artifice, sa constance qui paroissoit vaincue & qui frémissoit de toucher au crime, tout me le rendit plus cher, plus intéressant; je compatis à ses souffrances, & en l'écoutant je me représentois les tourmens que j'aurois à endurer si Zaka rejetoit les desirs de mon amour.

Cet Européen rusé connoissoit bien mon cœur; il sentoit que je serois capable de tout sacrifier aux pleurs de l'amitié, & que sa franchise éveilleroit ma générosité. Son tourment n'étoit pas plus vif que le mien; car si je voulois lui rendre le repos, il me falloit perdre ma félicité. Choix cruel! l'image demon ami expirant me suivoit jusques dans les bras de Zaka. Au comble du bonheur, son sort me sembloit plus affreux. Zaka étoit tendre, passionnée; mais je ne goûtois plus le charme de la posséder. Lodever soupiroit en ma présence, & me faisoit chaque jour l'aveu naïf de ses tourmens. La résolution que je pris vous étonnera; mais elle me fut inspirée par la pitié, par la bonté naturelle de mon cœur, par je ne sais quel sentiment. Je me déterminai à partager avec mon ami la possession de Zaka.

Vous direz que c'est un acte de générosité de sacrifier sa maîtresse à son ami, mais que c'est une action vile de la partager avec qui que ce soit; qu'elle est aussi éloignée de la nature que des mœurs civilisées; qu'il n'y a pas un animal, soit domestique, soit féroce, qui ne dispute sa femelle à coups de dents ou à coups de griffes. J'eus d'autres sentimens dans mon désert: je ne crus pas m'avilir en obéissant à la pitié. J'aimois Zaka, j'aimois Lodever; je voulois le bonheur de l'un &de l'autre; mon cœur ne pouvoit se fermer à leurs soupirs, & j'agissois à la fois par un sentiment de compassion, d'équité & de tendresse. Je ne connoissois point l'adultere: je faisois un sacrifice réel. Un sauvage qui met l'honneur dans le courage & dans la noblesse de l'ame, voit les choses bien autrement qu'un homme civilisé.

D'un autre côté, je sentois qu'il n'y auroit plus de joie pour moi dans le monde, en voyant près de moi un homme sans cesse gémissant. De l'autre, je me représentois le plaisir délicieux de l'arracher au désespoir, de lui rendre la vie. Je ne perdrai point le cœur de Zaka, me disois-je; elle m'aimera toujours, & le bonheur de Lodever n'ôtera rien à la somme du mien. Aucune idée honteuse ne se mêloit à ce partage.

Cependant, je l'avouerai, mon cœur murmuroit de ce cruel devoir: il m'en coûta pour surmonter un sentiment jaloux; mais je songeai qu'une tranquillité générale en seroit le fruit. J'allai exposer mon projet à Lodever,qui parut très-étonné de ma générosité; car c'est ainsi qu'il nommoit mes nouveaux desseins. Il m'embrassa en me témoignant la plus vive reconnoissance, & nous convînmes d'engager Zaka à la cession la plus rare, scandaleuse sans doute chez les peuples civilisés, mais qui dans mon désert n'étoit qu'une suite conséquente de mon amitié pour Lodever, de ma pitié pour ses souffrances, & de mon amour pour la concorde & la paix.


Back to IndexNext